L'ange du bizarre

Part 9

Chapter 93,846 wordsPublic domain

Elle avait un carton à chapeau à la main. Résultat d’un demi-mensonge qu’elle s’était fait à elle-même. Mme Sévoy avait passé une nuit épouvantable et une matinée plus affreuse encore. «Irai-je? N’irai-je point?» Le bonheur, c’était peut-être le bonheur qui l’attendait! Ce qui s’était passé la veille était tellement inattendu, bizarre, précipité, que c’était peut-être un décret de la providence qui avait tout arrangé. Si peu d’événements, dans la vie de la plupart des femmes, depuis les premiers jours de leur jeunesse jusqu’à leur mariage, et après leur mariage même, proviennent des décisions de leur propre volonté qu’elles prennent assez naturellement des habitudes de passive résignation; et elles en souffrent assez, dans le cours ordinaire des choses, pour ne pas se défendre quand la chance veut que ce qui leur arrive soit conforme à leur secret désir. Subissent-elles un sort infortuné, elles se donnent pour devoir d’accepter leur destin. Dans le cas contraire, elles croient à la providence.

Telle était la manière de penser de Mme Sévoy. Mais, d’autre part, se livrer ainsi! Revoir un homme, dont elle ignorait tout, dans de telles conditions qu’il pourrait immédiatement tout exiger! Car pour qui la prendrait-il? Alors qu’au contraire c’était bien la première fois. Oui, elle n’aimait pas son mari; oui, elle le détestait; oui, elle était malheureuse, très malheureuse! Mais, cependant, c’était la première fois! Et elle n’avait pas l’habitude, elle ne savait comment faire, comment se conduire... Elle maudissait donc son inexpérience.

Mais ses yeux étaient tombés sur le carton à chapeau, qui lui avait donné une idée. Et, apercevant André, elle l’aborda franchement, gaiement, avec une fausse ingénuité:

--C’est vous? dit-elle. Mon Dieu! si j’avais pensé... C’était un tel enfantillage, l’aventure d’hier! Ou plutôt vous m’avez fait tellement peur! Je ne me figurais pas que vous viendriez, et c’est par hasard, absolument par hasard, que je suis ici: je reporte ce carton chez ma modiste; et c’est ma route, comprenez-vous, c’est ma route!

--Elle est longue, la route? demanda André.

--Jusqu’à la rue Condorcet, fit-elle d’un air innocent.

--Eh bien, dit-il, je vais vous y conduire en voiture.

Elle accepta, parce que c’était ce qu’elle avait souhaité. Pourtant, une fois qu’elle fut dans la voiture, son cœur battit très fort, à la fois de crainte et de désir, et que la peur se mêlât ainsi à la volupté lui paraissait très doux.

Le fiacre s’ébranla. André n’avait pas commis l’erreur de prendre une automobile. Il se félicita même que le cheval parût vieux, poussif, traquenardant à travers les brancards. Il n’était pas pressé d’arriver rue Condorcet. Il n’était pas _encore_ pressé.

--Comme je vous ai comprise, hier, dit-il, et comme je vous remercie de me récompenser maintenant d’avoir compris!

Mme Sévoy avoua qu’il avait l’esprit sagace et profond.

--Vous veniez d’avoir une scène, dit-il. Avec votre mari, n’est-ce pas?

Elle avait, en vérité, l’air trop honnête pour que ce fût avec un amant.

--Oui, répondit-elle. Il voulait rentrer à pied pour promener le chien, et moi, j’étais si fatiguée... je demandais une voiture. Il n’a pas cédé, il est parti; et moi, je suis montée en tramway: il me laisse toujours sans argent!

Le fiacre, avec lenteur, remontait le boulevard Sébastopol; et, quand il rencontrait une lourde charrette, une voiture de livraison, un enterrement, il se mettait derrière.

--... Oh! quel homme! continua Mme Sévoy.

--Vous ne l’aimez pas? fit André.

Il lui avait pris les deux mains, approchant sa bouche de la sienne. Mais Mme Sévoy recula subitement: le cocher venait d’apparaître à la portière. Il l’ouvrit, eut l’air de regarder, attendit un petit moment, remonta sur son siège, et l’on repartit.

--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Mme Sévoy, épouvantée.

--Je n’en sais rien du tout, répondit André.

Ils demeurèrent quelques instants sans parler. Une crainte vague planait, parmi des cahots.

--Il faut m’aimer, reprit André. M’aimer comme je vous aime et comme je vous désire... N’ayez pas peur, n’ayez peur de rien. Vous serez à moi sans vous en apercevoir, comme les petits enfants qui ne savent pas quand ils s’endorment...

--Oh! dit-elle lentement, vous êtes très doux...

Cette fois, elle se laissa prendre un baiser. Leurs lèvres s’immobilisèrent. Il montait en elle de longues vagues de désir; elle ferma les yeux.

On était arrivé au carrefour des grands boulevards. Rien d’étonnant, alors, si la voiture faisait une pause. Et comme, sur ses joues pâles, Mme Sévoy laissait retomber ses longs cils, elle ne s’aperçut point que le cocher descendait encore une fois de son siège. Mais la portière s’ouvrit, claqua, se referma, et elle aperçut de nouveau la figure terne et sale de cet homme, à la hauteur de son regard. Puis elle le vit qui remontait à sa place, tranquillement.

--Il est de la police! cria-t-elle. Il fait des rapports, c’est certain, il est payé par mon mari!

--C’est idiot! affirma André. La première fois, comme ça... Voyons!

Ils se regardaient: lui, perplexe et importuné, elle, glacée de terreur. Lui-même, ce monsieur?... Que les femmes sont imprudentes, légères, folles! Est-ce que ce jeune homme aussi n’était pas du complot, est-ce qu’il n’était pas l’allié du mari, le complice du cocher? Elle commençait à considérer André avec une méfiance angoissée. Voilà pourquoi elle fut brave.

--Excusez-moi, dit-elle, il m’a semblé qu’hier... oh! cela ne fait rien, vous êtes charmant... qu’hier vous traîniez un peu la jambe?

--Un petit accident, répondit André, un muscle froissé. Je n’y pensais même plus! Ce matin, c’était tout à fait passé. C’est vous qui m’avez guéri...

Il voulut lui reprendre les mains. Elle resta froide. Et elle parlait, parlait! Expositions, toilettes, température, théâtre, villes d’eaux. Tout ce qu’elle disait aux dames, à son jour, le samedi, elle se le rappelait précipitamment, pour le répéter.

--Non, cria André, non! J’aurais été très doux, très gentil, très respectueux: mais ça! Si vous ne voulez pas m’écouter quand je vous dis que je vous aime, je vous le prouverai tout de suite.

Elle se défendit. Il était le plus fort, il était irrité, il était un peu effrayant... et au moment où elle le désirait le moins, ne sachant plus, du reste, ce qu’elle désirait, la portière s’ouvrit encore et le cocher parut, froid, méditatif, astucieux, impitoyable.

--Je descends, cria-t-elle, je descends! Cocher, ne repartez pas, je descends! Monsieur... monsieur me manquait de respect.

Elle prit son carton à chapeau, ne fit qu’un bond jusqu’au trottoir, regarda à droite et à gauche comme un petit oiseau qui va s’envoler, bouscula deux passants, tourna derrière le kiosque d’une marchande de journaux, et disparut.

--Ah çà! dit André, furieux, au cocher, qu’est-ce que c’est que cette comédie? Est-ce que vous voulez entrer dans la voiture, est-ce que vous venez m’espionner? Est-ce que vous êtes un simple idiot, ou un fou, ou un sadique? Je vous ferai enfermer, vous savez!

--J’vas vous dire, mon prince, expliqua le cocher. C’est pas d’la mauvaise volonté d’ma part... Mais j’ai un cheval qui n’veut faire que les petites courses... Alors, de temps en temps, j’m’arrête, j’ouvre la portière, j’la referme, j’attends une petite minute. Je l’trompe, comprenez-vous?

L’INCULPÉ

... Quand le monsieur traversa, pour gagner le cabinet du juge d’instruction, le long corridor dallé de pierres blanches, il mit son chapeau devant sa figure. Ce lui fut un soulagement, à cette heure, bien qu’on l’eût laissé en liberté provisoire, de se rappeler avoir lu jadis, dans les journaux, que les prévenus pouvaient mettre leur chapeau devant leur figure, afin de n’être ni photographiés, ni reconnus. Sans cela, il n’aurait pas su s’il avait le droit. C’était sa grande préoccupation, de se rappeler ou de deviner les choses qu’il pouvait faire sans mécontenter la justice, et sans attirer plus de juste colère sur lui...

Le garde municipal le fit entrer dans le bureau et se tint debout, entre la porte et la muraille; et le monsieur aussi resta sur ses pieds, parce qu’il ignorait ce qu’il devait faire. Seulement, comme il avait déjà son chapeau à la main, il s’inclina deux fois, très profondément, pour le greffier et pour le juge.

Le petit avocat, qui avait suivi, un avocat désigné d’office, car le monsieur avait déclaré n’en connaître aucun, gardait le silence, comme un enfant bien sage. Tout noir, dans sa robe et sa toque, il semblait guillotiné par la ligne blanche de son faux-col.

Le juge d’instruction consultait son dossier.

--Vous vous appelez Boiry, Ambroise-Armand, né à Choulletot, Seine-Inférieure, le 18 mai 1866, contrôleur des contributions indirectes. Prévenu de vol... Contrôleur des contributions indirectes, une des administrations de France restées les plus irréprochables! C’est la première fois, monsieur, qu’il m’arrive de voir ici un membre de ce corps rigoureusement honorable!

Le monsieur étouffa un sanglot. On le touchait au point sensible, bien plus qu’en le brutalisant. Lui aussi ne faisait que penser au déshonneur qu’il jetait sur l’administration.

--Vous êtes prévenu, continua le juge, d’avoir dérobé un portefeuille dans la gare Saint-Lazare. Vous faisiez queue, avec d’autres personnes, devant un guichet. En acquittant le prix de son billet, un des voyageurs qui vous précédaient a laissé tomber son porte-cartes. Vous l’avez ramassé précipitamment, et, quittant la file, vous vous êtes dirigé vers l’escalier de la place du Havre... Mais vous avez été vu, vous avez été poursuivi; vous avez été arrêté, sans résistance de votre part, d’ailleurs, sur les premières marches.

--Je n’ai pas fait de résistance, dit le monsieur, lamentablement. Mais on m’a terrassé, j’ai reçu des coups...

--Vous pouviez vous y attendre! fit le juge sèchement.

--Oui, mais...

--Niez-vous avoir pris, soustrait ce portefeuille? On l’a trouvé sur vous.

L’avocat intervint avec timidité:

--Cela ne suffit pas pour que l’intention de vol soit démontrée...

--Oui, je sais, répondit le magistrat. Le prévenu alléguera qu’il a cru que ce portefeuille était le sien. Alors, pourquoi n’a-t-il pas retenu son billet, pourquoi a-t-il pris la fuite?

Le monsieur se tourna vers l’avocat:

--Je ne conteste rien, murmura-t-il d’une voix découragée. Je savais que ce portefeuille n’était pas à moi. Je l’ai pris, oui, je l’ai...

--Vous l’avez volé, insista le juge. Vous, un fonctionnaire, et jouissant d’une fortune personnelle, d’après les renseignements de police... A propos, avez-vous été condamné?... Je parie que vous avez déjà été condamné!

Il regardait le greffier. Le monsieur l’interrompit:

--Ne cherchez pas, monsieur le juge d’instruction; c’est la première fois que je viens ici. Je vous en donne...

Il allait dire: «Je vous en donne ma parole d’honneur», mais se coupa, d’un ricanement désespéré.

--... J’ai pris ce portefeuille. Je suis coupable, j’avoue que je suis coupable!... Mon Dieu, comme ça vient, comme ça vient! Monsieur le juge d’instruction, écoutez-moi! Il y a trois ans, j’attendais l’autobus de la place Pigalle, un jour de pluie. Nous étions une masse devant le conducteur, qui appelait les numéros. Moi, j’avais le numéro 53. Et voilà tout à coup que le monsieur qui avait le 52, à l’appel de son numéro me bouscule comme pour entrer. J’allais lui crier: «Ne poussez donc pas comme ça!» quand il laissa tomber un porte-cartes dans la boue noire, sans chiffre, tout à fait ordinaire, de ceux qui se ressemblent tous. Alors, au lieu de me fâcher, je lui dis poliment: «Monsieur, vous avez laissé tomber quelque chose.» Il ramasse le porte-cartes, me remercie d’un mot, et ajoute: «Décidément, il pleut trop! J’aime mieux prendre une voiture!»

»Il s’en va, sans se presser; je monte dans l’autobus; et, vers la station des boulevards, comme j’avais gardé mon ticket à la main, je pense tout à coup--car j’ai de l’ordre--qu’il vaut mieux le serrer. Je mets la main dans la poche de mon veston, et alors je dis tout haut, devant les voyageurs:

»--C’était mon porte-cartes! Mon Dieu, c’est mon porte-cartes que ce monsieur m’a enlevé!

»Comprenez-vous? C’était mon porte-cartes que ce pickpocket m’avait pris en me bousculant, et qu’il avait laissé tomber par terre. Et moi qui lui avais dit: «Monsieur, vous avez perdu quelque chose»! Et tous les voyageurs qui riaient, qui riaient de tout leur cœur au lieu de me plaindre! J’avais l’air d’une poire, j’étais une poire, n’est-ce pas? Je fis une déposition devant le conducteur. Je la renouvelai devant un agent de police; inutile de vous dire que ça n’a servi à rien. Il y avait trois cents francs dans mon porte-cartes.

»Mais ce n’était pas seulement mon argent que je regrettais. Ce qui me bouleversait la cervelle, de quoi je ne me consolais pas, c’était d’avoir été une poire, je vous le répète. Ce pickpocket avait raté son coup, et moi, bêtement, je lui avais mis ma propriété dans la main, pour ainsi dire!... D’abord, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête pas, les pickpockets, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête _jamais_?

Le juge fit un geste de protestation.

--On ne les arrête jamais, insista le monsieur. La société ne fait plus rien pour les particuliers. C’est une blague, la société, maintenant!... Alors, je me suis mis à penser, malgré moi: «Si une fois je trouve quelque chose... On m’a pris, je prends!» Remarquez, monsieur le juge d’instruction, que je ne croyais pas que ça arriverait un jour. Quel est l’homme qui ne s’amuse pas, comme ça, à imaginer des choses? On se figure qu’elles ne sortiront jamais de la cervelle, que ça n’ira pas plus loin. Mais on se voit, faisant les gestes qu’il faut, on s’habitue... Et, l’autre jour, voilà ce portefeuille qui tombe sous mon nez. Il ressemblait au mien. C’était presque le mien, je vous assure...

Le petit avocat prit la parole.

--Monsieur le juge d’instruction, la personne volée n’a subi aucun dommage, puisque son portefeuille lui a été restitué. Et elle consent à retirer sa plainte si nous versons cinq cents francs à l’Assistance publique. Nous sommes prêts.

--Je suis prêt, dit le monsieur suppliant.

Il importe, à cause de l’insuffisance du nombre des juges à Paris, de ne pas encombrer le rôle des tribunaux correctionnels. Le juge d’instruction prit acte du retrait de la plainte.

Mais le monsieur mit quelques instants à comprendre comment, ayant été si vite inculpé, il était si rapidement blanchi. Quand il eut enfin compris, le souvenir de son désespoir et de ses terreurs passées lui inspira d’étranges réactions. Après s’être condamné dans sa conscience, il cherchait maintenant à s’absoudre. Il protesta:

--Et les pickpockets? Pourquoi est-ce qu’on n’arrête pas les pickpockets? Pourquoi la société ne protège-t-elle pas les honnêtes gens?

--Dites donc, vous, fit le juge, parce qu’on vous lâche, vous n’allez peut-être pas me faire la leçon? Elle est forte, celle-là!...

LE VOLEUR

... Quand Marlis, qui avait dîné chez des amis, tout au bout d’Auteuil, se trouva dans la rue, l’idée de rentrer chez lui en voiture lui sembla ridicule; le ciel était si pur, le pavé si sec, il sentait, avec son sang, courir dans ses veines tant d’ardeur et de gaieté! C’est ce que les physiologistes appellent l’état d’euphorie. Tout le monde en a éprouvé quelquefois dans la vie les effets délicieux; en automne, le matin, quand on a eu le courage de se lever de bonne heure pour aller à la chasse, et qu’on a l’impression d’être aussi jeune, aussi fort, aussi joyeux que le jeune, le joyeux, le vigoureux matin, si clair, limpide et baigné de rosée; après avoir entendu certaine musique, des symphonies de Beethoven, des lieder allemands; ou quand on est amoureux, et heureux de l’être, ou qu’on a passé une heure auprès de certaines personnes, car il en est qui versent l’énergie comme un astre la lumière, naturellement; enfin pour des causes plus banales après un repas généreux et l’excitation que laisse parfois la conversation quand on y a brillé, qu’on s’est amusé de soi-même et des autres. Marlis se sentait extraordinairement léger, adroit, intelligent. Il descendit jusqu’à la Seine, tout plein de cet enthousiasme sans cause. Ce sont des instants où, selon les tempéraments, on se croit un homme de génie ou un athlète.

Comme il suivait maintenant les quais, heureux d’entendre sonner ses talons sur les dalles, un homme qui venait au-devant de lui, d’une allure innocente, tira tout à coup les mains de ses poches et les allongea vivement vers la poitrine de Marlis, qui perçut d’abord un frôlement plutôt qu’un choc, puis un geste plus brutal, en sens contraire, qui déboutonna presque entièrement son gilet de soirée. Sensation alors de quelque chose d’arraché, bruit assez semblable à celui d’une pièce de cinquante centimes tombant par terre. C’était un maillon de chaîne d’or qui roulait. Et l’homme continua sa route, mais en courant à toutes jambes, filant vers le viaduc du Point-du-Jour qu’on distinguait vaguement: des pans de ciel étoilé à travers des arches noires.

Marlis porta la main à son gilet; l’homme venait de lui voler sa montre. Les réactions physiques se font suivant l’état où on se trouve, et Marlis venait d’être heurté en pleine vigueur, en pleine exaltation. Il passa de la joie sans cause qui le pénétrait tout entier à un besoin furieux d’action et de lutte. Ses pensées s’enchaînaient d’une façon extraordinairement claire et rapide; il les voyait en images, des images d’actes à accomplir aussitôt que perçus, un peu comme dans un assaut d’escrime. Il avait un revolver dans la poche de son pardessus. Son premier mouvement fut d’en palper, à travers l’étoffe, la crosse et le canon, formes amollies par l’étui en peau de daim. Puis il songea:

--Si je reste là, dans le clair de lune, l’homme me verra et je ne l’apercevrai pas. Il a dû se mettre du côté des maisons, dans l’ombre. Il faut que je fasse comme lui.

Il traversa la chaussée et aperçut, déjà loin, son voleur qui courait toujours. Alors il se mit à sa poursuite, les coudes au corps, fier de son entraînement physique, de la célérité régulière de ses bonds, suivant le long des arbres afin de rester le plus possible dissimulé par la ligne oblique qu’ils opposaient au regard. Tout à coup l’homme disparut. Il n’y avait pas à cette hauteur de rue transversale et Marlis comprit: son voleur avait dû s’abriter dans l’embrasure d’une porte; peut-être, c’est un stratagème connu, s’être fait ouvrir en donnant un nom connu ou balbutié, pour ressortir quelques instants après.

Marlis continua donc de courir. Il ne se trompait point sans doute, car l’homme, un peu plus loin, lui sembla jaillir de l’ombre. C’était la même silhouette, la même taille, le même chapeau melon, le même pardessus au col relevé au-dessus des oreilles, pour cacher la figure, évidemment. Mais cette fois il marchait d’un pas de promenade, comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, parce que c’est la ruse inévitable, imposée, nécessaire. Car un homme qui court, n’est-ce pas? tout le monde le remarque, et le témoin, le passant que Marlis espérait, lui devait frémir de crainte à la pensée qu’il pourrait survenir!

Sur la pointe des pieds, gagnant du terrain prudemment, Marlis se rapprocha. En apparence, le voleur maintenant ne se souciait plus de rien. Il allait la tête un peu basse, tranquillement, comme un honnête homme, absolument comme un honnête homme! Ah! il en faut du sang-froid pour ce métier-là. Il devait avoir l’habitude. Une seconde, Marlis l’admira, puis cela lui donna de l’inquiétude. La «reprise» qu’il méditait ne se ferait peut-être pas toute seule. Il tira son revolver, le dépouilla de sa gaine, sans cesser de courir, et le garda derrière son dos. Il n’était plus qu’à quelques mètres de l’homme, qui ne se hâtait pas, mais entendit sûrement quelque chose derrière lui, ou fut averti par un instinct secret, car il tourna un peu la tête. Marlis cessant de courir, il ne se douta de rien: quelqu’un suivait le même chemin que lui, voilà tout. Marlis, marchant plus vite, parvint à le dépasser, puis se retournant lui braqua le revolver entre les deux yeux, et prononça d’une voix qu’il voulait rendre tranquille, mais qui l’étonna par l’accent sauvage qu’elle prit dans sa gorge:

--Allons, cher monsieur, la montre! La montre, hein? Vous savez ce que je veux dire!

Et comme il venait de prononcer ces mots, il distingua la figure de l’homme à la lueur d’un bec de gaz: une figure effroyablement pâle, des yeux révulsés, et--tiens, ça donnait envie de rire!--deux paires d’oreilles qui remuaient un peu, des deux côtés de ce masque blême. Allons, allons, il n’y aurait pas besoin de se battre!

--La montre, avec sa chaîne! répéta Marlis. Dépêchez-vous, voyons!

L’homme n’hésita plus. Il prit la montre et la chaîne à même son gousset, et la tendit d’une main qui tremblait très fort.

--Ça va bien, fit Marlis gaiement. Nous n’avons plus rien à nous dire. Bien le bonsoir!

Et il tourna le dos. L’homme ne le poursuivit pas. Il s’en alla vers le Point-du-Jour, sur ses jambes qui flageolaient. Aux environs du pont de Grenelle, Marlis aperçut un fiacre, le héla, donna son adresse au cocher, et s’étendit sur les coussins en allument un cigare. Un soldat qui vient de charger et revient victorieux, sans blessures, après avoir enfoncé l’ennemi, doit éprouver une ivresse aussi forte que celle qui lui gonflait le cœur. Il riait silencieusement, il avait une poitrine singulièrement élargie, comme aérée par des masses d’air énormes qui lui rafraîchissaient le sang.

--J’ai vaincu, j’ai vaincu! se disait-il. J’ai fait ma petite affaire tout seul, sans rien demander à personne. C’est un fier plaisir! Et quand je le raconterai!

C’est ainsi qu’il jouissait par tout son corps du goût de la gloire. Arrivé chez lui, il entra dans sa chambre à coucher, tourna un commutateur électrique, et se regarda dans une glace. Il lui parut qu’il était un autre, plus beau, plus grand, plus ferme sur ses pieds, avec une face splendide, impérieuse, des yeux de maître à qui l’on ne résiste pas. Il regretta d’être seul. C’était vraiment dommage qu’il n’y eût personne pour le voir.

A la fin, lentement, contemplant toutes les choses qui l’entouraient comme si elles étaient neuves, parce qu’il se sentait intérieurement renouvelé, il commença de se dévêtir.

--C’est le moment, murmura-t-il, de regarder l’heure. Ma montre!

Il la tira de son gilet.

C’était une montre d’or comme la sienne, une chaîne qui ressemblait à sa chaîne, mais ce n’était pas sa chaîne, ce n’était pas sa montre.

--Quoi! cria-t-il, quoi!

* * * * *

Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de l’horreur de l’aventure. L’homme qu’il avait poursuivi, qu’il avait abordé, qu’il avait menacé de son revolver, ce n’était pas celui qui lui avait ravi son bien! Il s’était trompé, il avait pris, à main armée, la montre d’un passant, d’un pauvre diable de passant!

Il demeura aussi blême que l’homme qu’il avait--le mot lui vint à la bouche, sec et cruel--que l’homme qu’il avait volé.

LE VAISSEAU DU DÉSERT

Ç’avait été un grand deuil: la mascotte du 27e fusiliers de l’armée royale anglaise, une délicieuse antilope parfaitement apprivoisée, que, depuis douze ans, le régiment avait promenée de l’Egypte aux Indes, des Indes en Angleterre, d’Angleterre à Malte, cette bête charmante qui passait la revue derrière le colonel, et la passait mieux que lui, prétendaient les troupiers, ne verrait pas les hauts faits qu’accompliraient ses amis dans la grande guerre continentale; dès les premiers jours du mois d’août 1914, au cours même de la traversée, ses tendres yeux s’étaient fermés à la lumière: elle était morte d’une indigestion, les uns disaient de tabac _navy cut_, les autres de cirage, ses deux friandises préférées.

Contrairement à toutes les règles de l’art littéraire, nous allons passer sans transition à un sujet tout différent.