L'ange du bizarre

Part 8

Chapter 83,807 wordsPublic domain

Le lendemain, Mme Tcherkowska reçut une gerbe de roses rouges opulentes, glorieuses, parfumées, orgueilleuses. Elle défit, elle-même, avec un peu d’impatience, dans cette attente du plaisir imminent qui brusque les gestes et les énerve, le papier qui les enveloppait: «Je sais, disait-elle, je sais...» La carte de Scévenoz tomba sur le tapis. Elle répéta: «Je sais» en la ramassant, l’air ravi, et rompit la gerbe. Et ce fut une gerbe, rien de plus, un amas splendide, odorant et vide; des roses, voilà tout, des roses rouges, ardentes, croulantes, insolentes. Mme Tcherkowska murmura:

--Ce n’est pas possible, voyons. Ce n’est pas possible... Qu’est-ce que ça veut dire? Il y a erreur!

Elle courut chez Elise, la fleuriste.

--On ne vous a rien donné à porter avec les roses que vous m’avez envoyées? Il n’y avait pas autre chose... une petite boîte, un écrin?

--Non, madame, répondit Elise.

Alors elle alla chez Herbelin.

--La personne, fit-elle, la respiration un peu courte, l’ami avec lequel je suis venue l’autre jour n’a donc pas acheté ces dormeuses?...

--Si, madame. Hier matin. Au prix où vous m’aviez dit de les lui laisser. Si vous désirez que je vous les reprenne?... Dans le cas contraire, ne vous pressez pas.

* * * * *

On admire beaucoup, dans son entourage, les belles dormeuses de Mme Scévenoz. Et elle dit en souriant, un peu fière: «Mon mari a fait une folie!» Alors M. Scévenoz répond:

--C’était une occasion, figurez-vous, une véritable occasion. Je n’ai pas voulu la laisser échapper!

Et sa femme lui jette un regard reconnaissant...

LE CADEAU

Le 24 décembre 1913 M. Lepoupin, rentrant chez lui quelques minutes avant le dîner, ou plutôt avant l’heure à laquelle il aurait dû normalement dîner, trouva dans son vestibule un carton de forme carrée, assez vaste, et soigneusement enveloppé de papier brun.

«Encore un cadeau de jour de l’an!» pensa-t-il.

Il commença de dénouer la ficelle, mais ses mains étaient inexpertes, et il n’avait pas de canif. Il reposa l’objet sur une des deux consoles de la galerie, s’en donnant pour raison:

--Il vaut mieux laisser ouvrir ça par ma femme: d’abord, ça lui est désagréable, quand on ouvre un paquet avant elle; elle veut être la première à voir, autant que possible; en tout cas elle déteste n’être que la seconde. Ça lui enlève du plaisir: moi, ce que je m’en fiche!

Donc il s’installa paisiblement dans son bureau, chaussa ses escarpins fourrés, nourrit d’une bûche ou deux le feu de la cheminée, presque éteint, rompit la bande du _Temps_, et attendit Mme Lepoupin, sans témoigner d’une impatience excessive: il était accoutumé à son défaut d’exactitude. Notons, pour mémoire, qu’il n’en était pas de même de Mme Lepoupin à l’égard de son mari, s’il arrivait que celui-ci fût en retard, ce qui n’était point fréquent. Il avait essayé, avec des circonlocutions adroites, de lui en faire la remarque. Mais Mme Lepoupin avait répondu, non sans logique:

--C’est justement parce que tu es exact en général que ça m’agace quand tu ne rentres pas à l’heure; tandis que moi, tu sais bien que ce n’est pas la même chose.

M. Lepoupin s’était donc, une fois pour toutes, résigné à ce que ce ne fût pas la même chose. Enfin sa femme arriva, vers huit heures un quart, ce qui lui parut à peu près raisonnable. Il ne fit aucune observation, il lui dit seulement:

--Tu sais, il est arrivé un paquet... encore un cadeau de nouvel an, je suppose.

--Je sais! dit Mme Lepoupin, qui tenait le paquet par la ficelle, du bout de ses doigts encore gantés.

Et, sans même dépouiller ses mains du souple chamois qui les emmaillotait, avec une adresse à laquelle son mari rendit intérieurement hommage, elle défit la cordelette, extirpa le carton de sa chemise brune, l’ouvrit, et en retira une chose habillée de papier de soie.

--Qu’est-ce que c’est? demanda M. Lepoupin, quittant son fauteuil.

Il éprouvait une certaine curiosité. Il est impossible de ne point éprouver une certaine curiosité: un objet vous arrive, qui va être à vous, qui est à vous, et on ne sait pas encore ce que c’est. On est intrigué.

Cette fois, c’était un vase de cuivre, avec un décor en relief contourné selon les principes du style le plus moderne, et d’autres ornements gravés en creux, d’une beauté plus moderne encore.

--Ce que c’est boche, cette affaire-là! fit M. Lepoupin, déçu.

J’ai précisé que l’événement se passait le 24 décembre 1913, ce qui suffit à prouver que ce vocable, devenu fameux, fut connu dès avant la guerre.

Mme Lepoupin avait assez souvent quelque disposition à être d’un avis opposé à celui qu’exprimait son époux; mais, dans cette occasion, elle estima qu’en vérité il n’y avait pas moyen. Elle avoua:

--Le fait est que ce n’est pas joli!

--C’est infect! décida M. Lepoupin.

En retournant le vase, Mme Lepoupin en fit tomber une carte. Elle constata:

--C’est le cadeau des Boisvieux.

--Ils en ont, un goût, ces gens-là! dit M. Lepoupin.

Puis il s’efforça d’introduire le vase malencontreux sous le canapé de son bureau.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda sa femme.

--Je le cache. J’aime mieux ne pas voir ça.

--Tu n’es pas fou! protesta sa femme: nous avons un cadeau à faire aux Girardon!

--Ça, reconnut M. Lepoupin, c’est une excellente idée.

Ils se mirent à table, soulagés. Après le dîner, Mme Lepoupin prit sa plume et écrivit à Mme de Boisvieux le plus gentil billet du monde:

«_Pourquoi, vous deux, nous gâtez-vous de la sorte, belle amie? Et que je vous gronderais si je n’éprouvais tant de plaisir! Tout ce qui vient de vous est toujours d’un goût charmant, mais cette dois, que vous dire?_...»

Il y en avait un peu plus long. Cependant on peut s’en tenir là. Après quoi, Mme Lepoupin remit le vase dans son enveloppe, non sans y avoir glissé la carte de M. et Mme Lepoupin, couvrit le carton du même papier brun, s’applaudit d’avoir même conservé la ficelle intacte, sonna sa femme de chambre, et lui dit: «Demain matin, vous irez porter ça chez Mme Girardon. Prenez le métro. Vous descendrez à Courcelles; on change à Villiers.»

Elle reçut, le surlendemain, de Mme Girardon, le plus gentil billet du monde:

«_Pourquoi, vous deux, nous gâtez-vous de la sorte, belle amie? Et que je vous gronderais si je n’éprouvais tant de plaisir! Tout ce qui vient de vous est toujours d’un goût charmant, mais cette fois, que vous dire?_...»

Ce n’était pas absolument les termes, vous concevez bien, mais ils signifiaient absolument la même chose.

La vérité est que M. Girardon, d’un autre tempérament que M. Lepoupin, et qui porte toujours, lui, un canif dans sa poche, avait coupé la ficelle avec décision, devant sa femme, qui était là. Et il avait dit:

--Qu’est-ce que c’est que cette saleté! Les Lepoupin feraient bien mieux de ne rien envoyer du tout... A qui diable allons-nous pouvoir recoller ça?

--C’est dommage, répondit Mme Girardon que ça ne soit pas arrivé deux jours plus tôt. Maintenant, tous nos cadeaux sont faits!

--Alors, conclut M. Girardon, fiche-moi ça dans une armoire, jusqu’à l’année prochaine.

M. Franc-Nohain s’est complu jadis à retracer les voyages et tribulations, désormais célèbres, d’un simple bouchon de champagne. Les déplacements de ce morceau de cuivre ciselé furent tout aussi nombreux et variés. Son odyssée, s’il eût été doué de sensibilité, d’intelligence, de mémoire, lui eût révélé de multiples intérieurs, des aspects bien divers de la bourgeoisie parisienne, et il fréquenta jusqu’à la province. En 1914, il alla chez un ingénieur en chef des ponts et chaussées, homme fort insoucieux des beaux-arts, mais qui, l’ayant méticuleusement examiné, estima qu’il fuyait. En 1915, il partit pour Limoges, chez un général; mais, en 1916, le général en fit don au député qui l’avait fait rappeler à Alençon; Alençon n’était pas encore au front, mais ce poste était cependant moins «voyant» que Limoges. Le général avait estimé qu’il devait bien quelque chose à son protecteur. En 1917, le député l’adressa, fort aimablement, à M. Jacques Tahureau, le journaliste bien connu, qui venait de signaler ses heureux efforts pour obtenir, pendant cette guerre, la neutralité de la Patagonie. Mais Mme Tahureau, qui n’aime que «l’ancien», lui déclara que pour un empire elle ne saurait garder chez elle cette horreur. En conséquence, elle suggéra à M. Tahureau que l’objet ne pouvait convenir qu’à un nouveau riche. Il arriva donc, en 1918, entre les mains des Corbulon, qui se sont acquis une fortune presque illimitée dans les cirages militaires. Mais les Corbulon ont pris la résolution, une fois pour toutes, de ne rien avoir chez eux qui ne vienne de chez Wassermann, l’antiquaire. Ses prix sont élevés, mais, quand on ne s’y connaît pas, c’est une garantie, on peut dire aux gens: «Tout ce que nous avons, ça vient de chez Wassermann.» D’autre part, les Corbulon ont conservé des habitudes d’économie. Ils ont pour principe de ne rien laisser se perdre.

* * * * *

... Le 24 décembre 1919, M. Lepoupin trouva, en rentrant chez lui, un paquet enveloppé de papier brun, avec la carte des Corbulon, cette fois bien en évidence. Il attendit sagement, pour l’ouvrir, que sa femme fût présente.

--Adolphe, cria Mme Lepoupin, c’est le même!

--Le même quoi? interrogea M. Lepoupin.

--Le même cuivre d’art que nous avons reçu avant la guerre, tu ne te rappelles pas? Celui que nous avons donné aux Girardon!

--Ah! les cochons! s’écria M. Lepoupin, sincèrement scandalisé.

--Ecoute, lui représenta sa femme, avec plus de probité d’esprit, nous-mêmes nous ne l’avions pas gardé...

--Ça c’est vrai, admit M. Lepoupin. Personne ne voudra garder ça... Eh bien, il faut le bazarder. C’est la seule façon de s’en débarrasser.

Il s’en fut donc avec ce cuivre obstiné chez un marchand de curiosités.

--C’est moderne! fit ce commerçant, dédaigneusement.

--Je le sais bien, reconnut M. Lepoupin. Vous ne me l’apprenez pas... Je vous demande seulement ce que vous en offrez.

--Cent cinquante francs.

--Cent cinquante francs! dit M. Lepoupin. Vous dites?...

Ça l’impressionnait: un objet dont il n’aurait pas donné cinq sous.

--C’est le bout du monde. Voyez-vous, une machine comme ça, c’est un article qui valait dans les trente-cinq francs avant la guerre. Mais il y a le métal. Le cuivre a monté.

--Et... interrogea M. Lepoupin, est-ce qu’il montera encore?

--Il y a des chances.

* * * * *

--... Comment, observa Mme Lepoupin, une demi-heure plus tard, tu me rapportes ce... ce crachoir!

--Ma chère amie, répondit M. Lepoupin, il paraît que c’est un placement.

LE PÈRE BIGAME

C’est une erreur, léguée par nos aïeux, mais aujourd’hui universellement redressée, que les légumes et les fruits poussent à la campagne. Ils sont produits à Paris, à Paris seulement, bien que l’on ne sache encore par quels moyens. Les œufs apparaissent brusquement aux Halles par caisses de douze douzaines; les abricots et les pêches, les poires, dans des petites boîtes, et généralement dans du coton, ce qui tendrait à prouver que cette fibre coloniale est indispensable à leur croissance; les choux, les carottes, les navets et les pommes de terre dans les charrettes, et le cresson dans des paniers, ce qui prouve que c’est bien à tort qu’on le dénomme cresson de fontaine.

Hors de Paris, on ne peut se procurer ces objets d’alimentation qu’en s’adressant à des sorciers très puissants, dont les procédés d’incantation pour les faire naître demeurent mystérieux, et qui tous, sans qu’on puisse absolument savoir pourquoi, sont Espagnols. Certaines personnes sont portées à croire qu’ils reçoivent ce don de Notre-Dame-del-Pilar, en récompense de la dévotion qu’ils lui témoignent; d’autres présument qu’ils sont vendus au diable; aucune de ces hypothèses n’a pu être, jusqu’ici, scientifiquement démontrée.

Mais, dans le pays tout à fait campagnard que j’habite pendant ces vacances, il n’y a ni halles, ni marchés, de quoi l’on ne saurait s’étonner outre mesure; il n’y a pas non plus d’Espagnol, ce qui est plus extraordinaire: l’expérience m’avait enseigné qu’en France il y en avait partout. Alors j’ai dit aux habitants: «Il me sera donc impossible de manger, pendant trois mois, un chou, un melon, une pomme, ou même un topinambour?» Ils m’ont répondu: «Mais si! Mais si! Vous n’avez qu’à vous adresser au père Bigame!»

Le père Bigame est un homme qui ressemble à tous les hommes et qui est Français, non pas Espagnol. Il passe tous les deux ou trois jours, avec un petit âne, qui se nomme Baptiste, une petite charrette qui n’a pas de nom; et il me vend tous les légumes que je veux. Ceci, bien qu’incroyable, est la vérité! Ma cuisinière lui dit: «Bonjour, père Bigame!» Je lui dis: «Bonjour, père Bigame!» Et tout le pays l’appelle «père Bigame». Dans les premiers temps, j’étais si content d’avoir des légumes que je ne me suis même pas aperçu que ce nom était un peu singulier: il se fût appelé Guillaume II ou Merlin l’Enchanteur, que cela m’eût été bien égal. Mais, à la fin, la réflexion m’est venue. J’ai osé suggérer: «Père Bigame, vous avez là un nom peu ordinaire!»

Il m’a répondu, non sans fierté:

--Je m’appelle Martin; mais je suis le seul bigame de France légalement et perpétuellement autorisé à être bigame. Et je suppose que les quatre enfants que j’ai de mes femmes, vivantes, bien vivantes, aussi longtemps vivantes que possible, je l’espère, car je ne leur veux aucun mal, porteront ce nom après moi, tant celui de Martin est oublié!

--Monsieur Martin, lui dis-je, vous avouerai-je que je ne comprends pas? La bigamie, si je ne me trompe, est considérée comme un crime. Elle est même citée, par certains auteurs et jurisconsultes, parmi les crimes créés par la loi. Car rien n’empêche un homme de posséder plusieurs femmes, à condition qu’il n’en épouse qu’une ou aucune. Cela est immoral, mais la justice n’a rien à y voir. Si, au contraire, il les épouse toutes deux, il encourt les travaux forcés. Dans ce cas, c’est la peine qui qualifie le crime, et non le crime qui entraîne la peine, et de la sorte, on peut dire que celui-ci est créé par la loi. Or, vous affirmez, sous ce ciel de France, à deux pas d’une gendarmerie, que vous êtes légalement bigame! Monsieur Martin, vous êtes fou, ou bien vous vous fichez de moi!

Le père Bigame répliqua paisiblement:

--C’est l’opinion de la Justice!

--C’est l’opinion de la Justice que vous pouvez avoir deux femmes légitimes? Ce n’est pas possible.

--Il n’y a pas eu de jugement décidant que l’une des deux n’était pas légitime. Alors, elles le sont toutes les deux: est-ce vrai, ça, oui ou non?

»Voilà comme ça s’est passé, monsieur. Tout ça, c’est aussi naturel, quand on y pense, que pour vous de m’acheter ce raisin--goûtez-le, il est bon: ce n’est pas du chasselas, je ne veux pas vous mettre dedans; mais c’est du raisin de vigne, bien sucré, franc de goût; du pineau, qu’on appelle.

»Je m’avais marié dans mon pays, les Ardennes, avec une fille à mon goût--du reste, elle est toujours à mon goût, et j’ai rien à dire contre elle,--il y a sept ou huit ans. Bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Moi, j’avais déjà du goût pour la bricole; j’aime bien le travail de la terre, mais j’ai pas de bien; j’allais chez l’un, j’allais chez l’autre, je maraudais le poisson dans la rivière. La guerre arrive. Bon! Je suis mobilisé comme tout le monde, je fais Virton, je fais je ne sais pas quoi, je recule, j’avance, je fais ce qu’on fait, qui n’est pas intéressant, excepté que je ne suis pas tué, qui est agréable pour moi. Et puis, à la fin, vers 1916, j’arrive dans ce pays-ci. A l’époque, ça ne s’appelait pas un pays, ça s’appelait un secteur. Les hommes disaient qu’il était pépère; les officiers prononçaient «passif». Ça n’empêchait pas d’aller au repos, à quelques kilomètres derrière, là où il y avait encore de l’habitant; et comme ça, je fais la connaissance d’une fille à mon goût, bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Je lui dis ce qu’on dit quand on a envie; elle me répond qu’elle est honnête, qu’elle ne marchera que pour le bon motif, et moi, je me pense: «Pourquoi pas? On pourrait plus mal tomber.»

--Mais l’autre? protestai-je, scandalisé. Vous étiez déjà marié!

--Puisque l’autre, c’était dans les Ardennes! fit le père Bigame, étonné. Les Ardennes, c’était plus à nous, c’était à Guillaume. Et qui pouvait savoir si ça ne serait pas toujours à lui? Alors, un mariage en pays boche, c’est-il un mariage? Est-ce que j’y serais retourné, après la guerre, dans les Ardennes boches? Non, n’est-ce pas, on est Français avant tout! Alors je demande à mes chefs une autorisation pour me marier; ils exigent mes papiers; je réponds: «Ils sont chez Guillaume; demandez-lui!» Ça fait que mes chefs décident qu’on se passera des papiers et qu’on rédigera un acte de notoriété comme quoi on ne peut pas se les procurer. Me voilà donc marié pour la seconde fois, et toujours soldat dans le secteur pépère. J’avais l’idée, que tout le monde avait, que la guerre durerait indéfiniment dans les mêmes positions. Est-ce qu’il y avait une raison pour que ça finisse? Expliquez-moi pourquoi ça a fini? Personne n’en sait rien. Et voilà tout de même qu’en 1918, au moment où on s’y attendait le moins, on quitte les tranchées, on avance, on avance--et je me retrouve... savez-vous où? Dans les Ardennes! On m’aurait dit qu’un jour je me verrais en Angleterre ou en Sibérie que je ne l’aurais pas cru davantage! Et j’arrive dans le village où qu’était ma première femme. Elle me saute au cou, elle me crie: «Comment! tu n’es pas mort!» Je lui réponds: «Non. Toi non plus?... Mariée, peut-être?» Parce que ça aurait tout arrangé, vous comprenez! Elle fait: «Comment peux-tu supposer une chose pareille!» Et là-dessus un copain, qui avait la langue trop longue, lui dit: «Parce que lui, il est remarié!» Vous voyez le coup! La patronne fait un foin de tous les diables, et puis elle se calme. Ça s’arrange. Mais la Justice l’apprend et je suis traduit devant un juge d’instruction pour bigamie. Moi, je dis au juge:

»--J’y comprends rien! Qu’est-ce qu’on me reproche? Je viens d’avoir une perme de huit jours. J’en ai passé quatre avec la première et quatre avec la seconde. Tout ce que j’avais dans ma bourse, je l’ai partagé entre les deux, moitié à l’une, moitié à l’autre. Est-ce qu’elles se plaignent? Elle se plaignent pas!

»Le juge rigole, l’avocat rigole, le greffier, mes deux femmes rigolent. Le juge d’instruction réfléchit, et il déclare:

»--Après tout, ça ne me regarde pas, tout ça! Ça s’est passé quand l’accusé était soldat. Ça n’est pas du ressort de la justice civile. Renvoyé au conseil de guerre!

»Alors je passe en conseil de guerre. L’officier qui devait requérir contre moi se lève et dit:

»--Pourquoi cet homme est-il ici? C’est incompréhensible, c’est une erreur! En quoi la bigamie intéresse-t-elle l’ordre et la discipline des armées? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à l’ordre et à la discipline, qu’un militaire ait une femme, douze, ou pas du tout? Plaise au conseil de guerre se déclarer incompétent!

»Voilà. Il n’y a pas eu de jugement. J’ai toujours deux femmes légitimes, par conséquent. Elles ne réclament pas. Moi non plus.»

LE FIACRE

Il ne savait pas si elle viendrait. C’était leur premier rendez-vous, et tout s’était passé, la veille, si brusquement, dans cette première et unique rencontre dont André, en faisant les cent pas devant le bureau d’omnibus de la place Saint-Germain-des-Prés, savourait le hasard puéril et la grâce un peu dérisoire... En sortant de la gare de Lyon, dans le tramway qu’il avait pris pour rentrer chez lui, par instants il passait sa main, avec un peu d’inquiétude, sur son genou endolori: un voyageur maladroit, dans le train qui l’avait ramené de Fontainebleau, lui avait fait crouler sur la rotule, du haut au filet, une valise lourdement chargée. Et André, qui souffrait encore, interrogeait, avec un respect infini de sa personne, ses muscles froissés. «Demain, se disait-il, je ne sentirai peut-être plus rien. Mais c’est peut-être aussi un épanchement de synovie. Et alors...» Il essayait de se représenter les horreurs d’un épanchement de synovie et n’y arrivait point, ne connaissant ce mal que de réputation. Tout évertué à s’apitoyer sur lui-même, il n’éprouvait à ce moment ni désirs vagues, ni curiosité, ni ambition de conquête. Ce ne fut donc que par une fortune singulière qu’ayant enfin levé les yeux il aperçut en face de lui l’ombre d’un grand chapeau sur une toute petite femme.

Sous la lumière pâle du fanal électrique, ce chapeau avait des agitations singulières: la petite femme sanglotait, bien évidemment. Mais ses traits un peu durcis trahissaient plus d’irritation que de douleur. C’était une des vanités intellectuelles d’André de prétendre pénétrer des pensées, des états d’âme, des caractères, d’après certains aspects des visages et le mouvement des physionomies. «Cette personne, songea-t-il, vient de soutenir un débat amer et vif. Elle est encore sous l’empire de l’indignation.» Il la considéra plus attentivement. Par degrés, les sentiments de sa voisine semblèrent changer de nature. Il distingua sur sa bouche un sourire malin, pervers, un peu voluptueux déjà. «C’est un ami ou un époux qui l’a blessée, se dit André. Et elle est en train de penser que toute femme, si la nature ne l’a point traitée en marâtre, tient toujours à sa disposition la plus sûre vengeance.»

Cette supposition lui fit oublier le souci qu’il avait tout à l’heure de lui-même. Il ressentit le besoin passionné de savoir s’il ne s’était pas trompé, si son hypothèse était juste. Il voulait d’ailleurs qu’elle le fût, il l’espérait, il était tout disposé à plaindre cette inconnue. Et c’était déjà un peu l’aimer.

Voilà pourquoi, l’ayant vu descendre sur cette même place de Saint-Germain-des-Prés, il n’avait pas hésité à la suivre. Et, l’abordant tout de suite, il proféra presque involontairement ces paroles dépourvues de tout sens apparent:

--Eh bien, madame?

Elle s’était retournée avec un grand sursaut, la protestation d’une personne très honnête, qui n’est point habituée qu’on la traite sans considération et qui, pourtant, vient de rêver, de rêver avec malice à la décision qu’elle prendrait si ce qu’elle venait de souhaiter vicieusement arrivait à point nommé, et par miracle. Oui, c’était bien vrai, pendant vingt minutes, elle s’était dit: «Ah! si quelqu’un se présentait! Ce soir, je me sens capable de tout: _il_ le mérite!»

Et voilà que ce qu’elle avait imaginé se réalisait. C’était comme dans les vieux contes, où on appelle Satan, et où il vient. Cette invraisemblance la désarmait. Elle ne trouva rien à répondre, sinon:

--Faites attention, monsieur, mon mari va venir, je l’attends... avec un gros chien! Et il est très méchant!

--Le mari, ou le chien? demanda André légèrement.

--Monsieur, répéta-t-elle, je vous supplie de vous en aller. Je vous ai parlé sérieusement. Mon mari va venir. Vous me compromettez!

Cette suprême défense donnait à André tous les espoirs. Il répondit:

--Eh bien, madame, je vous attendrai ici même demain, à trois heures de l’après-midi. Mais vous viendrez?

--Oui, avait-elle dit, oui! Mais allez-vous-en!

* * * * *

Et voilà pourquoi André attendait, à la même place où le tramway s’était arrêté la veille. Et elle vint!