L'ange du bizarre

Part 7

Chapter 73,772 wordsPublic domain

... L’hymne se précipita sur lui en même temps que deux mille pèlerins fanatiques aux bouches noires, aux yeux clairs, certains d’être chez eux, certains de faire ce qui se devait faire, ivres d’un délire sacré. M. Lefoullot essaya de fuir, de gagner, par des bas-côtés, une des portes latérales. Le flot humain qui l’épouvantait le prit, l’emporta, le bouscula. Encore quelques instants et il allait être rejeté devant le chœur, il allait prendre part, lui, M. Lefoullot, édile de Mouchy et nettement anticlérical, à des cérémonies idolatriques, il allait être malgré lui jeté à deux genoux, le front humilié, devant l’autel d’une divinité qu’il ne voulait pas reconnaître: car le moyen de demeurer debout, en protestataire courageux, sans être assommé? Eperdu, M. Lefoullot s’accrochait aux chaises quand il aperçut, entrebâillée, la porte d’un confessionnal. Il pénétra vivement dans cette espèce de cage hospitalière, trouva un petit banc de bois, s’assit, et referma la porte sur lui.

Alors, il se crut sauvé. Il n’avait qu’à laisser passer le torrent, et, quand tout le monde aurait pris sa place, quand l’attention de tous serait détournée de lui par les épisodes du grand drame religieux qu’on allait célébrer, son évasion silencieuse ne serait plus qu’un jeu. Il souffla longuement, soulagé... Un bruit singulier le fit subitement tressaillir, le bruit d’une jupe qui se froissait légèrement contre les parois de l’un des compartiments du confessionnal, et il entrevit, entrevit très vaguement, à travers le grillage de l’un des guichets, un chapeau de femme bordé de tulle noir, très discret, très modeste, peut-être un peu ridicule même dans sa médiocrité, et les traits fatigués, effacés, mais honnêtes et purs, d’une petite bourgeoise qui avait certainement dépassé la quarantaine. «Mon père, bénissez-moi...» Une des pèlerines avait eu un remords de conscience, ne s’était pas senti l’âme complètement en paix et venait se confesser!

Et cela lui parut très drôle d’abord, à M. Lefoullot. Il allait savoir les fautes, les bassesses, les vilenies, les chutes peut-être d’une dévote; il allait renforcer, par une expérience définitive et incontestable, la conviction qu’il avait toujours professée «que ces femmes-là, vous savez, ne valent pas mieux que les autres». Celle-là était pressée, elle était accoutumée au sacrement, elle en accomplit les rites préliminaires avec une telle rapidité que M. Lefoullot n’eut qu’à rester muet, sans que son ignorance eût à se dénoncer. Il écouta, et voilà qu’il éprouva tout de suite une espèce d’inquiétude, presque un petit remords: sa pénitente révélait qu’elle exerçait un commerce, un petit commerce très pareil au sien, à celui de sa femme! Elle lui devint plus proche, il lui sembla qu’il violait, non plus le secret de la confession, dont il n’avait pas souci, mais le secret professionnel. Et comme c’était ennuyeux de savoir ces histoires qu’il ne devait pas savoir! Une fois, cette dame avait servi un client le dimanche. La belle affaire! Elle avait «rafraîchi» à la benzine un stock de gants marqués aux plis. Tout le monde en fait autant. Elle se reprochait sa paresse dans l’exercice de sa profession, ses impatiences à l’égard de son mari. Mais quelle brave femme, vraiment! M. Lefoullot avait presque envie de l’embrasser. Et la confession se déroula ainsi, aveux émouvants à force d’innocence, à force d’insignifiance, aveux d’une pauvre et noble petite bourgeoise, vieillie courageusement dans son effort quotidien à faire son devoir envers les siens, envers les hommes, envers une toute-puissance qu’elle révérait naïvement, sans doute, depuis son enfance. M. Lefoullot gronda intérieurement:

--Que diable est-ce que je f... ici?

Il était embêté comme jamais il ne l’avait été de sa vie; il trépignait, il se jugeait, car c’était un brave homme, parfaitement indélicat. Et, à la fin, il n’eut plus qu’une idée: s’en aller! S’en aller n’importe comment! S’en aller à tout prix.

--... Mon père, je m’accuse d’avoir, un jour, regardé immodestement un de nos voisins qui...

Ah, non! M. Lefoullot ne pouvait supporter un mot de plus! Il prononça d’une voix forte,--un peu trop forte pour sa situation:

--Je ne puis pas vous entendre, madame, véritablement, je ne puis pas, je ne veux pas vous entendre! Adressez-vous à un autre!

Et, rouvrant la porte du confessionnal, il s’enfuit comme s’il avait eu, dans cette église, le diable à ses trousses.

* * * * *

Mais la pénitente se demande encore pourquoi on n’a pas voulu lui donner l’absolution ce jour-là. Soucieuse, elle est revenue depuis bien des fois à cette basilique de Montmartre: personne n’a pu lui donner le nom de ce confesseur si sévère.

L’EAU QUI DANSE

L’hôtel du Crédit Universel et Populaire, cette magnifique institution qui étend aujourd’hui le réseau de ses succursales sur tout le territoire de la France, est le plus bel édifice de Charlemont. Les touristes soucieux d’architecture qui traversent la ville ne manquent jamais de s’y faire conduire. On ne s’en étonnera pas si l’on sait que ce délicieux palais fut dessiné et aménagé par Gabriel, au dix-huitième siècle, pour les évêques de Charlemont, qui l’habitèrent jusqu’à la séparation. M. Barbier-Morel, directeur de la succursale du Crédit, a pu le racheter, au compte de la banque, pour une somme véritablement dérisoire, quoique le beau jardin à la française--presque un parc--qui s’étend par derrière en augmente encore la valeur. «Et pourtant, ne manque-t-il jamais d’ajouter quand il parle de son acquisition, nous ne sommes pas excommuniés,--il importe que la clientèle le sache bien! Nous avons fait, vis-à-vis la mense épiscopale, tous les sacrifices nécessaires: le Crédit Universel est en règle avec l’Eglise.»

M. Barbier-Morel donne ces explications d’une voix très haute, d’abord afin d’être mieux entendu, mais aussi parce qu’il est sourd. C’est le seul défaut de cet homme excellent, dont les capacités professionnelles sont très hautement appréciées à Paris. Depuis qu’il dirige la succursale, les affaires ont plus que quintuplé. Ce n’est point seulement à cause du récent essor industriel de Charlemont, qui, bien que n’étant qu’une sous-préfecture, est aujourd’hui l’une des villes les plus importantes de la région, dépassant de beaucoup la préfecture, Saint-Didier, où l’herbe pousse dans les rues. C’est aussi grâce à son activité: une à une, toutes les banques locales, même Bouxier-Mahaut, qui se vantait de plus de deux siècles d’existence, ont dû fermer leurs guichets. Le Crédit Universel et Populaire est seul à profiter de ce développement récent de l’industrie et des mines.

M. Barbier-Morel, qui se couche chaque soir à neuf heures, se lève tous les jours à six heures du matin. Il se promène durant une heure à travers les plates-bandes rectilignes de ce beau jardin, un sécateur entre les doigts et conférant avec son jardinier. Car il aime passionnément les arbres et les fleurs. C’est sa seule faiblesse, c’est par là seulement qu’il est capable d’enthousiasme et de désintéressement, d’amour. Mme Barbier-Morel, qui a trente ans, de fort beaux yeux, la voix profonde et chaude, le laisse parfois entendre avec un sourire un peu désabusé. Son mari est beaucoup plus orgueilleux de ce bel hôtel historique, de ces ombrages, de ces pelouses, de ces massifs fleuris, qui ne sont pas siens, pourtant, mais qu’il a su procurer à l’opulente maison qu’il représente, qu’heureux de posséder en toute propriété une femme dont la beauté, depuis bien longtemps lui est devenue assez indifférente. Ce n’est point qu’il ne remplisse ses devoirs d’époux, mais c’est par hygiène et sans galanterie. Et Mme Barbier-Morel eût aimé d’être aimée.

Elle n’en trouva l’occasion que le jour où Charlemont vit arriver un nouveau sous-préfet. Il s’appelait M. Luze. Ce nom est doux; l’homme était charmant. Cette femme un peu négligée lui laissa voir qu’elle n’était insensible ni à sa jeunesse, ni à sa barbe blonde, qu’il porte en éventail, ni à une façon qu’il a de prendre la main des femmes, comme s’il souhaitait la presser sur son cœur et l’y reposer éternellement; et quand il ne veut point paraître langoureux, il est gai. M. Luze ne manque pas d’intelligence. Je veux dire qu’il est assez sage pour demeurer convaincu qu’on n’est sous-préfet que pour passer préfet, que c’en est même la seule excuse, et que, pour passer préfet, le mieux est de ne rien faire: en vertu de ce principe qu’il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais. Donc, il ne s’était jamais trompé, sa conduite politique n’avait à aucun moment prêté au moindre reproche. Que M. Félicien Vincent, son protecteur, redevienne président du conseil, et il est sûr de toucher le but de ses ambitions. Cette conduite si prudente lui laisse de grands loisirs. L’attitude favorable de Mme Barbier-Morel à son égard lui donna l’espoir de les occuper agréablement. Ils débutèrent par s’appeler plaisamment «mon cher voisin» et «ma chère voisine». Le hasard avait voulu, en effet, que la sous-préfecture touchât à la succursale du Crédit Universel. Du jardin de l’hôtel on en peut apercevoir la façade, du plus médiocre style Louis-Philippe; et de grands ormes entrelacent leurs branches au-dessus du mur mitoyen: c’était déjà comme un mariage. Dans quelques soirées officielles, ils ne purent échanger que des paroles. Celles-ci ne leur laissèrent aucun doute sur l’ardeur de leurs sentiments réciproques; quelques-unes même furent brûlantes. Après quoi ils ne se trouvèrent pas plus avancés.

Enfin, ils se rencontrèrent dans le train de Paris. M. Barbier-Morel, il est vrai, était présent, et même les trépidations, comme il arrive, lui rendaient l’ouïe un peu plus fine. Mais ils s’évadèrent dans le couloir du wagon.

--A Paris? proposa nettement M. Luze.

Mais elle secoua la tête.

--Nous y allons pour vingt-quatre heures, et mon mari ne me quittera pas.

--Alors, fit-il, jamais?

Elle goûta ses yeux insatiables et attristés. Le goût du romanesque hâta la décision de son âme intrépide.

--Ecoutez, dit-elle: seriez-vous homme à descendre dans le jardin de l’hôtel la nuit?

M. Luze calcula. Le mur n’a que deux mètres de haut, et, avec une échelle de son côté... il n’y a pas besoin d’être un athlète complet.

--Certes! affirma-t-il avec un grand courage.

--Eh bien, mon mari monte se coucher à neuf heures tous les soirs, et je reste dans le salon jusqu’à minuit. Ah! bien seule, bien seule, hélas!... Seulement, il m’oblige à fermer les volets de toute les pièces du rez-de-chaussée, par prudence: les fenêtres ouvertes et sans défense d’une banque, cela peut tenter les voleurs. Je puis cependant laisser un de ces volets entrebâillé et l’ouvrir sans bruit; mais il faut que j’aille vous rejoindre dans le fond du jardin, je ne voudrais pas vous laisser entrer dans la maison: ce n’est pas prudent... Et comment saurai-je que vous êtes là? Vous ne pouvez venir tous les jours, et il est dangereux de s’écrire!... Attendez!

Elle venait d’avoir une idée. Elle la révéla en mots pressés.

--C’est bête, fit M. Luze en riant. Mais pourquoi pas?...

* * * * *

Le lundi suivant, à dix heures, M. Luze enjamba le mur, puis se laissa délicatement couler à terre. Il connaissait ce beau jardin; il y était déjà venu en plein jour. D’ailleurs, un clair de lune tendre et lumineux le guida comme un complice. Sans trop hésiter, il découvrit une prise d’eau, à l’extrémité d’une pelouse. Un tuyau de caoutchouc et une lance d’arrosage y étaient attachés. Il commença d’asperger un massif de bégonias, puis la pelouse même, qui semblait toute bleue sous la lune; puis des iris panachés. Et une ombre s’avança vers lui, légère, ah! si légère! et toute blanche, à travers l’herbe, évitant les allées...

--C’est toi, mon amour?

--C’est moi, ma joie!

--Alors, tu m’as entendu tout de suite?

--Tout de suite! J’en étais sûre: j’entends toujours, tous les volets fermés, quand c’est le jardinier qui arrose.

Et il fut Roméo, et elle fut Juliette, non pas jusqu’à l’aube, mais jusqu’à minuit. Puis Mme Barbier-Morel montra à M. Luze qu’en mettant une chaise contre la resserre du jardinier et en montant sur le toit de cette resserre il pouvait gagner la crête du mur sans se fatiguer. M. Luze lui fut sincèrement reconnaissant de cette attention.

Le lendemain, au cours de sa promenade matinale, M. Barbier-Morel constata, avec quelque surprise, que la moitié du jardin, la moitié seulement, à partir du mur du fond, semblait avoir été l’objet d’une pluie bienfaisante.

--Tiens, dit-il au jardinier, vous avez arrosé déjà, ce matin?

--Non, monsieur, répondit cet homme.

--Voyez, pourtant. Et il n’a pas plu cette nuit: le baromètre est au plus haut. D’ailleurs, il n’y a que la moitié des pelouses et des plates-bandes qui soient mouillées...

--C’est la rosée, monsieur le directeur, répondit le jardinier, c’est la rosée. Elle fait souvent des coups comme ça. Principalement par les clairs de lune.

Il dit cela par la raison qu’un jardinier, devant ceux qui l’emploient, ne doit jamais avoir l’air de rien ignorer de ce qui se passe dans un jardin.

... Ce que M. Luze trouvait d’agréable dans la combinaison, c’est qu’elle lui permettait de venir ou de rester chez lui, comme il voulait. Il était l’arbitre de la situation: les soirs seulement où il se sentait du vague à l’âme il envahissait le domicile de son voisin et prenait la lance d’arrosage; et Mme Barbier-Morel accourait, amante soumise et passionnée. Les autres soirs il se disait retenu par les grands intérêts confiés à ses soins. M. Barbier-Morel continuait cependant de s’émerveiller du phénomène météorologique dont son jardin était le théâtre. Mais le jardinier encore bien plus, par la bonne raison qu’il ne croyait pas à son explication. Il s’enferma donc une belle nuit dans la resserre, et il entendit, très nettement, qu’on marchait sur le toit, puis qu’on sautait à terre. Alors il entr’ouvrit la porte: une ombre se tenait devant lui, la lance de cuivre à la main, et comme enlacé dans un serpent de caoutchouc.

--Dites donc, vous! cria-t-il.

Et il entendit un autre cri, faible et peureux, tandis qu’un fantôme candide qu’il n’avait pas encore aperçu, fuyait avec précipitation. Alors la lumière se fit dans son esprit. Mais M. Luze fut à la hauteur de la situation.

--Mon garçon, dit-il, ça m’amuse, d’arroser les jardins la nuit. Est-ce que ça vous gêne?

--Non, monsieur, dit le jardinier, au contraire!

Quelque chose venait de passer de la poche de M. Luze dans la sienne.

--Et vous me porterez... vous me porterez quelques fleurs toutes les semaines, n’est-ce pas?

* * * * *

Durant trois mois encore, la sous-préfecture reçut beaucoup de fleurs. Puis M. Félicien Vincent devint président du conseil et M. Luze fut son chef de cabinet. Il quitta Charlemont. Aujourd’hui, quand M. Barbier-Morel fait les honneurs de son jardin aux habitants de Charlemont, il a coutume de dire:

--C’est très curieux, figurez-vous: pendant près d’un an, principalement les nuits de lune, la rosée, une rosée extraordinaire, drue comme une pluie, tombait là, tenez, et s’arrêtait là, exactement! Et puis, tout à coup, plus rien!

Et les visiteurs répondent:

--Vraiment, vraiment?... d’un tel air qu’on peut craindre que le jardinier n’ait pas été tout à fait discret. D’autant plus que, s’il est présent à la conversation, il ajoute:

--Une rosée comme ça, monsieur le directeur, ça ne peut pas durer toujours: vous n’auriez plus assez de peine!

LES MYRTES SONT FLÉTRIS

Vers onze heures du matin, après avoir surveillé du coin de l’œil et tout en achevant sa toilette la femme de chambre du Titanic Hotel, qu’il avait chargée de «faire» sa valise, M. Scévenoz sortit, rasé de frais, le sang fouetté d’eau froide, souriant inconsciemment à toutes choses. Comme l’air était doux, lumineux, caressant, ce jour de novembre, comme il était bon d’y aspirer ces suprêmes parfums de l’automne agonisant, un peu amers, délicieusement amers, mélancoliques, voluptueux et déchirants comme l’amour d’une femme qui vieillit! M. Scévenoz tira sa montre: il avait tout le temps de passer chez son banquier, rue de Richelieu, puis chez Herbelin, le joaillier, rue de la Paix, et de déjeuner sans se presser avant de sauter dans le rapide de Tours, à trois heures. Et il ne prendrait pas de voiture, il faisait trop bon marcher.

Non loin du carrefour Vivienne, il s’arrêta un instant pour écouter des chanteurs, un baryton guitariste, un ténor, une femme, dont les voix usées, mais encore émouvantes, jaillissaient du fond d’une cour par la porte cochère, telle une bouffée d’air tiède, en hiver, d’une chambre bien chauffée. Les chanteurs de rue remplissent obscurément un sacerdoce, ils devraient bénéficier d’une subvention d’Etat: ce sont eux qui conservent et transmettent, à la mémoire populaire, les mélodies sentimentales qu’aima notre jeunesse et que les salons n’entendent plus parce que la mode a changé et qu’une dame du monde qui se respecte ne doit pas même avoir l’air de savoir qu’elles existent:

Au temps de nos amours, ma toute belle,

roucoulait le baryton, de sa voix trop grasse. Et M. Scévenoz continuait involontairement à demi-voix, les yeux un peu humides et le cœur frémissant:

Vous entendiez souvent... ma ritournelle!

en traînant comme il convient sur la dernière syllabe. Il lui parut que le sort lui envoyait des émotions qui s’ajoutaient tout naturellement à celles que son cœur nourrissait. Il avait les sens calmés, tout à fait calmés, il éprouvait même ce plaisir égoïste et intime, commun à la plupart des hommes, «que ça fût fini». Cette semaine passée, ces nuits passées avec la Tcherkowska, la sublime interprète des beaux hymnes brusques et poignants de Moussorgski, ne lui laisserait que des souvenirs délicieux, inoubliables, et pas un regret, pas un souci, pas un remords: il allait retrouver son usine, ses ouvriers, sa femme encore charmante et toujours fidèle, toute la réalité enfin de son existence ordinaire, raisonnable, active, honorée, décente: un beau décor où il s’admirait. Un grand coup de soleil changea en gros diamants toutes les fenêtres, d’un côté de la place Louvois. Il s’aperçut que les marronniers du square avaient repoussé des hampes de fleurs nouvelles: «L’été de la Saint-Martin! songea-t-il. Ce n’est donc pas une invention, il y a un été de la Saint-Martin!» Il en félicita lui-même et la nature.

A la banque Horn et Decker, qui avait la clientèle de sa maison depuis cinquante ans, il prit quarante mille francs, les serra dans son portefeuille, qu’il mit dans une poche intérieure de son gilet, car c’était un homme prévoyant et soigneux, et s’en fut chez Herbelin, le joaillier.

C’était là une chose convenue tacitement, élégamment, entre lui et Mme Tcherkowska. Sans avoir éprouvé l’un pour l’autre une passion dévorante et tumultueuse, ils s’étaient plu réciproquement tout de suite, et avec vivacité, dès le premier soir où Scévenoz, le jour même de son arrivée à Paris, avait rencontré, dans une maison amie, cette brillante étoile du Nord. L’illustre chanteuse, à la fois romanesque et sensuelle, impulsive et calculatrice, ne se piquait pas de vertu; elle ne tenait qu’à ce qu’il faut exiger, pour ne pas déchoir, de décence et de discrétion. L’admiration et le désir de ce provincial solide, sain, vigoureux, sans excès de culture, sans balourdise non plus, lui apportait quelque chose de neuf que ne lui avaient donné ni les Parisiens, ni ses compatriotes. Il y a, pour les étrangères une séduction parfois irrésistible dans cette phrase, qu’elles échangent assez souvent entre elles, et qui est flatteuse pour notre vanité: «C’est un Français de bonne souche.» Elles cherchent à définir par là un ensemble harmonieux de qualités moyennes, d’intelligence sans ostentation, de simplicité, de politesse innée, de grâce naturelle même dans les moments amoureux, où la plupart des mâles ne cherchent point d’excuse pour être uniquement des mâles, sans plus. Enfin, sa sensibilité avait été subitement émue, et non sans violence: elle n’était point femme à ne point faire indulgence à sa sensibilité. Mais, d’autre part, ayant les mœurs de sa caste et de sa profession, elle n’avait jamais compté que cette semaine d’amour, bien qu’elle en eût apprécié l’agrément en toute sincérité, ne valût point, de la part de M. Scévenoz, ce qu’on est convenu d’appeler un petit souvenir. Au fond, toutefois, elle n’y tenait pas autant que des esprits froids et mesquins seraient portés à le croire. Mais, si elle n’eût obtenu, en le sollicitant avec délicatesse, cette espèce de «don du matin», elle se serait crue déconsidérée à ses propres yeux; les sentiments ne doivent jamais empêcher qu’on s’estime à sa valeur.

Voilà pourquoi elle avait fait, un jour, une visite chez Herbelin, qui est son joaillier ordinaire, et, distinguant une paire de dormeuses en brillants qui lui parut le seul objet digne d’elle, n’avait pas hésité à en demander le prix.

--Trente mille francs, madame, dit Herbelin.

Mme Tcherkowska réfléchit. Elle retrouva dans sa mémoire les habitudes, la taille, la figure de M. Scévenoz; elle le vit penser, elle pensa véritablement avec lui parce qu’elle était bonne, à sa manière. Et puis, elle ne voulait pas qu’il gardât de leurs relations, l’ayant trouvé «si gentil», une idée qui, sur le point tout spécial de l’économie domestique, eût un arrière-goût un peu amer.

--Ecoutez, dit-elle, je reviendrai avec un ami. Vous lui montrerez ces dormeuses. Et s’il en demande le prix, vous direz vingt mille. Vous n’êtes pas inquiet du reste, n’est-ce pas? Nous sommes en compte...

--Oh! madame... avait répondu Herbelin.

C’est ainsi que Mme Tcherkowska était revenue le lendemain avec M. Scévenoz; et M. Scévenoz avait compris, avec les éloges qu’on donnait au bijou, ce qu’on attendait de lui. C’est aussi pourquoi, prêt à partir, il était allé chez son banquier. Maintenant, l’argent était là, dans sa poche. Il en échangerait la moitié contre un écrin et il enverrait l’écrin, bien serré dans une belle gerbe de roses d’automne. Il lui plaisait d’y songer; il revoyait un grand lit, le matin, un grand lit qu’il connaissait bien, et l’éclat fier des gemmes sur la candeur des draps, tout près des fleurs jonchées.

Midi. Il retrouva les chanteurs dans la rue Thérèse: «Les myrtes sont flétris, les roses mortes!» Intérieurement, il enleva le refrain avec eux. Un pigeon, venu jusque-là des toits du Louvre, hospitaliers à sa race, battit des ailes sur la chaussée, monta pesamment, puis devint plus léger, plus vite, et disparut. M. Scévenoz eut des impressions de voyage, de lointain; il se vit en wagon, puis chez lui... Chez Herbelin, il se montra très bref, très décidé, prit l’écrin, le mit dans sa poche, paya, partit en courant déjeuner. Le café à peine avalé, il rentra dans sa chambre du Titanic. C’était un homme très ponctuel; il voulait faire, sans se presser, ses derniers préparatifs.

Mais tout d’abord il ouvrit l’écrin. Il n’était point sans avoir quelque connaissance des joyaux, comme tout homme bien élevé, assez favorisé des dons de la fortune, qui a eu assez souvent l’occasion d’en voir et d’en manier; il les aimait pour leur éclat, leur destination, qui est heureuse, leur valeur; et il avait des traditions, il les considérait comme une réserve, une fortune qui dort, mais en s’étalant, ajoute au crédit de ceux qui les possèdent. Ce sont des choses qu’on aime à revoir, à tenir, à détenir... Il fit trembler les deux dormeuses dans sa paume largement ouverte, à la lumière.

--Les beaux diamants, fit-il à demi-voix, les beaux diamants! Et vingt mille francs... ce n’est pas cher.

* * * * *