L'ange du bizarre

Part 10

Chapter 103,819 wordsPublic domain

Quelques jours avant la guerre, M. Aristide Pimperel bâillait sur la jetée d’Ostende. Cette expression manifeste de découragement, en présence de toutes les joies que peut présenter l’existence, était rare chez lui: M. Aristide Pimperel était un homme qui passait pour ne s’ennuyer jamais, bien qu’il n’eût rien à faire, se trouvait affligé d’une agréable fortune. C’était, comme on dit en Belgique, une riche nature, douée d’une intarissable gaieté. Blond jusqu’au jour qu’il devint chauve, solide, grand, gros et gras, bon garçon et bon vivant, il avait des éclats subits de bizarrerie formidables. Ce sont ces sortes de gens-là qui inventent les _zwanzes_: la galéjade méridionale est un mot ou une histoire; la _zwanze_ belge est un acte, une plaisanterie en acte, énorme, imprévue, déconcertante. La galéjade sort du cerveau, la _zwanze_ est l’expansion d’un tempérament.

Ayant bâillé, M. Pimperel se le reprocha comme un crime. Il alluma un cigare et s’en fut faire un tour au Kursaal, mais les plaisirs qu’il y rencontra avaient quelque chose de trop connu; il les dédaigna. Après avoir échoué dans un bar pseudo-américain, où il absorba des boissons glacées, mais violentes, il reprit sa course sans but, étonné lui-même de son vague à l’âme.

Ce fut ainsi qu’il parvint au Tattersall. On y vendait des chevaux, des automobiles et des bicyclettes. M. Aristide Pimperel n’aimait pas les chevaux; il possédait une automobile, et les bicyclettes ne lui disaient rien du tout. Mais, subitement, son cœur battit: on mettait en vente un chameau.

De sa nature, le chameau est un animal triste. Mais, en Belgique, il a l’air plus triste encore. Ce n’est pas sa place, il y est visiblement dépaysé. Celui-là était un laissé pour compte d’une ménagerie qui n’avait pas réussi. Son entrée fut saluée par des applaudissements dérisoires. Des messieurs sans éducation se plurent à faire allusion à la concurrence qu’il pourrait faire, sur la plage, à certaines personnes. D’autres, insistant, répondirent «qu’il y en avait déjà assez»! Par esprit de contradiction, M. Aristide Pimperel affirma que celui-là était charmant, et, en tout cas, «beaucoup mieux». Il commençait de se réconcilier avec l’existence. Sans qu’il sût encore pourquoi, la vue du chameau l’ébaudissait.

--Alors, achetez-le! fit quelqu’un.

Le préposé aux ventes en avait demandé cinq cents francs, puis quatre cents, puis trois cents, mais nul ne savait quoi faire d’un chameau en Wallonnie ou dans les Flandres. Ce n’est pas un animal d’appartement.

--Faites une offre, au moins! cria ce fonctionnaire, découragé.

--Cinquante-deux sous! proposa M. Aristide Pimperel.

Il l’eut pour douze francs cinquante, aux félicitations de l’assistance. Ceux qui le connaissaient lui demandèrent: «Qu’est-ce que tu vas en faire, Pimperel, de ton chameau?» M. Pimperel, à la fois songeur et dédaigneux, refusa de répondre. Ses yeux s’illuminaient.

Vers cinq heures du soir, le lendemain, ses deux vieilles cousines, Mlles Lucile et Adélie Justadieu, qui avaient loué pour la saison un chalet près de la Panne, reçurent une lettre de leur cousin Aristide, les avertissant qu’elles recevraient bientôt une petite curiosité et qu’il les priait de l’agréer. La nouvelle leur en fit plaisir.

--Aristide est un peu fou, dit Mlle Lucile, mais il a bon cœur. Il ne nous oublie pas. Quand il est à Ostende, il nous envoie toujours quelque chose: des fleurs, un beau poisson, un baril d’huîtres.

--Cette fois, il dit que c’est une curiosité, remarqua sa sœur.

--Ce doit être une porcelaine, conclut alors Mlle Lucile: Aristide se connaît en porcelaines, il en a une belle collection.

Mais le chameau arriva deux jours plus tard, conduit par un groom du Tattersall qui semblait, du reste, ne le considérer qu’avec une méfiance mêlée de dégoût. La présence de ce ruminant causait déjà une révolution dans la Panne, qui était à cette époque, hélas! un endroit paisible.

--Jésus mon Dieu! cria Mlle Adélie, qu’est-ce que c’est que ça!

--C’est le chameau, dit le groom, concis. Le chameau de M. Pimperel.

Et il tendit des papiers qui le prouvaient, demandant un reçu, comme pour une caisse d’emballage.

--Mais qu’est-ce qu’il veut que nous en fassions! gémirent les deux demoiselles.

--Il y a des personnes qui montent dessus! dit le groom, sans paraître lui-même y croire.

Les deux demoiselles Justadieu déclarèrent que jamais, au grand jamais, elles ne monteraient sur cette bête féroce. Le groom haussa les épaules. Ça ne le regardait pas.

--Et qu’est-ce qu’il mange? demanda Mlle Adélie.

Le groom réfléchit:

--Il ne mange pas de viande! déclara-t-il après un instant.

--Ah!

--Ni de poisson! ajouta ce jeune homme sagace... Mais, à part ça, il mange... il mange de tout... excepté des oignons. Ça lui f... la colique, les oignons.

Comme pour confirmer ces renseignements, le chameau, toujours mélancolique et désillusionné, venait de dévorer tout un massif de roses trémières. Le jeune homme était déjà parti. Il revint sur ses pas:

--Vous pouvez ne lui donner à boire que tous les trois mois! déclara-t-il avec conviction.

Le chameau fut un drame dans la vie des demoiselles Justadieu. Il les épouvantait, elles ne savaient qu’en faire, et, pourtant, dans la bonté de leur cœur, elles ne voulaient pas le laisser mourir. Il devint leur maître et leur tyran. D’autant plus que, comme elles ne lui donnaient point à boire, sur la foi des dires du groom, il fut de fort mauvaise humeur jusqu’au jour où il découvrit tout seul la fontaine publique de la Panne. De tous les environs, on accourait pour voir le chameau de Mlles Justadieu. Cela leur fut plus pénible que tout le reste: elles n’aimaient point être l’objet des conversations.

--Aristide viendra le chercher! disaient-elles parfois pour se consoler.

Ce ne fut pas M. Aristide qui vint, mais les Allemands. Ces demoiselles Justadieu n’eurent le temps de rien emporter: elles s’enfuirent par le dernier train sur route: le tramway qui suit la côte.

Mais avant de partir, s’emparant de son licol, avec une crainte affreuse d’être dévorée, Mlle Adélie, dans une attendrissante compassion pour son persécuteur, avait rendu la liberté au chameau.

Celui-ci erra dans les dunes, savourant, sans doute, la liberté qui lui était si mystérieusement rendue, après tant d’années d’esclavage. Quand il entendit tomber autour de lui les premiers shrapnells, il secoua philosophiquement la tête, en animal qui sait que le bonheur ne peut être durable, et prit sa course vers l’ouest, qui lui paraissait plus tranquille.

... Et c’est ainsi que les fusiliers du 27e d’infanterie anglaise ont retrouvé une mascotte. Ce n’est plus une antilope, c’est un chameau. Il avait une balle dans l’épaule et deux autres sous la bosse, que le vétérinaire a soignées. Considérant qu’il est tombé du ciel, ils éprouvent pour lui une affection pleine de fierté.

LE CHAPITRE DES CHAPEAUX

Vous n’avez pas remarqué combien les occasions de devenir fou se multiplient? Par exemple, il y a les grands magasins.

J’y vais le moins souvent possible, mais toutes les fois que j’en sors, la tête me tourne. Encore, si j’étais toujours sûr d’en sortir! Mais c’est trop grand. Une fois j’y étais allé--pas dans tous du même coup, ce miracle serait affreux, dans un seul, c’est bien suffisant--pour acheter un savon. Rien n’a l’air plus facile que d’acheter un savon: Eh bien, dans un grand magasin, il faut avoir un plan, une carte de géographie, et un interprète de langues orientales, peut-être une escorte. On traverse le Japon, la Chine, la Corée, des pays où on s’est battu; c’est très dangereux. Pour commencer, on me fit monter un grand escalier. Je l’ai monté sans défiance, et c’est alors que j’ai rencontré le Japon, et puis la Chine, et puis la Corée. Comme si l’on devait avoir besoin de traverser tous ces pays pour acheter un savon! C’est répugnant d’illogisme. Du haut de cet escalier quarante mille potiches me contemplaient. J’essayai de leur rendre leur regard. Mais je n’étais pas fier: elles étaient trop. Je hâtai mon allure. J’aurais bien voulu courir, mais n’osais, par respect humain.

A la fin, je franchis les potiches. Alors quarante mille pantalons m’emboîtèrent le pas. Et puis quarante mille jupons valsèrent. Et puis quarante mille boas de plumes se mirent à remuer doucement tout autour de moi: des boas de plumes, des bêtes qui n’existent pas dans la nature! Où les grands magasins vont-ils les chercher? C’est absurde. Absurde et terrifiant. Comment j’ai pu m’échapper de cette ménagerie, je me le demande encore, mais je la quittai pour tomber dans les phonographes, les gramophones, les graphophones. Ils rugissaient la _Marche indienne_, ils rugissaient _Sambre-et-Meuse_, ils rugissaient la romance du _Tannhäuser_, ils rugissaient _Connais-tu le pays_! Ils rugissaient tous, et ils étaient tous enrhumés. Est-ce qu’on ne pourrait pas les envoyer chez le pharmacien? Ou à l’hôpital, en leur conseillant le repos? Ou à Luchon, très loin, là-bas, là-bas, dans la montagne?

C’était trop. Toute fausse honte m’abandonna, je pris la fuite. J’arrivai en courant donner contre un mur, et contre un employé, qui me dit:

--Monsieur désire?

--Un savon, criai-je, un savon, un savon! Ou plutôt je désirais un savon, mais j’y renonce. Je ne désire plus que m’en aller.

Je dois reconnaître que cet homme fut très poli.

--Eh bien, me dit-il sans insister, si vous voulez vous en aller, c’est par là!

Et il me montra la route, la longue route que je venais de parcourir. Je la repris donc, à l’envers. Et voilà maintenant ce qu’il y a de plus étonnant, de plus épouvantable. Je suis sûr, absolument sûr, d’avoir repris la même route. J’ai entendu les mêmes phonographes, j’ai revu les mêmes boas, les mêmes jupons, les mêmes pantalons, les mêmes potiches: et au bout de tout ça, il n’y avait plus d’escalier! Il n’y avait plus rien, qu’une balustrade, un utile garde-fou au-dessus d’un abîme dont j’apercevais le fond; un fond de gants, de cravates, de bicyclettes et de parapluies. Il y avait aussi un polichinelle, grandeur nature. Tout courage m’abandonna. Je m’assis dans une potiche.

Ce fut là que me découvrit un second employé, qui me demanda, avec la même impersonnelle courtoisie ce que je désirais. Je lui répondis:

--Depuis que je suis monté ici, on a enlevé l’escalier. J’attends qu’on le remette!

Il me contempla avec commisération et me conduisit à gauche, à un endroit exactement semblable à celui où je me trouvais, et où il y avait un escalier. C’est trop grand, je vous dis, et c’est trop pareil. Il n’y a pas moyen de s’y reconnaître. Et après tout, même maintenant, je ne suis pas bien sûr qu’on ne les enlève pas, les escaliers, toutes les dix minutes, pour vous forcer à rester là, et acheter des choses.

* * * * *

Malgré cette douloureuse aventure, j’y suis retourné, dans le grand magasin, et le ciel favorable m’y a offert ma vengeance. C’est lui qui a tout fait. Moi, je n’y suis pour rien, excepté qu’auparavant, par un acte d’imprudente hardiesse, j’avais acheté un chapeau au rayon des chapeaux.

C’est une dure loi, mais une loi suprême que, lorsqu’on a un chapeau, il est obligatoire de lui faire donner parfois un coup de fer. Quand on le porte chez un chapelier quelconque, c’est quarante sous. Quand on le ramène chez son auteur responsable, c’est gratuit, mais on prend généralement une voiture pour l’y conduire. Alors, c’est cent sous. Pénétré des plus sains principes d’économie domestique, je sautai donc dans une auto, et reportai ma coiffure au grand magasin qui me l’avait vendue.

Après de longues et pénibles recherches, je finis par retrouver le comptoir des chapeaux: quelque chose d’énorme, naturellement, une maison dans une maison de dix mille maisons; et quarante mille chapeaux, je n’ai pas besoin de vous le dire. Je murmurai timidement à un fonctionnaire qui était derrière ce comptoir:

--C’est pour un coup de fer...

Ce fonctionnaire ne répondit rien du tout. Il prit mon couvre-chef, sans même le regarder, le posa sur une espèce de plateau, fit un geste de magie extrêmement noire, et... _pfuitt!_ le chapeau et le plateau disparurent dans les entrailles de la terre. J’aurais dû m’en douter. Tout est ensorcelé, dans ces établissements. Pour épargner la place, ils font donner les coups de fer dans une cave, et probablement par le diable, à prix réduits, la main-d’œuvre étant très bon marché dans l’autre monde, à cause de l’excès de population.

Pour moi, je demeurai muet, les bras ballants et tête nue devant ce comptoir.

Or, j’en suis sûr, vous n’avez jamais réfléchi que la seule chose qui distingue un simple et méprisable pékin, un vulgaire acheteur, d’un majestueux employé, dans un grand magasin, c’est que le pékin est toujours non seulement pressé, non seulement ahuri, non seulement tout caché-perdu, mais qu’il a un chapeau. Tandis que l’employé est immobile, ferme dans son propos, et nu-tête. Vous commencez peut-être à distinguer le développement fatal de la situation. J’étais immobile, ferme dans mon propos, puisque j’attendais qu’on me livrât quelque chose, et nu-tête: on me prit pour un employé.

Les personnes qui commirent cette erreur bien naturelle étaient un monsieur, une dame, et le rejeton de ces deux adultes. Le rejeton paraissait appartenir plutôt au sexe mâle. La dame me dit:

--Monsieur, je voudrais un chapeau pour mon mari, et un autre pour l’enfant.

J’ai beaucoup de défauts, mais j’aime à me rendre utile. Pourquoi ne leur eussé-je pas essayé des chapeaux, après tout, à ces gens-là? Le monsieur se découvrit de lui-même. Il avait une loupe sur le crâne. Quant au rejeton, je m’empressai de le décoiffer, d’un geste obligeant et vif. Comme il avait une élastique à son béret, une élastique passée sous le menton, je lui écorniflai le nez et lui râclai les oreilles. Il se mit à crier comme une sirène de bateau à vapeur. A quoi je ne prêtai aucune attention.

--Quel genre? dis-je froidement.

--Pour l’enfant, répondit la dame,--j’aurais été étonné qu’elle parlât d’_abord_ de son mari--pour l’enfant, je voudrais un Jean-Bart à grands bords.

Je dois faire ici un aveu pénible: j’ai des notions de géologie, d’économie politique, de sténographie, je me rappelle même le commencement de mon catéchisme, mais on ne m’a jamais appris ce que c’est qu’un Jean-Bart. Je ne voyais même pas comment cela peut bien s’écrire. Dans mon ignorance, j’apercevais ce vocable orthographié «jambart» et n’arrivais pas à comprendre comment un mot aussi ridicule avait pu s’introduire dans le vocabulaire de la chapellerie. Par bonheur, la dame me tira d’embarras en me désignant du doigt de vastes galettes de paille, cerclées d’un ruban où l’on pouvait lire: «Victoria», ou bien «Carnot», ou bien «Suffren». Je choisis le plus laid. Il était laid remarquablement: jaune d’or, avec des dentelures rouges, des petits gribouillis verts, et tout pareil à un fromage au dernier degré de la décomposition.

--Il coiffe admirablement votre bébé, fis-je avec hypocrisie. Vous ne pouvez pas trouver mieux.

La dame objecta qu’elle aimait beaucoup mieux «ceux tout jaunes». Le fait est qu’ils étaient beaucoup moins vilains. Mais je répliquai chaleureusement:

--Il faudrait alors changer le ruban. Le ruban porte: _Victoria_. Un nom anglais!

Le monsieur me donna raison. C’était un vrai patriote. Donc, le couple se décida pour l’abominable chose jaune d’or, avec des dentelures rouges et de petits gribouillis verts. Ça, c’est une des joies de ma vie. J’ajoutai:

--Et pour monsieur?

Le monsieur voulait un panama. A 19 francs 95, ajouta sa femme. Cette avarice me pénétra de mépris. Comme le monsieur, je l’ai mentionné, avait une loupe sur le crâne, je m’évertuai à lui trouver un panama qui ne couvrît absolument que sa loupe. Je finis par réussir presque au delà de mon ambition. Je regrette que vous ne puissiez pas voir le résultat: c’était un magnifique résultat!

* * * * *

... A ce moment, l’employé auquel je m’étais adressé revint vers moi, me tendant mon chapeau, sorti tout brillant, au bout de quelques minutes, de la cave diabolique. Je le pris négligemment, et m’éloignai avec mes clients.

--Nous allons à la caisse? dit la dame.

--A la caisse, dis-je, à la caisse? Oh non, madame, non: pas aujourd’hui. Aujourd’hui, les chapeaux, le magasin les donne en prime!

Là-dessus je m’esquivai, poursuivit par l’expression d’une gratitude que j’ai conscience d’avoir méritée.

LA FIN DU MONDE

Le 17 décembre 1919, en ouvrant les journaux, j’appris que la fin du monde était pour ce jour même. Un savant américain l’avait annoncé; la chose était sûre.

Alors, je sonnai:

--Félicie!

--Oui, monsieur...

Félicie, c’est ma cuisinière. Une des rares personnes qui me répond «oui» quand je lui parle; pas toujours, mais quelquefois.

--Félicie, vous allez descendre. Vous m’achèterez chez Durouchoux une bouteille de Moët-et-Chandon, grand crémant rosé. Après ça, vous passerez rue des Petites-Ecuries, pour me prendre un foie gras--c’est le moment des foies gras,--un vrai foie gras de Strasbourg bien rose, sans farce: ça n’est pas pour rien, j’imagine, que nous avons repris l’Alsace et la Lorraine. Et puis, chez Prunier, pour des huîtres. Et puis... rapportez tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit excellent. Et puis... je crois que c’est tout. Non, attendez: en revenant, vous vous arrêterez chez mon propriétaire, et vous l’avertirez que je ne lui payerai pas mon terme.

--Bien, monsieur... Monsieur voudra bien me donner l’argent?

--Ne vous occupez pas de ça; c’est complètement inutile. Sur votre chemin, si vous voyez par hasard chez un bijoutier un beau collier de perles, une rivière de diamants, quelque chose de bien, enfin, de tout à fait bien, vous pouvez vous le passer autour du cou; je vous le donne.

--Monsieur me donne une rivière de diamants?

--Oui, mon enfant, oui. Il y a longtemps que je voulais vous faire ce petit cadeau, inégal encore, croyez-le bien, à vos mérites et à vos services: mais la vie était si dure!

--Ah! oui, monsieur, ah! oui! Tout est raugmenté. Et il paraît que ça va encore raugmenter, rapport au pain... Tout de même, monsieur ferait bien de me donner l’argent, pour la rivière de diamants: les bijoutiers, c’est pas des fournisseurs qui me connaissent assez pour me faire crédit...

--Rien ne raugmentera plus, Félicie, répondis-je d’une voix sinistre. Et je ne vous donnerai pas un sou. Félicie, aujourd’hui 17 décembre, à 4 heures de l’après-midi, vieux style, c’est la fin du monde!

--Oui, monsieur.

Décidément, aujourd’hui, c’est une fille qui dit très bien oui. Elle est dans ses bonnes. Alors j’en profite pour continuer:

--Et savez-vous ce qui arrive, Félicie, quand la fin du monde arrive? Les gens donnent tout ce qu’ils possèdent, ils ne s’inquiètent plus du lendemain. C’est bien naturel, n’est-ce pas, puisqu’il n’y aura plus de lendemain! Ils ne s’occupent plus que de leur salut éternel, et font retentir les églises de leurs gémissements... A propos, vous entrerez aussi à l’église Saint-Paul, et vous ferez brûler un cierge en mon nom... Moi, je suis un peu enrhumé, je préfère ne pas sortir, mais tout de même je crois à propos d’offrir quelque chose au Seigneur. Vous pouvez aussi en allumer un pour vous, mais à votre compte: c’est bien le moins, puisque je vous donne une rivière de diamants. Du reste, il est plus que probable que la préposée aux cierges, à Saint-Paul, vous donnera aussi les cierges pour rien. Car rien n’a plus aucune valeur, Félicie, aucune valeur! Je ne comprends même pas que le gouvernement s’occupe d’équilibrer le budget: c’est absolument inutile. Et c’est bienheureux que ce soit devenu inutile: qu’est-ce que nous allions payer, comme impôts! Par contre, je suppose que les Espagnols vont être embêtés: avec le change à 220! Ça tombe mal pour eux, mais bien pour nous.

--Monsieur est sûr, demanda Félicie, que ça se passe comme ça, à la fin du monde?

--Absolument sûr. Car c’était déjà comme ça en l’an 1000, quand ça a failli arriver et que tout le monde croyait que ça arriverait; le roi Robert décousait lui-même les ornements d’argent de sa lance pour les donner aux moines, et proposait à ses ministres, ou à des voleurs, je ne sais plus, d’emporter ses chandeliers. A cause de la fin du monde, qu’on attendait: _Anno Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, timor et mœror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi finem sæculi adesse_. Ainsi s’exprime la chronique de Guillaume Godel, ou Godeau, je ne puis m’en rendre compte, parce qu’il signait _Godellus_.

Quand on cite du latin à Félicie, elle est très impressionnée. Les chose ont l’air tout de suite bien plus sérieuses quand on ne les comprend plus. Cependant, elle objecta:

--Pourtant, elle n’est pas arrivée, la fin du monde, en l’an 1000, puisqu’on est en 1919?

Cette objection marquait du bon sens. Je sus la rétorquer:

--Elle n’est pas arrivée, mais il paraît que ça n’a tenu qu’à un fil. Du reste, l’important pour les commissions que je vous donne n’est pas qu’elle arrive, mais qu’on croie qu’elle va arriver.

--Ça, c’est vrai, répondit Félicie, Monsieur a raison... Et est-ce qu’il y a des signes, quand ça va arriver?

--En l’an 1000, citai-je, ce qui acheva de convaincre la population de l’imminence de la catastrophe, c’est que le soleil était exceptionnellement jaune.

Félicie regarda par la fenêtre, et constata:

--Il n’a jamais été plus jaune qu’aujourd’hui. Un sale jaune. Alors, ça se pourrait bien...

* * * * *

Elle revint trois heures plus tard, respectablement chargée. Ayant aligné ses emplettes sur la table de l’office, elle me dit:

--Monsieur, il y en a pour 366 francs.

--Pour 366 francs? répétai-je. Eh! eh! c’est une somme. Mais puisque vous n’avez pas payé...

--Je n’ai pas payé parce que Monsieur ne m’avait pas donné d’argent. Mais les fournisseurs ont inscrit les commandes sur leurs livres et ils ont dit comme ça qu’ils feraient percevoir à la fin de la semaine.

--Vous ne leur avez pas dit que c’était la fin du monde à quatre heures, en vitupérant leur rapacité?

--Monsieur, je leur ai dit, mais ils se sont fichus de moi... Pourtant, j’ai payé les cierges. La dame des cierges ne fait pas crédit. Et il n’y avait personne, dans l’église. J’ai pas entendu les gémissements que Monsieur me parlait.

--La callosité des pécheurs, Félicie, est décidément scandaleuse. Mais, dites-moi, le propriétaire?...

--J’y suis passée aussi. Il a dit que si Monsieur ne payait pas son terme, la commission arbitrale était là pour un coup, et qu’elle n’avait pas été inventée pour les chiens.

--Vous ne lui avez pas fait connaître que, à quatre heures exactement, il irait en enfer?

--Monsieur ne m’avait pas dit de lui dire...

--En effet. Je le regrette. Et la rivière de diamants?

--Je suis bien été chez un bijoutier, répondit Félicie tristement. J’ai pas osé lui demander de me la donner pour rien, mais je l’ai questionné quelles réductions il faisait sur la marchandise à cause de la fin du monde. D’abord il a pas eu l’air de comprendre, et puis après il m’a conseillé de revenir le 1er avril.

--Alors, les cœurs sont toujours aussi endurcis? Ça ne fait rien à personne, cette épouvantable menace suspendue sur nos têtes?

--Si! répliqua Félicie.

--Ah! enfin! Je savais bien...

--Rue Saint-Antoine, il y avait une vieille femme qui était saoûle, révérence parler, comme la bourrique à Robespierre. Parce que, qu’elle a dit si le monde finit à quatre heures, après personne n’aura plus soif. Mais, Monsieur, c’est une vieille femme que je la connais, et elle est saoûle comme ça quatre fois par semaine.

* * * * *