L'ange du bizarre

Part 11

Chapter 112,843 wordsPublic domain

Le jour de la fin du monde m’aura donc coûté 366 francs, que je payerai: car il est, à l’heure où j’écris, quatre heures cinq minutes exactement, 17 décembre, et il m’est impossible de constater le moindre détraquement cosmique. Si vous voulez que je vous avoue ma pensée, je n’en suis pas absolument étonné. Mais je voulais espérer que mes contemporains y croiraient un peu plus: c’est la faillite de la science!

C’est la faillite de la science non point parce qu’un astronome qui, je le soupçonne, était astronome à peu près comme je suis géomètre--et alors je le plains!--a fait une prédiction aventurée, mais parce que personne n’a daigné attacher la moindre foi à cette prédiction, qu’elle n’a ému personne. J’en conclus que la science, de nos jours, obtient beaucoup moins de créance que la Sainte-Ecriture il y a mille ans. Cela n’a pas encore remplacé ceci. Je ne sais s’il faut le regretter ou s’en applaudir, mais c’est un fait.

* * * * *

... Toutefois, ayant repris les vieilles chroniques, je suis parvenu à cette conclusion que la fin du monde ne pouvait pas encore arriver: il manque une condition! Il est très vrai que le soleil est jaune, «tel du safran», comme le vit l’armée de l’empereur Othon, d’après Raoul Glaber. Il est très vrai qu’il y a eu sinon des pestes, du moins la grippe, qui était bien une peste, et une guerre dont les braves gens de l’an 1000 n’avaient pas idée. Il est très vrai qu’il y a eu l’Antechrist--_Audivi quod... Antechristus adveniret_--puisqu’il y a eu Guillaume II. Mais il manque encore quelque chose: le diable ne s’est pas présenté officiellement au pape, en habit de cérémonie. Et il paraît que cela est indispensable. Faisons donc la plus grande attention, dans les jours qui vont suivre, aux dépêches de Rome.

VÉRIDIQUE HISTOIRE D’ARISTIDE

Il s’appelait Aristide et il était marié. Ces choses ne sont pas assez extraordinaires pour que vous ayez de la peine à me croire. Mais le reste de ce que j’ai à vous dire est plus singulier: peut-être en pourrez-vous entendre le récit avec quelque intérêt.

C’est un fait que le jour exceptionnel dont il va être question, alors que M. Aristide et sa femme franchirent ensemble, après déjeuner, le seuil de leur appartement, jamais le ménage n’avait paru d’un plus complet accord. Tous les témoignages sur ce point sont unanimes. Avec une égalité inaccoutumée, M. Aristide avait attendu, sans se fâcher, que Mme Aristide eût fini de mettre son chapeau. Il s’était abstenu de toute remarque désobligeante, il n’avait pas tiré une seule fois sa montre, il n’avait pas une seule fois fait observer qu’on était en retard et qu’on serait obligé, par conséquent, d’employer des moyens de transport rapides, mais coûteux. Seulement, une fois que derrière eux, sur le palier, la femme de chambre eut refermé la porte, quand Mme Aristide voulut employer, pour descendre, l’ascenseur qui, par hasard, se trouvait arrêté à la hauteur de leur quatrième, son mari conseilla tout doucement:

--Non. Prenons plutôt l’escalier. Rien n’est dangereux comme les ascenseurs à la descente.

Voilà ce qu’affirme avoir entendu la personne à leur service, et nul n’en sait plus long, car le drame qui suivit n’eut pas de témoins. Personne ne sut jamais comment, de l’étage inférieur, qui était le troisième, Mme Aristide fut précipitée à travers la cage vide de cet ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, où elle demeura privée de vie. Mme Aristide était morte sur le coup, le fait est certain. Mais il était beaucoup plus difficile de savoir si son époux avait joué dans cette catastrophe une part directe, efficiente, volontaire. C’est pourtant ce qu’affirma audacieusement la justice, et, c’est pourquoi M. Aristide connut les horreurs, d’ailleurs adoucies par la bienveillance stipendiée des gardiens, de la prison préventive.

Presque tous les jours, un garde municipal le conduisait, avec beaucoup d’égards et de politesse, vers deux heures de relevée, dans le cabinet de M. Rasurel, juge d’instruction. Il gardait les poignets libres de menottes, à cause du respect qui se doit, dans une libre démocratie, à un notable commerçant qui a toujours payé régulièrement sa patente.

--Voyons, monsieur, demandait M. Rasurel, la porte de la cage, au troisième étage, était-elle ouverte ou fermée, quand vous êtes descendu avec Mme Aristide?

--Elle était ouverte! répondait-il.

--Des témoins, répliquait le juge d’instruction, viendront vous dire qu’elle était fermée. Vous les entendrez. Ce serait vous, selon la prévention, qui l’auriez ouverte. Et alors, un mouvement d’impatience... et d’épaule... On ne calcule pas toujours ses gestes. Nous ne discutons pas en ce moment la préméditation. Avouez que vous avez poussé Mme Aristide sans le vouloir.

--Je n’avoue rien du tout, répondait M. Aristide.

Le lendemain M. Rasurel lui disait:

--On a trouvé chez vous, dans un tiroir de votre bureau, une correspondance assez compromettante. Vous aviez une amie...

--J’admets cette faiblesse, faisait M. Aristide, généreusement. Je ne crois pas qu’elle me soit tout à fait personnelle. Toutefois je me permettrai de vous faire observer qu’il ne s’agit pas ici d’une instance en divorce. D’ailleurs je suis veuf.

--C’est précisément ce que nous vous reprochons... Je dois ajouter que les perquisitions faites chez la personne dont il s’agit ont permis de découvrir vos réponses. Vous y laissez voir, à l’égard de votre femme légitime, des sentiments qui n’ont rien de particulièrement affectueux, vous y souhaitez l’heure de la délivrance, vous semblez prêt, même, à provoquer cette délivrance.

--On dit tant de choses! se contentait de répliquer M. Aristide.

--Cela est grave, affirma M. Rasurel, cela est grave! C’est une présomption...

--Monsieur le juge d’instruction, cria M. Aristide avec énergie, si l’on devait assassiner tous les hommes et toutes les femmes qu’on envoie tous les jours au diable, il n’y aurait bientôt plus personne sur la terre!

Cette réflexion parut forte. Il sembla que M. Rasurel en fût ébranlé. M. Aristide rentra dans sa cellule en se frottant les mains. Mais à l’interrogatoire suivant, il se trouva en présence d’un visage devenu subitement sévère.

--Cette personne a tout révélé! déclara M. Rasurel.

--Vous dites?... fit M. Aristide.

--Votre maîtresse a fait hier, après votre sortie de ce cabinet, la déposition la plus catégorique. Après... après l’événement, vous lui auriez avoué que vous n’y étiez pas pour rien, que vous aviez aidé la fatalité. Elle cite la date, l’heure, le lieu. Tout dans ses paroles crie la sincérité.

--Monsieur le juge d’instruction, répondit tranquillement M. Aristide, vous ne lisez donc pas les journaux? Toutes les femmes maintenant prisent la cocaïne. Allez donc les croire!

Et telle fut désormais l’attitude de M. Aristide. Il n’ouvrit plus la bouche que pour maudire les dangereux poisons qui font perdre à nos contemporaines le sens du respect qu’on doit à la vérité. Des scènes violentes et dramatiques marquèrent les confrontations qu’il eut avec son ancienne amie. Mais il tint bon, sa défense fut héroïque. Parfois le juge d’instruction considérait à la dérobée son gardien, le municipal en uniforme: et cet homme avait l’air ému. L’âme d’un garde municipal est si semblable à celle d’un juré! Il ne faut pas négliger les signes que fournit cette pierre de touche.

* * * * *

Mais M. Aristide, à l’instar de beaucoup de vaillants soldats, avait pris l’habitude de rayer chaque soir, sur son petit calendrier de poche, les jours qui s’écoulaient depuis son incarcération préventive. Un certain vendredi, il constata qu’il en était à son cent cinquante et unième.

--Je ne l’aurais jamais cru! rêva-t-il. Mes affaires finiront par en souffrir. A quoi ai-je bien pu penser, mon Dieu, à quoi ai-je bien pu penser? J’ai été stupide.

Douze heures plus tard, il proclamait, devant M. Rasurel:

--Eh bien, oui, j’ai jeté ma femme dans la cage de l’ascenseur! Il y avait assez longtemps que j’en avais envie. J’aurais bien voulu vous y voir!... Vous allez m’interroger encore, creuser la préméditation? Il y a eu préméditation: j’avais tout calculé, tout! Et si vous en doutez encore, vous n’avez qu’à chercher dans un petit coin, chez moi, un petit coin que vos policiers n’ont pas découvert. On y trouvera une lettre que j’adressais à Madame, et que je n’ai pas envoyée. Elle ne vous laissera aucun doute, vous entendez bien, aucun doute!

M. Rasurel le considéra quelques instants avec stupeur.

--Je ne m’explique pas bien, dit-il d’un air soupçonneux, ce qui vous pousse à faire si brusquement une communication que vous avez évitée durant près de trois mois.

--J’ai réfléchi, monsieur le juge d’instruction, dit simplement M. Aristide. Vous me gardez indéfiniment parce que votre religion n’est pas éclairée: j’y perds! Je veux aller devant le jury, moi, devant le jury parisien! Et pour avoir assassiné ma femme! Et pour l’avoir fait exprès! Au moins, comme ça, je recouvrerai ma liberté tout de suite, on m’acquittera: on acquitte toujours! Tandis qu’ici il n’y a plus de raisons pour que ça finisse!

* * * * *

Mais M. Rasurel le garda encore cinq semaines à sa disposition. Il procédait au classement du dossier avec une lenteur insupportable, revenait sur toutes les pièces, interrogeait de nouveau tous les témoins.

--Mais puisque j’avoue, monsieur le juge d’instruction, puisque j’avoue! protestait M. Aristide.

--C’est précisément pour ça, finit par admettre M. Rasurel. Vous serez acquitté, vous l’avez dit, et tout me porte à le croire. Alors il n’y a que le moyen que j’emploie de vous faire accomplir un petit temps de prison.

--Ça, c’est injuste! pleura M. Aristide.

LES ONZE DERNIERS

... Vers ce temps-là, Mme Sophie Dupont, considérant son mari, M. Dupont, avec une grande affection, lui demanda tendrement:

--Tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas?

--Certes! répondit-il.

--Mais toujours, toujours, toujours?

--Ah! fit-il alors, je ne sais plus! Toujours, je ne dis pas: mais toujours, toujours, toujours, c’est trop, à la fin!

Sur quoi Mme Sophie Dupont, l’âme emplie du plus amer et du plus légitime désespoir, s’en fut chercher son revolver. C’était une arme élégante et d’une grande précision qu’elle s’était fait offrir par son époux à l’occasion du nouvel an, donnant pour motif que toutes ses amies «avaient le leur», et que n’en point posséder la mettait dans le plus fâcheux état d’infériorité mondaine. Appuyant ce bijou sur l’oreille droite de M. Dupont, elle lui fit sauter le crâne en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire; je parle ici, on le comprend bien, le langage littéraire de l’acte d’accusation.

Car Mme Dupont passa en cour d’assises. Simple formalité d’ailleurs, vous n’en doutez point. Elle fut acquittée sans difficulté, le jury n’ayant feint que pour la forme de se retirer pour en délibérer; sa conviction était faite avant même l’ouverture des débats. Si quelque hésitation s’était, par impossible, manifestée chez certains de ses membres, un document irréfragable, produit par l’avocat de l’accusée, eût suffi à le dissiper. Cette pièce n’était autre que la copie de l’acte de mariage, appuyée du contrat signé par Me Dupuy-Roger, notaire à Paris; Mme Dupont était bien la femme légitime de M. Dupont, on ne pouvait garder aucun doute à cet égard. Il n’en fallait pas davantage pour entraîner la conviction des quelques jurés, bien rares d’ailleurs, qui attachent encore quelque importance à la solennité un peu désuète des justes noces: Mme Dupont étant la femme légitime de l’homme qu’elle avait décervelé, elle avait le droit imprescriptible, reconnu quelque temps auparavant par la bouche même du ministère public, de le décerveler. Et tout le monde se déclara entièrement satisfait de ce verdict, y compris l’administration des pompes funèbres.

Mais il se trouva que la mort inattendue de M. Dupont jeta le plus grand trouble dans l’âme de M. Dulac, son ami, dont elle désorganisait l’existence. M. Dulac était affligé de ce besoin d’amitié intellectuelle que seule peuvent satisfaire des épanchements cordiaux et quotidiens avec un vieux camarade. Il se sentit lésé dans ses droits comme dans son affection. Sans contester la justice de la décision prise par le jury, puisqu’il s’agissait d’un crime passionnel, il considéra qu’étant lui-même un passionnel, son premier devoir était de tuer incontinent Mme Dupont, qui l’avait blessé dans ses sentiments. Donc s’étant présenté chez elle sous couleur de lui offrir ses félicitations, il la jeta par la fenêtre, et elle en mourut comme il faut.

Le motif noble et désintéressé de cette défenestration ne se pouvant contester, ce fut avec une tranquillité au moins égale à celle qu’avait montrée précédemment sa victime qu’il se présenta aux assises. Un juré cependant, au cours de la délibération qui suivit les plaidoiries, émit une objection: «Le droit personnel qu’avait l’accusé de suivre les impulsions de son cœur généreux, dit-il, est hors de discussion. Mais est-il permis d’oublier que la personne qu’il a exécutée avait été précédemment acquittée par le jury: et n’y a-t-il pas dans son acte, par conséquent, un outrage à la majesté de cette institution, outrage qui exigerait un châtiment?»

La question ainsi posée parut délicate. Cependant le chef du jury s’étant élevé avec vigueur contre une condamnation de pure rancune, rappela ses collègues à l’observation des principes et des traditions: et M. Dulac fut acquitté. La presse eut soin de noter les applaudissements qui éclatèrent dans le prétoire.

M. Dulac eut quelque peine à fuir la foule de ses enthousiastes admirateurs. Il y parvint enfin. Comme il touchait, solitaire, au seuil de sa demeure, un jeune homme dont le maintien marquait à la fois la mélancolie et la dignité l’aborda fort courtoisement:

--Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, lui dit-il; mais le fait est que j’étais l’amant de Mme Dupont. Vous comprenez ce qui me reste à faire: toutes mes excuses!

Ce disant, il lui enfonça sous le sein gauche un poignard fort méticuleusement aiguisé, et M. Dulac tomba sans pousser même un soupir.

--Que tes mânes maintenant reposent en paix, mon ange! dit le jeune homme. Ce poignard valait mieux que le glaive émoussé de la loi.

Et il se laissa, sans résistance, arrêter et conduire aux cachots de la préfecture. Devant les douze concitoyens qui le jugèrent, son attitude fut tout à la fois mâle et désenchantée. Il réclama la mort à grands cris, disant que l’existence ne lui était plus rien, puisqu’il avait perdu l’objet de son unique amour, à jamais dérobé à ses étreintes par l’imbécile qu’il avait châtié. Cette attitude ayant jeté le désordre dans l’esprit des jurés, il eut la surprise de s’entendre condamner à quelques années de travaux forcés. Alors il protesta, faisant valoir qu’il était idiot et même immoral d’envoyer au bagne, où l’on vit fort mal, un homme qui ne veut plus vivre du tout. Les jurés, saisis de remords, signèrent séance tenante son recours en grâce et le gouvernement s’empressa, bien entendu, de satisfaire leur désir dans le plus bref délai.

Mais les choses ne s’arrêtèrent point là. Ainsi qu’on devait s’y attendre, ce jeune homme fut exécuté, à sa sortie de prison, par la femme légitime de M. Dulac, inconsolable de la mort de son mari, puis elle-même succomba sous les coups du père de sa victime. Et la France tout entière fut alors divisée en deux partis également impétueux, également farouches: l’un demeurant persuadé que le jury avait bien raison d’acquitter toujours, l’autre déclarant qu’il commençait à en avoir assez. Ce fut là le motif d’un grand nombre d’autres meurtres, incontestablement commis dans l’élan de la passion la plus sincère, et qui furent, ainsi qu’il se devait, l’objet d’autres acquittements. Et comme les acquittés ne tardaient pas à être assassinés à leur tour, ces généreux et légitimes massacres s’étendirent bientôt à toute la France. Et pendant ce temps le jury acquittait, acquittait toujours, dans son dévouement magnifique au dogme de l’acquittement, qui est le devoir et l’honneur de cette institution. Cependant tout a un terme. Un jour il ne resta plus, sur l’étendue sanglante et dévastée du territoire de la France, que douze jurés, et l’un d’eux, ne pouvant s’accoutumer au silence de sa demeure, eut la faiblesse de se pendre. Alors les autres se regardèrent, surpris et choqués: il leur fallait se dissoudre, parce qu’ils n’étaient plus en nombre.

C’est ainsi que furent conservés les onze derniers Français.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages La hache 5 Aragnol, Dieu 15 L’athlète 25 Le condamné Cardevaque 33 Le traître 43 Un beau mariage 53 La lettre 61 Le simulateur 69 Signal d’alarme 79 Un dimanche soir... 87 La bombe 95 Jean-Claude ou la loterie 103 L’aveu 113 Le bon masseur 121 Abus de confiance 133 L’eau qui danse 143 Les myrtes sont flétris 153 Le cadeau 163 Le père Bigame 173 Le fiacre 181 L’inculpé 193 Le voleur 201 Le vaisseau du désert 209 Le chapitre des chapeaux 217 La fin du monde 227 Véridique histoire d’Aristide 237 Les onze derniers 245

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