Part 4
»Elle me dit qu’elle était née tout près du Père-Lachaise, et s’assit à mes côtés, les yeux brillants de joie. Moi, je déclarai que j’étais de Belleville, que mes parents étaient de petits entrepreneurs, pas bien riches, mais enfin... on a de quoi tout de même, on n’est pas malheureux! A mesure que j’improvisais cette histoire absurde, au son de mes propres paroles, j’éprouvais une allégresse extraordinaire, de vrais transports de joie. J’étais un autre, maintenant, un autre! Cette femme, une grosse blonde, ni jeune ni jolie, portait tous les stigmates d’une dégradation incurable, mais qu’importait! Durant tout le reste de mon congé je la gardai pour maîtresse, fabriquant des lettres du père et de la mère que je m’étais donnés, montrant leurs photographies, achetées en plein vent, à la porte d’une roulotte: des têtes de braves gens, devant lesquelles je prenais un air touchant. Et quand j’eus fini mon temps, quand j’eus quitté Lyon et ce que vous voudrez bien, pour me faire plaisir, appeler ma conquête, j’avais trouvé ma voie, mon plaisir, ma raison de vivre: me donner une autre personnalité que la mienne propre, auprès de femmes qui ne pouvaient pas connaître ce que j’étais en réalité: Hervé Benty, l’héritier des Raffineries Benty, celui que vous voyez devant vous!
»J’ai été... Je ne peux pas vous dire tout ce que j’ai été: ingénieur de mes propres manufactures, et jamais je n’ai pris autant d’intérêt qu’alors à ma fabrication, au ballon d’Alsace, aux paysages de Remiremont. J’avais de plus la joie de vilipender, auprès de ma maîtresse, le patron, c’est-à-dire moi. J’ai été consul de France à Djeddah, dans la mer Rouge, et pour soutenir mon rôle j’ai consulté je ne sais combien de géographies, lu des rapports au ministère des affaires étrangères, appris presque les devoirs de la fonction que je prétendais remplir. J’ai été sous-préfet, et, ma parole, j’ai recommandé des gens avec succès! J’ai joué avec désintéressement, pour le plaisir, des rôles que se réservent les seuls escrocs.
»Vous comprenez bien que si j’avais dû faire le consul, l’ingénieur ou le sous-préfet toute la journée, j’en aurais été aussi fatigué que de ma propre personnalité. Mais c’était au contraire un immense repos que ce changement perpétuel: j’étais moi, et j’étais un autre, en représentation devant mon vrai moi.
»Mais voilà qu’un soir, dans le métropolitain, j’aperçois une petite femme pas plus grande que ça, avec un teint délicieux, comme translucide sous l’éclat des lampes électriques, des traits en harmonie avec sa taille, c’est-à-dire un peu trop menus, un peu trop «saxe», mais si jolie parce qu’elle boudait! J’ai un principe qui est certainement le vôtre, c’est qu’une femme ne peut bouder que son mari ou son amant. Celle-là, c’était contre son mari.
--Comment le savez-vous? demandèrent les amis du cercle.
--Parce que je l’ai demandé, voyons! Je ne pouvais manquer une telle occasion d’entrer en rapports! Mais tout le temps, avec celle-là comme avec les autres, j’avais l’impatient désir de savoir quel personnage elle allait me faire prendre: car c’est, vous le comprenez bien, par le goût des femmes, leurs curiosités, leurs affections ou leurs antipathies que je me laisse conduire. Celle-ci avait été, semble-t-il, une bonne petite épouse, très fidèle sans amour, jusqu’à l’heure de notre rencontre. Elle se montrait aussi avare de questions que de confidences. Après deux ou trois entrevues, qui étaient restées parfaitement chastes, j’allais renoncer à poursuivre mon entreprise, car, si mes sens peuvent supporter l’attente, mon obsédante manie de simulation exigeait un plus immédiat assouvissement. Mais à la fin, et, je le suppose, à la suite d’une nouvelle discussion avec son mari, elle me dit:
»--Ah! vous ne pouvez vous figurer quel motif de dissension c’est dans un ménage, quand le mari et la femme appartiennent à des religions différentes!
»Et j’appris ainsi que, tandis que son mari était catholique, elle appartenait à la confession méthodiste.
»De ma vie je n’avais entendu parler du méthodisme. J’ignorais aussi complètement ce qu’il peut y avoir dans le méthodisme que dans le spectre chimique des étoiles les plus lointaines: et ce fut ce qui me tenta.
»--Quelle chose étrange! m’écriai-je. Vous êtes méthodiste, et moi aussi!
»Ses yeux très tendres brillèrent d’une lueur encore plus tendre, et elle dut être étonnée, au contraire, de ma froideur subite. C’est que j’avais maintenant une peur atroce et bien naturelle de ne pouvoir jouer mon rôle! Je m’enfuis le plus vite possible et gagnai d’un saut la Bibliothèque nationale. Certains ouvrages, évidemment entachés de partialité, m’apprirent que le méthodisme avait été fondé, au dix-huitième siècle, par John Wesley, auteur d’un livre intitulé _Le Papisme examiné de sang-froid_, «pamphlet plein de mensonges et de calomnies». Mais le _Dictionnaire des Religions_, infiniment plus objectif, m’enseigna non seulement que John Wesley fut un apôtre de mœurs très pures, mais encore me donna des lumières très suffisantes sur son système. Je pus, dès le lendemain, affronter un nouveau rendez-vous, étant ferré à glace sur la justification, le salut et la prédestination. Et bientôt ce fut la flambée, le grand amour. Ma nouvelle amie se reprochait son mariage comme un crime, elle n’avait donc aucun remords, elle se livrait au délire avec une impétuosité délicieuse et rajeunissante, une hardiesse qui allait jusqu’à l’imprudence. Longtemps encore, cependant, malgré ses instances, je refusai d’aller chez elle. J’ai toujours considéré l’insécurité comme incompatible avec l’amour, et il m’est peut-être aussi resté des préjugés, des petits langes tachés de vertu, comme disait Balzac. Il me paraissait à la fois inconvenant et dangereux d’aller tromper un honnête homme chez lui, d’autant plus que je me trouvais dans un état d’esprit assez singulier: l’Hervé Benty véritable avait perpétuellement envie de discuter avec l’Hervé Benty méthodiste, et de lui poser des objections! Mais on finit toujours, c’est là une vérité proverbiale, par faire ce que veulent les femmes. Il vint une fois où je me trouvai dans le salon de mon amie, seul avec elle, les domestiques envoyés en course, le mari ne devant rentrer qu’à une heure encore lointaine. J’abrège, parce que vous prévoyez ce qui arriva. Nous entendîmes une clef tourner dans la serrure avec cette autorité que seules possèdent les clefs conjugales. Vous connaissez l’admirable rapidité avec laquelle les femmes reprennent leur sang-froid. Mais, pour moi, j’avais les nerfs tout secoués, quoique rien dans notre apparence extérieure ne nous pût trahir, lorsque le mari entra.
»Et je demeurai debout, l’air stupide, incapable de prononcer un mot, dévisagé froidement, avec une certaine méfiance déjà, par cet homme, qui ne m’avait jamais vu. Mais cet instant d’anxiété ne dura que deux secondes.
»--Mon ami, dit la femme, Monsieur est le pasteur Stewart, qui vient pour ses œuvres.
»Alors ce fut un autre sentiment, l’expression d’une autre haine, qui apparut dans les yeux du mari. Il fouilla dans sa poche, en tira une pièce de quarante sous, me la tendit insolemment.
»--Voilà tout ce que je puis faire pour vous! dit-il.
»... Eh bien, moi, Hervé Benty, des raffineries Benty, continua le narrateur, j’ai pris les quarante sous. Et vous croyez peut-être que j’en ai ressenti de la mauvaise humeur, de l’embarras, de l’humiliation? Vous ne savez pas ce que c’est qu’une passion. Je n’eus qu’une pensée, c’est que je jouais mon rôle, et avec succès. Je savourai la comédie, j’ai remâché durant des semaines les voluptés de ce mensonge. Voilà comment fait l’âme d’un simulateur. Il est victime... si vous dites d’une névrose, je ne me fâcherai pas.
SIGNAL D’ALARME
On dit que les Anglais sont des gens pratiques; maintenant, j’en doute un peu.
C’était il y a quelques années déjà. Je revenais de Manchester vers Londres dans un compartiment à peu près complet. Et comme je venais de lire: _A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons_, de M. Demolins, je contemplais avec vénération les choses et les êtres. Les banquettes me paraissaient supérieures, les wagons me paraissaient supérieurs, les paysages me paraissaient supérieurs. Quand ce n’était pas des fabriques, c’étaient de petites maisons bien lavées, au milieu de petites pelouses bien peignées, et de petites collines bien moulées; quand ce n’était plus des maisons bien lavées, c’étaient des fabriques, et ainsi de suite. Et l’employé qui m’avait, par faveur spéciale, trouvé une place dans un compartiment à peu près complet, m’avait pris _six pence_ pour sa peine, afin de me prouver sa supériorité.
Mais ce que j’admirai, parce que c’était pleinement et simplement admirable,--et ici je ne plaisante pas, je veux seulement essayer de dire avec exactitude une chose vraie,--c’était le _respect_ de mes compagnons de route les uns pour les autres. Ils ne se parlaient pas, ou quand ils étaient deux amis ensemble, n’échangeaient leurs pensées que par un murmure qui ne troublait personne. On dit que la maison d’un Anglais est sa forteresse: il a une seconde forteresse, qui est lui-même, son inaccessible et magnifique lui-même, son for intérieur où nul ne cherche à entrer sans sa permission. Et c’est très beau.
M’efforçant de me rendre égal aux circonstances,--il suffisait de me tenir tranquille,--j’avais pris un journal, que je lisais fort paisiblement, quand le train s’arrêta et la portière s’ouvrit sous la clef du conducteur, qui disait:
--_Plenty of room here, sir!_
«Beaucoup de place» me parut une exagération: il y avait une place, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le nouvel occupant de cette place était une manière de géant, habillé d’un costume couleur œuf de vanneau, bien joli à voir. Il trébucha deux ou trois fois, regarda toutes choses avec des yeux qui me semblèrent surnaturellement fixes, et s’assit sur mes genoux. Je suppose que si j’essayais de serrer sur mon sein un bœuf primé au comice agricole, la sensation serait analogue: il était très lourd! J’entendis mon voisin dire à demi-voix:
--_This gentleman is drunk!_
Et il est parfaitement vrai que le gentleman était «bu». Il l’était même splendidement. Mon voisin ajouta que c’était une «disgrâce». C’était tout à fait mon avis: principalement parce que le gentleman bu persistait à demeurer sur mes genoux.
Mon voisin lui indiqua sa place avec une courtoisie froide et distante à laquelle je rends hommage, et il la prit, en disant «qu’il n’y avait pas d’offense». J’eus envie de protester que cette opinion lui était personnelle. Mais je me tus: il était trop grand! Du reste, il abandonna ma personne pour s’appuyer, de toute son épaule et de la tête, avec un bon sourire, sur son compagnon de gauche. Je remarquai qu’il avait les doigts fort tremblants; et quand vous rencontrerez un gentleman intoxiqué dont les doigts tremblent très fort, faites attention: ce n’est pas bon signe.
Le voyageur qu’il avait choisi pour se consolider lui dit avec une grande politesse:
--Un peu souffrant, n’est-ce pas?
Mais il répliqua, plein de béatitude:
--... _Never felt better in my life!_
Ayant ainsi affirmé que de sa vie il ne s’était senti mieux, il allongea les pieds sur la banquette d’en face, afin d’augmenter encore sa part de bonheur,--il y avait du monde sur la banquette d’en face, mais il ne daigna point s’en apercevoir,--et montra tous les signes d’un assoupissement prochain.
Mon voisin murmura d’un air épouvanté:
--Ne le laissez pas s’endormir! Pour l’amour de Dieu, ne le laissez pas s’endormir! Parce que... je connais ça: il se réveillerait dans dix minutes, et il ne se sentirait plus du tout confortable!
J’entrevis le drame que prédisait cet homme sage et je frémis. Mon voisin continua en s’adressant au gentleman:
--Je suis sûr que vous n’êtes pas bien. Vous ne vous en rendez pas compte, mais vous n’êtes pas bien. Ce serait si prudent de votre part de descendre à la prochaine station!
Mais cette proposition n’eut aucun succès. Loin de là, hélas! Elle souleva au contraire un orage dont je garderai toujours le plus déplorable souvenir. Imaginez une toupie hollandaise abattant des quilles, un thon pêché dans un filet trop étroit, un taureau furieux entré dans un omnibus, et vous n’aurez qu’une idée affaiblie des ravages auxquels peut se livrer, dans un compartiment complet, un grand diable de Grand-Breton atteint de _delirium tremens_. Mon voisin cria:
--Il va nous tuer! Tirez le signal d’alarme.
Je cherchai le signal d’alarme. Mais je ne vis rien qu’une affiche, une longue affiche, avec des mots, des mots, des mots.
--C’est l’explication, dit le voyageur. Lisez l’explication, je ferai l’appel!
Pendant ce temps, le gentleman en délire avait ouvert la portière.
--Dieu soit loué! dit mon voisin, il veut sauter dehors: laissez-le faire!
Vain espoir, bientôt déçu. Le gentleman en délire, s’étant seulement emparé de ma valise, la jeta sur la voie. Ce jeu paraissant lui plaire, il fit subir le même sort aux bagages de mes compagnons.
* * * * *
--Lisez l’affiche, alors! fit mon voisin.
Je lus: «_La communication entre le voyageur et le conducteur, dans les rapides et express, a lieu au moyen de la corde qu’on trouvera à l’extérieur du wagon_.» (Ah! le signal est dehors; c’est pour ça qu’on ne le voit pas.)
--Dépêchez-vous, dépêchez-vous: il casse tout!
En effet, le gentleman en délire cassait les vitres. Je continuai:
«_La corde est près de la corniche, au-dessus de la portière, à main droite, dans la direction où va le train._»
--Au-dessus de la corniche, une corde? Bon, j’y suis.
Il se pencha par la portière de plus de la moitié du corps, et ses compagnons, pour l’empêcher de tomber se cramponnaient à ses chausses. Cependant le gentleman en délire, courant vers l’autre portière avec une allumette-tison enflammée, mit le feu à un rideau vert qui brûla très bien.
--Il y a encore quelque chose d’écrit, ajoutai-je. Il y a: «_Tirez dessus tant que vous pourrez!_»
Mon voisin se mit à tirer de toutes ses forces. Les autres, ceux qui étaient à ses chausses, tiraient aussi de toutes leurs forces. Il se fit un grand bruit, et la corde cassa. Alors tous retombèrent à jambes rebindaines.
Mais le train ne s’arrêta pas.
Seul, le gentleman en délire continuait à s’amuser beaucoup. Après avoir mis le feu à tous les rideaux, il s’efforça de faire subir le même sort aux coussins. Mais ses allumettes n’y creusaient que de petits trous roussâtres. Les coussins du London and North Western sont à peu près incombustibles: je le sais maintenant, et m’en applaudis.
Les expériences infructueuses du gentleman en délire le firent patienter jusqu’au moment où le train s’arrêta à une nouvelle station. D’un commun accord, nous nous préparâmes à bondir sur le quai. Mais le verrou de la portière résista victorieusement à nos tentatives: nous avions oublié que les conducteurs de trains anglo-saxons, afin de prouver leur supériorité, ont l’habitude d’enfermer les voyageurs à clef.
Alors nous appelâmes, nous appelâmes désespérément; et le chef de gare, le conducteur, les hommes d’équipe accoururent à nos cris.
--C’est un fou que nous avons dans notre compartiment. Il a jeté toutes les valises sur la voie... Il a mis le feu aux rideaux... Il a roussi les banquettes!
On nous ouvrit. On s’empara du gentleman en délire. (Il causa, quelques minutes plus tard, de grands désordres dans la lampisterie, où on l’avait enfermé.) Après quoi, le chef de gare nous considéra tous d’un œil sévère et demanda:
--Pourquoi n’avez-vous pas fait jouer le signal d’alarme?
--Mais nous avons tiré, tiré, tiré! Même que la corde s’est cassée.
--C’est du propre! répliqua le chef de gare avec un grand mépris; _il y a deux cordes_! Vous avez pris la mauvaise. Vous n’avez donc pas lu jusqu’au bout?
En effet, l’affiche continuait abondamment: «_Il y a des cordes des deux côtés du train. Mais celle qui est à droite est la seule qui puisse procurer la communication._»
C’est vrai que nous n’avions pas lu jusqu’à la fin. Mais considérez que le gentleman en délire était troublant. Et puis, j’ai découvert que l’autre corde, la bonne corde, était à l’autre bout du wagon, où nous ne pouvions pas aller.
UN DIMANCHE SOIR...
Il y avait bientôt trente ans que M. et Mme Cauche habitaient le même village des environs de Versailles, dans la même demeure, où les meubles occupaient la même place; et ils disaient, parlant d’eux-mêmes avec une certaine fierté: «Nous autres, nous ne sommes pas des Parisiens!»
En effet, leur maison, tout près de l’église, sur le sommet du plateau, était toute blanche, en plâtre bien proprement peint à l’huile, avec des moulures à la grecque autour des fenêtres et un œil-de-bœuf sous les combles, au-dessus du premier et unique étage. Les maisons des Parisiens, au contraire, plus neuves, sont massées autour de la gare, dans la plaine, et bâties en brique et pierre meulière apparentes, avec un portique de bois ouvré, et un toit qui forme une espèce d’auvent en surplomb. Leurs jardins sont plus petits et s’étalent devant la façade, par gloriole; les plafonds sont plus bas, les pièces plus étroites, et ceux qui y vivent prennent le train tous les jours pour aller à des affaires qu’on ne connaît pas. De plus les fournisseurs leur font des prix différents. On les reconnaît aussi à ce qu’ils ne sont que locataires.
Ainsi, de n’être point des Parisiens, M. et Mme Cauche tiraient un sentiment de supériorité aristocratique. Ils avaient jadis déploré de n’avoir point d’enfants: car le désir de se survivre dans sa descendance, qui est naturel à tous les hommes, devient plus vif lorsqu’on sait qu’on pourra léguer du bien à sa postérité. Mais à la longue leurs regrets s’étaient effacés; même, si l’on peut dire, ils étaient devenus à eux-mêmes leurs propres enfants: ils s’observaient, se soignaient, jouissaient de leur santé, de leurs revenus, de leurs fleurs, des fruits de leurs espaliers. Il leur fallait aussi des soucis. N’en ayant point de réels, ils s’en donnaient d’imaginaires. Si vous voulez bien y réfléchir une petite minute, cela est inévitable; en effet, les plaisirs de la vie ne se peuvent guère sentir que par contraste. Voilà pourquoi les gens heureux, mais oisifs, s’offrent si souvent l’illusion d’un trouble qui n’existe pas. La plupart redoutent «la révolution». Mais M. et Mme Cauche, fort peu préoccupés de politique alors qu’ils étaient jeunes, en étaient devenus de plus en plus insoucieux à mesure qu’ils vieillissaient, n’y entendant rien. D’ailleurs ils manquaient d’idées générales, et la politique, à moins qu’on n’y soit mêlé, n’apparaît faite que d’abstractions. Les Cauche avaient besoin d’une inquiétude immédiate et concrète. Ils vécurent donc dans la crainte des voleurs. Et après tout, quand on habite Paris ou les environs, c’est encore le sujet d’appréhension le plus légitime: il y a des voleurs, cela est certain. Il y en a même beaucoup plus qu’on n’en arrête ou qu’on n’en arrêtera jamais.
Voilà pourquoi, depuis vingt ans, ils regardaient tous les soirs sous leur lit.
Mme Cauche explorait aussi les armoires et les cabinets obscurs, et M. Cauche, avec une lanterne, allait faire un tour à la cave. Leurs amis, auxquels ils avaient confié le secret de leur tâche nocturne et quotidienne, les en raillaient, doucement. Emmeline, leur unique servante, s’étant accoutumée, ne montrait pas beaucoup plus d’indulgence à leur manie, et quand M. Cauche demandait sa lanterne, quand Mme Cauche, avec un frémissement toujours nouveau, ouvrait la porte de la chambre aux robes, d’abord un tout petit peu, puis à moitié, puis toute grande, la domestique s’en allait bien tranquillement finir sa vaisselle. Elle le savait bien, n’est-ce pas, qu’il n’était entré personne!
* * * * *
Les Cauche recevaient le dimanche soir. Il y avait une table de bridge et une table d’écarté. A dix heures, on servait du thé pour les dames et de la bière pour les hommes; et puis les hôtes s’en allaient, c’était fini jusqu’à la semaine suivante. Ce dimanche-là, ce fut M. Subre, de l’enregistrement, qui prit congé le dernier. Il dit en riant:
--Et maintenant, vous allez faire votre petite perquisition?
Le ménage ne répondit rien. A la longue, l’espèce de légèreté qu’on mettait à railler une habitude qui leur était devenue aussi chère que la cause en était poignante, avait fini par les vexer. Emmeline alla se coucher, et les Cauche, à leur tour, montèrent dans leur chambre. Ils étaient comme humiliés. Ce n’est pas au bout de vingt ans qu’on inflige un démenti aux principes de toute une existence, mais vraiment ils étaient bien près de s’avouer qu’il est un peu ridicule de se donner du mal pour rien.
--Il y a des voleurs, prononça M. Cauche, rien n’est plus sûr: les journaux, tous les jours, sont pleins d’histoires de voleurs. Mais décidément, s’ils viennent un jour ici, ce sera durant notre sommeil ou en notre absence. Et l’on se moquera de nous, d’autant plus que nous aurons pris en vain plus de précautions.
Durant qu’il parlait, Mme Cauche avait ouvert les placards et les avait refermés, sans y rien trouver, comme toujours, et M. Cauche haussa les épaules.
Tout à coup, Mme Cauche laissa tomber son bougeoir. Heureusement, il y avait encore une petite lampe allumée sur la table de nuit.
--Quoi? demanda M. Cauche.
--Il y a un homme, dit sa femme, un homme sous le lit. J’ai vu sa barbe, j’ai vu ses yeux... Ah!
--Ce n’est pas possible! répondit M. Cauche, rendu sceptique malgré lui par vingt années de fouilles infructueuses.
Cependant, il prit son revolver.
Alors il entendit une voix timide et assez maussade, qui disait:
--Ne tirez pas! Je m’rends! Puisque j’vous dis que je m’rends!
M. Cauche réfléchit qu’un voleur sous un lit n’était pas un adversaire dangereux.
--Restez où vous êtes, dit-il. Qu’est-ce que vous venez faire?
L’homme ne répondit pas à cette question, mais à une autre qu’on ne lui avait pas faite. C’est ce qui arrive quelquefois quand on n’est pas à son aise.
--J’suis entré par la fenêtre du jardin, fit-il.
A ce moment, M. Cauche aperçut sur son bureau une forte barre d’acier terminée en biseau et un trousseau de clefs. Ceci lui enleva ses derniers doutes: l’homme n’était pas venu pour la bonne comme il l’avait soupçonné un instant. Il cria:
--Emmeline, Emmeline! descendez, il y a un voleur sous le lit!
--C’est pas possible! répliqua Emmeline du haut de l’étage mansardé.
Cependant, comme elle n’était pas encore tout à fait déshabillée, elle se précipita pour voir.
L’homme avait fini par sortir de sa cachette, sans que M. Cauche, tout agité, songeât à le lui défendre. Il avait l’air d’un pauvre diable. Ses pieds nus, sur la descente de lit, étaient très laids.
--J’ai rien pris, dit-il. J’avais _encore_ rien pris.
Mme Cauche cria:
--C’était un voleur, un voleur! Emmeline, vous voyez bien!
--Oui, madame, dit Emmeline.
--Et si nous n’avions pas regardé! dit M. Cauche.
Oui, s’ils n’avaient pas regardé! On avait eu tort de se moquer d’eux: ils avaient eu un voleur, à la fin, et ils l’avaient trouvé.
Alors un étrange sentiment d’indulgence lui vint à l’âme:
--Mon garçon, dit-il, je vais vous montrer la porte. Mais n’y revenez pas.
Le voleur déclara, en termes qu’il vaut mieux ne pas reproduire, qu’il n’avait pas l’intention de recommencer, du moins dans cette maison.
M. Cauche lui fit descendre l’escalier, en ayant soin, toutefois, de marcher derrière lui. Quand ils furent dans le vestibule, la porte du salon, restée ouverte, montra vaguement la bouteille de bière des réceptions dominicales. M. Cauche se souvint qu’on y avait à peine touché; il s’aperçut en même temps qu’il avait très soif.
--Allons, dit-il au voleur, vous prendrez bien un verre de bière?
L’autre, abruti de peur, et ne comprenant plus rien à la tournure que prenaient les événements, répondit tout de même:
--C’est pas de refus.