Part 3
L’allégresse de Guérande avait changé de cause. Elle n’était plus intellectuelle, extatique, pensive, mais physique et active. Il dominait une situation difficile, il avait triomphé, tout seul, par sa seule bonne humeur et sa bravoure. Il en avait de la reconnaissance à celui qu’il coudoyait. S’il n’eût craint que ce geste ne lui parût offensif, il lui eût volontiers frappé affectueusement sur l’épaule.
--C’est pourtant des gens riches, par ici, continua l’homme au chapeau melon, regardant les belles maisons de pierre.
--C’est riche, dit Guérande, bien entendu, c’est riche! Mais c’est des bourgeois tranquilles, ils ne sortent pas après minuit. Et ceux qui viennent les voir, on leur fait chercher des voitures. Que diable alliez-vous faire là? Vous ne savez pas votre affaire!
--Si vous aviez eu du pognon, fit l’homme, froissé, vous auriez vu!
--Mais je n’en avais pas, poursuivit Guérande. Et personne n’en aura, de ceux qui descendront: des serveurs, peut-être. On vient de leur donner dix francs. Bonne idée, que de risquer la correctionnelle pour deux billets de cent sous!
--On fait comme on peut, dit l’homme tristement.
--Et dire, éclata Guérande, qu’en ce moment la partie bat son plein dans les cercles, que dans une heure vous verrez sortir le gagnant, l’heureux gagnant, heureux, confiant, un peu saoul, un cigare à la bouche, reconnaissable à vingt pas, et les poches pleines de billets de banque. Vous êtes idiots!
--Monsieur, dit l’homme avec une sorte de respect, on est des pauvres bougres, vous comprenez, on ne sait pas!
De nouveau, ils se turent. Puis l’homme interrogea, avec timidité:
--Ces... choses-là, ces cercles, comme vous dites, où c’que c’est?
--Ma foi, dit Guérande, je passe devant, c’est ma route. Si vous voulez venir...
* * * * *
Quand Guérande a fini de conter cette histoire, on s’écrie, on lui demande:
--Mais où l’avez-vous laissé, votre voleur?
--Où il fallait. Et je suis parti.
--Et alors, qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qui est arrivé?
--Je n’en sais rien, mais je m’en f...
UN BEAU MARIAGE
... A cette époque--c’est demain--le nombre des divorces avait tellement augmenté à Paris, qu’il fallut créer, dans une annexe du Palais de Justice, dix nouvelles chambres qui toutes ne s’occupaient qu’à dénouer les liens conjugaux des habitants du département de la Seine.
Ce jour-là, le rôle, qui d’ailleurs était, selon l’habitude, très lourdement chargé, annonçait plaidoirie et jugement sur la demande en divorce intentée par Joseph Pouilledieu, ouvrier plombier-zingueur, contre son épouse, née Louise-Emilie Barbenoire. Aucune requête reconventionnelle n’était introduite par celle-ci et les faits de la cause semblaient obscurs. La procédure préliminaire de conciliation n’avait amené aucun résultat. Pouilledieu s’obstinait à vouloir divorcer d’avec sa femme pour «cause d’indignité» de celle-ci. Mais les preuves de l’indignité, dans les conclusions présentées par son avocat, Me Dumont-Pouque, n’apparaissaient que fort confusément. On n’y incriminait guère que l’existence menée par la femme Pouilledieu antérieurement à son mariage. Cette dame pouvait bien en effet avoir été fort légère; mais il est de jurisprudence banale que le mariage efface toutes les fautes commises avant sa célébration, à moins cependant que celles-ci n’aient été dissimulées au conjoint; et il n’était point allégué que ce fût ici le cas. Louise-Emilie Barbenoire protestait qu’elle avait toujours été à l’égard de Pouilledieu une épouse fidèle et dévouée. Bien plus, elle continuait d’entourer son mari d’une affection tenace, passionnée, véritablement touchante. Ses lettres, dont son avocat, Me Michonneau, était à même de communiquer quelques-unes, incorrectes, mais spontanées et certainement sincères, son attitude même au cours de l’instance en faisaient foi. Enfin c’était là une de ces causes qui mettent à l’épreuve la sagacité du juge parce que, ainsi qu’il n’arrive que trop souvent dans ces sortes d’affaires, les parties ont volontairement dissimulé les motifs réels de leur désaccord. En pareil cas, une prudence toute naturelle dicte la décision du tribunal. Mal éclairé, il ne peut que laisser les choses en l’état. Pouilledieu devait donc, selon toutes les apparences, être débouté des fins de sa demande.
Me Dumont-Pouque s’en aperçut. Après un colloque discret avec son client, il s’aventura un peu plus loin qu’il n’avait été convenu d’abord.
--Je tiens à faire remarquer au tribunal, dit-il, que Louise-Emilie Barbenoire est une vieille habituée de cette chambre, ou des voisines. Il y a quinze ans, alors qu’elle ne comptait que vingt-cinq printemps, elle a--nous en déposons ici les preuves--divorcé d’avec Antoine-Justin Perronnet, qu’elle avait épousé deux ans et demi auparavant. Trois ans plus tard, le tribunal de la Seine, toujours au bénéfice de son conjoint, prononçait son divorce d’avec Henri-Valentin Barbier. Trois ans encore plus tard, c’était Jules-Hyacinthe Lépine qui faisait prononcer, à son profit, la dissolution du nœud conjugal le liant à cette personne; puis ce fut, toujours dans le même laps de temps, Hippolyte-Albert Chamussot. Cette femme en est à son cinquième divorce; et jamais, dans un de ces précédents, elle n’a nié les charges d’infidélité, de violences, d’injures, d’abandon du domicile conjugal, de concubinat, alléguées contre elle. Que le tribunal médite ce mystère, et notre malheur: nous sommes les premiers à nous trouver en présence de la même épouse, qui se prétend, cette fois, pure de tout péché!
Mais le président, M. Torteru des Ormeaux, interrompit l’avocat pour lui faire remarquer que tout cela ne changeait rien aux faits de la cause. On ne se trouvait pas en présence de Louise-Emilie Barbenoire, épouse Perronnet, ou Barbier, ou Lépine, ou Chamussot; mais de Louise-Emilie Barbenoire, épouse Pouilledieu, et vierge, en tant qu’épouse Pouilledieu, de tout reproche susceptible d’être pris en considération. Il avait à peine fini de parler que le demandeur, qui montrait depuis quelques instants des signes d’agitation, sollicita la faveur de s’expliquer lui-même.
--Nous ne désirons que ça! répondit M. Torteru des Ormeaux, un peu sèchement.
--Monsieur le président, dit Pouilledieu, c’est quand j’ai été pour faire mon service militaire... J’suis syndiqué, comme tout le monde, parce qu’on peut pas faire autrement, mais j’suis pas anarchiste, j’suis pas antipatriote, j’aime la France, monsieur le président!
--Ces sentiments vous honorent, approuva M. Torteru des Ormeaux, mais ce n’est pas la question.
--J’aime la France, continua Pouilledieu, mais je gagnais de bonnes journées, j’étais bon ouvrier, ça m’embêtait de me perdre complètement la main, et enfin, n’est-ce pas, tant qu’à tirer trois ans, il vaut mieux les tirer le plus doucement qu’on peut. C’est légitime, c’est dans l’ordre... Alors je reçus, comme tous les camarades, une circulaire d’une agence pour me marier.
--Vous dites? interrogea le président.
--La v’là, fit Pouilledieu, j’l’ai conservée... Elle dit qu’il y a une loi qui fait de grands avantages aux soldats mariés, qu’on les laisse sortir à cinq heures, qu’on leur donne la permission de la nuit tous les soirs, et des congés chaque année, de vraies vacances, quoi: des vacances où c’est qu’on peut travailler et gagner sa vie. Et la circulaire disait aussi que l’agence s’engageait à me fournir une femme qui promettrait par écrit, quand ça serait la classe, de divorcer, de tirer de son côté, moi du mien, ni vu ni connu... Monsieur le président, c’était à considérer! On m’a présenté à Madame, en me disant qu’elle était de tout repos, qu’elle avait l’habitude d’épouser des soldats pour ça, qu’elle en était à son quatrième divorce avec des soldats, et que ça n’était pas bien cher, la prime à payer. J’avais des économies, j’ai fait le coup. Mettez-vous à ma place!
--L’institution du mariage, répondit le président, écartant cette proposition, est d’un intérêt primordial pour la société. Celle-ci ne peut admettre, dans les conventions conjugales, de clause résolutoire pour les parties.
--Monsieur le président, poursuivit Pouilledieu sans comprendre, j’ai tiré mon temps assez agréablement. Les jours d’été, j’trouvais encore à bricoler chez d’anciens patrons, j’faisais aussi des heures de nuit, comptées double. Le lendemain matin, dame, j’avais les jambes un peu molles à la manœuvre; mais on mettait ça sus l’compte que j’étais nouveau marié: ça passait. Et puis, à partir du mois d’juin, bonsoir la compagnie, on peut dire! On m’voyait plus à la troisième du deux. Pendant c’temps-là, j’m’arrangeais assez bien avec Madame...
Il se tourna vers Louise-Emilie, qui se cachait la figure dans les mains.
--C’est une femme d’expérience, poursuivit-il placidement; elle a vingt ans de plus que moi! Et pour ce qui est du ménage, on peut plus mal tomber. Elle a du soin, elle est économe, elle est propre, elle s’habille pas mal--à c’t’âge-là, les femmes, faut qu’ça s’habille, sans ça... Mais, m’sieur l’président, cria-t-il, d’un sursaut, c’était tout de même une affaire qu’on avait fait, n’est-ce pas? On était marié jusqu’à la classe, on d’vait s’démarier après, c’était l’contrat. Madame est bien gentille, elle est même trop gentille, dans un sens, et j’ai rien à dire contre elle: mais elle a quarante ans, j’en ai vingt-trois: j’peux pas traîner toute ma vie avec elle, c’est pas sérieux, elle est trop moche. Elle a promis de s’divorcer, qu’elle s’divorce! J’connais qu’ça.
Alors, Louise-Emilie Barbenoire, femme Pouilledieu, se leva, criant à son tour:
--J’veux pas! Non, j’veux pas!
Elle était mise comme une femme qui a porté des robes de soie, qui n’en a plus, mais qui s’en souvient. C’était ridicule et pitoyable. Elle avait «fait» sa figure ravagée, parce que, ça aussi, elle avait appris; ses bras, réhabitués aux soins du ménage, étaient trop rouges, entre les poignets de son corsage et ses gants noirs à deux boutons; et sur son visage on pouvait voir de la bassesse, de l’enthousiasme, de l’amour, de la férocité, de la rapacité charnelle: parce que cet homme, c’était son dernier. Et c’était son mâle, et c’était aussi son enfant, qu’elle avait caressé, gâté, dorloté, et c’était, avec tout ça, son gagne-pain! Après lui, elle n’aurait plus personne. Parce qu’elle ne voulait pas et parce qu’elle ne pourrait pas. Mettez d’abord le motif que vous voudrez. Mais rien de tout cela, elle ne pouvait le dire: par prudence ou par pudeur; ce qui est d’ailleurs pour les femmes presque la même chose. Elle répétait seulement:
--J’veux pas! Non, j’veux pas! L’contrat avec l’agence vaut rien.
Et elle ajouta, l’ayant entendu dire:
--L’contrat est immoral!
Elle avait raison. Le tribunal, après une très courte délibération, refusa de prononcer le divorce au bénéfice du demandeur. Pouilledieu se fit répéter par son avocat les termes du jugement dont il ne comprenait pas le style. Alors il cracha par terre, puis haussa les épaules.
--C’est pas ça qui m’empêchera d’la plaquer! dit-il.
Mais Louise-Emilie reniflait dans ses sanglots ravalés, la tête haute: car Pouilledieu restait son mari légitime et il ne pourrait pas se remarier. Ça la consolait. Les femmes croient au sacrement.
LA LETTRE
... En sortant de table, M. Le Courant s’était dit: «Tout à l’heure, il faudra que je demande au maître de la maison le nom de ma voisine de gauche. Il n’y a rien de plus embêtant que de chercher des sujets de conversation pendant une heure et demie, du turbot aux petits fours, avec une personne dont on ne sait rien, sinon qu’elle est apparemment du sexe féminin, mais dont on ignore tout le reste. On nous a bien présentés l’un à l’autre avant le dîner, mais, comme toujours, de façon que je ne pusse rien percevoir des syllabes proférées. Et quant à lire ce nom sur la carte qui lui indiquait sa place, c’était, pour le myope que je suis, de la plus ridicule impossibilité. J’ai bien essayé, au moment du potage, mais sans obtenir d’autre résultat que d’avoir l’air d’un satyre, à force de me rapprocher inutilement de son épaule nue... Du reste, je m’en fiche: c’est une femme qui ne m’intéresse nullement.»
Sa curiosité était, en effet, si médiocrement éveillée qu’il oublia de poser la question. D’ailleurs, vous n’êtes pas sans avoir observé qu’il n’est rien de plus rare que de garder dans la tête, après un dîner suffisamment copieux, la mémoire des idées antérieures: les impressions se succèdent avec la multiplicité banale des notes d’une tyrolienne; on ne saurait attacher son attention à aucune.
Le souvenir du mince et même insignifiant problème ne revint à M. Le Courant que trois quarts d’heure au moins après qu’il fut rentré chez lui. Fumant une dernière cigarette sur les colonnes d’un journal du soir qu’il n’avait pas eu le temps de lire avant son départ pour ce repas prié, il avait laissé Mme Le Courant s’aller mettre au lit toute seule. «Tiens, songea-t-il, je vais demander à ma femme. Toutes les femmes ont causé ensemble, jusqu’à onze heures du soir, à part des hommes, suivant l’insupportable usage encore respecté dans ce milieu désuet. La mienne doit savoir maintenant le nom de ma voisine.»
Mais quand il pénétra dans la chambre à coucher, Mme Le Courant dormait déjà profondément; il ne voulut point troubler son sommeil et, s’étant dévêtu, s’endormit à son tour.
* * * * *
Le lendemain, s’étant levé le premier, il passa dans le cabinet de toilette, le plus silencieusement qu’il put. Sur le marbre de la console qui servait de coiffeuse à Mme Le Courant, au-dessous d’une glace étroite et longue, il retrouva, épars, tout ce que celle-ci y avait laissé la veille en s’habillant pour la soirée. «Cette femme de chambre est bien négligente, pensa-t-il d’abord. Il faudra que je lui en fasse l’observation.» Puis ses yeux errèrent avec indifférence sur ces petits objets abandonnés: des limes, un polissoir, du rose pour les ongles, une brosse en argent, un mouchoir, le sac à main d’après-midi de Mme Le Courant, enfin une lettre assez chiffonnée, dont ses doigts s’emparèrent machinalement.
Il en parcourut les premières lignes, presque sans y songer. Puis il poursuivit sa lecture avec une attention accrue. Il en reconnut l’écriture: celle d’un ami, d’un vieil ami de la maison. Mais de quel ton d’affection confiante, ardente même, elle était écrite: «Pourrais-je vous cacher un seul de mes sentiments? Pourriez-vous les ignorer, même si je cherchais à vous les dissimuler?...» M. Le Courant éprouva, dans la région du cœur, une étreinte physique où il entrait plus d’inquiétude encore que de jalousie: «Est-ce que...» se demanda-t-il à lui-même. Et il n’acheva pas, même en pensée. Seulement, il mit assez longtemps à s’apercevoir qu’il essayait de boutonner ses bottines avec une lime à ongles. Il jeta avec colère l’innocent objet sur le tapis de linoléum.
Il y avait dans sa cervelle un tel désarroi que, deux ou trois minutes, il lui fut impossible de rassembler ses idées. Une paire d’haltères dormait dans un coin du cabinet de toilette: il les empoigna d’une main un peu tremblotante et les brandit comme s’il en voulait assommer un adversaire. Toutefois, telle est sur les hommes la puissance de l’habitude qu’en même temps il se mit à compter: «Un! Deux! Trois! Un! Deux! Trois!» et continua de décomposer ces mouvements gymnastiques jusqu’au moment où ses muscles lui refusèrent le service. Alors, se sentant plus calme, il s’appliqua à remettre de l’ordre dans ses pensées.
«Je dois être au-dessus de ça!» Tel fut le principe consolateur qu’il essaya, pour commencer, d’affermir en lui-même. Et, en effet, quand autrefois il lui était arrivé de songer à la possibilité de l’événement qui l’affrontait à cette heure, il s’était déclaré que, certes, il serait au-dessus de ça. De nos jours, on n’est plus des sauvages, ni des romantiques, on sait qu’il y a de plus grands malheurs, et que celui-là ne vaut pas plus de meurtriers éclats qu’il ne constitue un crime impardonnable. Par malheur, il constatait maintenant que la chose n’était pas si simple qu’elle lui avait paru quand il y réfléchissait platoniquement, comme à une mésaventure qui pourrait lui arriver ainsi qu’à tout le monde, mais qui, probablement, ne lui arriverait pas. En premier lieu, selon que, dans son entourage, on «savait» ou on ne savait pas, le cas était différent. Si l’on savait, il y avait une attitude et une décision à prendre, pour n’être pas ridicule. Et quelle attitude, quelle décision? Il en était un grand nombre, depuis la rupture brutale et le divorce jusqu’à l’élégante résignation d’un homme du monde qui s’arrange pour montrer qu’il n’est pas dupe et qu’il est décidé à rester «l’associé» de sa femme, alors qu’il n’en est plus que l’époux honoraire. Ou bien, on ne savait pas. Alors, il y avait aussi une foule de solutions, depuis le silence absolu jusqu’à la mâle franchise qui dit: «Je n’ignore rien. Madame, il faut choisir entre ce nouvel amour et vos devoirs.»
Choisir! Ce mot arrêta la méditation de M. Le Courant. Avant d’offrir ce choix à sa femme, c’était à lui de le faire d’abord. Et c’était justement cela qui l’embarrassait... M. Le Courant tenait un faux col dans ses mains. Il le regarda comme s’il lui demandait conseil. Mais le faux col garda le silence. Tristement, M. Le Courant le replaça sur une commode, haussa les épaules et prononça: «Que c’est bête, sapristi, que c’est bête!»
Puis il reprit la lettre. S’il avait été sûr, du moins, si la situation avait été claire! Mais, pesant les termes, il lui parut qu’elle ne l’était point. Il pouvait encore n’y avoir là qu’un fleuretage, une affection sentimentale, les effusions d’un homme qui, dans les secousses violentes de sa vie devenue périlleuse, s’exprimait avec vivacité, et rien de plus. Les deux correspondants en étaient, sans doute, en resteraient toujours peut-être, à la période de la confiance attendrie et des confidences émues. C’était plutôt cela: Mme Le Courant était une âme droite. «... Elle est plus droite que moi!» s’avoua même son mari, qui n’était point sans se souvenir de quelques infidélités, qu’il avait toujours jusqu’ici jugées comme étant, de sa part, sans conséquences.
Cependant le jeu pouvait, dans l’avenir, n’être pas sans danger. En mettant les choses au mieux, Mme Le Courant était sur une mauvaise pente. Il se devait à lui-même de l’avertir, affectueusement, indulgemment, comme un vieux camarade, un ami qui ne doute pas de l’amour d’une femme toujours aimante, mais veut la mettre en garde contre les résultats de légèretés irréfléchies, involontaires. Oui, c’était ça, c’était bien ça. Tout de la sorte se mettait harmonieusement d’accord, sa dignité et l’intérêt de la paix conjugale. Il s’entendait déjà parler: «Ma chérie, tu ne t’es pas rendue compte. Et tu peux faire le malheur de ce pauvre garçon, sans le vouloir. Son imagination peut lui montrer un espoir qui n’est pas, une fin qui n’a jamais été dans ta pensée...»
M. Le Courant fit un pas vers la chambre à coucher, puis s’arrêta.
«Ça va faire une scène! se dit-il. J’aurai beau m’y prendre le plus doucement, le plus gentiment du monde, ça fera une scène.»
Il avait horreur des larmes, il avait horreur des scènes, des repas muets ou boudeurs, des nuits insomnieuses où deux êtres humains, un homme et une femme, durant que leurs corps se touchent, agitent des pensées ennemies, grandissent maladivement de médiocres griefs, qu’ils pensaient, l’un et l’autre, oublier et qui remontent à la surface de leur conscience.
«Je le dois, pourtant!» décida M. Le Courant, rassemblant toute son énergie.
Il ouvrit la porte de la chambre conjugale. Mme Le Courant trempait un toast dans une tasse de thé.
--C’est toi? Tu es habillé? fit-elle, en levant vers son mari des yeux tranquilles.
--Je voulais seulement te demander, dit M. Le Courant... Cette dame, cette Américaine, je crois, à côté de qui j’ai dîné hier, qui est-ce?...
LE SIMULATEUR
Il y a des heures où les hommes révèlent, sans cause apparente, les plus intimes secrets de leur vie, même ce qui peut leur nuire, même ce qui peut les rendre ridicules. Et quand ils ont parlé, ils ne savent plus pourquoi. Assez rarement, en tout cas beaucoup moins fréquemment qu’on ne pense, c’est qu’ils ont trop bien soupé. Plus souvent c’est qu’un grand silence tombe, juste au moment où au cercle, entre amis, la conversation vient d’être si vive qu’elle a excité les cerveaux et qu’on donnerait tout au monde pour qu’elle continuât. Alors, inévitablement, il se trouve quelqu’un qui _veut_ continuer: et dans son esprit il ne découvre plus rien à dire que ce qu’il avait toujours caché. Il ouvre la bouche, et c’est comme si une force aveugle le poussait.
... On venait de rappeler le nom de ce cuisinier de navire, qui a pris le nom, tout simplement, d’un prince de maison impériale, associé sa vie à celle d’une femme très distinguée, dont il avait fait sa première dupe, et soutenu d’escroqueries cette fausse grandeur.
--Il voulait se procurer de l’argent, voilà tout! dit un des membres du cercle.
Et tout le monde se tut parce que cette phrase paraissait énoncer une si grosse vérité qu’elle en était grossière, et fermait la conversation. Mais Hervé Benty posa un peu brusquement sa tasse de verveine sur le manteau de la cheminée.
--Vous croyez que ça suffit comme explication, vous? dit-il. Vous croyez que la seule avidité, la paresse, le manque de scrupule suffisent pour produire ces grands acteurs? Comme ça serait simple, n’est-ce pas! Seulement, ce n’est pas vrai. Et j’ai le droit de vous le dire, moi: j’en sais davantage, et par expérience!
Benty possède une des fortunes les mieux assises de France. Il n’a pas de grands besoins, il ne joue que ce qu’il faut pour ne pas être remarqué, et «faire vivre le cercle», suivant une expression courante; il n’a pas de liaison coûteuse. Comment savait-il d’expérience?... Ce fut avec une certaine curiosité qu’on le regarda.
--La première condition, poursuivit-il, c’est d’avoir besoin de sortir de sa peau, d’être un autre; et je comprends. Je comprends parce que je suis comme ça! Depuis des années et des années, depuis le collège, tenez, je me suis ennuyé d’être moi, toujours moi. J’y éprouvais une extraordinaire fatigue. Mes idées, mes sentiments, mes opinions, je les connaissais trop, c’étaient des acquisitions faites une fois pour toutes. Pour qu’elles reprissent un aspect nouveau, il m’aurait fallu les travailler, les développer; et mon cerveau n’en a pas la force. Avec mon imagination superficielle très mouvante, très active, je souffre de l’impossibilité de rien approfondir. Ma famille, mes amis? J’ai l’impression de coudoyer des morts n’ayant gardé qu’extérieurement l’apparence de la vie. Toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes phrases! C’est que je ne les aime pas assez pour m’intéresser à eux sérieusement. Ils ne changent plus parce que je ne change pas. Je vis dans une perpétuelle sensation de vide, une espèce de dégoût de moi-même, de mon insignifiant moi-même! Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est. Ça peut pousser au suicide!
»Je serais peut-être mort à cette heure d’ennui et d’écœurement si, pendant que j’accomplissais, à Lyon, un stage de deux ans aux dragons, je n’étais entré un soir avec des amis dans je ne sais quel bouge de la Guillotière, un de ces établissements «où le service est fait par des dames», ainsi que le disent les annonces que portent des hommes-sandwiches. L’aspect du lieu, sans doute, et je ne sais quelle fantaisie peu spirituelle me poussèrent à prendre en poussant la porte un infâme accent de barrière. Une femme, habillée comme ses compagnes en suissesse d’opéra-comique, me sauta au cou en criant:
»--Toi, t’es Parigot!
»Je suis de Roubaix. Mais subitement je ressentis un plaisir immense, un plaisir qui dépassait incomparablement la valeur du mensonge vulgaire que j’allais commettre. Et je répondis:
»--Sûr! Quoi on s’rait, alors?