L'ange du bizarre

Part 2

Chapter 23,872 wordsPublic domain

Cette offre était incontestablement empreinte de toutes les meilleures traditions de notre plus antique courtoisie: le monsieur n’eut pas l’air de l’entendre. Même, avec une mine un peu gênée, il reprit sa marche vers le lion de Belfort. C’est à quoi il eût dû se décider alors un peu plus tôt; car ce dédain trop visible, en réponse à sa politesse, produisit chez le pochard une de ces brusques sautes de sentiments dont nous venons de signaler la fréquence et le péril. Incontinent, il manifesta l’indignation la plus violente. Cette indignation se traduisit par un grand nombre de paroles, toutes ailées, bien qu’injurieuses. Tout à l’heure, pour contempler le spectacle, il y avait du monde. Dès ce moment, ce fut une foule. Ce phénomène eut une conséquence regrettable: il empêcha le monsieur de s’esquiver.

Constatant que le public lui était en somme sympathique, le pochard revint à une appréciation plus indulgente.

--Je suis, dit-il au monsieur, je suis comme la lune... On ne résiste pas à mon att..., à mon attraction! Viens prendre un verre!

Mais le monsieur ayant fait imprudemment une moue qui révélait sa répugnance, le pochard éprouva de nouveau la plus vive irritation. Voici de ces miracles qui prouvent la puissance du dieu de Nisa: alors que le petit homme, quelques minutes auparavant, tenait à peine sur ses jambes, il devint d’une agilité funeste et tout à fait extraordinaire: d’un premier coup de poing, il fit tomber sur le trottoir le chapeau du monsieur. Puis il tenta sur le menton un «direct» qui fut, à la vérité, paré du coude gauche. Alors il attaqua le plexus solaire dans un corps-à-corps, avec plus de succès: le monsieur eut la respiration subitement coupée. Cela permit à son assaillant de réussir un magnifique uppercut sur l’oreille droite. Le monsieur n’avait même pas essayé de riposter; il tentait seulement d’éviter les coups, du reste avec une adresse assez singulière, quoique insuffisante, par des mouvements de bras, en rapprochant, comme précieusement, ses deux poings de sa poitrine. Cette tactique ne l’empêcha point d’être rapidement vaincu. Il alla tomber sur un banc.

Comme tout était fini, il arriva un agent, et puis deux agents. Un de ces agents mit la main au collet du petit homme. L’autre se pencha vers le monsieur bien habillé, avec une certaine bienveillance. Mais le petit homme, sans protester contre la rigueur que la force publique exerçait à son égard, déclara:

--Il m’a insulté!

Des voix, dans la foule, s’élevèrent pour confirmer que le monsieur avait insulté le petit homme. Affaire d’opinion. En effet, le petit homme avait d’abord été bien aimable. L’autre aurait dû accepter son invitation!

Donc les agents décidèrent de les conduire tous les deux, impartialement, au poste de police. Le monsieur en parut affecté, car c’était une injustice, mais il déféra. Pour le pochard, sa victoire l’avait dégrisé; il était fier. Le public le regardait avec sympathie.

--Voilà ce que c’est, disait-on, que de savoir la boxe; l’autre est certainement deux fois plus fort que lui, et il n’a pu seulement se défendre!

Au poste de police, M. le commissaire venait d’arriver, tout justement. Il interrogea les deux citoyens convaincus d’avoir troublé la paix publique et de s’être livrés à des voies de fait, sur un des boulevards de la ville de Paris. Tout d’abord, comme il se doit, il s’enquit de leur identité. Le pochard, dégrisé, fit connaître qu’il se nommait Pacifique-Innocent Ledoux, domicilié rue des Vertus.

--Et vous? demanda le commissaire au monsieur.

Le monsieur répondit d’une voix peinée, avec un petit accent anglais:

--Jim Forward.

Le commissaire sursauta.

--Voyons, fit-il, vous ne voudriez pas me la faire? Vous n’êtes pas Jim Forward, le fameux boxeur, le champion du monde? Le Jim Forward qui a remporté 84 victoires sur 86 combats, qui a battu Sam Thurloë, le nègre imbattable; qui a mis Bill Grindstone et Bob Togger _out_, au premier _round_, l’un en une minute et demie, l’autre en 18 secondes, et qui a eu Carpentier, notre immortel et national Carpentier lui-même, aux points?...

--Si, affirma le monsieur d’un ton désolé, c’est bien moi, je suis le même...

--Mais ce rien du tout, cet ivrogne qui ne tenait pas sur ses jambes, vous a rossé comme un sac vide. Et vous ne vous êtes même pas défendu!... Ah! monsieur, c’est beau ce que vous avez fait là! C’est généreux, c’est héroïque!

--Non, fit Jim Forward, ce n’est pas héroïque... Ah! cria-t-il, éclatant, si j’avais eu mes gants! De bons gants de cinq onces! Ce que je lui aurais passé, à ce cochon-là!

--Vos gants? fit le commissaire étonné.

--Oui. Comment voulez-vous que je me batte, sans mes gants! Monsieur le commissaire, je ne me suis pas battu à main nue depuis l’âge de quatorze ans, depuis que mon _manager_, l’inappréciable Patsy Brown, m’a remarqué dans les rues de Stoke-on-Trent en train d’administrer une pile, avec une rare facilité, à un copain de mon âge. Je ne peux plus, depuis ce temps-là, je ne peux plus, vous comprenez bien! Un boxeur ne peut pas s’abîmer les poings, et ça les abîme de taper à main nue; ça vous casse les jointures!

Il soupira. Ses traits se contractèrent: un des damnés du septième cercle!

--Et maintenant, fit-il, maintenant que je suis champion du monde, je n’ose plus ouvrir une portière de voiture; je n’ose plus donner une poignée de main! Vous savez ce qu’elles valent, ces mains-là: six cent mille francs pièce!

Le commissaire admira, d’un regard furtif, ces deux opulentes extrémités. Jim Forward les cacha dans ses poches, avec horreur.

--Je me fais l’effet de Guillaume II, fit-il. Tout le temps je pense à Guillaume II. Imaginez où il en serait, celui-là, s’il n’avait pas aventuré sa classe! Moi, je veux garder la mienne. Un enfant, monsieur le commissaire, une femme, un gosse, un employé des pompes funèbres, n’importe qui peut me coller des marrons. Je ne répondrai pas: il me faut mes gants!

--Monsieur, dit le commissaire, je compatis à votre juste douleur. Vous êtes, en vérité, un homme bien malheureux.

--N’est-ce pas, monsieur le commissaire, n’est-ce pas!

Ils se serrèrent la main. Jim Forward retira tout de suite la sienne.

--Pas si fort, je vous prie, pas si fort!

LE CONDAMNÉ CARDEVAQUE

Les exploits de Landru ont produit, dans le centre pénitentiaire de Cayenne, la plus forte impression. Si vous voulez bien y réfléchir un court instant, vous concevrez qu’il n’en peut être autrement: quand, après avoir ôté la vie à son prochain, on n’a soi-même échappé à la mort que de l’épaisseur d’un cheveu; quand, après avoir pris toutes les précautions que peut inspirer la prudence pour éviter les conséquences d’un crime, on s’est vu pourtant appréhendé par la police, astucieusement interrogé par un juge d’instruction, condamné par des jurés cette fois sans indulgence, tout nouveau procédé imaginé pour éviter la peine suprême, pour laisser planer, si l’on est pris, le doute qui doit sauver votre tête en supprimant la preuve fatale,--là-bas, en Guyane, trois mille forçats, pensifs, savent apprécier votre travail à sa juste valeur; à leur manière ce sont des artistes, ils connaissent, d’expérience, combien l’innovation est rare, combien tout perfectionnement des vieilles méthodes, même, est difficile.

--Et dire, pourtant, objecta Sicougnot, homme du meilleur monde, et qui avait des lettres, condamné à perpétuité pour avoir empoisonné sa femme, dire que s’il s’était arrêté, s’il avait su s’arrêter à sa onzième fiancée, il n’aurait même pas été découvert! Mais voilà: le génie ignore ses limites, et l’histoire de Landru est celle de Napoléon!

--Cela n’empêche point, répondit Maltrat, un autre «perpétuité», qu’il a des chances de n’être pas fauché, et de venir ici. C’est quelque chose! Et nous lui ferons une belle réception. Il la mérite: un homme comme lui, ça honore la corporation.

Mais Pietr’ Athanasi, un Corse, jugé et condamné après douze meurtres, et qui se vantait de ne jamais penser comme tout le monde, prononça tout à coup:

--Il y a ici quelqu’un qui est encore plus fort que Landru! Et vous n’avez jamais fait attention à lui: vous méconnaissez son mérite!

--Nous méprisons la justice! répliqua le distingué Sicougnot, et croyons en avoir le droit; mais nous honorons l’équité. Nous sommes toujours prêts à rendre hommage au talent: toutefois, cherchant honnêtement de qui tu veux parler, je ne distingue personne digne d’un tel éloge.

--C’est Cardevaque! jeta Athanasi d’une voix ferme.

Il y eut, dans l’assemblée, un petit rire de mépris. Tout le monde connaissait Cardevaque: c’était, de mine, un assez pauvre homme, à la fois chafouin et rondouillard, qui servait la messe à l’aumônier; et celui-ci, par manière de récompense, l’avait fait placer comme infirmier au dispensaire. Au bagne, on n’aime pas ceux qui savent obtenir des faveurs.

--Cardevaque est un condamné à mort commué, répondit Pietr’ Athanasi; et si vous lui aviez demandé le truc qu’il a eu pour se faire commuer, vous lui feriez le salut quand il passe. Ou plutôt vous seriez jaloux: vous n’auriez pas eu, à vous tous, assez d’instruction pour l’inventer.

Un jugement si dédaigneux ne pouvait manquer de froisser Sicougnot. Il ricana, dédaigneusement. Mais les autres, qui n’avaient que peu de sympathie pour cet homme du monde, furent d’avis qu’il fallait voir. On décida d’interroger Cardevaque.

Athanasi s’en fut le chercher. Il arriva, l’air bien modeste, comme il convenait devant un si puissant aréopage; mais, sommé de conter son histoire, ne se fit point prier.

--Comme Landru, dit-il, je fus enfant de chœur dans mon enfance...

--Ah! ah! murmura Sicougnot.

D’une part il faisait profession de détester les curés, d’autre part il les considérait comme capables d’enseigner à leurs élèves des vues profondes et victorieuses.

--Oh! ce n’est pas ce que vous croyez, avoua Cardevaque, bien doucement. Le coup que j’ai fait n’a rien de particulièrement savant. Bien au contraire: j’avais tué une femme avec un chenêt; je n’avais pris aucun soin pour dissimuler ni ma responsabilité, ni ma culpabilité, ni ma préméditation. Les journalistes me taxèrent de grossier et de brutal criminel; je fus condamné à l’unanimité du jury, et mon pourvoi en grâce rejeté.

--Mais puisque tu as été commué!... protesta Sicougnot.

--N’interromps pas, fit Athanasi: tu vas voir, c’est le beau de la combinaison.

--J’avais été condamné en mars, poursuivit Cardevaque, et cette année-là Pâques tombait en avril. En lisant le _Magasin pittoresque_ et _Vingt mille lieues sous les mers_, en jouant à la manille avec mes gardiens, je songeais tout le temps: «Pourvu qu’ils ne pensent pas à me gerber avant la semaine sainte, bon Dieu! Pourvu qu’ils n’y pensent pas. Et qu’ils ne retardent pas après!»

--Qu’est-ce que ça te faisait? Avant, c’était embêtant, mais après c’était du rabiot! dit Sicougnot.

Athanasi rigole:

--C’est comme ça qu’aurait raisonné un daim!

Sicougnot le regarda de travers. Mais, les apaisant d’un geste de la main, Cardevaque continua:

--Et j’eus une veine, une veine! Le mardi, le mercredi d’avant Pâques arrivent: rien! on me laisse bien tranquillement dormir. Le jeudi saint, dès potron-minet, comme c’est l’usage, la porte de ma cellule s’ouvre, je vois entrer le procureur général, le chef de la Sûreté, M. de Paris, ses aides, mon avocat, monsieur l’aumônier. Je le dévisage, monsieur l’aumônier: et il faisait une tête, une tête! Il tremblait de tous ses membres: «Bon! que je me dis, tu trembleras bien plus encore tout à l’heure!»

--Mais pourquoi?... interrogea Sicougnot.

--Tu vas voir. Ça commence comme à l’ordinaire, le procureur général me dit: «Du courage! Votre recours en grâce est rejeté!» Je lui répondis: «J’en aurai!» Je fume une cigarette, et puis je m’adresse bien poliment au curé: «Monsieur l’aumônier, je voudrais me confesser!...» Il consent, bien entendu, c’était son métier, mais il avait toujours l’air dans ses petits souliers, et j’ajoute tout de suite:

«... Et aussi, entendre la messe!»

»Alors il pâlit, il bredouille, il se tourne vers les légumes qui étaient là, il leur crie: «Je vous l’avait bien dit! Je vous l’avais bien dit! Mon Dieu! Mon Dieu!» Et les légumes criaient à leur tour: «Mais c’est absurde, monsieur l’aumônier, c’est absurde! Il doit y avoir un moyen?...» Mais lui faisait «non», de la tête, et moi, qui rigolais intérieurement de tout mon cœur, je me tenais les mains jointes, et l’air bien contrit.

»--Je vous avais prévenu, fait l’aumônier. Si cet homme--j’allais dire par malheur, mais je n’en ai pas le droit--demande que je célèbre pour lui le Saint-Sacrifice, ce sera impossible, impossible! On ne dit pas la messe le jeudi saint! Les règles de l’Eglise n’autorisent ce jour-là qu’une consécration, qui se fait dans chaque paroisse à une messe seule et unique!... Je ne puis pas célébrer la messe! Je-ne-le-puis-pas!...

»--Eh bien, déclare le procureur général, de fort mauvaise humeur, si vous ne le pouvez pas, le condamné s’en passera!

»--Je n’ai pas le droit de célébrer la messe, dit l’aumônier, mais vous, vous n’avez pas le droit d’envoyer ce malheureux dans l’autre monde sans qu’il l’ait entendue, s’il le désire. C’est un principe sacré, qui a toujours été respecté. Vous pouvez prendre le corps, vous ne pouvez damner l’âme. Je m’y oppose, solennellement!

»--Alors, dit le procureur général, à demain vendredi. C’est contre toutes les habitudes, d’exécuter un condamné vingt-quatre heures après qu’il a été averti. Mais enfin!

»--Je puis encore moins célébrer la messe le vendredi saint que le jeudi saint, répliqua l’aumônier, les larmes aux yeux. Et le samedi saint, c’est comme le jeudi et le vendredi.

»--Dimanche, alors? suggère le chef de la Sûreté, timidement, car il trouvait que c’était déjà bien tard.

»--Monsieur le chef de la Sûreté, fait monsieur de Paris, le dimanche est un jour férié: on ne peut pas exécuter les jours fériés!

»--Mais, sacré nom d’un chien! gémit le procureur général, le lundi de Pâques aussi est jour férié, légalement! Tonnerre de Dieu de tonnerre de Dieu!

Il jurait à en épouvanter l’aumônier, qui n’avait pas besoin de ça.

»--Ecoutez, Cardevaque, fait le procureur général, se tournant vers moi, avez-vous vraiment besoin d’entendre la messe? C’est une idée naturelle, touchante même de votre part, mais voyons, estimez-vous que ce soit tout à fait indispensable?

»--Monsieur le procureur général, répliquai-je, c’est mon idée!

»--Elle est propre, votre idée! blasphéma ce magistrat exaspéré. Un homme sans aveu, un assassin, qui n’a même pas le courage de mourir comme il a vécu! Un anticlérical avéré--car je connais votre dossier, vous ne direz pas le contraire!--qui renie les convictions de toute sa vie, à l’heure de la mort! On ne sait plus à qui se fier, il n’y a plus d’énergie sur terre,--et il n’y a plus de justice possible! Allons, Cardevaque, un bon mouvement! Ça sera dans les journaux, que vous êtes mort comme un anticlérical conscient, en refusant les secours de la religion!

»--Monsieur le procureur général, lui dis-je, je voudrais vous faire ce plaisir, mais ça ferait trop de peine à ma mère!

»--Alors, à mardi, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, conclut le procureur général dégoûté.

»--Vous remettez à mardi, fait mon avocat, qui était resté muet jusque-là. Mais moi je vais présenter au président de la République un second recours en grâce. Pas un être au monde, eût-il un cœur de tigre, encore moins notre vénéré et bienveillant chef d’Etat, ne saurait trouver en lui assez de férocité pour signer l’arrêt de mort d’un homme qui aurait, cinq jours durant, connu dans sa cellule les affres de la plus affreuse agonie. Je vous salue, monsieur le procureur général. Et je ne vous reverrai pas ici mardi prochain, j’en ai la ferme assurance!

»Et il avait raison: je fus gracié, comme il l’avait prévu.»

--C’est un coup épatant! déclara Maltrat.

Et Sicougnot, bien que plein de jalousie, ne put y contredire.

LE TRAITRE

Sur le trottoir de l’avenue de Breteuil, Guérande consulta sa montre: une heure du matin. La bise d’automne était froide, il releva sur son habit noir le collet de son pardessus. Son second mouvement fut d’appeler une voiture; il dirigea vers son gousset un geste instinctif et sourit sans gaieté. «Ils auraient bien pu me payer mon cachet ce soir même!» songea-t-il. Il avait joué sept ou huit morceaux: deux sonates de Mozart, une autre de Bach, un menuet de Couperin, accompagné _les Roses d’Ispahan_, de Fauré, pour la maîtresse de la maison, qui professe à l’égard de la musique contemporaine une admiration dont celle-ci se pourrait passer sans en souffrir, et _On ne doit faire aux enfants nulle peine_, pour un monsieur dont il ignorait le nom, mais qu’il fallait, paraît-il, absolument faire chanter. Guérande haussa les épaules: uns heure de marche jusqu’à la rue Victor Massé. «Que la vie est bête, murmura-t-il, que la vie est bête!» Car la nuit et la solitude, quand la soirée s’est passée sans la pointe d’excitation que donne un bon repas, sans sympathie avec les hommes et les femmes qui vous entourent, et dans la conscience importune d’une posture stipendiée, suggèrent des généralisations pessimistes. On ne sait plus pourquoi le monde est fait, et on le trouve mal fait. Guérande considérait les hautes maisons neuves, dont quelques fenêtres, encore éclairées, plongeaient sur lui un regard de lumineux dédain. «Ils sont riches, là-dedans, se dit-il. Je ne les envie pas; mais si du moins ils pouvaient comprendre!... Bah! ce n’est pas leur faute, ils ne sont peut-être pas si bêtes que ça; personne ne comprend jamais personne, voilà tout. Ils ne m’ont pas seulement demandé de jouer ma musique...»

Il venait d’arriver à un résultat. Il savait maintenant pourquoi il se sentait le cœur lourd et la bouche amère: pour un motif personnel, au bout du compte. Il n’en fut pas plus fier, ni humilié. Il réfléchit seulement: «Comme on pense vite, quand on est tout seul, et qu’on n’est pas devant son piano.» Puis: «Et ça ne me sert à rien. Ces idées-là sont morales ou abstraites; elles ne sont pas musicales!» Alors il s’efforça d’admirer l’ombre et la lumière. Sous les quatre rangées d’arbres de la spacieuse avenue, les étoiles radieuses des réverbères muaient étrangement la couleur des feuilles. Non plus du vert: de l’argent, du bleu, du bronze. C’était contre nature et délicieux. Paris se taisait, on l’eût cru, et l’on se serait trompé; mais une pédale retombait sur cet immense instrument toujours sonore. Le silence mentait. Ce n’était pas du vrai silence: un ensemble d’accords étouffés dans une laine épaisse, obscure... «Ça, au moins, s’affirma Guérande, ce ne sont plus des idées, ce sont des sensations. Encore un instant, et elles vont se transformer, je rentrerai dans mon métier.» Et il ne quitta plus des yeux les beaux arbres paisibles.

Un grand calme était entré dans son âme. Il s’efforça de le posséder plus grand encore, de se faire une âme heureuse, expectante, vide, pour recevoir la communion. Il connaissait cela: le moment rare et sublime où le cerveau, en une seconde, s’emplit d’une joie surhumaine et sans cause. Et après on crée. Je veux dire qu’on travaille, qu’on recompose, qu’on essaie de prolonger et de reconstituer dans le temps ce qui a été hors du temps... Brusquement, une secousse physique le fit rentrer dans la vie extérieure, dans la vie des hommes et des faits immédiats, brutaux, qui exigent un acte, une décision: une ombre venait, un instant, de se montrer derrière un tronc d’arbre et d’y rentrer, muette. Et derrière celle-là il eut l’impression vague, la prescience plutôt, qu’il y en avait d’autres, derrière d’autres arbres. Trois ou quatre. Quelques minutes auparavant, alors qu’il souffrait dans sa fierté, dans sa sensibilité, triste, découragé, déprimé, stérile, il n’eût pris d’autre décision que de fuir. Sa résolution, au contraire, fut rapide, exacte, spirituelle: car il y a presque ordinairement de l’esprit dans le sang-froid. «Ah! les pauvres gens! C’est eux qui sont volés!» Et, dans la même seconde: «J’ai tout avantage à les en avertir!» Il tira gaiement de sa poche une petite bourse d’acier.

--J’ai quarante-cinq sous, cria-t-il. Si vous les voulez?...

Et il continua sa marche, sans presser le pas, sans détours, montrant toujours sa bourse, content de se trouver naturellement si brave. Un homme sortit de l’ombre du platane. Sa casquette était enfoncée très profondément sur ses yeux, mais l’on voyait, au duvet de son menton et de ses joues, qu’il n’avait pas vingt ans. Il allongea la main.

--C’est-il vrai, ça?

Il compta: un billet de deux francs et des sous. Il dit:

--Nib de galetouse! C’est tout?

Guérande retourna ses poches.

--Il y a aussi ma montre, fit-il. En acier. Douze cinquante.

L’homme proféra, d’une voix plus haute:

--C’est un pané!

Il rendit même la bourse, dédaigneux.

--Je vous remercie, dit Guérande.

Il avait donné à sa voix le ton de la plus simple et même indifférente politesse. Ce n’était pas le moment d’une ironie, qui eût sans doute été mal prise. Et il passa.

Une autre ombre apparut. Cette fois, l’homme avait un chapeau melon, un pantalon noir, un veston court de la même couleur, une chemise et un faux col bas très sale, une cravate noire. Face terreuse d’alcoolique. «J’ai déjà vu de ces figures, pensa Guérande. Chez les huissiers? Aux courses? Les deux, très probablement.» Et il reprit sans crier, d’un air de confidence:

--Puisque je n’ai que quarante-cinq sous! Vous n’avez donc pas entendu?

Il voulut de nouveau en faire la preuve. L’homme secoua la tête.

--L’autre a regardé, fit-il d’une voix molle... Quelle mouise! On n’est pas fadé, ce soir...

Guérande s’excusa:

--Ce n’est pas ma faute, allez!

--Non, dit l’homme au chapeau melon, ce n’est pas votre faute, je le pense bien... C’est des fois une consolation, vous voyez. Une consolation _pour vous_.

Ces paroles dénotaient un esprit tourné vers la philosophie, et comme une nuance de fraternelle pitié. Guérande en profita.

--Ecoutez, dit-il, je crois qu’il y en a encore, là-bas?...

--Oui, fit l’homme. Deux. Des copains. On s’est mis ensemble, ce soir. Et pourquoi, bon Dieu de bon Dieu?

--Eh bien, vous ne pourriez pas m’accompagner? Si je dois me remettre à expliquer comme ça, jusqu’au bout de l’avenue, c’est ennuyeux. Je vous les donnerai pour la peine, mes quarante-cinq sous.

--Pour quatre? dit l’homme amèrement. Ah! c’est pas la peine. Mais pour la chose de vous faire conduite, je veux bien tout de même.

--Ça vous réchauffera! expliqua Guérande.

L’homme au chapeau melon ne répondit pas à cette plaisanterie. Il marcha. En route, il lui prit d’interroger:

--Comment qu’ça se fait qu’vous êtes dans la mouise, vous, en habit noir? C’est donc qu’vous êtes officier?

--Moi? fit Guérande étonné. Pourquoi?

--Mis en homme du monde, et si déchard! Alors, comme on est tout près de l’Ecole militaire...

--Je suis un pauvre musicien.

--Alors, c’est pas bon non plus, ça? On vit de bricoles? C’qu’y a du monde qui vit de bricoles!

--Et vous?

--Y a les courses. Des fois on gagne, avec son argent. Des fois on ramasse un bon ticket.

--Dans les poches? suggéra Guérande.

--Où qu’ça s’trouve.

De nouveau, le silence plana sur la grande avenue.

--C’est donc pas votre métier, ordinairement? demanda le musicien.

--Quoi?

--... Ce que vous faites ce soir?

--Non. Mais y a huit jours qu’on fait plus rien, sur la pelouse. On sait pas comment on vit. Tout est à la manque. On n’avait plus l’sou pour Maisons, demain; alors, on s’est dit qu’en essayant comme ça on ferait bien quarante ou cinquante, des fois: la peau, oui, la peau!

La forme oblongue du dôme des Invalides commençait de se profiler vaguement sur le ciel. Un rayon de lune, perçant les nuages, jeta sur ce toit métallique une mince et dérisoire lueur d’or.