L'ange du bizarre

Part 5

Chapter 53,781 wordsPublic domain

Lui aussi, il avait la gorge très sèche. Les deux hommes finirent la bouteille ensemble. Mais quand il n’y eut plus rien dans les verres, ils n’échangèrent plus l’un et l’autre que des regards détournés: ils n’avaient rien à se dire, ils ne pouvaient décemment rien se dire, et c’est ennuyeux, quand on a bu ensemble! Silencieusement, M. Cauche ouvrit la porte de la maison.

Quand il eut regagné sa chambre, sa femme lui demanda, avec une émotion où il entrait on ne sait quoi qui ressemblait à de la sympathie:

--Il est parti, tu en es sûr, il est parti?

--Oui! fit le mari, de la tête.

--Tu as bien fermé la porte à clef, tu as mis le verrou, la chaîne?

M. Cauche avait mis le verrou de sûreté, la chaîne. Tous deux se déshabillèrent, et leurs mains tremblaient un peu, mais ils n’eussent su dire s’il n’y avait pas un peu d’orgueil mêlé à leur agitation. Couchés, ils ne purent dormir. Tout à coup, Mme Cauche se releva, ouvrit la porte, et cria dans l’escalier:

--Emmeline! Emmeline!

--Madame est malade? dit la bonne. Madame demande...

--Vous l’avez vu, n’est-ce pas, Emmeline, dit Mme Cauche, vous pourrez le dire à tout le monde, que nous avons eu un voleur!

LA BOMBE

L’honorable John William Williams était juge à Goshavar dans le nord de l’Inde. Il est inutile de chercher Goshavar sur les cartes, c’est un nom que j’ai inventé; mais le reste de l’histoire est véritable.

John William Williams avait deux mille cinq cent livres de traitement, ce qui fait plus de cent mille francs de notre monnaie, et s’endettait un peu chaque année, parce qu’il est un gentleman. Il savait aussi d’ailleurs qu’il finirait bien un jour par être nommé juge au Bengale, avec des appointements presque doubles, à moins qu’il ne mourût auparavant du choléra: et dans les deux cas ses comptes seraient apurés. Ses fournisseurs, qu’il faisait attendre, et l’usurier banyan qui lui avait prêté de l’argent, ayant envisagé ces deux hypothèses avec autant de tranquillité que lui-même, avaient enflé leurs créances en proportion du risque, et William Williams s’endormait chaque soir, après avoir pris son dernier _peg_ de whisky, la conscience en paix.

Trois fois par semaine, il se rendait à son tribunal, et y jugeait, avec autant de conscience que de célérité, tout ce qu’il y avait à juger. Je veux dire que si une affaire intéressait l’empire, il décidait dans le sens le plus avantageux à l’empire; si elle concernait un fonctionnaire anglais et un indigène, il appliquait à l’indigène, quand celui-ci avait le moindre tort apparent, des peines très fortes, afin de faire respecter la majesté du blanc; et si c’était le blanc qui n’avait pas raison, il lui faisait savoir qu’il ferait bien de régler son compte discrètement, avant le verdict, comme un gentleman: sans quoi il subirait au club, de la part de ses pairs, un accueil plus pénible qu’une condamnation à mort. Mais quand le litige avait éclaté entre deux Hindous, l’honorable John le renvoyait autant que possible à un juge hindou, qui en général donnait gain de cause au plus riche contre le plus pauvre. Une longue expérience a démontré que c’est là le mieux pour la sécurité de l’empire, les riches ayant un plus grand nombre d’amis: et la justice, en somme, si l’on veut bien considérer encore une fois l’intérêt de l’empire, consiste à faire le moins de mécontents qu’on peut. Le reste n’est que particularités individuelles et négligeables.

Aux heures chaudes du jour, quand il ne pouvait dormir, William Williams lisait parfois l’édition hebdomadaire du _Times_, ou bien le _Pioneer_, qui se publie à Calcutta, et des journaux de sport. Tout le reste lui paraissait _rot_, c’est-à-dire bavardage inutile et fatigant. C’est ainsi qu’il pensait déjà, lorsqu’il était écolier à Marlborough, en Angleterre, et l’exercice de sa profession lui avait démontré qu’aussitôt qu’on a appris les règles principales du droit, on ne gagne rien à s’absorber dans les papiers. Pour ce qu’il faut savoir du reste, une conversation de cinq minutes, au club, avec l’homme qui sait, vous en apprend davantage que les plus longues lectures. Il restait donc beaucoup de temps au juge de Goshavar pour jouer au golf et au polo, qui sont des jeux nobles, maintiennent les membres souples et l’esprit clair, empêchent le corps de prendre un embonpoint funeste. Car la paresse relâche non seulement les muscles des bras et des jambes, mais aussi les ligaments du ventre, et lorsque la graisse s’est glissée dans leurs interstices, on est plus disposé aux congestions du foie.

Telle était la morale personnelle de William Williams: faite d’hygiène et de sensations qui se résolvaient en voluptés sportives. Elle s’ajoutait sans lui nuire à la morale religieuse qu’il avait reçue de ses parents et de ses maîtres. Il a gardé aussi celle-là, jugeant qu’elle contribue à faire de lui un homme propre. Cela ne l’empêche point de jouir, étant resté _bachelor_, d’amitiés féminines très vives et satisfaisantes; aux Indes, les exigences de la vertu ne sont pas telles qu’en Angleterre. Les conquérants s’y considèrent un peu comme les dieux de l’Olympe, dont les actions ne doivent pas être appréciées du même point de vue que celles des hommes. On a seulement le devoir d’être discret, la discrétion étant elle-même une propreté, comme de ne pas élever la voix, de parler seulement de la bouche et des lèvres, et non du fond de la poitrine, ce qui fait grossièrement retentir les mots quand on est sous la _pankah_ d’une véranda ou d’un salon.

On ne sait pas très bien comment les doctrines funestes des anarchistes européens se sont, depuis quelques années, introduites dans l’Inde. Il y a eu des famines, dont les peuples ont gardé un souvenir affreux, et les libéraux anglais, qui sont des imprudents, ont répandu l’instruction parmi les indigènes. Il y a eu aussi les victoires du Japon; il y a eu la guerre, il y a enfin les livres; il y a l’idée, qui est britannique, du droit des populations de s’administrer elles-mêmes avec un Parlement. Pour faire courte une longue histoire, de jeunes Hindous firent d’abord des discours subversifs, et même écrivirent dans leur langue des livres, des brochures et des articles de journaux, où ils réclamaient en termes vagues et ardents une chose nommée liberté. John William Williams, lorsqu’ils furent conduits devant son tribunal, les condamna fort sévèrement, toujours dans l’intérêt de l’empire. Il le fit avec d’autant plus de sincérité que la traduction que son interprète lui fit de leurs pamphlets ne lui donna qu’une très médiocre opinion de cette littérature. Elle était grandiloquente et confuse, citait fort peu de faits, abondait en expressions lyriques et injurieuses auxquelles John William Williams ne comprenait rien, sinon que cela était de mauvais ton et sentait le nègre. Il ne savait pas qu’au début d’un mouvement populaire, même des images usées, médiocres ou sales, peuvent cacher un sentiment vrai.

Il n’en était pas tout à fait ainsi de son amie, Mrs. Ethel Hobson. Ce qu’on appelle l’intuition des femmes vient de ce qu’elles ont des sentiments plus naturels, moins déformés par l’éducation. Et puis, son _ayah_, sa femme de chambre indigène, lui avait peut-être parlé.

--_Dear_, lui dit-elle un jour, vous ne devriez pas être aussi sévère avec eux.

--Avec qui? demanda William Williams, très étonné.

--Ces _babous_, ces jeunes Mahrattes qui écrivent des niaiseries. Ils ont des amis, _dear_, et l’on dit que ces amis peuvent vous faire du mal.

William Williams ne répondit rien du tout, et n’en pensa pas davantage. C’était comme si on lui avait dit qu’en jouant au polo, il peut arriver qu’un coup de crosse vous casse la jambe: cela ne doit pas vous empêcher de jouer au polo.

Il continua donc d’exercer sa profession comme par le passé. Les journalistes subversifs, il les faisait fouetter; les agitateurs, il les faisait pendre, car tel est son devoir à l’égard de l’empire. Mais un jour, il vit arriver Higginson, du _police survey_.

--Où est la bombe? demanda Higginson. Elle n’a pas éclaté, vous êtes encore en vie?

--Je suis, répondit Williams.

Cette question lui parut même choquante, parce qu’elle était oiseuse. Mais il réfléchit qu’Higginson est Irlandais. Les Celtes disent des choses oiseuses.

--Vous avez pourtant reçu une bombe, continua Higginson. Nous en avons l’évidence.

William Williams réfléchit. Puisqu’on le lui disait! Il chercha dans sa mémoire si quelque chose était arrivé chez lui qui ressemblât à une bombe, et ne trouva rien.

--_Egad!_ fit-il, s’il était arrivé une bombe, je le saurais.

--Nous en avons l’évidence, insista Higginson. Elle était dans un livre.

* * * * *

Il avait à peine prononcé ces paroles que la physionomie de John William Williams s’éclaircit.

--Elle était dans un livre, vous dites? _Well_, alors, c’est possible. Je comprends. Venez avec moi.

Il conduisit Higginson dans une pièce obscure qui servait de débarras.

--Vous pouvez chercher, dit-il.

Un jour léger pénétrait par une petite fenêtre. En tas, depuis le plancher jusqu’au plafond, s’étageaient tous les livres que John William Williams, juge à Goshavar, a reçus depuis cinq ans qu’il avait pris ses fonctions. Il y avait la collection de l’_Indian Census_, les _Statistical Returns_, les _Commercial Returns_, les _Indian Laws and Customs_ de sir John Marsden, les _Burmese Customs_, les _Forest Department Contributions_ et d’autres publications.

--Je suppose, dit-il, que la bombe est là-dedans. Voilà le dernier paquet qu’on m’a envoyé. Je ne l’ai pas ouvert. Pas plus que les autres.

Higginson prit le paquet avec précaution et le fit mettre sur une petite voiture aux roues caoutchoutées. Son œil exercé avait déjà distingué que c’était bien là l’objet de ses recherches. On le transporta sur une pelouse isolée, en y attachant un bout de mèche Bickford bien allumée. Le paquet sauta, creusant dans la pelouse un trou de dix pieds de profondeur.

--C’était de la dynamite volée au gouvernement, dit Higginson.

--_Well_, fit Williams, je le vois assez; elle est très bien faite.

* * * * *

Ce fut ainsi que John William Williams conserva la vie parce qu’il n’aime pas la lecture et considère que tous les livres sont _rot_, principalement ceux que lui envoie l’administration.

* * * * *

Ce conte a aussi pour objet d’expliquer pourquoi l’Inde anglaise est pleine de magistrats excellents.

JEAN-CLAUDE OU LA LOTERIE

«Tout le monde ne peut pas être orphelin!» disait Poil-de-Carotte. Parole profonde, sur laquelle les commentateurs pourront disserter jusqu’à la fin des siècles sans jamais en épuiser toutes les significations. N’empiétons pas sur leur domaine. Mais il sera permis de noter brièvement ici un fait incontestable: c’est qu’un orphelin est un jeune homme ou une jeune fille qui a hérité, s’il a de quoi. Cette vague, mais séduisante couronne qu’on nomme «les espérances» s’est déjà transformée sur leurs fronts en un radieux diadème. Ils entrent dans la vie parés de toutes les roses de la jeunesse, et dans leurs mains heureuses, portent par surcroît les fruits d’or de la maturité.

Jean-Claude était un jeune homme et un orphelin. A dix-huit ans, il se trouva émancipé par un tuteur indolent, et libre possesseur de larges revenus issus d’immeubles d’un bon rapport et de valeurs de premier ordre. Il s’en félicita. «De même, se disait-il, qu’on affirme qu’il est des mariages écrits au ciel, il est certainement des fortunes instituées par la providence.» En effet, il se rendait cette justice qu’il eût été incapable de gagner même trois francs par jour comme terrassier; et cependant il eût encore préféré travailler de ses mains que de se fatiguer la cervelle. En quoi il avait bien raison, car l’homme n’a point, de toute évidence, été créé pour penser: la pensée ne se rencontre que chez quelques rares exemplaires de l’espèce, comme un accident, une tare, une maladie; et les peuples où ces exemplaires deviennent trop nombreux finissent mal. Mais, à cet égard, Jean-Claude ne faisait courir aucun risque à la France.

Une paresse précieuse, qu’il cultivait comme un Hollandais ses tulipes, le soin de sa santé, dont il faisait grand cas, l’éloignaient d’autre part des plaisirs dispendieux. Même il était économe, bien qu’il ne fût point généreux: son jugement, son bon sens, eussent souffert de donner beaucoup d’argent à des personnes qui, après tout, ne valent jamais que quelques minutes de conversation. Il professait pour la sagesse de ses ascendants une déférence d’autant plus respectueuse qu’il n’avait jamais connu ceux-ci que par leur côté le plus incontestablement agréable: les biens terrestres dont il jouissait si paisiblement, à l’abri de lois tutélaires. Et comment eux-mêmes les avaient-ils acquis? Sans rien faire, par une série d’établissements avantageux, de mariages prudents. A une époque où l’on ne parle que de traditions, Jean-Claude gardait, d’instinct, la véritable tradition française: se marier comme ses pères, d’une façon aussi bienfaisante à ses propres intérêts; avoir comme eux peu d’enfants, un seul autant que possible, tel était l’enseignement transmis, le devoir qui lui incombait. Il lui paraissait facile et plaisant.

Toutefois, il s’aperçut bientôt qu’il y a quelque chose de changé dans les mœurs contemporaines. Ayant coutume de parler peu, de laisser parler les autres avant de tenter des démarches qui l’eussent pu compromettre, il fit une observation qui lui donna fort à réfléchir: par imitation sans doute, pour obéir à un nouveau, mais toujours aveugle préjugé, les familles exigent, avant de céder leur fille à un jeune homme, que celui-ci «fasse quelque chose», à moins qu’il ne possède un titre nobiliaire; car alors il y a des grâces d’état. Jean-Claude ne possédait point de titres nobiliaires. Il était, d’autre part, bien trop prudent pour déplacer ses fonds et les enfouir dans des entreprises industrielles aventurées, où on lui eût accordé une part d’influence illusoire. Le problème lui parut si épineux qu’il abandonna de le résoudre. Ainsi que j’espère l’avoir fait comprendre, il n’aimait point imposer à son intelligence des efforts trop violents. Mais le hasard le servit.

Un jour qu’il entrait à l’Odéon par la porte de derrière, afin de retirer au secrétariat un billet pour deux fauteuils qu’il ne paierait point, un ancien camarade de collège le croisa dans le corridor obscur et le reconnut malgré l’ombre pesante.

--Toi aussi, dit-il à Jean-Claude, toi aussi!

--Oui, répondit Jean-Claude faiblement.

Il aimait bien ne point payer sa place au théâtre. Il se souciait moins qu’on le sût.

--Ah! mon ami! Et toi qui n’as pas besoin de ça! Que vas-tu faire dans cette galère: le métier est fichu. Monte comme moi prendre des nouvelles de ton manuscrit, tu vas voir ce qu’on va te répondre!

Jean-Claude ne comprenait pas encore. L’ami ajouta:

--Combien d’actes, ta pièce?

--Cinq! répondit Jean-Claude au hasard, et à cause qu’il se souvenait confusément qu’au collège les tragédies ont cinq actes.

--Mon pauv’ vieux!... Alors, c’est un drame... Je te souhaite bien du plaisir.

Il s’engouffra dans un autobus. Jean-Claude demeura sous les arcades, illuminé comme Paul sur les routes de l’Anti-Liban: il serait auteur dramatique; et, puisque les pièces ne sont jamais jouées, il n’est pas même nécessaire de les écrire.

D’ailleurs il ne fut au début que pour bien peu de choses dans sa réputation. L’ami se chargea de tout: en huit jours, le Paris qui compte connut que Jean-Claude avait un drame déposé à l’Odéon; et on lui disait:

--Eh bien, ce drame?

Il haussait les épaules, douloureusement. Les gens murmuraient, pour le consoler:

--Voyez-vous, il n’y en a que pour «le trust». Il faut être du trust, ou sans ça...

Insensiblement, il en arriva à parler lui-même du trust avec une amertume suffisamment sincère, et on lui suggérait:

--Du reste, un drame... Vous devriez essayer de placer quelque chose de plus léger. On a plus de chances de réussir. Tenez, un arrangement de roman étranger, du Dickens, par exemple. Bien usé, pourtant le Dickens, c’est déjà pris. Mais il y a encore...

--La _Bibliothèque Rose_! cria Jean-Claude, poussé par un génie secret.

--Vous êtes sur la _Bibliothèque Rose_? Bonne idée, ça plaît, en ce moment. Mais quoi? Je ne vous demande pas, bien entendu...

--Les _Mémoires d’un Ane_, annonça Jean-Claude, mystérieusement. Mais gardez ça pour vous.

--Je suppose que c’est en vers?

Jean-Claude ne répondit pas. On s’abstint de l’interroger. Tout le monde sait qu’un dramaturge doit savoir demeurer discret.

* * * * *

C’est ainsi que Jean-Claude continua sa paisible existence, muni d’une profession de tout repos. Il faisait des pièces et on ne les jouait pas; on ne les lisait même pas, ce qui est le sort commun. Il arriverait peut-être un jour, à l’ancienneté, ou par une chance incompréhensible. Il disait lui-même, modestement:

--Il faut bien travailler; mais c’est une loterie!

En très peu d’années, quatre ou cinq à peine, sa situation fut assise, respectable, honorée. Quand il demanda la main de Mlle Blanche-Reine Buvat, il exposa fort clairement à M. Buvat l’état de sa fortune, qui était brillant. Puis il ajouta, avec modestie:

--Quant à ma profession...

--Je sais, dit M. Buvat, je sais! Il faut du temps, jeune homme, pour percer. Mais vous avez du talent, je suis renseigné, j’ai confiance. Tout est comme ça, du reste, aujourd’hui: ainsi les tableaux! On n’en donnerait pas cent sous. Tout à coup, ça vaut quatre cent mille francs. C’est une loterie!

--C’est une loterie, répéta Jean-Claude.

--Mais ne vous fatiguez pas trop, poursuivit M. Buvat. Pas de surmenage, pas de neurasthénie. Avec le bagage que vous avez, vous pouvez attendre; des relations, des démarches, de la tenue en même temps, et laissez venir.

Jean-Claude était très résolu à laisser venir. Il fut parfaitement heureux en ménage, parce que son caractère était égal, ses revenus abondants, ses habitudes régulières. Il faisait chaque jour une longue sieste après déjeuner, et sortait ensuite pour cultiver ses relations. Blanche-Reine respectait son travail et révérait cette méthode.

Un jour, comme il venait de s’éveiller, vers quatre heures, un inconnu lui fit passer sa carte. Il semblait fort ému par le luxe de l’appartement. Sa mise était décente, il n’osait ôter ses gants.

--Monsieur, dit-il, excusez ma hardiesse. Vous n’avez jamais, je le sais, admis la collaboration; vous avez jusqu’ici lutté seul pour l’art, pour l’art pur, noble, désintéressé, sans compromissions. Mais ce que j’ai entendu dire de la probité de votre talent, les conceptions qu’on vous prête,--pardonnez-moi si je me trompe...

Jean-Claude indiqua, d’un geste, qu’il consentait à pardonner.

--... Je ne suis qu’un de vos plus modestes émules, poursuivit l’inconnu. Mais j’ai écrit une pièce, moi aussi: _la Clef de la maison_. Je crois que c’est bien. Oh! je puis m’abuser, je n’affirme pas; vous serez juge, vous modifierez ce que vous voudrez. Pourquoi je m’adresse à vous? J’y ai mûrement réfléchi: les autres ont leurs collaborateurs, vous n’en avez point encore. Les autres sont joués, c’est cela qui m’intimide. Vous ne l’êtes pas, mais vous êtes sur le point de l’être, et je ne l’ignore pas... Je bénéficierai des efforts que vous avez déjà faits, je m’en rends bien compte. Aussi vous prié-je de croire que vos conditions seront les miennes, que votre nom sera le premier, si vous m’accordez l’honneur de joindre votre signature à la mienne. Quant aux conditions, j’accepterai celles que vous voudrez.

--Les conditions? fit Jean-Claude gravement; ce sera selon les usages...

--Oui, dit l’inconnu, les usages quand un débutant s’adresse à un vieux lutteur. Vous êtes trop généreux, monsieur, trop généreux! Merci.

Jean-Claude porta le manuscrit à la _Comédie-Parisienne_: Le directeur l’accueillit immédiatement:

--Ah! dit-il, vous m’apportez une nouvelle pièce?

Jean-Claude baissa les yeux.

--Oui, dit le directeur, nous n’avons pas pu, jusqu’à présent... que voulez-vous, on est tellement bousculé! Du reste, vos manuscrits, je ne les ai pas lus: c’était sous l’ancienne direction, je ne suis pas responsable. Mais je les ferai rechercher. D’ici quinze jours...

--Lisez ça d’abord, fit Jean-Claude. C’est peut-être parce que c’est plus neuf, mais j’ai la vanité d’en être assez content...

* * * * *

_La Clef de la maison_ alla aux nues. Blanche-Reine, les larmes aux yeux, entendit, après des rappels, proclamer: «La pièce que nous venons d’avoir l’honneur de représenter devant vous est de M. Jean-Claude et de...» Le nom du collaborateur fut bafouillé, et nul ne l’entendit, mais nul ne songea à s’en inquiéter. Le père Buvat, radieux, le plastron de sa chemise trempé des sueurs de l’émotion, disait à son gendre:

--Ah! mon gaillard, mon gaillard! Vous n’avez rien perdu pour attendre!

--C’est une loterie! affirma encore une fois Jean-Claude.

L’AVEU

... Je dirai cette histoire aussi simplement que je pourrai, et telle que Harry Furniss, le grand caricaturiste de _Punch_, nous la conta une nuit, au _Savage Club_ de Londres.

* * * * *

--Vous croyez sans doute, nous dit-il, qu’entre l’art du peintre et celui de l’illustrateur, il n’existe qu’une différence de degré, puisque, chez le peintre, il y a le dessin plus la couleur, et que par conséquent son art est plus complexe et en même temps le rapproche davantage de la réalité. C’est vrai, ou du moins, quand un peintre a du talent, il est possible que ce soit vrai. Mais il y a quelques années, avant que la photographie instantanée ne changeât dans son essence même le métier du dessinateur, il y avait une autre différence, et bien plus profonde: le plus modeste d’entre nous était obligé d’inventer. On nous disait: «A l’autre bout du monde il s’est passé telle scène: tâchez de vous l’imaginer, et reproduisez-la. Un navire a fait naufrage: inventez le naufrage, et le navire, et la mer. Le feu a pris dans une mine, il faut que le public voie ce que vous n’avez pas vu: l’explosion rouge des poussières, la face noire et stupéfiée des morts, la terreur des vivants, leur fuite dans les galeries, les bennes remplies d’hommes accrochés en grappe. Et voici des crimes, des émeutes, des cyclones, des fêtes dans des jardins, des rois acclamés par leurs peuples. Trois lignes de télégramme disent tout ce qu’on en sait en ce moment: rien et tout; c’est à vous de créer le reste.

»Et c’est pour ça--vous n’y avez, j’en suis sûr, jamais pensé--que plus un illustrateur a le génie de son art, moins il est capable de travailler d’après le modèle. Il a des visions, ce qui est tout autre chose, et il faut qu’à la hâte, avec des simplifications, des raccourcis, des sous-entendus, il manifeste ses visions. On m’a dit que Gustave Doré, que les Français n’ont pas estimé à sa valeur, mais que nous avons tant admiré, nous autres Anglo-Saxons, ayant fait venir un jour une belle fille dans son atelier, la fit dévêtir, monter sur le plateau coutumier, et l’ayant sous ses yeux, dessina... un paysage! C’est nous qui sommes, ou qui devrions être, des poètes: nous apercevons entre les choses des correspondances lointaines et significatives. Voilà même pourquoi tout artiste du crayon devient si facilement un caricaturiste: les hommes se changent en oiseaux, les figures deviennent des mufles. Mais ce n’est pas cela que je voulais vous dire. Mon intention était de vous expliquer comment il se fait qu’en dix ans je n’aie jamais eu dans mon atelier qu’un seul modèle, toujours le même: il ne me servait en somme que de mannequin. Je lui faisais esquisser un geste, je lui jetais une étoffe sur les épaules pour me rendre compte d’un effet. Mais la figure, la scène, le mouvement, tout cela je le trouvais en moi.