Part 8
«J’ai aimé profondément; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui prend le nom de l’Éternel en vain! Rien n’est étranger à notre misérable entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin; car nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce qui nous doit survivre; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que de ce que nous serons après l’avoir quitté; et le fait de pouvoir, au séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent; l’amour demeure et survit; et telle est la puissance de ses formes terrestres de manifestation: art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une foule turbulente d’étrangers; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment!
«Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. La douce venait de trop loin; elle était mon cher fantôme sentimental des jardins sauvages de Brettinoro; elle était le sens caché de ma vie, la forme de mon existence hors du temps; des paroles que je lui adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent; et l’amoureuse simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis primitif! me disais-je en moi-même; que veut dire ceci, que signifie cela? Suis-je donc un habitant du Saana? Comme la nature chante dans ma voix! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes d’oiseaux étranges, disparus; quelles prières enfantines au soleil, à la lune, au silence, au vent! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant toutes choses! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le cantique sans commencement ni fin! Et je répétais: «Ma chère vie, mon grand ange palpitant, mon aimée profonde! Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent! Pourquoi es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et comme l’écho dans la forêt qui menace?» Je disais ces pauvres et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde...
«Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en paraissait amoindri; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau. «Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit», m’écriais-je; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière! Le vent plaintif s’est levé; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel! Eh! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire, cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse! Je ne le comprends guère et j’en conviens; la plus pauvre chose passe mon entendement; un grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de la mouette; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante éternité livrée à mon amour? N’est-ce pas se rapprocher des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre entendement? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens; et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis «n’être pas». Tendres, tendres choses! Tendres et profondes! Comme vous avez besoin de ma pitié pour vivre! Comme votre infinité vous ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon amour même! Quelle harmonie règne entre nous! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi? Que de douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour comprendre mon immense cœur en mouvement! Amour, commencement et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je follement; vous voici enfin, ô Amour! Que votre présence est douce! et que votre ombre au long de mon ombre est terrible! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un pauvre Dieu personnel; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de l’homme; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et douleur! Oui, douleur; ah! certes oui, douleur; car vous vous êtes dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de votre divinité; vous étiez inimaginable; votre nom était Infini; la date de votre venue était Futur.
«Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création, vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du nouveau-né! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après le balbutiement enfantin des sages; toi, l’idée éternelle où la chose introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre; toi qui ne peux être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même! O Évidence terrible! ô Infini dévêtu de mystère! quelle poésie, quelle musique, quelle peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre étonnement devant la splendeur d’être toi-même! Viens! Enlace-moi! Allons vers les jardins qui sont sur les mers! Allons vers les sources qui sont dans les forêts! Foulons de notre pas humain le sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait toutes choses vieilles! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les dieux de tous les temps et de toutes les races! Et que je ne sois plus l’homme et que tu ne sois plus la femme; car tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités! Et allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour! Toi dont les pieds sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de toute clarté! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison écumante des mers! Toi qui m’as fait connaître l’éternité! Fils du Dieu vivant! «Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme la lumière!»
«Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte sur la vie! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de l’aveuglement des eaux! Espace, espace qui séparez les eaux; mon joyeux ami, comme je vous aspire avec amour! Me voici donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe! Eh quoi, l’instant est-il vraiment l’éternité? L’éternité est-elle vraiment l’instant? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées! Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme! Quelle sagesse en vous! Comme je vous aime! Qu’il m’est doux d’être le battement le plus secret de la chair immortelle! O éternité! quel maître doux, quel frère amoureux tu as trouvé en moi! Avec quelle libéralité je te multiplie de toute la hâte de mes instants humains! Avec quelle sûreté je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas encore! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre, la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la folie! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la consolation! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de prophéties! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées? Luxure secrète de l’être, battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.
«Ah! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle! Comme tu chancelles au bord de l’éternité! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau et fosse commune d’une race immonde! Je t’aime de tout le désespoir des derniers instants! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de pleurs d’adieu! Ah! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde mourant, vieille peau de bête malade! O Amour! ne lui fais point de mal! Ne te venge pas trop bien! Laisse-le mourir de sa mort! Pardonne à ce monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous dans les os, et l’éponge, ah! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien calculé! Il manquait encore une goutte d’amertume; une seule, une seule, afin que tout fût accompli!) Oublie, ô mon amant! Ne le frappe pas; laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents sont déjà brisées! La pierre est dans le gosier: la vieille vipère ne trouve point d’issue. Et que t’importe? N’es-tu pas moelleusement couché sur le trône du cœur? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux? Ne suis-je pas debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour! Laisse-le pourrir doucement!
«Tu ris, ô mon amant! Serpent, dis-tu? Ah! tu n’es que soleil et que rires! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé! Puissant, puissant! Et surprenant, et délectable! Et profond! Ah! profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu es le principe et l’essence! Plus profond que tous les anciens désirs de Dieu! Profond, profond, profond! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes choses! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce à soupeser dans la main; toi qui es répandu dans toute la matière considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente; toi qui pénètres toute la nature radieuse; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil; ô Consolateur, vers qui nous levons nos yeux aveugles! Je t’ai entendu chanter, la nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés! J’ai vu ton ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine! Je t’ai senti frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon cœur! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales! Quel enseignement me vient de vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir! Neiges des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur un seul et même principe vous pénètre! O Dieu dans ma chair! O Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde! Comme le bien-aimé est beau!
«Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es humble et proche, Amour! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment! Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es en moi! Ah! doux mot qui jamais n’a été prononcé! Ah! certitude éclatante de simplicité! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses, comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur! Hé! vraiment, n’était-ce que cela? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de séparations! Cela et seulement cela? La subtile, la profonde, l’insupportable certitude de l’Amour? O la plus ingénue des révélations! Mais quel demain! Quelle vengeance! Quelle atroce vengeance! Quel écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge! Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux! Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon d’amour à jamais dévoilé!
«O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche! Homme nouveau! Comme le bruit de ton pas se multiplie! Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons! Apparaissez, lointains véritables! Un: révélation. Deux: attente. Trois: approche. Quatre: affreux tourbillonnement. Cinq: pierre de la Vérité qui brise les dents. Six: délivrance. Sept: extase, extase! Éternité d’extase!
«Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de folie, je me précipitais à la rue; je pressais sur mon cœur hommes, femmes et enfants; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que je savais être un effet de la plus sage tendresse. «Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus.» Je baisais avidement les pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et odorante des canaux; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes; l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme participe encore à quelque degré de l’ange.
«Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux; cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains? Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où quelque chance subsiste de le découvrir? Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde sentimental des rêves? Ah! chevalier, c’est cette dernière influence singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes autres! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds; que sont ces doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide dans le songe? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les traits de l’universel amour! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être; car toute chose hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.
«Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en tant qu’attribut de l’amour; et il est de sa nature, tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du mystique, est tout affirmation; en saurait-il être autrement de la manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être pas? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir sa vie; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel n’est point le rêve d’un fiévreux; les chemins qui y mènent sont de sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à en pleurer; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie préparatoire dans le temps.