L'Amoureuse Initiation

Part 9

Chapter 93,683 wordsPublic domain

«Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit; et, sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais insensible une heure ou deux; après quoi je me réveillais aussi brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces sommes bizarres: je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied, décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené; encore moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité: «Mon cher marquis de Lamorthe». Tout en me promenant à travers d’interminables enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes d’auberges ou de camps; mais je ne me laissais distraire de ma sombre rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente; le temps est si profond, si lourd, si hostile dans le rêve! A la fin nous nous arrêtâmes devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt devinai immense; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de voix; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une lumière sans vie; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau... Mon angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc: «Puissances du ciel! Voilà qui est étrange!» Alors le marquis me sourit doucement, cligna de l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant l’affreuse muraille: «_Le marquis_: Eh! eh! à coup sûr, singulière chose que la vie. Ah! les philosophes! Ah! ah! Cultivons notre jardin! Et voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement... le seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de tout. Le même ciel, le même soleil; le même amour aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse?--_Moi_: Certes, mais ce mur...--_Le marquis_: Ah! ce mur. Ah! ah! Oui, ce mur. Cependant... Au diable le mur! Car que m’importe? J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste.--_Moi_: Mais la vue, ce me semble, serait plus attrayante... Ne pourriez-vous pas le faire abattre?--_Le marquis_: Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en conviens; et s’il ne tenait qu’à moi... Mais ceci n’est point ma propriété.--_Moi_: Se peut-il vraiment? Mais alors, qui donc est l’heureux...--_Le marquis_: La ville voisine, Vercelli. Et toute la province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très encombré...--_Moi_: J’entends; le dimanche sans doute? La canaille du voisinage?--_Le marquis_: Oui, mais bon nombre de personnes de qualité aussi. Grâce à cette... à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine célèbre...--_Moi_: Bah! Une créature? Et qui donc?--_Le marquis_: Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon! Ah, ah, ah! Des centaines! Que dis-je! Des milliers...--_Moi_: Mais c’est donc Cythère, ici? Ah! mon cher marquis, je vous soupçonne de...--_Le marquis_: Oui; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de galants! Et dans un appareil! De vrais babouins, mon cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des couronnes, des flambeaux... Il en vient de tous les coins du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle! Ah, ah, ah! Singulier mélange d’obscène et de macabre! Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière! Avec une Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la pourriture! En vérité, la dissolution des mœurs...» Ce cher marquis n’eut pas le temps d’achever. Un cri--et ce fut le réveil. Horrible, horrible réveil! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.

«Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques; j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs interstellaires. Misérables inventions! Simulacres vils! Rien ne vaut l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour du noyé! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos regrets! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus loin que la vie, qui va plus loin que la mort; rien ne vaut la chair frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour! Chair mystérieuse et sacrée! Vase du sentiment! Signe visible de la prière! Éclosion radieuse de la certitude! Argile sainte, pâmée encore de la caresse de l’ouvrier divin! O forme rapide de l’universelle tendresse! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et beaux comme le regard mesuré des étoiles; et voici la Maternité formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de prostituée, et sainte, sainte, sainte! comme la naissance même. Et voici enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile!

«Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur; blé sauvage et lépreux et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité... Qu’importe! Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là, brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration? Hélas! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido; une ombre trop belle enlaçait mon ombre; tout était lumière, douceur et sagesse; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain. Mon amour enveloppait l’univers; toute l’éternité du bonheur râlait dans ma gorge; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache d’ombre sur le roc ébloui. «Que cherches-tu donc encore, palsanguienne, ô Pinamonte, ô insatiable ganache! Toutes choses ne sont-elles pas plus près de toi que toi-même? N’entends-tu pas monter de ton cœur le bouillonnement de la source des mondes? Ton amour ne se suffit-il donc pas? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu? L’être qui aime n’est-il pas l’Amour? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains. L’aveugle seul maudit la clef inutile; mais toi, toi qui as des yeux--que dis-je!--toi qui as des yeux et qui VOIS!» Hélas! non, il me manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle m’étouffait. «J’ai soif! J’ai soif encore! Toute l’amertume n’a pas été bue; il en reste certainement de quoi remplir une éponge!» Les bras en croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre!

«Parfois à ces frénésies du cœur, à ces tumultes de l’esprit succédaient de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau, ténèbres d’avant et d’après le Soleil; et je redevenais un infini de matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe; quelque chose d’énorme et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur, insatiabilité; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation, certitude; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable, indéfinie, incoercible; terrible faim d’adoration et d’attestation: horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit; sublime lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation! Je brûle, je tournoie, j’éclate; je suis impatience, je suis faim, je suis soif! Quelle traînée de flamme derrière moi! Comme je cours, comme je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle! Qui donc parmi eux sera mien, sera l’amant, le maître, le guide? Eh qu’importe! Ils sont sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est réel! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour éternellement! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante! Que l’instant est profond! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera! Comme je suis riche de Dieu! Amour m’a fécondé; mon ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse, échevelée? L’ai-je été bien réellement? Peuh!... Car me voici soleil et raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée, creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de souvenir et d’attente. Et puis...

«Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas le royaume de l’amour; une syllabe, un regard, un sourire, un geste, n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de l’illusion. «Le beau spectacle», grommelais-je alors entre mes vieilles dents branlantes, «le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte! Vieux crâne vide de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages? Folie, réveille-toi à ton infortune; vieillesse, reconnais ta laideur; cadavre, flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant le mensonge! Reconnais enfin où tu es, regarde! Te voici dans un mauvais lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O maison maudite de la fornication sans amour! Ici le pain de vie est plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction... Ah! tu trembles, vieux couard! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour... Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique, sur ta rapace! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des fornications mensongères, des luxures sans amour! Immondice, va t’enfouir dans le grand égout hospitalier; hyène, va lécher les genoux de ton cher grand cadavre en liquéfaction!

«Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective; je vivais, l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait; ma joie était un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la Vérité. Je revécus les _Évangiles_, j’aimai l’_Imitation_, la _Divine Comédie_, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques. Certaines pauvretés de la _Vita Nuova_ me donnèrent de la surprise. Je pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le cœur et sur l’imagination; pour moi, j’incline de plus en plus fort à penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature, depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète; car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique. Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable, il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit; puis, couronnant l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression la plus claire et la plus pathétique.

«Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle. Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères; si bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour; car il est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre entendement! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu; or il n’est point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité. A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas! nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste!

«Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries; son discours tenait ma méfiance en continuel éveil; toutefois, le profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses, indiscutables de l’amour; le sentiment acceptait pour vrai ce que la raison rejetait comme faux; le Mensonge humain parlait, mais celui qui l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour! Ah! le Mensonge! le vil contradicteur! le trivial et lâche ennemi! Meurtrier naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur; avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant, dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premier _non_, alors que tout était _oui_, alors que tout autour de lui n’était qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur: «Que me veut-il encore? Que peut-il avoir à m’apprendre? N’ai-je pas vécu l’instant d’éternité? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de l’Homme? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même? N’ai-je pas enfin la certitude d’être Amour?»

«Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en rapport direct avec la nature; car c’est en jugeant des choses de la vie au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier de sa propre âme; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de l’harmonie. Hélas! que savons-nous aujourd’hui de la nature? Les moins pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains charmes propres tout au plus à flatter les sens? Comme que nous fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et passionnée. Jetons les yeux autour de nous: toutes choses respirent la force, la confiance; l’univers exulte d’un formidable désir; tout est lutte et lutte pour l’amour; tout est force, et le droit du plus fort amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan, rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de ces chants, de ces rires, de ces plaintes; et vous regardez tristement vers le lointain des mers, et vous soupirez: «Passé, où donc es-tu, où donc es-tu? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais enseveli!» Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le soleil luit comme une armée ivre de victoire; la blonde plage frissonne ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté; et la vague succède à la vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent.