Part 7
Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de langage et les façons honnêtes de son sentimental patito; m’arrivait-il de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le temps que dura leur commerce. «Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense? Mortel insensible! Cœur corrompu! Que vous avez donc bien pris à tâche de venger mon infortuné Benjamin! O mon cher innocent, mon tendre mandarin! Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit!» La coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine et rusée de ma Manto était charmante! Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse! A solliciter son pardon, à calmer sa douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots tendres ainsi qu’on fait aux petites filles; je buvais ses larmes, je la tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit précoce, et je me disais en moi-même: «Roquentin imbécile! fabricateur d’illusions! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton avilissement!»
«Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort longue; mais qu’y faire, chevalier? La faute est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions? Et puis, qu’importe? Toutefois, avant que de revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux et amis: Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot; je lui donnai le nom de mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres particularités; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque de mes amours se réduit à presque rien; et dans toute la suite de mon histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.
«La vie est sainte et l’homme est mauvais; et la vie se venge de l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant caressée jadis par mon esprit d’enfant; et, loin de s’atténuer avec le temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de Brettinoro; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle; dans sa voix, les ris et les chansons des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse. Hélas, Annalena! Hélas! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage!--Il n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence; mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage; car, sitôt que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence; et comme il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales consolatrices.
«Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral et galant; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde. Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies étaient enfantines et attendrissantes; elle montrait de la grâce ingénue jusque dans ses péchés; car elle était perverse à la manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena! Rire clair, rustique, primitif, fraternel; rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte nocturne au milieu d’une forêt étrange; et tout assourdi de ramages de mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux; et tout frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique château de Brettinoro; et tout somnolent des chansons du vent dans les cheminées désolées; et tout ému encore du son des noëls de jadis...
«Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré l’Amour; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage... Trente années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et nostalgique... Trente années de sécheresse d’âme, de folie d’imagination, d’impuissance de cœur! J’avais seize ans, je lisais le _Don Quichotte de la Manche_ sous le saule pleureur du parc ancestral, et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années... Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse; admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du cimetière.
«Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma vue intérieure; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud et du Nord; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou bruyantes; foules de tous pays et de toutes races; hospitalités de palais et de chaumières; débarcadères, relais de postes, haltes près des fleuves et rêveries d’auberges... Ah! mélancolie et lassitude des arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs! Et cette accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute éternité...
«Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si près de moi! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux tel du baume tranquille... Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers; à mon lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant, d’adolescent et de grison: Clarice-Annalena Mérone l’aventurière! Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas!
«L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les miroirs un goût des plus vifs; ce dont je la reprenais souvent d’un air docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me donner quelque jalousie; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise; elle prononçait alors les mots à la façon des enfants; quand elle disait: Barbare! j’entendais «Balle-Balle»; méchant! je répétais: «méçant»; bourreau! je criais: «boulot, boulot!» et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise dans un bois par un vieillard impudique; et c’étaient des opérations délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une ceinture dont la boucle complétait son corps; et Ænobarbe-Pinamonte faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi! Il n’en menait pas large, par ma foi! le fouet était toujours sous la main de la mégère.--«Deux pigeons s’aimaient d’amour...»--«Eh quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous avez su retenir? D’amour..., allons, qu’attendez-vous, méchant garnement?»--«D’amour..., madame; d’amour ten... tendre...» La petite main armée du gros fouet se levait; en même temps une culotte se baissait; et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro à genoux devant sa mie. «Ah! le petit libertin! «Que vois-je? Que veut dire ceci? Mais c’est un petit homme! que dis-je, un petit mauvais sujet accompli! Quel polisson vous apprend toutes ces belles choses, monsieur le vilain? Je le veux savoir sur-le-champ; sinon j’en touche un mot à Monseigneur...--Allons, ne pleurez pas, c’est bien; levez-vous et approchez, que je vous embrasse...» Et ma douce mie me baisait tendrement... «D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique; de l’amour le plus rare, ma mie adorée! Venez, venez, que je vous rende la pareille!» Ah! chevalier, que les heures coulaient douces au palazzo Mérone!
«Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes contemporains; je l’habillai en héroïne de roman poudreux; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma Mérone; ma vie se nourrissait de la chère vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je chuchotais: «Clarice», comme on murmure: «Reine des anges»; et je disais: «Annalena», comme on soupire: «priez pour nous». Mes poumons reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé; les objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer dans l’essence de mon être; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais, en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques; Annalena était l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées. L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère m’était plus fidèle que mon ombre; car l’ombre du corps s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du rêve.
«Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena, je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. La Sulmerre était loin de ma pensée; mon rêve m’avait reporté dans le temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien. L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit; toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur. J’écoute... Pas un souffle... Je crie: «Annalena! Annalena! Mon cher amour!» Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée; et voici Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près de moi, tout près et cependant si loin, si loin! Égarée au pays du songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue, presque morte... Terrible, terrible est le visage du sommeil! Si près de moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère!--Te voilà donc, toi! O toi! O toi toute! O toi près de moi, de moi si seul! Pauvre de toi, pauvre de nous! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs... Sur la muraille, l’ombre démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise... Qui est-elle? D’où vient-elle? Qui suis-je? Où vais-je? Elle ne vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel abîme nous sépare! Que faisons-nous ici? J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé; son corps n’a pas de nom; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie! Quelle éternité! Quelle odeur de charnier! Elle a longtemps vécu sans rien connaître de moi, hélas! rien, pas même le nom. Et elle dormait seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude! Et moi je courais la prétentaine au loin, au loin! Quel froid, quelle ombre sur la mer, quel inconnu, quel silence partout! Oui, le clair de la lune sur la Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux... Et le clair de la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor!--Demain approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute d’une feuille, l’éclair d’une larme.--Je crie à tue-tête: «Horreur! Horreur!--Ciel! quel rire! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena!»--«Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très cher; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi? Que faites-vous là? Pourquoi ne dormez-vous pas? Soufflez donc la chandelle, de grâce. Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne nuit.»--La paix rentre dans mon âme. Je souffle... une mouche se brûle l’aile... Je souffle: la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité, quelle douceur! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon esprit bizarre? Dans l’ordre des choses, apparemment. Ah!... Bah!... Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous la lune... Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort,--tel un âne de mai ivre de jeune foin.
«Peu de temps après notre première rencontre au palais di B..., je dus me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein rêve; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite; déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé; et voici une petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le nez, écarquille les yeux: «C’est la maison du Passé, c’est la maison du Passé», chantonne ce diabletot de clavecin. «Regarde bien, ami Pinamonte; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût? Tin, tin, tin; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin; elle arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins; tous les matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps, dans le pauvre vieux temps lointain.»--Une fenêtre s’ouvre, une affreuse tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle: «C’est par ici, là, la petite porte à votre gauche; entrez, entrez donc, de grâce... Il y a trois marches... Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas vrai? Le maître de danse? Venez, venez; voilà une bonne couple d’heures que M. de Tassistro vous attend.» Au lieu de répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx! Quelle excuse donner, par le Diavolo! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre pour un voleur, pour un assassin?--Je balbutie l’enfer sait quoi: «Vieille maison, ma bonne; amour du passé, curiosité... étranger de passage à Milan, légère ivresse, chagrins...» Puis, je prends mon essor, et d’un bond me voilà au milieu de la rue.
«Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette. Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah! voici un baguier. Je le prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement à mon dernier voyage; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe. Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre: «1708. P. Tassistro.» Je me signe, je jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, un impénétrable secret dans le sein de toute passion; un rêve que l’on oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on craint de dire.