L'Amoureuse Initiation

Part 6

Chapter 63,764 wordsPublic domain

«Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion; cependant l’amour de l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois donner dans une condition si particulière; aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le commencement; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme; l’aveugle abandon au sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux qu’alors que nous entendons mal; à cause que l’impossibilité d’acquérir une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.

«Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent; car le plaisir de disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant paysage de soir de mai; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus beaux que le sommeil des eaux de l’été; je m’enivrais des parfums somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure; j’étanchais ma soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche; je humais le vin doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. «Te voici près de moi, te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous la vague; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre, comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour, comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un ténébreux abîme. O femme! qui donc es-tu comme créature? O Clarice, qui donc es-tu comme amante? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe; je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu? Qui es-tu? Où vas-tu? Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan lumineux de l’Amour! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un étranger à ce que l’on aime! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le sens supraterrestre de leur amour; moi je me plais à ne rien connaître du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni le passé, ni le futur! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable! L’amour t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour; tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même; chercherai-je à pénétrer ton secret? Restons comme nous sommes; tout va le mieux du monde; enivrons-nous du mystère des instants! Qu’il nous suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes choses; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière; car quiconque paraît briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié!» Telle était ma prière du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un _amen_ innocemment moqueur; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.

«Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur; car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son âme fut aimante. «Vos printemps sont déjà légion, monsieur de Pinamonte.»--«Paix, paix, ô mon cœur cruel!»--«Vous êtes vieux, monsieur de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur.» Eh oui, par la fourche et la queue du Diavolo! J’étais vieux, je le savais; quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles?--«Ah! ah! Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio; regardez au plus loin de la nuit! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent... C’est cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche; cela vous va à ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque... Ah! le petit maître, le galantin, le volage! A d’autres! Écoutez-moi, je vous connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde! Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande? Et peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne?» Je rougissais, je pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à mon scélérat de regret; et, tout honteux, je finissais par approuver le vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé m’apparaissait vide, glacé, misérable! Le ciel était pur, Venise dormait; une grande tendresse palpitait dans le vent. «Tu n’as pas aimé, tu n’as pas su t’aimer! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance! Tu le connais maintenant!» Eh oui, je le connaissais! Un être nouveau criait d’amour au plus ténébreux de mon être; j’étais plein de joie et ma joie était une douleur; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit, dans les œuvres des poètes; seules, les écritures savaient lui prêter une voix, et je chantais avec David:

«O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a soif de toi; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée sans eau.

«Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.

«A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.

«Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton nom.

«Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse; ma bouche te chantera avec des lèvres ravies.

«Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour mes veilles.

«A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes ailes.

«Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties basses du sol.

«Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se réjouira en Dieu; car quiconque jure par lui sera glorifié! Mais la gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe.»

«Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course fantasque par les ruelles endormies. Eh! palsambleu, oui, mon cœur avait raison: j’étais ridicule... Mon ombre maigre et désolée courait sur les canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté. Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce vieillesse! J’étais vieux; mais--par le Styx!--que m’importaient l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir? J’aimais; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais; j’adorais le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard, une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face; d’avoir été caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais mon corps--ce pauvre corps décharné de galantin sur le retour--et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux pieds de son idole; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.

«Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur; ma solitude m’avait quitté si brusquement! Maintenant j’avais où reposer ma vieille tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre... Un oreiller de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille maison de la riva dell’ Olio: le sein de la Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli.--Quel geste fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve? M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de somnambule? Me boudera-t-elle? Ah, si seulement elle daignait soupçonner un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux! Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe! J’étudiais les contours extravagants de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais de diverses façons; et c’étaient des airs de prince Charmant, et c’étaient des minauderies sataniques... Oui, c’est cela; voilà: c’est d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée. J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants. Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit cri de surprise: «D’où diantre revenez-vous à pareille heure?» Je balbutie n’importe quoi en toussotant; j’affecte de fuir son regard. Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute prête: «Trêve de simagrées, ma toute belle; eh quoi! oseriez-vous me soupçonner...» Je n’achève pas. «Ah! le fourbe, l’ingrat! Dans quel état se présente-t-il à ma vue! Cruel amant! Votre silence est un aveu, un aveu de trahison! Ah! n’approchez pas, barbare! N’approchez pas! Puissances du ciel! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments?»--Je n’y tiens plus, chevalier de mon cœur; je cours me jeter aux pieds de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes; je presse follement la bien-aimée contre mon cœur; je lui découvre ma galante ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors doucement dans mes bras... Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve; chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau; un grillon de temps en temps pousse un petit cri plaintif; un meuble craque... La tête de la Mérone s’endort sur mon cœur; le sommeil me gagne à mon tour; je m’endors dans les bras de la félicité.

«Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses; mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au milieu de la divine harmonie des sphères; la circulation de mon sang amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La passion m’initiait aux mystères de l’être; je m’aimais de l’amour dont le divin brûle pour le divin.

«Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me soulevait telle une machine volante; et c’eût été, à coup sûr, chose fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis terrestre; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire... Hélas! pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve? O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous? Où est la lampe, où est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la Mérone elle-même? J’entre et je ne perçois que ténèbres; je m’avance, j’écoute... rien ne branle... je n’entends que la respiration paisible et régulière de la dormeuse. Hélas! bourreau de rêve! chienne de réalité! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre; la Sulmerre ne m’aime pas. Maudite imagination! Tu me la baillais belle avec tes vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité! «Eh quoi? serait-ce vous, monsieur le somnambule! C’est chose fort salutaire que de prendre le frais avant son coucher... Allons, venez, venez tout contre moi... j’ai hâte de chanter l’introït; et dans une heure ou deux nous entonnerons les matines.»--Sombre et silencieux comme un mort, je quitte mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi? Ne m’aime-t-elle pas à sa manière? Que me faut-il donc encore? N’est-ce point là la destinée de tous les humains? «Bonjour, monseigneur mignon! Le beau soleil, la charmante journée! Ah! que j’y pense! N’avez-vous pas convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt?»--Telle est la vie, monsieur le chevalier; telles sont nos amours, et c’est ainsi que va le monde.

«Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps, la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes les formes de ce que l’on appelle sottement «possession»; nulle d’entre elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation, les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination; je m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la grimais en vieille salope sinistre et poivrée; je traînais mon amour au lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me faisaient frémir de rage, de honte et de volupté: je me faisais initier aux affreux mystères de ses amours anciennes; et, non content d’être jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues; et quand mon art immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair. Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.

«Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître oiseuse,--diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous pays,--un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était un jeune Danois de la première qualité...

«Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore quelque amour pour son souvenir; cependant le nom autrefois chéri du scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant de noblesse et de douceur du jeune homme; tels traits de son esprit et de son caractère; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone; la tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli; toutes ces étranges particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres rivaux.

«Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le caractère de la Mérone! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte; je feignis de ne m’étonner que de sa pénétration; en réalité, la faiblesse de mon cœur me surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh! oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé! Je lui savais gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui, dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort? La tendresse est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé; l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer: «Que peut bien faire notre frère Benjamin? Est-il toujours à Formose? A-t-il repris intérêt à l’existence? L’infortuné! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un qui le sût consoler! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse!» La Sulmerre feignait de partager mon attendrissement; mais je pense qu’elle s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier; elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé; sa chair, son cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.