L'Amoureuse Initiation

Part 5

Chapter 53,704 wordsPublic domain

«Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue, je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de pharmacopole: le soleil se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique soleil couchant: «Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres et ravissants mystères! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé; la passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte! Comme vous aimez les choses! Comme les choses vous aiment! Toute cette splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour; et cet Amour éternel et sublime est tout entier en vous. Hé! que dis-je? N’êtes-vous pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur? Cette Venise pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel amant? Ah! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance; je te livre l’Enfer; tu as triomphé, Créateur! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour! C’en est fait du Mensonge! Le Mensonge n’est plus! Voici la sublime harmonie du premier jour!»

«Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine déposées au pied d’un mur; et ce fut encore un des plus beaux miracles de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse Santa-Maria-Zobenigo!

«Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de jours ou de semaines; alors une indifférence somnolente lui succédait en mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains; toutefois, en me félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement; car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton plaintif: «Les pauvres petites parures d’Annalena! Les tristes petits bijoux!» Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse rompait le pain.

«Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et parfaitement ordonnés; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire à belles dents happantes de louveteau affamé; et sans doute la charmante ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus attristantes impressions. «Pitoyable créature, murmurais-je; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine! Te voici devant moi faible, craintive, éphémère! Tu te nourris des fruits d’une terre fertilisée par la mort; tu manges tristement, et à seul effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui. Hélas! semblable,--trop semblable, en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau des cuisines,--la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta croupe substantielle! O créature abandonnée! Si pitoyable, si ridicule en ta souveraine beauté! Je te regarde. Que fais-tu donc? Tu portes à tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi? Est-ce donc que le froid de la mort déjà circule dans tes veines?...» Et mille autres fadaises du même genre, chevalier; car depuis le commencement jusqu’à la fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter de la sorte.

«La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du Levant!

Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante; la fuite des instants me faisait frémir; je cherchais des fils argentés dans la douce chevelure embaumée de jeunesse; et quand ma friponne se riait de ma folie, je soupirais sottement: «Infortunée! Infortunée Annalena! Encore une heure, et ce sera la vieillesse! Encore un jour, et ce sera la mort! La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort!»

«A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des énergies; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance... Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le corps inepte aux amours! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse! Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors de la passion!

«Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil. J’allumais la chandelle, je courais au miroir; l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel! ces yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et grimaçant de vieillard! Se peut-il que ce soit là la forme sensible d’une âme sanctifiée par le profond amour? O terreur! O désespoir! J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur: obscure ou claire, la vérité qui sortait de ce puits me faisait frémir! Plein de haine et de tristesse, j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de répugnance. «Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme passionnée qui purifie ce qu’elle aime; mais que ce nez est long entre ces joues de vieux fruit cueilli par le vent! Et rien n’est plus grand qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu; heureuse, trois fois heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite!»

«Tournais-je le dos au mirage impertinent? l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux? du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant Annalena; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille beaucoup plus distraite; et je résolus de modeler, en pareille occasion, mon attitude sur la leur.

«Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui: «Ah! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche! Blanche de toute la blancheur de l’insipidité! Comment diable ai-je pu trouver en vous mes délices, il y a un moment? De grâce, fermez ces jambes de bambine énervée; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait lever le cœur. Montrez-moi plutôt... hé non! ne me montrez rien, pas même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit engin singulier, petite machine odorante et compliquée... J’aurais peine à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue? Ah! mourez plutôt, et que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède blanc-manger d’amour!»

«La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette battue à quelque fleur fanée du tapis; enfin, cachant son visage dans ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement. «Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus naturel? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux vapeurs nauséeuses de langes!» J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue? Annalena, monsieur le chevalier! La belle de Mérone, la douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison! Ah! par le Diavolo! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine! Tout est oublié! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée! O amoureuse! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort! que je me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de philosophe! Viens, amour! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard des vagues rassemble!--Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et masquée. Et que nul,--pas même Giovanni,--ne te surprenne en ta fuite de gazelle.

«Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus clandestine du monde... Me voici seul, ivre de bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle Barozzi.--Et dites-moi, chevalier: à quoi donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant?--Vous me voyez occupé à faire tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique; à me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs; ma perruque vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon; ma poitrine, sous mon poing furibond, résonne comme une forge; je suis ici et je suis là; je saute en gerboise et je retombe en crapaud; je cours, je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé; je ris et je peste; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena a tremblé, Annalena aime! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de son palais à ma ruine--en chaise, il est vrai--mais n’est-ce pas un quart de lieue quand même? Un quart de lieue! Songez donc, chevalier! Quelle bonté! Quel sacrifice! En vérité! Et me voici enfin sur le ponte San Maurizio, mon vieil ami; et je parle de mon bonheur à l’antique maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un vert infâme, aux seuils noyés... A l’antique maison déserte, taciturne confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou!

«Telles étaient mes joies; telles étaient mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle; le soleil et les fleurs, les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis distraitement: «L’initiatrice.» Je parlais quelquefois de ces bizarreries à ma gracieuse; elle en souriait, j’en riais comme un fou. Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.

«J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon originalité propre; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la moitié d’un être; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre: «Voici Hier, disais-je; et voici Demain! Toute l’immensité respire la confiance sublime de l’Amour!» Et je disais vrai; mon cœur partageait le grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût à redouter le jugement des hommes? Je ne craignais pas de plonger mon regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie? Il n’est point de passion inféconde; car l’amour qui ne multiplie pas est un amour qui ressuscite.

«Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais! Avec quel sentiment et d’étonnement et de fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très ravissante! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers à mes songeries; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle épousée.

«Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica; et, ô surprise! le grand génie barbare qui m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance! Je relus le _Songe d’une nuit d’été_, le _Roi Lear_. Puis je m’en retournai au plus tendre, au plus étrange, au plus blessé; je relus _Julie_, les _Confessions_. Eh quoi! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou dans leurs mains? En vérité! Comment donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux principe de leur Immortelle? Pourquoi, étant si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain? Je mis la première partie des _Confessions_ entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois resserra les liens de notre amitié.

«Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées: «Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie! A genoux, Clarice! Car le voici, Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de l’Amour! L’Amour unique en face de soi-même! A genoux, à genoux! Car il est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils!»

«Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais mon cœur? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes? Je ne suis pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas! non; la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère; mais je disais au vent: «Doux frère de Clarice»; et je disais à la pluie: «Tendre sœur d’Annalena!» Les choses les plus étrangères à la jeunesse, à la beauté; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée? le parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de jadis, à une Clarice des temps défunts.

«Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers: _Les Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans_, religieux pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je rougis de mon indignité; mais je pris garde que l’amour de la créature m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde: «Eh! quoi, chère tête! ces frimas ne finiront-ils donc jamais? Pourquoi ne voulez-vous pas faire le printemps?»; ou bien: «Je suis las de dormir, ma toute tendre; daignez dire de grâce: «Que la lumière soit!»; ou bien encore: «J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître sur-le-champ!»--Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats; je finissais moi-même par sourire; néanmoins, mon âme demeurait grave; l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour; car mon Annalena m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié; oui, son amour m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie et la volupté. «Que la pitié soit ma sagesse unique; que mon amour parfait de la création soit mon amour de Dieu!» Tout mon corps était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.

«Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement; car, pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes accès de commisération fébrile et irréfléchie; et, tout en m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation. Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment corrompt notre souci de la justice; car, entre nous soit dit, rien ne ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au père du mensonge; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de justice de la plupart d’entre nous; car, non contents de passer en férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait; nous nous vengeons aussi du bien que nous faisons; et voilà pourquoi notre vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des fautes, pitié! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle de l’homme! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas! jusques à quand nous faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même? Quand donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté?