Part 4
«Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des entretiens courants de la bonne compagnie; néanmoins, j’y découvrais à tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi, plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore, était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au plus secret de moi-même; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé si pur, si grand, si beau! Dans mon âme éclata le chant de grâces de l’univers. «Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi; elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour! Hélas! combien le monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas! Quand tu te sentais seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans fin! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir! O homme! ô homme! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité!»
«Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée reprenait aussitôt: «Vois, elle est belle et elle est la vie! Ne la méprise pas, ne lui demande pas trop; car elle ne sait pas ce qu’elle donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui doucement, n’approfondis rien; car elle est la vie: et elle ne sait pas qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie: chéris-la, car ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans le jour du monde. Oublie qui elle est; elle a des yeux, et une bouche, et une voix, et un sexe; elle est la créature de l’amour, la créature de ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé. Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une petite menteuse? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle? L’amour est venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé.»
«La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de l’Afrique; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un tendre éclat au-dessus de nos têtes; aux soupirs de la brise, au bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de l’universel amour. «N’as-tu pas mille grâces à me rendre», reprenait l’esprit mystérieux de la nature même; «tes vœux les plus secrets n’ont-ils pas été exaucés? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté à la rencontre du navigateur confiant? Ne sais-tu pas, maintenant, que l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche? O mortel fortuné qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta mélancolie!»
«La lune brillait très haut dans le ciel; le ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites! Mélancolie et joie, volupté et douleur! Elle avait goûté des plus coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de virginité! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres remuait la cendre de son passé; la reine de mon destin, monsieur le chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine!
«Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile du zéphyr.
«Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier! je vécus, moi Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères! Et je fus aimé,--eh oui, par une étrange bizarrerie du sort,--je fus aimé du meilleur et du pire amour. Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue, goton des champs, fille des rues ou intruse des palais,--c’est peut-être encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.
«Je n’étais ni jeune ni beau; toutefois, ma fantasque personne n’était pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la mienne; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un galantin vulgaire; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop donner dans le ridicule des roquentins.
«Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de moi, et le temps n’était plus; et ce temps disparu mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.
«J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les plus bestiales; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le balbutiement de l’Absolu! Mes mains maigrissaient, mes yeux me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire. Puis... puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième néant de la joie.
«A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je portais au prince; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses assiduités; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à l’amitié.
Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume; son exaltation s’épanchait en propos orduriers; la perruque de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel fuyard; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son sein. «Par Hercule et Labounoff!» criait l’énergumène, en pressant ma tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe; «par ce ciel étoilé» (c’était au plus fort de la chaleur du jour), «oui, par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de nos têtes! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe! Quelle folie est la tienne de m’éviter, que dis-je? de me fuir comme tu fais? Tu es aimé, traître? Tu es heureux, bourreau? La belle affaire, en vérité! Ce sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut mon propre destin; car, entre nous soit dit, n’était le caprice de mon auguste maîtresse... Suffit.--Ah! Alessandro, âme de bardache, cœur dénaturé! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle des belles! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve. Baisez-vous tous, maroufles! Du plus grand au plus petit, du plus bel au plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me vienne réjouir l’âme! Viens! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon brigandeau, mon petit orphelin! Viens! Faisons serment de servir sans cesse le comte-duc en ses amours! De l’y aider de tout notre pouvoir! (Ah! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après!) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto! A boire! Holà, Basile, Ivan, Platon! A boire sur-le-champ, ou je besogne vos mères!--Ah! mon pigeonneau, mon Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte! Et que tu connais peu le cœur des Slaves! Donne-moi la main. Peste soit des petites colombes de gueuses!--Les roses de ma vie sont fanées,--poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de hoquets;--ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière un mur; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur; voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon, monsieur de Brettinoro; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort sensible.»
«A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors brutalement et le poussèrent dans la chaise; et, tout aussitôt, versant l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.
«Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne; je m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que j’avais tenue avec lui; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement de traîtrise et de lâcheté! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité de l’autre.
«Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes. Une force inconnue,--aimable, douce force!--me guida, au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée; et je me jetai avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel! que d’infamie, que de mensonge, que de dégoût! Comme la vieille vipère frétillait dans mon sein! Mais que les lèvres dévouées de l’amour étaient fraîches sur la morsure enflammée! J’étais plein d’étonnement, de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes, se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la forêt? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres? O paisibles troupeaux! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines! Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu! O docile harmonie des grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit d’ordre et de beauté t’anime! Êtres vils et cruels, puanteur de la création! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous; mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et cruauté en haut; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité; et là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge; d’une chute d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu; d’un éclair d’épée et d’un cri d’enfantement!
«Hé là! me reprenais-je soudain en riant; non, non, trois fois non, ami Pinamonte! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont! Qu’est-ce donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de rire? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance? Ne serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier? Bah! Pinamonte, petit être léger dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles; vois, juge, pèse: le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, tout laideur. Avale-le! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim; avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure! Va, ne crains rien, tu le digèreras! Eh quoi! sitôt dit, sitôt fait? Ton dégoût! En vérité! Ton dégoût! La belle affaire! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul: celui que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les temps sont changés; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse; tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme!»
«Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine, mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je en mon cœur; elles finiront dès qu’il plaira au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde canaille est pleine d’inconsciente tendresse; aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain? Aimons, enivrons-nous! Lui, Lui seul est resté; Le voici; Il arrive; la pierre de Jérusalem brille dans sa main!
«Ainsi j’allais; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes breloques la suivirent de près; je ne fis que rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se dissipa comme une brume légère; les boutons d’or de ma veste me furent eux-mêmes arrachés en toute douceur.
«Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache. Les choses m’inspiraient une curiosité intense; bientôt ma tendresse pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la divine passion et l’archangélique Venise? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve auquel ne corresponde une réalité?
«Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son amour?
«Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des séparations.
«Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la cruauté même; et quand l’île flottante de Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise câline, féline, roucoulante; et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome efféminée pour le culte de dulie; et quand ses cloches au doux gosier de communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs, elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des saintes langoureuses et troublantes; et quand l’or d’une lune mûrissante doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux parfums.
«Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse est amante et seulement amante; belle à faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre et le métal; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles, et tendrement elle soupire: O cieux, ô mers! Et vous, jours, et vous, nuits! Chair indestructible de l’universel amour! Moi la mortelle, la craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en sainteté!
«Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois! Je donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville; à la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée; il m’eût été aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et de décider la Mérone à me suivre; cependant, je succombais à la crainte superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.
«Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai respectueusement la tête. O beauté! O rose puissante et suave, par l’Amour offerte à l’Amour! O beauté, Dieu s’adorant soi-même! Peux-tu faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres manifestations? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le chevalier! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.
«Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon tendre secret fut divulgué; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët!