Part 3
«J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois d’octobre. La soudaine sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir nous tourmente; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie. Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse; en suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les combles, son appartement particulier; et je m’installai aussitôt dans mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas! je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur.
«Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant.
«Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans monde et sans talent; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors, l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons et de crachements; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla tout contre l’oreille: «A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide! Je me meurs d’amour, aimable Pinamonte! Ah! gardons-nous de troubler, par la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille rencontre! Peste soit des jours envolés! que l’âze les besogne! Vive le présent! et le plus longtemps qu’il sera possible; car je meurs d’amour et aussi de soif!»
«Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à tous les diables; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite; car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.
«C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro; une ensorceleuse, une Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah! fille de gourgandine! La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste ici, là, là-bas? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle. Silence! Elle parle. Silence, palsanguienne! L’entendez-vous, mon tout aimable Pinamontino? Elle parle: le français avec un accent d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne. Elle parle, vous dis-je. Et moi? Ah! pauvre de moi! Je reste muet comme une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix. Son âge? Elle n’est pas de prime jeunesse--pour nous autres, s’entend; dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient; sa personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très belle? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un gentilhomme florentin? Espagnole née en Irlande? Elle l’assure, on le prétend; je le veux croire. Bah! Aventurière, aventurière, direz-vous. Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par Hercule et Labounoff! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un curieux personnage, par ma foi! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe de gueuse; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous, il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise. Vous verrez ses yeux. Ses yeux! Vous souvient-il de nos nuits de lune à Windsor? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous fasse connaître ses yeux. Il le faut; je le veux. Ah! vipère de colombe! ah! trop aimable drôlesse!»
«Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B... donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse) de... par le Styx! le nom m’échappe... Au surplus, que vous importe son nom, chevalier? Ah! j’y suis! Annalena de Sulmerre! Clarice-Annalena de Mérone de Sulmerre!»
Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de surprise de ma part; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui que j’avais droit d’en attendre; car ce cruel M. de Pinamonte, se renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie immodérée.
«Chevalier de mon cœur et de tous les diables! L’attention que votre courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous touche en aucune sorte!»
Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague sourire le dépit que j’en ressentais; ce pendant que le traître Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime, poursuivait son récit en ces termes:
«Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta l’enthousiasme importun du prince; car de toutes les passions détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse. Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de plus devant le vide affreux de ma destinée; et lorsque, aux premiers feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain à pénétrer la raison.
«Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison devint bientôt le principal sujet de mes méditations; jamais, néanmoins, je n’en ai su établir de façon certaine la nature: car la jalousie est étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet, amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue intérieure vers les profondeurs de son âme? Ah! chevalier, nous n’aimons jamais qu’un seul être; cet être unique, nous le portons au plus profond de notre inconnu; il est identique à notre destinée, à l’éternité d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime véritablement aime Dieu!
«Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez moi à l’heure convenue; et sans trop nous attarder aux libations dont nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du vieux duc di B...
«Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main droite; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire; il y avait au bord de son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées; le saule pleureur y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon _Don Quichotte de la Manche_. Hélas! l’Amour était là! O joie! Le temps avait cessé d’être! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux di B... avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu! Une dame blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et de vieux seigneurs solennels et chamarrés!
«Une résurrection par amour, un miracle d’art; Eurydice elle-même chantant quelque arioso de Gluck; un marbre athénien s’animant au souffle d’une églogue d’André Chénier; certes, ce serait beau; assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en pleurer, la vie, toute la vie! Son apparition était la Poésie, sa démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela: elle était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce, et toutes les dames des _Pensées_, et toutes les Babyloniennes de la Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et... et que sais-je encore? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés; je me laissai bercer par la pure et tiède voix; je perdis la notion des choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait, chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur! Perdue à jamais! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre! L’archange de la Sensualité! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah! l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise! Le plus secret de mes vœux venait d’être exaucé; j’avais devant moi la fille sauvage du parc ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans...
«Hélas! profonde est la tristesse d’une vie manquée; plus profond est le vide d’une destinée accomplie; car notre cœur est ainsi fait que la place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de loin, à la satiété!
«Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger. J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions. L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise et d’une parcelle de méchanceté; l’esprit, embryon hideux du grand mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires. Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la Médisance et du Mensonge? Est-il donc à ce point redoutable de laisser entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut jadis sous l’azur véritable du premier jour? Hélas! quand la simplicité de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les lèvres... Surprise des surprises! Où donc avais-je déjà entendu tout ce silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul premier son indistinct? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces paroles simples, sages, primitives: «Que je suis donc aise de vous rencontrer à la fin! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en Angleterre, en Allemagne!» Je ne trouvais rien à répondre; je ne suis rien moins qu’un homme à réparties faciles; mais des noms singuliers d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon cœur. «Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de cette foule! Ce serait absurde, en vérité; songe au ridicule extrême...» Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières paroles.--Que sais-je?--car j’entendis des rires autour de moi.
«La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient, criaient à tue-tête au-dedans de moi: «Ses yeux! Mais regarde donc ses yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour, d’adieux, de mensonges, de tendresses!» Quelqu’un parla de voyages aux lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures de Moscovie, de Suède et d’Espagne... Je fus, par le Styx! je fus terriblement éloquent. «Oui, madame, à Séville,--non, à Nuremberg...»
«O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue! O toi, ô toi, fantôme rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu sais, tu le sais, que tu le sais donc bien; les grands étangs tout au fond, tout au fond des jardins chers à l’automne! Et les grenouilles gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples! Et, au mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de rats, de hiboux et d’araignées... Et l’aimable Don Quichotte de M. de Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde... O toi revenue, mienne, miraculeuse! Esprit sacré de la solitude, confidente ténébreuse des retraites féées! C’est vous, c’est bien vous, ô petites mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse! Vous et non le saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du livre distrait aux gravures infirmes: Sancho retrouvant son âne. La somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie...
«J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon ombre.--«Je connais telle de vos aventures, monseigneur...»--«Mais, madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font courre...» Je me tenais si sûr de plaire! Je changeais de couleurs, d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma répugnance à vivre et à parler selon le siècle? Qu’était-ce donc, au juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de tendresse et de témérité? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon verbiage; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre occurrence.
«Qu’était-ce donc? Que diantre voulait dire ceci? Ah! ce n’était plus Venise, ce n’était plus le palais ducal di B..., ce n’était plus la vaine apparence de la vie; c’était la vie même, le royaume promis, le paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je ne savais plus douter; la vie entière n’était plus qu’une immense, profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange; le feu changeant de leurs prunelles me fascinait; j’y surprenais des reflets de lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me paraissaient émaner de l’Atma des adeptes; un mystique printemps s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel.
«O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim! Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer qui déjà est Dieu? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour soi-même? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur; j’étais chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur, pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour! Et c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce; et cela se jouait dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles de jadis, de toujours, d’au delà!
«En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas; j’oserais moins encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources.
«Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image, conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort; et je pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute espèce et de toute époque: «telle ou telle femme, tel ou tel art, telle ou telle passion est _ma vie_.» A cause que tous les sentiments définis, toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être.
«Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla: je fus tout oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix ensemble proche et lointaine; les cloches pures des mois de Marie défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité. Chevalier, chevalier! le ravissant entretien que ce fut là! «Certes, madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût.»--«Notre boyard est-il donc tant de vos amis?--«Eh quoi? Depuis dix ans déjà? A Saint-Pétersbourg? Le mauvais sujet! Est-ce vraiment possible?»--«Singulier, je vous l’accorde, mais si galant.»--«Secouez donc cette poudre... Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien une mode qui paraît avoir fait son temps!...»
«J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était simple, que c’était doux! C’étaient là, assurément, choses des plus journalières; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris garde. Que la vie était jeune! L’heure qui venait était vraiment une inconnue. O surprise! Tant de choses surannées, usées, caduques, devenues tout à coup nouvelles! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un printemps éternel, sans cesse renouvelé!