L'amour en Russie

Part 4

Chapter 43,799 wordsPublic domain

Il était persuadé que Nadia lui était profondément attachée et qu’elle souffrirait au jour, hélas! assez prochain, où il serait obligé de la quitter; car, en somme, comment une petite fille qui avait choisi ce métier peu reluisant et qui n’avait pas su y faire fortune, n’aimerait-elle pas un garçon élégant, riche, bien de sa personne, jeune, et qui l’avait admise à l’honneur de son intimité? Peut-être ne se rendait-elle pas compte de tous les avantages qu’une telle liaison lui procurait? En outre, il n’avait jamais habité avec une maîtresse. Il s’arrangea pour le lui faire comprendre. Elle accueillit cette nouvelle sans émoi.

Cependant septembre était là et le moment de rentrer en France approchait.

C’est alors qu’Alexandre Naudin eut, un jour, une idée qu’il communiqua aussitôt à son amie. Pourquoi ne pas revenir par Constantinople et pourquoi ne l’y accompagnerait-elle pas? Ils prendraient un bateau à Batoum, passeraient une huitaine sur les rives du Bosphore et de là rentreraient, elle en Russie, lui en France.

Nadia ne fit aucune opposition à ce projet et Alexandre Naudin, qui avait pensé produire quelque effet en dévoilant un plan aussi magnifique et qui se préparait à jouir de la surprise de sa maîtresse, constata qu’elle l’acceptait sans plus d’enthousiasme que s’il lui avait proposé une excursion dans la banlieue de Tiflis.

Il en ressentit un peu de dépit. Mais il n’était pas dans sa nature de se faire de longs soucis et il revint vite à la belle humeur qui lui était ordinaire.

Ils commencèrent leurs préparatifs de départ et demandèrent les visas nécessaires pour la Turquie. Il ne leur restait qu’une semaine à passer à Tiflis.

C’est alors qu’à sa grande surprise Nadia commença à sortir seule. Elle ne l’avait, à la lettre, pas quitté d’une heure depuis qu’ils habitaient ensemble.

Or, un matin, Naudin faisait quelques courses dans le centre de la ville. Il avait peu de temps auparavant laissé sa maîtresse endormie dans leur chambre. Quel ne fut pas son étonnement quand il crut la voir entrer à la poste centrale devant laquelle il passait? Son premier mouvement fut de la suivre, puis il hésita et se décida enfin à la rejoindre. C’était bien elle, occupée à écrire un télégramme sur une table.

Il s’approcha d’elle; elle termina sans se presser son message et le porta au guichet.

Ils sortirent ensemble et Naudin attendait qu’elle lui expliquât quelle nouvelle urgente l’avait arrachée de son lit pour la mener si tôt dans la journée au télégraphe. Mais Nadia ne paraissait pas comprendre qu’il fût nécessaire de satisfaire la curiosité de son amant et elle ne dit mot. Ce silence fit impression sur le jeune lieutenant qui en conclut qu’il n’y avait évidemment rien à dire sur une chose si simple.

Ce jour-là, Nadia montra un peu de tendresse pour lui. Il n’y était, comme on sait, pas accoutumé et il fut charmé de ce changement.

Il s’en attribua le mérite et se félicita de son triomphe. «J’ai tout de même fini par la dégeler,» se disait-il.

Mais ce n’était pas une pure satisfaction de vanité que ressentait Naudin. Il avait le cœur sensible et il s’aperçut soudain que ce cœur s’était, à son insu, mêlé d’une partie où il n’était pas invité. Cette constatation fut le point de départ d’une série de réflexions qui le menèrent avec une rapidité extrême à un point où il n’aurait jamais pensé aborder. Il se demanda pourquoi il se séparerait de Nadia, alors que rien n’était plus facile que de l’emmener en France. Bientôt il ne vit plus que les beaux côtés de ce projet absurde. Ce serait une maîtresse qui lui ferait honneur auprès de ses camarades. Son charme, sa jeunesse, ce je ne sais quoi qui n’était qu’à elle ne manqueraient pas de séduire ses amis du régiment. Elle ne lui coûterait pas cher; elle était la simplicité même. Et puis il avait pris l’habitude de Nadia et ne pouvait plus se passer d’elle.

Naudin ne pensait qu’en parlant et il fit ces réflexions à haute voix tandis qu’ils déjeunaient. Nadia n’éleva aucune objection. Naudin n’en fut pas étonné, car qui aurait été assez fou pour refuser une invitation pareille?

Nos amants en étaient là, lorsque, deux jours avant leur départ, Nadia lui demanda s’il pourrait lui donner cent cinquante roubles.

Elle lui en aurait demandé cent cinquante mille qu’Alexandre Naudin n’aurait pas été plus surpris.

--Tu veux de l’argent? dit-il. Mais qu’est-ce qui se passe?

Sur un ton uni, Nadia répondit avec l’art infaillible des femmes à changer de terrain et à en choisir un où elles sont sûres de remporter la victoire:

--Est-ce que cela te gêne? dis-le-moi franchement, je m’arrangerai pour en trouver ailleurs.

--Mais non, cela ne me gêne en rien, dit avec orgueil Alexandre Naudin, qui ne pouvait supporter l’idée qu’elle le crût avare.

C’était, en effet, un sujet assez délicat. Il savait que Nadia avait le sentiment, fort répandu en Russie, que les Français sont ménagers de leurs écus, tandis que pour les Russes la question d’argent n’existe guère. Il va sans dire que Naudin n’avait, sur ce point, rien à se reprocher. A peine avait-il lu une désapprobation tacite dans les yeux de sa maîtresse lorsqu’une contestation s’était élevée entre lui et un cocher sur le prix d’une voiture. Pour Alexandre Naudin comme, grâce à Dieu, pour tous nos compatriotes, un franc était un franc. Il dépensait ses revenus, mais à bon escient. En somme, sa maîtresse ne lui avait coûté jusqu’ici que ses frais de vie et, si elle n’avait pas reçu d’argent, c’est qu’elle avait refusé d’en accepter. Aussi comprit-il que la première fois qu’elle lui en demandait, il ne pouvait hésiter une seconde à lui en donner et, à la manière russe, sans explication. Il sortit donc son portefeuille et remit à Nadia un beau billet à l’effigie de Catherine la Grande et deux petits billets de vingt-cinq roubles.

Le soir même, ils avaient leur ami, le capitaine Poutilof à un souper d’adieu. Ils allèrent dans l’automobile du régiment à Fantaisie où la liaison d’Alexandre Naudin et de Nadia avait commencé. Mais Poutilof qui avait du tact n’amena pas de femme, car le ménage Naudin par sa longue durée avait pris quelque chose de la respectabilité d’une union légitime. De même il évita de parler français au lieutenant devant Nadia et eut le plaisir de le féliciter des progrès qu’il avait faits dans la langue russe.

La soirée était tiède encore. Pourtant un vent plus frais caressait les branches des arbres autour du pavillon, le fin croissant de la lune brillait au milieu des étoiles étincelantes et les mélopées ardentes de la zourna troublaient seules la paix de la nuit. Il y avait dans l’air une telle douceur que nos trois convives n’y furent point insensibles et qu’Alexandre Naudin se mit à chercher dans sa mémoire des vers capables de traduire son émotion. Il finit par retrouver, à sa grande surprise, quatre mots latins oubliés depuis le lycée: _Per amica silentia lunæ!_

Un souper excellent et des vins chargés d’alcool eurent bientôt dissipé la quasi gêne que la beauté extrême de l’heure avait fait naître. Au dessert, le capitaine Poutilof se leva et porta la santé de ses hôtes.

--Mon cher Alexandre Edouardovitch, dit-il, je bois comme officier à la défaite que l’armée française, représentée par un de ses membres éminents, a subie sur le sol russe. Il a suffi pour le vaincre d’une femme de mon pays. Nadia, je bois maintenant à votre victoire et à la continuation de vos succès. Notre excellent ami vous emmène à France où vous montrerez à ses compatriotes ce qu’est une vraie fille de sang russe. Hourra!

Sur quoi le capitaine vida son verre d’un trait, puis le brisa, ce qui ne l’empêcha pas d’en faire apporter un autre et de continuer ses libations.

Alexandre Naudin était au comble de la joie; Nadia, elle-même, qui, à l’ordinaire, ne buvait presque pas, avait pris quelques verres de vin. Ivan Iliitch Poutilof les embrassa l’un et l’autre avant de remonter en automobile pour rentrer à Tiflis.

Cette nuit-là, lorsqu’ils furent seuls à l’hôtel, l’humeur de Nadia changea brusquement. Elle devint triste, s’étendit sur le divan et enfouit sa tête dans ses mains. D’abord, Alexandre Edouardovitch n’y fit aucune attention. Il se déshabillait en sifflant de son mieux, ce qui n’est pas beaucoup dire, un air caucasien qui lui plaisait à la folie. Lorsqu’il fut couché, il s’aperçut que Nadia n’avait pas bougé. Il l’appela. Elle ne répondit pas. Il fut obligé de se lever pour aller la chercher. A ce moment-là encore, elle opposa de la résistance.

--Je suis lasse, dit-elle, je veux dormir sur le divan.

Elle était agitée, inquiète.

--Allons, dit gentiment Naudin, tu dormiras tout aussi bien à côté de moi. C’est notre avant-dernière nuit à Tiflis.

Nadia se laissa convaincre et rejoignit son amant dans le lit.

Plus tard, comme, fatigué enfin, il était sur le point de s’endormir, il entendit la voix douce de Nadia tout près de son oreille:

--Je suis malheureuse, disait-elle.

--Dors, répondit Alexandre Naudin, déjà tout ensommeillé et dont rien ne pouvait, à ce moment troubler la sérénité.

Elle continua à gémir un peu, puis, de nouveau, lui adressa la parole:

--Je t’aime, dit-elle.

Alexandre Naudin entendit les mots qui entrèrent automatiquement dans sa mémoire, mais qui, sur le moment, ne lui firent aucune impression, bien que ce fût la première fois que Nadia les prononçât. En d’autres circonstances, ils l’auraient transporté de joie. Dans l’état où il était, il se borna à les enregistrer sans s’en émouvoir.

--Dors, petite, dit-il, à demain...

Et il tomba dans un profond sommeil.

Le lendemain, dans l’après-midi, ils préparèrent leurs bagages. Au soir, Naudin, qui avait quelques visites à rendre, sortit, promettant à sa maîtresse de venir la chercher vers dix heures pour souper.

A l’heure dite, il rentra.

Nadia n’était pas dans la chambre. Il n’y avait là rien d’inquiétant. Il s’étendit un instant dans un fauteuil, puis soudain se leva et courut chez le portier.

--Madame est-elle sortie? demanda-t-il.

Le portier, à mi-voix, répondit:

--Madame est sortie, il y a deux heures, avec sa valise. Elle a pris une voiture et est partie pour la gare.

Naudin fit un grand effort sur lui-même pour ne montrer aucune émotion devant le portier et remonta chez lui.

Alors seulement il eut l’idée de regarder sur la table. Une feuille de papier y était étalée bien en évidence avec quelques mots de Nadia:

«Je suis rappelée à Omsk. C’est là que je dois vivre. Pardonne-moi.»

--Le diable emporte les filles russes! cria Naudin. Elles sont folles à lier!... Un alcoolique! Un homme brutal!... Elle ne mérite pas mieux que cela... Heureusement que je ne l’aime pas! ajouta-t-il bravement.

Mais il avait tout de même le cœur gros et un picotement assez curieux sous les paupières. Comme il n’y avait personne dans la chambre, il tira son mouchoir et s’essuya les yeux.

* * * * *

Six mois plus tard, il disait à un de ses amis de régiment à Vincennes:

--Mon cher, les femmes russes, il ne faut pas chercher à les comprendre. Tu as une maîtresse: elle t’aime, elle t’est fidèle; elle vit près de toi comme ton ombre. Et, crac, voilà qu’elle disparaît sans raison... Il semble qu’elle ne peut pas supporter plus qu’une certaine dose de bonheur... Oui, j’ai vu cela, là-bas... Ces femmes, tu ne le croirais pas, ont, soudain, un besoin maladif d’être malheureuses. Et quand ça les prend, il n’y a rien à faire, elles quittent tout... Alors, avec nous, ça ne peut pas durer, parce que nous n’aimons pas les catastrophes... Seulement, tout de même, mon vieux, les filles russes, il n’y a rien de pareil au monde...

Et il se mit à siffler, non sans beaucoup de fausses notes, l’air caucasien qu’il aimait tant.

VERA ALEXANDROVNA

M. Ture Ekman était le directeur d’un important journal de Stockholm. Au cours de la troisième année de la guerre, il éprouva le désir de voir de ses yeux comment allaient les choses en Russie et demanda un passeport pour ce pays. Comme son journal était, chose rare en Suède, favorable aux Alliés, il l’obtint et arriva dans la capitale russe à la fin de décembre 1916. Il n’était pas sans y avoir quelques relations dans les milieux officiels et dans la société. Mais il ne parlait ni ne comprenait le russe et se trouva fort empêché pour faire consciencieusement son travail professionnel. Il ne pouvait ni demander son chemin dans la rue, ni suivre les débats de la Douma, ni lire les nouvelles le matin. Cela surtout le gênait, car il avait l’habitude depuis vingt ans de parcourir vite, mais d’un coup d’œil sûr, une douzaine de journaux avant de commencer sa journée. Il s’ouvrit de ses ennuis à un de ses compatriotes fixé en Russie et lui demanda de lui trouver un secrétaire. A ce moment-là, il restait peu de jeunes gens à Pétrograd et son ami lui proposa de lui donner comme lectrice une jeune fille intelligente et cultivée.

--Vous ferez ainsi connaissance, lui dit-il, avec ce qu’il y a de mieux en Russie, la jeune fille. Et vous en apprendrez plus en causant avec elle qu’en vous faisant lire le _Novoie Vremia_.

Ture Ekman accepta cette proposition. Il avait souvent employé des femmes dans son journal et avait été généralement satisfait de leurs services. C’était un homme de quarante-cinq ans, de bonne santé, de mœurs paisibles, qui se défendait mal contre l’embonpoint. Il était marié, père de famille, et, une fois sa besogne terminée, rentrait chaque soir chez lui dans la banlieue de Stockholm, mettait ses pantoufles, allumait une pipe et, après dîner, tout en buvant un verre de punch, lisait à haute voix à sa femme et à sa fille aînée un livre d’histoire ou, plus rarement, un roman. Il vivait à son aise, avait son automobile et, quand il recevait ses amis, les traitait bien.

Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées qu’il reçut la visite de son compatriote.

--J’ai quelqu’un pour vous lui dit ce dernier. C’est la fille d’un haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Elle a dix-huit ans et sort du gymnase. Elle s’est mis dans la tête de travailler, bien qu’elle n’ait aucun besoin d’argent. Seulement, elle ne sait pas un mot de suédois. Elle parle français et vous aussi, je crois. Vous vous entendrez donc sans difficulté. Elle s’appelle Véra Alexandrovna Orlova. Est-elle intelligente? je n’en sais rien. Mais elle est ravissante. Une vraie beauté, mon cher. Et puis, ces filles russes ne ressemblent pas aux nôtres. Elles ont quelque chose qui n’est qu’à elles. N’allez pas en tomber amoureux.

En entendant cette phrase, Ture Ekman éclata d’un gros rire. A son âge, être amoureux d’une jeune fille lui paraissait la chose la plus comique du monde. Il s’occupait de politique et d’affaires; là il était de premier ordre. Dans les questions féminines, il s’avouait incompétent. Elles ne l’intéressaient du reste pas. Il pensa à son excellente femme, presque aussi âgée que lui, à sa fille qui avait deux ans de plus que sa lectrice.

--Envoyez-moi Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai à travailler et, si elle est intelligente, nous nous entendrons vite. Sinon, fût-elle Vénus elle-même, il faudra m’en trouver une autre.

Le lendemain matin, vers onze heures, le portier de l’hôtel lui téléphona qu’une dame le demandait.

N’osant la recevoir dans sa chambre, il descendit au rez-de-chaussée. Il se trouva en face d’une personne de taille moyenne, mince, d’apparence délicate, enveloppée dans un grand manteau de fourrure. Elle était placée à contre-jour et il ne voyait que la forme de sa tête, qui était petite, et, dans un visage fin et pâle, deux grands yeux de couleur indécise qui le regardaient bien en face. Elle lui tendit la main d’un geste plein de naturel, où il n’y avait ni familiarité ni gêne. C’était chez M. Ture Ekman qu’on aurait trouvé, à ce moment-là, de la timidité, car il ne savait exactement comment traiter cette jeune fille élégante qui venait se mettre à son service.

Il s’excusa de ne pouvoir la recevoir chez lui et lui proposa de passer dans la salle de lecture. Ils eurent quelque peine à y trouver de la place tant elle était pleine et bourdonnante de gens qui entraient, sortaient, feuilletaient les journaux ou causaient. Il était impossible de travailler dans un tel brouhaha.

Il tourna sa bonne figure d’homme tranquille et bien nourri vers la jeune fille et se mit à rire.

--Que ferons-nous, Véra Alexandrovna? demanda-t-il.

--Ce que vous voudrez, répondit-elle.

Il hésita un instant.

--Il faut aller chez moi. Vous n’y voyez pas d’inconvénient?

--Et pourquoi donc? dit la jeune fille.

--Eh bien, attendez-moi quelques minutes ici. Cherchez pendant ce temps les nouvelles les plus intéressantes dans le _Novoié Vrémia_. Je reviens à l’instant.

Il monta chez lui pour voir si la chambre avait été faite, sonna le garçon, fit apporter un paravent qu’il déploya de façon à cacher le lit. Puis il redescendit tout essoufflé par tant d’activité, acheta une demi-douzaine de journaux chez le portier et vint chercher la jeune fille.

Dans la chambre, elle ôta son chapeau et son manteau. Il constata qu’elle était vraiment jolie. Elle avait des cheveux bruns coupés court et bouclés, un visage un peu allongé, une peau mate et qui s’éclairait d’une façon charmante, de grands yeux gris innocents et rêveurs, et une bouche petite qui, quand elle souriait, laissait voir des dents éclatantes. Les mains fines étaient soignées. L’excellent Ture Ekman se dit: «Voilà une fille de grand prix, mais comment travaillera-t-elle?» A l’avance, il sentait en lui des trésors de patience et d’indulgence.

Cependant, il installa Véra Alexandrovna dans un fauteuil, lui donna le _Novoié Vrémia_ et s’assit à la table, un crayon à la main et une feuille de papier devant lui.

--Quelles sont les nouvelles de la guerre? demanda-t-il.

La jeune fille se mit à feuilleter le vaste journal et, non sans peine, trouva le bulletin du grand quartier général. Elle commença à le traduire; mais il était hérissé de termes techniques devant lesquels elle hésitait, cherchant ses mots, faisant de grands efforts pour essayer de franchir les tirs de barrage et d’enjamber les tranchées. Finalement, elle resta prise dans les fils de fer barbelés. La peine qu’elle se donnait pour s’en dégager lui rosissait les joues. Ture Ekman vint à son secours, mais ne réussit qu’à s’empêtrer avec elle; au bout d’un quart d’heure de travail opiniâtre, ils étaient tous deux fatigués, à bout de souffle, et n’avaient pas fait grand chemin.

Véra Alexandrovna soupira:

--Je ne pensais pas que ce fût si difficile, dit-elle, j’aurais tant voulu vous être utile! Mais je crois que je n’y arriverai jamais.

Sa bonne volonté était si manifeste, et sa confusion, que le cœur du bon Suédois s’émut. C’était un métier à apprendre, elle en surmonterait vite les difficultés initiales. Il employa tant de persuasion à la rassurer qu’elle se risqua dans l’article de politique étrangère. Ici encore, le vocabulaire lui manquait pour traduire les ingénieuses considérations du savant auteur de l’article. Elle posa le journal:

--Nous n’arriverons ainsi à rien de bon, Monsieur Ekman, dit-elle. Que faire?

Elle prit sa jolie tête bouclée entre ses deux mains et se mit à réfléchir avec un air si concentré, si sérieux que Ture Ekman n’osait plus bouger de peur de la distraire.

--Je crois que j’ai trouvé, dit-elle enfin. Je lirai les journaux chez moi avant de venir; je marquerai les nouvelles les plus intéressantes et, s’il y a des mots que je ne comprends pas, le les chercherai dans le dictionnaire.

--Ou vous les demanderez à votre père, intervint Ture Ekman, car vous n’en sortirez pas toute seule.

--A mon père, dit la jeune fille avec effroi, vous n’y pensez pas? Que dirait-il s’il savait que je travaille pour gagner un peu d’argent? C’est un grand secret entre nous, monsieur Ture Ekman; je vous en prie, ne me trahissez pas.

Elle était maintenant très agitée. Ture Ekman s’employa de son mieux à la rassurer; mais ce que venait de dire Véra Alexandrovna lui permit de poser à la jeune fille une question devant laquelle il hésitait depuis un moment, à savoir le prix qu’elle voulait pour son travail. Elle rougit très fort lorsqu’il le lui demanda.

--A la vérité, ce que je fais pour vous ne vaut rien. Je le comprends fort bien.

Mais le Suédois, touché, lui expliqua qu’il ne fallait pas se désespérer ainsi, qu’elle ferait de rapides progrès. Tout travail méritait salaire. En somme, elle lui consacrait sa matinée. S’il la prenait au mois, cela vaudrait bien deux cents roubles. Mais il ne savait quelle serait la durée de son séjour à Pétrograd, aussi lui donnerait-il, si elle le trouvait suffisant, dix roubles par jour.

Véra Alexandrovna en entendant ce prix devint très sérieuse.

--J’ai honte, dit-elle, d’accepter tant d’argent; mais la vérité est que j’ai, en ce moment, le plus grand besoin d’en gagner, et si vous voulez me donner ce que vous dites, je vous promets de faire de mon mieux pour vous satisfaire.

Après cette première entrevue, ils se séparèrent, également contents l’un de l’autre, après avoir pris rendez-vous pour le matin suivant, à dix heures.

Le lendemain, Véra Alexandrovna avait fait quelques progrès. Dans les deux heures qu’elle passa à l’hôtel de l’Europe, elle arriva à lire à peu près correctement une colonne et demie du _Novoié Vrémia_. Ce fut un grand succès auquel s’associa de tout cœur Ture Ekman.

Pourtant il ne fallut pas beaucoup de temps au directeur de journal, qui avait l’habitude du travail, pour comprendre que Véra Alexandrovna ne lui serait d’aucune utilité au point de vue professionnel. Mais il la trouvait charmante et ne voulait pas s’en séparer. Une autre de ses relations lui découvrit à point nommé un petit juif très débrouillé, qui collaborait aux _Birgevie Viedomosti_. Il l’eut à déjeuner chaque jour et, pendant le repas, il apprenait toutes les nouvelles qui lui étaient nécessaires.

Véra Alexandrovna continuait à venir le voir le matin. Elle arrivait avec un peu de retard, vers dix heures et demie, ayant dans son manchon l’unique _Novoié Vrémia_ qu’elle déployait avec gravité devant elle. Rien ne divertissait plus Ture Ekman que de la voir parcourir le journal avec les grâces et les précautions d’un jeune chat qui traverse un terrain rempli de ronces. Par moment, il ne pouvait s’empêcher d’éclater d’un rire si franc, si sans arrière-pensée, si communicatif que la jeune fille essayait en vain de prendre l’air courroucé.

--Vous vous moquez de moi, disait-elle. Ce n’est pas gentil.

Mais elle se mettait à rire aussi.

Un jour pourtant, comme elle était énervée, au lieu de rire avec Ture Ekman, elle commença de pleurer. Quand le bon Suédois vit des larmes dans les beaux yeux de sa petite amie, son cœur s’émut. Il se précipita vers elle.

--Ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, pardonnez-moi, je suis une brute. Mais vous savez bien que pour rien au monde, je ne voudrais vous faire de la peine. Remettez-vous, je vous en prie.

Il s’était emparé de la main de sa lectrice et parlait avec une bonté si évidente que la jeune fille reprit contenance et qu’il eut le plaisir de voir qu’elle lui souriait.

A partir de ce jour-là, leur intimité fut plus grande et ils devinrent de très bons amis.