L'amour en Russie

Part 5

Chapter 53,688 wordsPublic domain

Bientôt la comédie de la lecture cessa et fut remplacée par une conversation dans laquelle M. Ture Ekman eut l’occasion d’apprendre beaucoup plus de choses sur la vie russe, sur la famille et sur les jeunes filles, qu’il n’aurait pu le faire en vingt années d’une lecture quotidienne des journaux. Pourtant il remarqua que Véra Alexandrovna, si elle parlait à cœur ouvert des siens et de ce qu’elle avait vu autour d’elle, était fort sobre de détails pour tout ce qui concernait sa vie propre. Il semblait qu’il s’agît pour elle d’un spectacle auquel elle n’était pas mêlée. Elle lui apparaissait comme une jeune fille simple et pure dans une société compliquée, libre à l’excès et, somme toute, dépravée. Mais les grâces de la jeunesse l’avaient préservée. Elle savait tout et n’avait goûté à rien. Cette fraîcheur et cette candeur de l’âme qu’elle avait conservées plaisaient infiniment à Ture Ekman. Il se souvenait des paroles de son ami: «Prenez garde à vous!» Mais quel danger pouvait-on courir auprès de cette enfant innocente? Elle ne cherchait pas à lui plaire. Elle n’essayait pas de le gagner. Elle ne déployait aucune coquetterie.

On aurait bien étonné Ture Ekman si on lui avait dit qu’il était en train de devenir amoureux de sa lectrice. Lorsqu’il voyait la jeune Russe, il pensait à chaque fois à sa digne épouse et à sa fille, pour se féliciter que les siens vécussent dans une atmosphère si différente de celle qu’il respirait à Pétrograd. Parfois il s’attendrissait sur le sort qui attendait Véra Alexandrovna. Elle devrait se marier, épouser un honnête homme. Son père, il est vrai, occupait une haute position, mais, à quelques mots échappés à la jeune fille, Ekman avait compris qu’il manquait quelque chose à ce foyer. Qui donc pourrait lui assurer l’existence heureuse à laquelle elle avait droit? Un jour il en arriva même à lui demander pourquoi elle ne viendrait pas avec lui en Suède, où elle trouverait, sans doute, un mari digne d’elle.

Véra Alexandrovna, lorsqu’elle entendit cette proposition étrange, le regarda étonnée. Elle hocha la tête et répondit avec mélancolie:

--Je ne puis vivre qu’ici.

Ture Ekman prit tant de goût aux heures passées en compagnie de cette charmante fille qu’il lui proposa de l’accompagner dans les courses qu’il avait à faire l’après-midi. Elle lui servirait d’interprète.

Ils sortirent ainsi quelquefois ensemble, allèrent au cinéma, prirent le thé à l’hôtel Astoria. Ture Ekman avait pour Véra Alexandrovna mille attentions. Il lui achetait des boîtes de chocolat et des bonbons. Il était, avec elle, tout à fait paternel. Cela permettait une intimité bien plus grande. La jeune fille se prêtait à ce jeu. Du reste, par sa tenue même, par toute l’atmosphère qu’elle créait autour d’elle, par son air inimitable de «ne me touchez pas», elle donnait à l’excellent Suédois l’impression qu’elle était aussi pure et aussi froide que les neiges de son septentrional pays.

Il se complaisait dans ces pensées agréables lorsqu’un fait nouveau l’obligea soudainement à mettre en doute la valeur des réflexions qu’il avait faites au sujet de sa chère lectrice.

Il avait été souper chez des amis à la Perspective de Kameno-Ostrof. C’était le quartier où habitait Véra Alexandrovna. Le souper s’était prolongé très tard; on avait bu plus que de raison. Vers cinq heures du matin, un peu alourdi, Ture Ekman se décida enfin à regagner le lointain hôtel de l’Europe. Il prit un traîneau, releva le col de sa fourrure, mit les mains dans ses poches et, cahoté au trot lent du cheval sur la neige durcie et inégale, éprouva un plaisir assez vif à sentir l’air glacé lui piquer les joues et le front. «Je n’ai pas beaucoup d’heures à dormir, songeait-il. Véra Alexandrovna viendra comme à l’ordinaire. C’est un ange!... Ah! que j’ai sommeil!... Pourvu que je me réveille à temps!...»

Cependant il s’intéressait à la vie qui commençait à renaître dans la ville endormie. Malgré le froid, malgré la profondeur de la nuit, on voyait des femmes glisser le long des maisons, tout emmitouflées dans leurs manteaux fourrés, la tête couverte d’un châle. C’était des servantes, ou des femmes d’ouvriers, qui allaient se mettre à la porte d’une boulangerie pour avoir, après une interminable attente, leur pain quotidien. Notre bon Suédois s’attendrit sur les souffrances de ces malheureuses, sur leur patience. Il adressa, en lui-même, un blâme sévère à l’édilité dont l’incurie obligeait les habitants de la capitale à de longues stations dans les rues, par vingt et trente degrés de froid. Ces files de femmes, auxquelles se mêlaient quelques hommes et même des enfants, se tenaient immobiles sur le trottoir. Ture Ekman en vit une de près d’une centaine de personnes puis, un peu plus loin, une seconde non moins étendue.

Un grand réverbère électrique jetait une lumière blafarde sur les femmes qui étaient là, tassées les unes contre les autres, comme pour se réchauffer.

Soudain, il sursauta. Il venait de reconnaître au milieu de la rangée près de la chaussée son élégante secrétaire. Elle était enveloppée du manteau de fourrures qu’il avait le plaisir de lui enlever chaque matin et d’aller poser sur le lit, derrière le paravent. Au lieu de chapeau, elle portait, comme ses compagnes de corvée, un châle beige croisé sur la tête et qui ne laissait apercevoir que son visage pâle. Elle semblait très fatiguée.

Ture Ekman n’en crut pas ses yeux. Pour la regarder encore, il se retourna dans le traîneau qui glissait sur la neige gelée. Oui, c’était bien elle! il ne put retenir un: «Ah! mon Dieu!» qui retentit dans la nuit.

En entendant ces mots prononcés par une voix connue, la jeune fille tourna son visage et Ture Ekman comprit qu’elle l’avait vu.

Le désarroi du bon Suédois était si grand, le désordre de ses idées si complet, qu’il ne sut prendre un parti à temps. Il hésita quelques secondes à donner l’ordre à son cocher d’arrêter. Mais déjà il était loin de la file allongée des femmes, il se tut et continua lentement son chemin vers l’hôtel de l’Europe. Malgré le froid, il tenait ses yeux grands ouverts, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était préoccupé.

Il dormit peu, d’un sommeil agité. De bonne heure, il se leva en hâte et descendit au café de l’hôtel pendant que les domestiques faisaient sa chambre.

Un peu avant onze heures, Véra Alexandrovna entra chez lui, le _Novoié Vrémia_ sous le bras. Sur son jeune visage, on ne lisait aucune trace d’embarras et Ture Ekman qui la regardait avec une extrême curiosité, en arrivait à douter de ce qu’il avait vu et à se demander si, sous l’influence de l’alcool absorbé, il n’avait pas été victime d’une illusion sur la perspective de Kameno-Ostrof. Lorsqu’elle levait les yeux sur lui, il détournait vite les siens de peur de paraître indiscret. Cependant il mourait d’envie de savoir pourquoi Véra Alexandrovna se trouvait de si grand matin dans la rue en compagnie d’humbles servantes et de femmes du peuple. Après bien des hésitations, il se décida à l’interroger. Mais cet homme d’affaires était avec les femmes d’une grande timidité (on s’en est aperçu, de reste) et il ne savait comment s’y prendre. Rougissant un peu, il finit par lui dire:

--Ne vous ai-je pas déjà vue aujourd’hui, Véra Alexandrovna?

La jeune fille le regarda avec une parfaite tranquillité.

--Ah! c’était vous, monsieur Ture Ekman, qui passiez ce matin sur Kameno-Ostrof. Je croyais bien avoir reconnu votre voix. Vous vous couchez trop tard, vraiment.

Puis elle se remit à chercher des nouvelles dans le journal déplié devant elle.

Le flegmatique Suédois était tout à fait déconcerté par les mots et par le ton de Véra Alexandrovna. Il n’en savait pas plus qu’avant d’avoir parlé. Au contraire, la simplicité avec laquelle elle avait répondu à sa question ajoutait au mystère qu’il voulait percer. Il fit quelques pas dans la chambre; il toussa une ou deux fois, puis, s’arrêtant devant la table, il prit le journal, le plia et, face à la jeune fille, il lui dit:

--Voulez-vous m’expliquer pourquoi vous stationnez à la porte fermée d’une boulangerie à cinq heures du matin en plein hiver de Petrograd? N’avez-vous pas de servantes? Votre père sait-il ce que vous faites? (Ici Véra Alexandrovna ne put retenir un mouvement d’effroi.) Etes-vous dans la gêne?... Dites-le-moi franchement, je vous prie... Vous savez que j’ai beaucoup d’affection pour vous, ma chère Véra Alexandrovna (Ture Ekman se troublait un peu)... Je pourrai peut-être vous venir en aide si vous traversez une crise... Confiez-vous à moi, mon enfant.

Il lui avait pris une main. Il était dans une grande agitation. De son côté, Véra Alexandrovna montrait plus d’émotion qu’elle n’en avait jamais laissé paraître en présence de Ture Ekman. Pour la première fois, il semblait qu’un combat se livrât en elle; son visage s’animait, ses seins se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme plus rapide.

Ture Ekman, la voyant ainsi, redoubla ses efforts. Il mit tant de persuasion dans ses demandes répétées, une chaleur si communicative dans son accent, qu’il eut la joie de voir la réserve de Véra Alexandrovna fondre peu à peu. Les beaux yeux gris de la jeune fille se voilèrent et bientôt s’emplirent de larmes. Le cœur du pauvre Ekman battait à se rompre. Il pressentait le plus douloureux des mystères.

--Dites-moi votre peine, fit-il avec plus de décision encore, et, s’il dépend de moi, je l’allégerai.

--Vous êtes bon, murmura-t-elle enfin, en se penchant vers lui. Il y a trop longtemps que je suis seule, sans une âme à qui me confier, obligée de me cacher de tous. Je n’en puis plus (elle soupira)... Je vous dirai tout comme à un être humain.

Elle s’arrêta un instant pour mettre de l’ordre dans ses idées tumultueuses; puis, le coude appuyé sur la table et la main soutenant son charmant visage, elle commença ainsi, non sans beaucoup de mélancolie et peut-être un peu trop de solennité (il est difficile d’être simple dans des moments pareils):

--J’ai un ami, monsieur Ture Ekman, un ami que j’aime, que j’admire, et à qui je me suis donnée.

Lorsqu’il entendit ce début, l’excellent Suédois sentit un trouble inconnu l’envahir. Sa poitrine se serra. Il eut chaud, puis froid. La netteté de cet aveu ne laissait place, hélas! à aucune ambiguïté. Il ne savait comment accueillir le sentiment que cette confession faisait naître en lui et n’osait en rechercher la cause. Véra Alexandrovna avait un amant! Comment le croire? mais comment en douter? Et puis pourquoi était-elle bien avant le jour à la porte d’une boulangerie. Comment ceci était-il expliqué par cela? Ture Ekman s’y perdait. Cependant elle continuait:

--Mon ami est un jeune artiste. Il s’appelle Paul. C’est un peintre du plus grand talent et qui sera célèbre. Pour l’instant, il n’a aucunes ressources et vit dans la pauvreté. Il a contre lui, naturellement, toute une cabale. On essaie de s’en défaire. Pas un journal ne parle de lui; pas une exposition n’accepte ses œuvres. Il est seul, mais il vaincra.

Véra Alexandrovna s’animait en parlant. Elle était fière de son amant, elle s’indignait contre la sottise publique. Ses jolis yeux lançaient des éclairs. La colère la rendait éloquente. Jamais Ture Ekman ne l’avait vue si belle. Elle parlait, toute à la joie d’avoir quelqu’un à qui raconter ses peines; elle disait le début de leur liaison, comment elle avait fait la connaissance de Paul, par hasard, aux Iles où il peignait en plein air «un paysage ravissant et tout plein de poésie. Il semblait que l’on entendît les oiseaux chanter (c’est ainsi qu’elle s’exprimait)». Ils s’étaient liés, s’étaient promenés ensemble, puis elle avait été le voir dans sa chambre misérable et là, un jour où il était malheureux, où il doutait de lui-même, elle s’était donnée à lui pour rendre à cet artiste l’orgueil et la force, trop heureuse qu’un si grand génie pût goûter quelque joie par la possession d’un corps qui n’avait appartenu à personne.

--Je lui ai livré ce que j’avais de plus sacré, dit-elle, mais j’ai gagné son âme et qu’est-ce que la pauvre offrande que je lui ai faite auprès du don magnifique que j’ai reçu de lui?

Ture Ekman perdait pied dans les régions sublimes où la jeune fille l’entraînait. Il revint à son idée fixe en lui demandant, à un moment où elle s’était arrêtée de parler:

--Mais, Véra Alexandrovna, pourquoi étiez-vous à la porte d’une boulangerie ce matin avant le lever du jour?

Ramenée à la plate réalité, Véra n’éprouva aucun embarras. Ture Ekman avait noté, du reste, qu’elle n’avait pas essayé de se justifier et qu’elle s’était bornée à expliquer la situation dans laquelle elle se trouvait.

--Paul, comme je vous l’ai expliqué, continua-t-elle, n’a aucune ressource. Il loge chez des gens assez pauvres qui lui ont loué une chambre. Ils n’ont pas de servante. Aussi serait-il obligé d’aller chercher son pain lui-même de grand matin. Mais vous comprenez comme moi que cela ne serait pas possible. La vie d’un artiste a ses exigences. Comment un homme habitué aux pensées les plus élevées pourrait-il s’abaisser à des questions de ménage?... Et puis Paul n’est pas fort. Il paraît robuste, c’est vrai, mais il a les bronches faibles. Pour un rien, il s’enrhumerait. Le voyez-vous par ces nuits terribles de Pétrograd rester une heure ou deux exposé au froid?

Ture Ekman regarda la jeune fille. Elle était frêle et délicate. Par moment, elle toussait. Il se mit à détester Paul. Quel homme était-ce pour laisser une fille comme Véra, habituée au luxe, et, moralement, un ange, lui rendre de tels services? Et, au même temps que le bon Ture éprouvait de la pitié et de l’admiration pour sa chère Véra, il avait l’idée assez nette que le talent de Paul, ne valait pas les sacrifices que la jeune fille faisait pour lui. Il résolut de voir le peintre et ses tableaux. Il voulait juger lui-même l’homme qui avait inspiré un si grand amour à sa lectrice. Il dit donc à cette dernière:

--Vous savez que j’aime la peinture et que je suis une façon de connaisseur. Oui, j’ai chez moi une petite collection de tableaux modernes; peut-être pourrai-je y joindre une œuvre de votre ami, si ses prétentions ne sont pas trop élevées. Et puis, je serai heureux d’entrer en relations avec un artiste aussi distingué.

Le visage de Véra Alexandrovna s’empourpra de joie.

--Que vous êtes bon, dit-elle en prenant affectueusement les mains du brave Suédois, que vous êtes bon! Mais est-il vrai que vous vous y connaissez en peinture? Ce n’est pas pour me faire plaisir que vous dites cela? Vous êtes un véritable amateur?

Ture Ekman lui assura qu’il aimait la peinture d’un amour véritable et qu’il passait pour s’y entendre.

Véra Alexandrovna, à cette déclaration positive, fut au comble du bonheur. On convint que, le jour suivant, après la séance à l’hôtel de l’Europe, ils se rendraient tous deux chez Paul.

Le lendemain, donc, les voilà partis en traîneau vers midi. Tout le long du chemin, la jeune fille bavarda joyeusement et le thème unique de son bavardage était Paul.

Ils arrivèrent enfin à la maison du héros. C’était un grand immeuble, à plusieurs corps de bâtiment séparés par de vastes cours. Ils montèrent un escalier qui ressemblait à un escalier de service et s’arrêtèrent au quatrième étage. Là, ils sonnèrent à une porte étroite et attendirent assez longtemps, jusqu’à ce qu’une femme débraillée et de mauvaise humeur vînt leur ouvrir et les introduisît dans un vestibule sans meubles qu’envahissait une odeur de choux aigres. Ils suivirent un couloir encombré de malles et de panières, au bout duquel Véra Alexandrovna poussa la porte entre-bâillée d’une chambre. Un jeune homme, à leur venue, se leva d’un vieux fauteuil et fit quelques pas au-devant des visiteurs. Il était grand, gros; sa figure était blafarde, le nez allongé, les yeux étroits et petits. Toute sa contenance était à la fois gênée et satisfaite. Il paraissait très jeune. La chambre était misérablement meublée, mais, en outre, elle était sale et en désordre, des bouts et des cendres de cigarettes traînaient partout; du linge sale était entassé dans un coin; des tubes de couleur gisaient, éventrés, sur le plancher. Le cœur du bon Ture Ekman se serra à l’idée que sa chère lectrice, cet ange, cet être pur et bon, s’était abandonnée dans un décor pareil aux caresses d’un tel homme. Mais peut-être sous cette enveloppe peu aimable, Paul cachait-il un vrai talent, une originalité précieuse, des dons qui rachèteraient son ingrate apparence. Hélas! Ture Ekman fut bien vite désabusé. Paul, à la demande de Véra, montrait ses dernières œuvres. C’étaient les plus plates inventions, des paysages tout pareils dans leur fadeur aux chromo-lithographies qui ornent le couvercle des boîtes à bonbons. Ture Ekman, qui avait du goût, vit au premier coup d’œil que Paul n’avait aucun don et aucun avenir. Il eut peine à réprimer un mouvement de mauvaise humeur. Il ne pouvait plus supporter la présence de Paul et se leva un peu brusquement pour prendre congé.

A ce moment, il se tourna vers la jeune fille. Le regard qu’elle tenait fixé sur lui était chargé d’une anxiété si visible que Ture Ekman en frissonna. Oui, il était évident qu’elle attendait son verdict d’une âme pleine d’inquiétude et de terreur. La magnifique assurance dont elle avait fait preuve en parlant de Paul à l’hôtel de l’Europe avait disparu. Il ne restait plus qu’une pauvre petite fille à moitié morte à l’idée que l’œuvre de son amant était jugée mauvaise par un homme dont elle avait éprouvé la bonté et qui connaissait la peinture. Ture Ekman se sentit fort gêné. Il toussa pour reprendre contenance, fit quelques pas. Puis, soudainement, il s’empara d’une petite toile et demanda à Paul, d’une voix embarrassée, combien il l’estimait.

Paul hésita un instant, puis dit:

--Cent roubles.

Sans ajouter un mot, Ture Ekman ouvrit son portefeuille, en tira un billet de banque et le remit au jeune homme. Puis, son tableau sous le bras, il salua Paul et Véra Alexandrovna. Il osait à peine regarder la jeune fille en lui disant au revoir.

Dans le rapide coup d’œil qu’il lui lança, il crut voir qu’elle gardait un visage douloureux et fermé. Lui-même se sentait fort mal à son aise. Il ne respira librement qu’une fois sur le trottoir et, là, il traduisit ses sentiments intimes par un violent juron dans sa langue natale.

Toute la journée, il fut poursuivi par le souvenir de la scène dans laquelle il avait joué un rôle. Il s’attendrissait sur le sort infortuné de Véra Alexandrovna qui, par une incompréhensible folie, avait sacrifié sa vie à celle d’un raté et d’un égoïste qui l’exploitait. Il ne pouvait oublier le regard de la jeune fille au moment où il examinait les horribles tableaux de Paul. «La pauvre petite, répétait-il, la pauvre petite!» et il se savait un gré infini d’avoir su dissimuler son opinion véritable.

Mais le lendemain matin, à peine Véra Alexandrovna était-elle entrée chez lui qu’il comprit, à la voir pâle et sérieuse, qu’un drame s’était passé. La façon même dont elle l’aborda, la tristesse de ses yeux montraient à Ture Ekman une Véra qu’il n’avait jusqu’alors pas connue. Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir les causes d’un changement si complet. Avant même de quitter son manteau, elle vint à lui:

--J’ai compris. Monsieur Ture Ekman, je vous remercie, vous êtes un homme admirable.

Le pauvre Ekman n’entendait rien à ce que disait Véra. Mais il était près d’elle; il sentait que la minute était solennelle et son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Véra continua:

--Paul n’a pas de talent. Je le sais maintenant. C’est par charité que vous lui avez acheté un tableau; vous avez agi dans une situation difficile avec une grande délicatesse. Mais je veux vous rendre vos cent roubles, monsieur Ekman.

A ce moment, la voix de la jeune fille se troubla un peu. Elle ne disait pas, en effet, toute la vérité. Le billet qu’elle lui tendait venait d’un bijoutier voisin de l’hôtel de l’Europe, qui le lui avait remis en échange d’un petit bijou qu’elle avait vendu.

Comme Ture Ekman protestait, refusait de reprendre son argent, jurait que la peinture de Paul était fort intéressante, elle l’interrompit avec impatience et dit:

--Ne mentez pas, je vous prie. Vous m’avez rendu un grand service. J’ai rompu avec Paul, je ne le reverrai de ma vie, je me suis trompée sur lui. J’étais très jeune, monsieur Ekman; j’ai cru que c’était un grand artiste; j’ai vécu dans le mensonge. Grâce à vous, je vois clair aujourd’hui. Mais j’ai appris autre chose encore hier, c’est que vous êtes un homme noble, et il n’y a rien de plus grand au monde.

Notre bon Suédois se mit à rougir. Sa surprise était si grande qu’il ne savait quelle mine faire. Cette charmante jeune fille était là, presque dans ses bras, toute tendue vers lui; il se rendait compte qu’un autre, plus audacieux, aurait à cet instant une belle partie à gagner. L’émotion de Véra, la sienne propre, cette chambre tiède où ils étaient tous deux enfermés... il eut comme un vertige, se dégagea vivement et courut à la fenêtre.

--Nous allons sortir ensemble, ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai une course à faire. Voulez-vous m’accompagner?

--Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit-elle.

Ils marchèrent dans les rues glacées de Pétrograd. Ture Ekman maintenant causait avec animation: il racontait sa vie à la jeune fille qui l’écoutait avec un intérêt passionné. Ce jour-là, l’excellent Ture Ekman, qui sentait le bras de Véra Alexandrovna s’appuyer sur le sien, fit la plus belle promenade de son existence. Il finit par ramener la jeune fille chez elle.

En la quittant, il passa à l’agence des wagons-lits, prit une place à destination de Stockholm pour le train du lendemain matin, entra chez un bijoutier, acheta une jolie barrette avec diamants et perles et, rentré à l’hôtel, il écrivit une lettre ainsi conçue:

«Très chère Véra Alexandrovna, je reçois un télégramme qui m’oblige à regagner Stockholm sans délai. Je suis bien fâché de ne pouvoir prendre congé de vous avant mon départ demain matin. Je garderai un souvenir délicieux des jours que j’ai passés près de vous. J’espère que ma lectrice, en échange de la peine qu’elle s’est donnée pour moi, voudra bien accepter cette petite broche.»

Il n’envoya la lettre et la broche par un commissionnaire que le lendemain matin, de bonne heure, au moment où il quittait l’hôtel pour gagner la gare de Finlande.

SONIA GRIGORIEVNA

Un Français qui habite la Russie me raconte l’histoire suivante qui, comme on le verra, trouve sa place dans ces notes sur la femme russe.