L'amour en Russie

Part 3

Chapter 33,837 wordsPublic domain

Un petit orchestre, la zourna, en occupait une des extrémités. Il se composait de quatre Caucasiens au type persan dont l’un jouait de la flûte, l’autre de la clarinette, le troisième de l’accordéon et le dernier enfin, accroupi sur ses talons, tapait avec ses doigts sur un haut tambour. Ces quatre bougres, qui semblaient n’être les esclaves d’aucune mesure, faisaient une musique qui parut incompréhensible à notre lieutenant, habitué à nos charmants et simples refrains de café-concert. C’étaient des mélopées monotones et sauvages qui revenaient incessamment sur elles-mêmes avec quelques variations qui étonnaient et dont il ne comprenait pas le sens. Il y avait là des rythmes qui lui étaient inconnus, quelque chose de poivré auquel son palais n’était pas accoutumé.

Bien que l’on fût sorti de table passé sept heures et qu’il en fût à peine dix, il fallut manger encore et Alexandre Naudin admira l’appétit de ses amis qui firent honneur au menu. On débuta par de petites truites en gelée. Les vins étaient abondants et leur mélange dangereux. Alexandre Naudin, qui se sentait sur le point de l’ivresse, se promit de se surveiller, de façon à gagner sans perdre la tête la fin de la soirée. Il regardait sa voisine Nadia. Elle était toute jeune, et fraîche malgré le métier qu’elle pratiquait. Son teint était pâle et elle ne le ranimait par aucun fard; elle n’employait pas de rouge pour ses lèvres. Tout son artifice se bornait à mettre un peu de poudre de riz. Elle n’essayait pas de plaire à Alexandre Edouardovitch, ne lui lançait pas d’œillade et restait remarquablement silencieuse. Elle paraissait indifférente à l’éclat de la fête, à l’excellence des mets, à la chaleur des vins, aux accents heurtés de la musique, à la beauté enfin de la nuit qui les entourait. Pourtant elle ne boudait pas; il n’y avait en elle pas trace de mauvaise humeur; elle ne protestait contre rien. Elle était comme cela! il n’y avait pas à lui en vouloir. Alexandre Naudin le comprit.

Il avait tenté une ou deux fois de la prendre par la taille, de l’attirer à lui et de la baiser sur le cou, sur ce cou flexible et blanc, dont les lignes s’attachaient d’une manière ravissante à une gorge dont il apercevait les deux seins jumeaux sous la chemisette transparente.

A l’idée qu’il allait être le possesseur de ces trésors, il avait peine à garder son sang-froid. Mais Nadia ne se prêtait pas à ces jeux; elle repoussait doucement l’intrépide lieutenant, sans mot dire, avec un regard qui signifiait: «Cela ne se fait pas chez nous.»

En effet, «cela» ne se faisait pas autour de la table. Seul, le notaire du vice-roi avait, à un moment, appliqué deux baisers sonores sur les joues de la grosse fille blonde, mais c’étaient des baisers quasi-paternels d’où toute sensualité était absente et, cette formalité remplie, le digne homme ne s’était plus occupé de sa voisine. Les officiers l’imitaient en cela. A peine adressaient-ils, à de rares occasions, la parole aux jolies filles qui soupaient avec eux. Leur grande affaire était, ce soir-là, le vin, et non les femmes. Et du vin ils en consommaient prodigieusement, mêlant le champagne sucré français aux crus les plus violents du Caucase. Il semblait que les accents aigus de la musique, ces éternelles et enveloppantes variations asiatiques, ces lamentations désespérées leur missent la fièvre dans le corps et les obligeassent à boire sans fin pour calmer le délire qui s’emparait d’eux. Le notaire, parfois, se levait et dirigeait à larges coups de bras le petit orchestre; parfois il chantait à pleine voix un air populaire caucasien. Le lieutenant russe, entendant la _lesghinskaia_, n’y tint plus, quitta la table et, tout titubant qu’il fût, commença à danser, une bouteille sur la tête, avec une grâce, une souplesse, une sûreté qui stupéfièrent Alexandre Naudin.

Quant au prince géorgien, il s’était retiré dans une pièce voisine avec une des filles et, couché sur le divan, il lui récitait d’une voix sourde et passionnée des vers amoureux de Lermontof. Seul, Naudin faisait à sa manière la cour à Nadia. Mais il était singulièrement gêné par sa connaissance imparfaite de la langue russe et ces dialogues menés avec peine tournaient vite court. Il arriva à lui dire en s’y reprenant à dix fois:

--Si l’on proposait à un Russe et à un Français le choix entre une soirée avec alcool et sans femmes, ou une soirée avec femmes et sans alcool, le Russe prendrait l’alcool sans la femme et le Français la femme sans l’alcool.

Il lui fallut plus de cinq minutes pour arriver au bout d’une phrase si compliquée et se faire comprendre.

Nadia le regarda avec un certain étonnement et répondit:

--Il faut boire.

Et elle lui versa un plein verre de vin rouge de Kachétie. C’était la première fois qu’elle s’occupait de lui et qu’elle paraissait prendre de l’intérêt à sa personne. Si bizarre que fût sa réponse, Alexandre Naudin l’accepta comme une marque d’attention et se crut obligé à vider le verre qu’elle avait rempli.

Cependant il regardait à la dérobée sa montre-bracelet. Deux heures du matin, déjà! «Voilà tantôt douze heures, pensa-t-il, que nous ne faisons que boire et manger. Chaque chose à son temps. Je voudrais finir la nuit à notre mode, seul près de cette charmante fille.»

Mais les convives ne donnaient aucun signe de fatigue et, manifestement, ne partageaient pas l’envie bien naturelle qui s’était emparée du jeune Français. Finalement il en parla à son ami Poutilof qui était de fort joyeuse humeur, tandis que l’admirable colonel, plus il buvait, et plus il devenait marmoréen et sculptural.

--A quoi pensez-vous donc? dit-il. Nous passons la nuit en compagnie. Ce soir nous buvons. L’amour est remis à demain, si l’envie nous en prend. Du reste, mon cher Alexandre Edouardovitch, aujourd’hui vous êtes notre hôte, vous nous appartenez, et la nuit n’est pas finie. Nous irons encore jusqu’à Mskhet, dont l’église abrite les tombeaux des rois de Géorgie. Nous y dénicherons bien un cabaret ouvert. C’est une promenade d’une vingtaine de verstes. La fraîcheur de l’air nous fera du bien.

Alexandre Naudin était dans cet état heureux où l’on ne trouve pas en soi de grandes forces pour résister à une invitation aussi cordiale et, une demi-heure plus tard, la compagnie quittait Fantaisie. Seul le prince géorgien resta sur le divan où il s’était endormi au milieu du plus pathétique passage de Lermontof. Le notaire du vice-roi tenait mal sur ses jambes. Le colonel et Ivan Iliitch Poutilof le hissèrent dans sa voiture. A peine fut-il en plein air, qu’il tomba dans un sommeil profond. Tout dormait aussi dans l’antique ville de Mskhet. Les officiers, non sans peine, firent lever un cabaretier qui servit du vin. Le lieutenant russe réveilla un jeune ours muselé qui était attaché dans la cour de l’auberge et se mit à lutter avec lui pour la plus grande joie des assistants. Il réussit à le faire rouler par terre, mais la lutte avait été chaude et l’uniforme déchiré du lieutenant montrait que l’ourson avait su employer ses griffes.

Enfin on donna le signal du retour. Déjà le ciel s’éclaircissait à l’orient et Vénus se montrait brillante au-dessus des collines rocheuses qui s’élèvent au nord de Tiflis. Alexandre Naudin appuyait la tête sur l’épaule de sa voisine et trouvait moyen de lui dire quelques galanteries auxquelles elle ne répondait pas. L’air frais qui lui fouettait la figure dissipait les légères fumées de l’ivresse qui avait commencé à le gagner. Il se sentait plein de force et frémissait de plaisir à l’idée de posséder bientôt Nadia.

Mais, arrivé à Tiflis, il vit la sagesse des paroles de Poutilof. Les hommes rentrèrent chez eux et les femmes chez elles. Il ne se sentait pas disposé à les imiter et demanda à Nadia s’il pouvait l’accompagner jusqu’à sa chambre.

--Impossible, dit-elle laconiquement.

--Mais alors, vous viendrez chez moi, à l’hôtel.

--Si vous voulez, répondit-elle avec indifférence. J’ai sommeil.

A l’hôtel de Londres, le portier de nuit ne voulut pas les recevoir. Naudin qui commençait à se piquer s’informa d’un endroit où on les accueillerait pour la nuit.

--Pour la nuit, dit le portier, il vous faudrait vos passeports. Pour une heure ou deux, on vous prendra sans doute à l’hôtel Belmont.

Naudin, de plus en plus en colère, donna le nom de l’hôtel au soldat de l’automobile, sans même consulter sa compagne.

Quelques minutes plus tard, ils étaient reçus dans un hôtel louche par un garçon en chemise qui, leur ayant fait payer quelques roubles d’avance, leur ouvrit la porte d’une chambre.

La chaleur y était, derrière les fenêtres fermées, étouffante. Nadia se laissa tomber sur le lit.

--Je veux dormir, dit-elle, avec la moue d’un enfant fatigué.

--Déshabillez-vous, ma petite colombe, fit Alexandre Naudin qui lui-même commençait de se dévêtir et de procéder à une toilette sommaire sur un lavabo tremblant et exigu.

Cependant, sans bruit, Nadia se déshabillait et lorsqu’Alexandre Naudin se retourna il vit qu’elle était étendue nue sur les draps. Elle avait les yeux fermés et sa tête, renversée en arrière, s’appuyait sur le bras qui la soutenait.

Les lignes souples de son corps, les seins petits et de forme parfaite, les hanches à peine développées, le ventre plat sans une ride, les jambes fines, la fraîcheur et l’éclat de la chair offraient un admirable tableau aux yeux du jeune lieutenant.

Il s’assit sur le lit et prit la main de Nadia qui l’abandonna sans résistance. Lorsqu’il la lâcha, cette main tomba mollement sur le lit. Il se pencha et posa ses lèvres sur la bouche entr’ouverte de la jeune femme. Nadia ne lui rendit pas son baiser, ne parut même pas le sentir. Mais sa tête roula et la joue vint s’appuyer sur l’épaule. Elle avait toujours les yeux fermés.

«Mais elle dort, se dit Alexandre Naudin. Elle dort comme une marmotte! Il faut absolument la réveiller.»

--Nadia, dit-il, en la secouant légèrement, Nadia!

Elle ne l’entendait pas. Il insista, parla plus haut. Il essaya de l’asseoir sur le lit. Le corps souple n’offrait aucune résistance, lui glissait entre les doigts et retournait à la position horizontale.

Un instant, elle entr’ouvrit les yeux, mais son regard était vague.

--Je dors, dit-elle doucement.

Elle se tourna sur le côté, mit un bras au-dessus de sa tête pour se protéger contre l’éclat de l’électricité et se rendormit aussitôt.

Notre ami Alexandre Naudin était la proie de sentiments contraires. Il était dans une juste colère, comme il va de soi. Mais il lui était difficile d’en vouloir à Nadia qui, après une nuit de fête, un souper abondant, du vin avec un peu d’excès, une longue course en automobile, succombait au premier et au plus naturel des besoins qui est le sommeil. Elle était si belle couchée ainsi devant lui qu’il se sentait à la fois un plus vif désir de la posséder et une indulgence plus grande pour la faiblesse qui le privait d’elle. Il se souvint de ce qu’avait dit Ivan Iliitch Poutilof. En somme, il demandait à son amie d’un soir des choses qui étaient, dans les circonstances où il se trouvait, hors des usages. A vivre chez les Caucasiens, il fallait prendre les habitudes du Caucase.

Alexandre Naudin se rhabilla donc, un peu mélancolique, tout en ne cessant de regarder le beau corps étendu de Nadia sur le lit. Si pénible que fût la minute présente, la certitude de retrouver la jeune femme à une heure plus propice lui rendait le sacrifice moins douloureux.

Il prit dans son portefeuille une carte de visite et un billet de vingt-cinq roubles. Sur la carte, il écrivit avec beaucoup de soin et en russe ces mots: «Demain, jeudi, à cinq heures, Hôtel de Londres, numéro seize.» Et il ajouta, en manière de plaisanterie, deux mots encore: «Dormez bien.»

Il glissa la carte et le billet dans la main fermée de Nadia et sortit. Lorsqu’il se coucha, c’était déjà le jour. Il ne fit qu’un somme jusqu’à une heure de l’après-midi, déjeuna très tard et s’étendit sur le divan dans sa chambre, une cigarette à la bouche. Il attendait Nadia. Mais viendrait-elle? Les images voluptueuses qu’il avait eues sous les yeux la nuit précédente se levaient devant lui. Il ne pouvait s’empêcher de rire en pensant à sa déception. Avoir dans les bras une jeune femme ravissante et nue, et n’en rien faire! Comment, sans être ridicule, raconter cette histoire à ses camarades en France? Des fragments d’airs caucasiens--il était bien étonné de les avoir pu retenir--passaient dans sa mémoire. Il y avait quelque chose dans cette fête--était-ce les jardins, la musique qui venait du fond de l’Asie, les femmes silencieuses, la nuit si chaude et si belle?--qui l’obligeait à y penser encore et qui la mettait à part des soirées analogues vécues en Occident.

Tout en évoquant ces agréables souvenirs, notre lieutenant s’endormit.

Des petits coups frappés à la porte le réveillèrent.

--Qui est là? cria-t-il en sursautant.

Il s’assit sur le divan et se frotta les yeux.

La porte s’ouvrit, Nadia entra.

A voir l’étonnement dans lequel cette apparition plongea Alexandre Naudin, on peut conclure qu’il ne croyait pas beaucoup à l’arrivée de son amie de la veille. Il s’empressa auprès d’elle et, comme il connaissait maintenant les usages russes, il fit apporter le samovar et des gâteaux.

Nadia était tranquille, ainsi qu’à son ordinaire. Elle ne cherchait pas à plaire au lieutenant. Elle souriait à peine aux folies bilingues qu’il lui débitait avec enthousiasme et, lorsqu’il commença de la déshabiller, elle resta dans le même état d’indifférence.

Vers neuf heures du soir. Alexandre Naudin qui avait de multiples raisons d’être satisfait de lui-même--il sifflotait maintenant _Le père la Victoire_--proposa une promenade en voiture avant le souper.

Nadia accepta et voilà nos jeunes gens partis. Ils ne se séparèrent qu’à deux heures du matin.

Dès lors, ils se virent chaque jour. Nadia arrivait à peine levée, c’est-à-dire sur la fin de l’après-midi, à l’hôtel de Londres et restait avec Alexandre Edouardovitch jusque tard dans la nuit, qui à la façon du pays se passait dans les jardins autour de la ville. Elle était d’une humeur égale, ne s’emportait pas, n’élevait jamais la voix, ne cherchait querelle au sujet de rien, était taciturne et restait peu démonstrative. Mais notre lieutenant avait un surplus d’exubérance et d’enthousiasme qu’il dépensait sans s’inquiéter de sa maîtresse. Elle était jolie, jeune, saine et facile à vivre. En outre, elle lui faisait honneur en public, car elle avait une tenue irréprochable et sa beauté attirait l’attention, ce à quoi Alexandre Naudin, avec une vanité bien pardonnable chez un jeune homme était fort sensible. Que demander de plus à une maîtresse temporaire?

Notre lieutenant voulait passer une quinzaine à Tiflis, puis voyager dans le Caucase. Mais il se prenait à la vie paresseuse, monotone et nocturne qu’il menait en compagnie de Nadia et il remettait sans cesse son départ.

Il regardait sa compagne comme un petit animal curieux, incompréhensible et charmant. A dire vrai, il y avait une chose en elle qui l’étonnait fort, et c’était qu’elle ne parût pas goûter dans les bras de son amant une joie extraordinaire. En fait, elle semblait--comment y croire?--n’être pas amoureuse de lui. Alexandre Naudin était un beau garçon et qui avait eu en France des succès notoires dans le monde des femmes faciles qu’il avait jusqu’ici, et ainsi qu’il convient à son âge, fréquenté. Aussi s’attendait-il à recevoir mille compliments de Nadia et les caresses qui sont la menue monnaie par laquelle une femme paie le bonheur qu’on lui a donné. Il n’avait ni les unes ni les autres. La chose était étrange et ne pouvait s’expliquer que par la frigidité évidente de Nadia, de «la jeune Sibérienne» ainsi qu’il la nommait depuis qu’il avait appris qu’elle venait d’Omsk.

--Il n’y a pas assez de soleil dans ton pays, disait-il. Tu n’es pas encore dégelée. (Il faut noter qu’Alexandre Naudin faisait de rapides progrès dans la connaissance de la langue russe.)

A quoi Nadia répondait:

--Il y a plus de soleil à Omsk qu’à Tiflis, car nous le voyons l’été et l’hiver. Le thermomètre peut descendre à trente degrés au-dessous de zéro, mais le ciel est pur et le soleil étincelle.

Tout de même, il y avait là quelque chose de bizarre et Alexandre Edouardovitch n’en prenait pas facilement son parti. Il aurait voulu être le Pygmalion de cette Galatée septentrionale. Mais elle restait froide comme les neiges de son pays natal. Sa peau même avait une fraîcheur particulière et il lui disait:

--Tu es une amie parfaite pour l’été brûlant de Tiflis. Mais comment vivre avec toi en hiver?

Nadia avait un demi-sourire et ne répondait pas.

Elle habitait maintenant avec lui à l’hôtel de Londres. Il s’émerveillait de la faculté merveilleuse qu’elle avait d’user le temps à ne rien faire et à dormir. Ils vivaient, comme tous les habitants de Tiflis en été, la nuit, se couchaient vers les trois ou quatre heures du matin et il avait toutes les peines du monde, au commencement de l’après-midi, à réveiller sa maîtresse. Sitôt après le déjeuner, c’était la sieste. Nadia revenait à la vie au moment de prendre le thé. Parfois, il la pressait de sortir avec lui quand il faisait encore jour. Le plus souvent, elle restait à la maison, fumant des cigarettes et rêvant à on ne sait quoi. Il réussit pourtant à l’emmener dans quelques magasins où il lui acheta du linge et des vêtements, car elle n’avait guère que ce qu’elle portait sur elle. Lorsqu’elle eut choisi des chemises, des bas, une jupe, un chapeau et un manteau de voyage, elle se déclara satisfaite et ne l’accompagna plus. Elle ne demandait jamais d’argent. Il lui en offrit.

--Pourquoi faire? dit-elle.

Elle allait quelquefois avec lui aux bains Orbeliani, tout au bout de la vieille ville, près de la Koura. Des sources d’eau chaude sulfureuse y jaillissent et les masseurs de l’Azerbeïdjan qui y travaillent sont réputés dans toute la Russie. Ils prenaient là deux pièces dont l’une servait de chambre de repos et l’autre d’étuve. Enveloppée d’un peignoir, elle assistait au massage de son amant. Un Persan desséché et dont les muscles saillaient comme des paquets de cordes s’emparait de lui, le couchait sur une table de marbre, lui pétrissait les membres, faisait craquer toutes les jointures et finalement, l’ayant allongé à plat ventre, lui tendant les deux bras en arrière, grimpait sur le dos de son patient et, les talons réunis sur la colonne vertébrale, se laissait glisser des épaules jusqu’aux reins. Le massage terminé, le Persan soufflait, comme dans une cornemuse, dans un petit sac de calicot enfermant du savon et bientôt Alexandre Naudin disparaissait sous des milliers de petites bulles légères. Puis c’était un bain dans une piscine à quarante degrés. Une fois le Persan sorti, Nadia se baignait à son tour et son amant lui servait de maladroit masseur. Ils goûtaient enfin un repos prolongé sur les lits de la pièce voisine, tout en buvant des boissons fraîches.

Ils firent quelques excursions dans le Caucase, visitèrent, pour fuir la chaleur insupportable de Tiflis, la station thermale de Borjom. Mais les punaises innombrables, dont, il faut l’avouer, Nadia s’accommodait, en rendirent le séjour insupportable au jeune Français. Ils virent les ruines célèbres d’Ani, la ville aux mille églises, s’arrêtèrent à Etchmiadzin, au pied de l’Ararat, poussèrent jusqu’à l’orientale Erivan, où Nadia parut se plaire.

Alexandre Naudin était enchanté de sa compagne de voyage. Avec elle il ne s’ennuyait jamais. Elle continuait, il est vrai, à parler peu, mais Naudin pensait sagement qu’il vaut mieux, à tout prendre, une maîtresse taciturne que bavarde.

Il la comparait aux femmes françaises de sa classe qu’il avait connues. Il était rare que ces dernières ne tombassent pas dans la vulgarité. Or, il n’y avait quoi que ce fût de vulgaire en Nadia. Les Françaises avaient plus de brillant; elles cherchaient l’effet, le trouvaient quelquefois, le manquaient souvent. Nadia n’avait pas l’ombre d’une prétention; elle était une personne simple (pour autant que Naudin la comprenait) et naturelle, qui n’imagine pas qu’elle pourrait être autrement, ni qu’il y aurait un avantage pour elle à paraître différente de ce qu’elle est. Les Françaises étaient peut-être plus amusantes, mais de l’amusement qu’elles donnaient, on se lassait à la longue, tandis qu’il y avait en Nadia un charme secret qu’Alexandre Naudin eût été bien en peine d’analyser, mais dont il sentait peu à peu et chaque jour l’attirance continue.

Parfois, il se disait qu’il ne connaissait rien de sa maîtresse. Cette ignorance avait quelque chose d’agréable sans doute, mais aussi d’un peu irritant.

Il constatait avec surprise qu’elle ne manquait pas d’une certaine culture. Elle avait fait ses classes dans un gymnase. D’autre part, elle était bien élevée. Aux yeux de qui n’aurait rien su d’elle, elle aurait pu passer pour une jeune fille du monde.

«Pourquoi, diable, s’est-elle mise dans la galanterie?» se demandait Alexandre Naudin qui avait des idées peu compliquées.

C’était un sujet qu’il n’était pas facile d’aborder avec elle. Elle trouvait des échappatoires aux questions trop curieuses de son ami et la plus facile de toutes, qui était de ne pas répondre. Il sut seulement qu’elle avait dix-neuf ans et qu’elle était arrivée d’Omsk à Tiflis la veille même du jour où il l’avait rencontrée. Cette nouvelle plut à Alexandre Naudin qui avait, au fond, des idées de propriétaire et qui n’aimait pas à penser que Nadia avait été dans les bras du notaire du vice-roi ou du beau colonel de cavalerie.

--A Omsk, dit-il, tu avais un ami comme moi?

--Oui, répondit-elle.

--Que faisait-il dans la vie?

--Il était officier.

--Pourquoi l’as-tu quitté?

Un haussement d’épaules fut la seule réponse. Naudin en conclut que Nadia n’en savait peut-être rien. Il continua son interrogatoire.

--Y a-t-il à Omsk des maisons comme celle du bord de l’eau ici?

--Sans doute.

--Sont-elles aussi bien installées que celle de Tiflis?

--Je ne sais pas.

--Tu n’y as jamais été? dit Alexandre Naudin avec un air de doute.

Elle hocha la tête négativement.

--Tu étais donc fidèle à ton amant, conclut-il avec une logique rigoureuse.

Elle ne répondit pas.

Quelques jours plus tard, Naudin reprit ce thème. Après un grand effort de réflexion il avait préparé un piège où faire tomber son amie.

--Ah! dit-il, j’ai appris une chose sur ton officier d’Omsk. Il buvait.

--Qui te l’a dit? demanda Nadia.

--Je le sais, voilà tout, conclut Alexandre Naudin, enchanté du succès de sa ruse. Au fond, c’était un ivrogne fieffé.

Nadia le regarda méchamment.

--Et pourquoi ne boirait-il pas, si cela lui plaît?

Alexandre Naudin fut désarçonné par cette question. Il entra dans des explications peu convaincantes et Nadia resta sur son terrain. Mais notre jeune lieutenant acquit ainsi la conviction que Nadia n’avait pu supporter la vie avec un homme grossier, qui buvait et sans doute, la maltraitait. C’était pour cela qu’elle avait quitté Omsk. Il lui fit, une fois, non sans une certaine naïveté, cette démonstration ingénieuse.

Nadia ne discuta pas, mais lorsqu’il eut fini, elle dit sur un ton de certitude tranquille:

--Les Français ne comprennent rien.

Et cela mit fin au débat. Du reste, la curiosité de Naudin était satisfaite et la question résolue.

Un autre jour, ou plutôt une autre nuit, car c’était la nuit qu’ils parlaient, il lui demanda:

--M’aimes-tu?--Et cela dans un moment où ces mots pouvaient paraître vains, tant il était sûr de la réponse que les circonstances mêmes imposaient.

--Non, dit-elle doucement.

Notre lieutenant n’en crut pas ses oreilles et, voyant là une taquinerie de sa maîtresse se mit à rire.