Part 2
Mais il faut avouer qu’au sein même de ces délices le jeune lieutenant éprouvait un certain malaise. Ces beautés n’étaient point des femmes, mais des jeunes filles. Alexandre Naudin avait reçu une éducation excellente, dans sa famille bourgeoise d’abord, ensuite à l’école des Postes, et au régiment enfin. Et comme un jeune homme bien élevé, il n’avait jamais eu l’impertinence de discuter les idées traditionnelles qu’on lui avait inculquées et les règles de conduite qu’il faut suivre. Or, il est évident, bien que sous-entendu, qu’un jeune homme, et surtout un officier, et singulièrement un officier de cavalerie, le monde lui appartient: il peut y faire, comme on dit, les quatre cents coups, à condition de ne pas toucher aux jeunes filles. Les jeunes filles, on les épouse, mais on ne s’amuse pas avec elles. Ces commandements de la morale qui a fait la force de notre pays y sont, grâce à Dieu, respectés aujourd’hui, et pour longtemps encore, je l’espère.
Aussi la présence de ces jeunes filles ne laissait-elle pas que d’inquiéter notre lieutenant. Alexandre Naudin pensait avec Leibnitz, qu’il n’avait jamais lu, que toutes choses sont réglées pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les jeunes filles sont faites pour être épousées, qu’épouses, elles ont des enfants et deviennent du coup sacrées, et que pour les plaisirs naturels des hommes, il est une classe de femmes, nombreuse, variée, où l’on peut exercer sans scrupule de conscience le droit de choix. A trente ans, je le sens bien, Alexandre Naudin qui n’est pas un nigaud aura fait quelques pas de plus et compris des choses qui lui échappent encore. Mais quoi? il n’a que vingt-quatre ans au moment où cette histoire commence et finit.
Il hésitait donc à aborder ces jeunes filles qui lui souriaient pourtant avec sympathie. Sous le feu de leurs regards, il brûlait, mais n’osait déclarer sa flamme. Vingt fois, il fut sur le point de se décider; vingt fois il recula. Cependant il se promenait dans les allées éclairées, bombant le torse, tendant le mollet. Pour mettre le comble à son malheur, les jeunes filles étaient toujours par groupe de deux, de trois ou de quatre. En eût-il trouvé une isolée, peut-être l’aurait-il poursuivie. Mais on voit la difficulté qu’il y a à entrer en conversation avec plusieurs jeunes filles, riantes et moqueuses, surtout lorsqu’on ne parle pas couramment leur langue, malgré les excellentes leçons de M. Paul Boyer.
Il passa ainsi une soirée délicieuse et tourmentée, et l’âme pleine de regrets, il quitta le jardin de la ville pour une nuit agitée dans un médiocre lit d’hôtel.
Le lendemain matin, il prenait place à la première heure dans une des nombreuses automobiles assurant le service entre Vladicaucase et Tiflis par la fameuse route militaire de Géorgie qui franchit la chaîne du Caucase.
La beauté des sites traversés, leur variété, leurs contrastes ramenèrent la paix dans l’âme de notre voyageur. Il chemina d’abord dans les gorges au fond desquelles coule le Térek mugissant. Il admira, sur un roc élevé dominant la rivière, les ruines du château de la reine Tamara d’où l’on précipitait au matin dans les eaux écumantes les voyageurs dont cette femme altière avait bien voulu faire ses amants d’une nuit.
Après deux heures et demie de montée continue, et après avoir traversé la passe fameuse du Dariel, l’automobile arriva à la station de poste du Kasbek où un déjeuner était préparé. Alexandre Naudin mangea de grand appétit des écrevisses pêchées dans les torrents glacés des montagnes; on lui servit du vin capiteux de Kachétie et, en attendant le départ de la voiture, il fuma une cigarette en face du pic volcanique du Kazbek qui élève à plus de cinq mille mètres ses neiges éternelles et ses rocs où fut enchaîné Prométhée. Il se sentait plein d’allégresse et se félicitait d’avoir suivi le conseil de son camarade de Moscou qui l’avait envoyé au Caucase. Les heures passées au jardin de la ville à Vladicaucase paraissaient lui promettre dans un avenir prochain des félicités sans pareilles et ce fut de la meilleure humeur du monde qu’il poursuivit son voyage en automobile à travers les régions sauvages et grandioses de l’Ossétie.
Après une heure et demie encore de montée, ils atteignirent le sommet du col, la passe Krestovski, qui est à près de deux mille cinq cents mètres, et, avec la longue descente sur Tiflis, ce furent de nouveaux enchantements. Comme par miracle, le paysage changea en un clin d’œil. Plus de gorges resserrées, mais de vastes étendues. Un large panorama s’ouvrait devant les yeux ravis de notre lieutenant. Dans cette marche rapide vers le sud et les pays brûlés de soleil, la végétation devenait à chaque instant plus riche. Des souffles tièdes et parfumés passaient dans l’air et les noms mêmes des villages traversés, Passanaour, Ananaour, avaient quelque chose de voluptueux.
Vers les quatre heures, Alexandre Naudin aperçut dans le lointain, tapie dans une vallée aux flancs rocheux et dénudés, une grande ville au-dessus de laquelle flottait une buée. C’était Tiflis.
Il n’y arriva qu’à six heures. La chaleur était grande encore; il était couvert de poussière et meurtri par les cahots de la route. Il descendit à l’hôtel de Londres, au bord de la Koura.
Il était dans une telle fièvre à l’idée de jouir rapidement de la vie caucasienne qu’il porta, le soir même, la lettre de recommandation qui lui avait été remise pour l’officier d’ordonnance du vice-roi et il eut presque un accès de désespoir lorsqu’il apprit que cet officier, Ivan Iliitch Poutilof, était pour trois jours encore aux eaux de Borjom. Il lui semblait qu’il ne rattraperait jamais ces trois jours perdus, car notre ami Alexandre Naudin sentait bien que, dans un pays si neuf pour lui, il avait besoin d’un guide et que, laissé à lui-même, il ne saurait découvrir les charmes secrets de Tiflis.
Force lui fut de prendre patience et il consacra ces trois jours «rayés de ma vie», disait-il, à parcourir la ville et à se familiariser avec les lieux où il se promettait tant de bonheur. Bien qu’il fût seul et qu’il n’eût pas beaucoup de ressources en lui-même, Alexandre Naudin prit plus de plaisir qu’il ne l’espérait à visiter Tiflis.
Il parcourut les bazars et la vieille ville où la Koura est serrée entre les murs d’antiques maisons; il flâna dans le quartier persan, s’aventura jusqu’au pittoresque jardin botanique installé dans les ruines de l’ancienne forteresse des chahs Séfévides. Il y but du kéfir, boisson qu’il jugea fade. Vers les six heures, il se promenait sur la perspective Golovine et goûtait chez le pâtissier français de l’endroit où il bavardait un moment. Malheureusement les théâtres étaient fermés et les soirées lui parurent longues. Et cela d’autant plus que la chaleur dans la journée était excessive, qu’ayant passé la matinée à courir la ville, il faisait comme tous les habitants de Tiflis une longue sieste après déjeuner, et, ainsi reposé, se trouvait peu désireux, le soir, de se coucher de bonne heure.
Mais Tiflis ne possédait pas un jardin comparable à celui de Vladicaucase.
Ses trois jours de purgatoire prirent fin et à la date fixée il eut le plaisir de rencontrer le capitaine Ivan Iliitch Poutilof. C’était un jeune homme d’à peine trente ans, déjà couvert de décorations et auquel le plus brillant avenir militaire paraissait assuré. Il témoigna un grand plaisir à faire la connaissance de son frère d’armes français. A voir la façon dont il le reçut et dont il décida de se consacrer à lui pendant son séjour à Tiflis, il semblait que sa vie n’eût jusqu’alors pas eu de but et que l’arrivée d’Alexandre Naudin vînt combler un vide cruellement ressenti. Il lui demanda aussitôt le nom de son père, et du coup, Alexandre Naudin devint Alexandre Edouardovitch.
Dès le premier soir, l’officier russe emmena son camarade dans un des cercles d’été sur la rive gauche de la Koura. C’était un jardin où l’on soupait en plein air à partir de onze heures. Toute la société de Tiflis s’y trouvait rassemblée et, à la voir manger de grand appétit, Alexandre Naudin eut la solution d’un petit problème qui s’était posé à lui depuis qu’il était arrivé dans la capitale du Caucase: celui de l’heure des repas pour les habitants de la ville. Il avait vu du monde à déjeuner dans les hôtels ou restaurants où il fréquentait. Mais à quelque heure et où qu’il se présentât pour dîner, il se trouvait seul. Quel était ce mystère?
Il en demanda l’explication à Ivan Iliitch.
Celui-ci lui répondit:
--Mon cher Alexandre Edouardovitch, nous déjeunons, en effet, comme vous, entre midi et une heure. Puis vient la sieste, repos sacré pour les Russes et les Caucasiens dans notre été torride. Après la sieste, vers les cinq ou six heures, nous prenons le thé ou chez un pâtissier ou, de préférence, chez nous. Et la vie de société recommence avec le souper que vous voyez ici. Comment donc vivre de jour, alors que les nuits du Caucase sont incomparables? Hommes, femmes, jeunes filles se retrouvent ici le soir et y restent jusqu’à une ou deux heures du matin. On se promène, on cause, on écoute la musique, on mange, on boit et, enfin, on a les joies du loto auxquelles je vais vous initier.
Alexandre Naudin vit au fond du jardin un grand tableau divisé en cent petites cases dans lesquelles s’affichaient, selon l’appel crié à haute voix par un croupier, les numéros sortis. L’assemblée suivait le jeu avec un intérêt passionné, tout en soupant.
Les deux officiers achetèrent chacun une carte pour le prix d’un rouble et se mirent à pointer les numéros appelés. Le hasard voulut que notre jeune officier complétât sa carte le premier. Il le dit à son ami qui cria d’une voix forte:
--_Davolno._ (Satisfait.)
Le jeu aussitôt s’arrêta. Un employé vint prendre la carte gagnante et la porta au vérificateur. Il revint un instant après et dit:
--Correct.
Ayant ainsi parlé, il aligna sur la table soixante-six roubles. De toutes parts les gens se retournèrent pour voir l’heureux gagnant et, comme on ne le connaissait pas, on le regarda plus longuement. Le jeune Alexandre Naudin jouissait de son succès et se tenait très droit.
--Vous avez donc de la chance, mon cher Alexandre Edouardovitch, dit son compagnon. Nous allons boire une bouteille de champagne à votre victoire.
Il ne voulut jamais que son excellent camarade payât la bouteille et Alexandre Naudin se vit obligé d’en commander une seconde.
Cependant des amis de l’officier russe s’étaient rapprochés et s’assirent à sa table. Notre compatriote fit ainsi plus de connaissances en une heure qu’il n’en aurait fait en un an s’il eût été seul à Tiflis. On but à la santé de la France et lorsqu’Alexandre Naudin, vers les trois heures du matin, regagna l’hôtel de Londres, il se félicitait d’avoir trouvé pour son séjour au Caucase un si parfait compagnon.
Ces fêtes familières se renouvelèrent. Il ne voyait pas Ivan Iliitch de jour, mais ils passaient les nuits ensemble et soupaient à deux ou en compagnie dans les cercles d’été. Il se lia ainsi avec quelques notables de la ville, avec le notaire du vice-roi, avec l’intendant des apanages de la couronne. Les épouses de ces personnages connus étaient des dames déjà d’un certain âge et leurs agaceries ne touchèrent pas notre lieutenant. Il commençait à trouver que ses amis russes menaient une vie bien monotone dans laquelle le vin tenait lieu de tous les plaisirs. Un soir, il dit à son ami Poutilof:
--N’y a-t-il pas dans votre belle ville, mon cher Ivan Iliitch, des dames plus jeunes et moins vertueuses que celles que je rencontre ici?
En entendant ces mots, Ivan Iliitch éclata de rire.
--Plus jeunes, certes, mais moins vertueuses, je ne saurais vous le promettre,--laissant entendre par là, sans doute, que rien ne pouvait être plus inattendu que de chercher la vertu chez les femmes de ses amis.
Lorsqu’il eut repris son sérieux, il dit à Naudin:
--Vous voulez voir nos filles du Caucase, Alexandre Edouardovitch. Vous avez raison: elles sont ravissantes, je vous mènerai chez elles. Nous en avions du reste fait le projet et avions combiné de vous offrir, en qualité d’ami et d’allié, une petite fête dans le goût caucasien. Si vous le voulez, ce sera pour après-demain. D’ici là, reposez-vous, jeûnez et couchez-vous de bonne heure, car il faudra faire preuve d’endurance et nous vous ferons goûter nos meilleurs vins. Notre prochain rendez-vous est donc fixé à après-demain, à l’hôtel de Londres, à trois heures.
--A trois heures? interrogea Alexandre Naudin, étonné.
--Ne déjeunez pas, repartit Ivan Iliitch, nous nous mettrons à table aussitôt. Et gardez-nous votre soirée.
--Y aura-t-il des femmes? demanda Naudin qui suivait son idée.
--Tout cela vous sera révélé en son temps, dit Poutilof d’un air mystérieux.
Au jour et à l’heure fixés, Alexandre Naudin attendit ses amis. Le couvert avait été dressé dans un cabinet particulier, vaste pièce dont les fenêtres, à cause de la chaleur, étaient closes. Les convives furent exacts. Il y avait là Poutilof, ordonnateur de la fête, un colonel de cavalerie, homme superbe de plus de six pieds de haut qui commandait un régiment de la «division sauvage», un jeune lieutenant du même régiment, le notaire du vice-roi et un prince qui portait un des grands noms de la noblesse géorgienne, dont l’origine, comme on le sait, se perd dans la nuit des temps. On débuta par manger debout des zakouskis délicieux, du caviar d’Astara, des tranches de jambon cru, des petits pâtés chauds aux champignons, d’autres au poisson, d’autres encore aux choux hachés, le tout arrosé, ainsi qu’il convient, de plusieurs verres de vodka.
Puis on se mit à table. Le repas fut copieux et magnifique; le cuisinier de l’hôtel renommé dans toute la Russie s’était surpassé. Il y eut, après le consommé aux betteraves accompagné de petites flûtes au fromage, un coulibiak à l’esturgeon de la Caspienne, puis un plat d’écrevisses énormes du Térek, puis un coq de bruyère flanqué de gelinottes farcies et truffées. Par une coquetterie bien naturelle, les vins étaient tous du Caucase, choisis parmi les meilleurs des apanages, vins de la Kachétie, colorés et violents, qui montent à la tête.
Les toasts furent innombrables. On but à l’empereur et au président de la République, à l’armée russe et à la française, à la cavalerie de l’un et de l’autre pays, au régiment d’Alexandre Edouardovitch et à ceux de ses hôtes. Chaque fois, comme la politesse l’exige, le verre était empli et vidé. Au café seulement, le champagne français fit son apparition.
Notre ami Alexandre Naudin supportait de son mieux ces libations. Du reste, dès le milieu du repas, ses hôtes étaient animés d’une telle ardeur qu’ils ne faisaient plus une exacte attention à ce que buvait le lieutenant français qui s’arrangea pour les tricher le plus possible. Il avait, comme beaucoup de nos compatriotes, horreur de se griser. Il aimait une pointe de vin, mais il était difficile de lui faire franchir la limite qu’il s’était prescrite. Il avait, en outre, pour rester sage, de bien fortes raisons. Il savait que la soirée ne s’achèverait pas à l’hôtel de Londres et il voulait être en état de goûter les joies qui lui étaient promises.
Au crépuscule, on sortit sur une terrasse qui dominait la Koura. Le prince géorgien, un jeune homme pâle et silencieux, devenait de plus en plus mélancolique. Il s’assit dans un fauteuil un peu à l’écart et, s’accompagnant sur une balalaïka, commença à se chanter à lui-même une étrange et triste mélodie sur un rythme brisé, avec des modulations qui semblaient monotones, mais peu à peu vous prenaient le cœur et l’enfermaient dans leur trame compliquée. Le soir tombait; Alexandre Naudin jouissait du charme de l’heure; il se laissait aller à rêver, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Le colonel de cavalerie vidait tous les verres de champagne ou de liqueur qu’on lui servait sans paraître en être affecté d’aucune manière. Il n’était ni plus gai, ni plus triste, ni plus loquace qu’auparavant. Il se tenait droit et, sur sa belle figure impassible, on ne lisait, à la lettre, rien. Poutilof discutait passionnément avec le notaire du vice-roi, qui était rouge et luisant. Ils avaient choisi l’éternel sujet de la mort, sur lequel jamais Russe, après un dîner arrosé de bons vins, ne reste court. Quant au grand lieutenant, il ne disait mot et se contentait de fumer des cigarettes qu’il jetait à peine allumées. A certains accords de la balalaïka, ses pieds s’agitaient sur les dalles avec une agilité merveilleuse.
Et cela dura ainsi longtemps, jusqu’à ce que la nuit fût complète et que des étoiles étincelantes vinssent broder le velours bleu foncé du ciel. Au loin, on entendait des voix et des flûtes; des mélopées orientales arrivaient par fragments jusqu’à la terrasse où les convives savouraient la douceur enfin venue du soir.
Alexandre Naudin, quel que fût l’agrément de cette soirée, commençait à s’impatienter. Il s’était promis de laisser ses amis ordonner la fête à leur guise, mais il espérait bien qu’on ne resterait pas indéfiniment sur la terrasse de l’hôtel de Londres.
Poutilof, enfin, s’arrêta de converser avec le notaire du vice-roi et s’écria:
--Je pense qu’il est temps, mes amis, d’aller prendre l’air de la campagne.
On accepta, sans discussion. Il était évident que le programme de la soirée avait été fixé à l’avance suivant les rites qui président à de telles cérémonies.
--Nous en avons assez d’être entre hommes, continua Poutilof. Si notre hôte n’y met pas d’opposition nous emmènerons quelques jeunes femmes souper avec nous. Nous allons passer chez notre vieille amie de la rue X... Je lui ai téléphoné que nous viendrions ce soir et je ne doute pas qu’elle n’ait convoqué ce qu’elle a de mieux dans ses relations.
A la porte de l’hôtel, trois automobiles attendaient, dont deux militaires, conduites chacune par un soldat. Pendant le très court trajet, Alexandre Naudin s’informa auprès de son compagnon de l’endroit où ils allaient.
--Mais, Alexandre Edouardovitch, vous connaissez ces maisons. Elles existent à Paris comme en Russie. On y trouve des personnes jeunes et aimables que l’on emmène souper.
--Des professionnelles? demanda Naudin qui tenait à mettre les points sur les i.
--Sans doute cher ami, sans doute, bien que certaines d’entre elles se fassent passer pour des femmes du monde désireuses de courir, un soir, les aventures. Cela n’arrive-t-il pas chez vous aussi?
Alexandre Naudin convint qu’il en était ainsi, parfois, en France.
Les automobiles s’arrêtèrent sur un quai de la rive gauche de la Koura, à l’entrée d’une ruelle si étroite qu’elles ne pouvaient s’y engager. Poutilof, suivi de ses compagnons, pénétra dans une petite maison dont les fenêtres ouvraient sur le fleuve. Une dame d’âge mûr les reçut comme de vieux amis et les introduisit dans une salle où, autour d’une table ronde, une douzaine de femmes jouaient au loto. Le jeu les passionnait à un tel point qu’elles ne levèrent même pas le nez de leurs cartes pour voir qui arrivait. Les officiers firent le tour de la table, distribuant des poignées de main, des caresses ou des baisers à leurs amies.
Alexandre Naudin regardait avec plaisir cette scène. Toutes les femmes étaient jeunes et la plupart d’entre elles jolies. Elles étaient vêtues comme il est de mode en été à Tiflis, de jupes de toile blanche et de chemisettes plus ou moins élégantes, suivant les hasards de la fortune changeante. Beaucoup d’entre elles avaient les cheveux coupés court. Mais Naudin constata avec surprise qu’elles n’avaient pas les caractères extérieurs des professionnelles européennes et qu’à les rencontrer dans la rue, il ne les eût pas reconnues pour ce qu’elles étaient.
Il s’attendait à être entouré, flatté, caressé. Il fut bien étonné de voir que ces filles charmantes et à peine majeures ne faisaient aucune attention à lui, bien qu’elles ne le connussent point.
Cependant, quelques-unes d’entre elles avaient quitté la table de jeu. Poutilof prit Naudin sous le bras et le présenta. Des conversations s’engagèrent. Alexandre Naudin avait remarqué une jeune femme qui se tenait à l’écart et n’avait pas joué au loto. Elle causait peu avec ses compagnes. Elle lui plut. Il pensa à en faire son amie d’un soir. Il demanda à Poutilof comment elle s’appelait.
--Tiens, mais je ne la connais pas, dit celui-ci. C’est une nouvelle venue. Elle est agréable, ma foi.
Et, allant à elle, il dit:
--Comment vous appelez-vous?
--Nadia, fit celle-ci sur un ton tranquille.
--Eh bien, Nadia, je vous présente mon ami, Alexandre Edouardovitch. Comme vous voyez, c’est un Français, et un excellent garçon. Il parle russe lentement, mais presque sans fautes. Vous vous entendrez à demi-mot.
Alexandre Naudin s’approcha et serra la main que Nadia lui tendit.
--Voulez-vous me faire le plaisir de venir souper avec moi et mes amis dans un jardin? dit-il.
Nadia regarda le Français avec une certaine méfiance, hésita un instant, puis, haussant légèrement les épaules, répondit:
--Pourquoi pas?
Cependant le notaire qui, après la conversation sur la mort, était plein d’entrain avait passé le bras autour de la taille d’une gaillarde grasse et blonde.
Poutilof, d’un air décidé, dit:
--Il nous faut encore deux jeunes beautés.
Et, sans consulter personne, choisit deux femmes assez piquantes. Puis on regagna les automobiles sur le quai.
Poutilof, de plus en plus maître des cérémonies, installa Alexandre Naudin dans le fond d’une grande limousine découverte entre Nadia et une fille nommée Maroussia. Il s’assit lui-même sur le devant à côté du soldat et laissa les autres s’arranger à leur gré dans les deux voitures restant.
Les autos filèrent à travers la ville et bientôt entrèrent dans la campagne. L’air était tiède encore, mais après la chaleur de la journée, il paraissait presque frais et Alexandre Naudin craignit que son amie Nadia, qui portait une chemisette transparente, prît froid.
--Nitchevo, dit-elle simplement.
Il la regardait. Dans la demi-obscurité, il ne voyait que sa tête petite, son profil pur et un cou long et mince.
Il se crut autorisé, à cause des cahots de la voiture sur la route raboteuse, à passer son bras autour de la taille de Nadia. Elle ne s’y refusa pas et il eut le plaisir d’enlacer un corps d’une extrême souplesse qui semblait complètement dévêtu. Dans un transport de joie bien naturel, il serra sa jeune amie contre lui.
Mais, à sa grande surprise, elle se dégagea de cette étreinte et repoussa la main qui devenait trop pressante.
«Il faut croire, pensa-t-il, que les choses ne vont pas si vite en Russie que chez nous et que ces filles demandent à être gagnées.» Mais il se sentait de force à faire cette conquête peu difficile et différa son attaque.
La promenade se poursuivait sous les étoiles silencieuses. Bientôt les voitures traversèrent un pont et s’arrêtèrent devant une maison en pleine campagne. C’était le restaurant appelé Fantaisie, dont le seul nom faisait rêver les jeunes femmes de Tiflis, car on y trouvait, dans un grand jardin au bord d’un affluent de la Koura, des pavillons où l’on pouvait souper.
Un de ces pavillons avait été retenu par le capitaine Poutilof, et le jeune Français admira l’agrément de son installation. Il comprenait deux ou trois pièces assez vastes et meublées de divans recouverts de tapis caucasiens. Ces pièces donnaient sur une galerie surplombant le jardin et la rivière dont l’eau coulait avec un joyeux et incessant murmure tout voisin. C’est sur cette galerie que le couvert se trouva mis.