Part 1
CLAUDE ANET
L’amour
en Russie
QUINZIÈME ÉDITION
PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
MCMXXIII
L’amour en Russie
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
VOYAGE IDÉAL EN ITALIE. 1 vol.
PETITE VILLE. 1 vol.
LES BERGERIES. 1 vol.
LA PERSE EN AUTOMOBILE. 1 vol.
NOTES SUR L’AMOUR. 1 vol.
LA RÉVOLUTION RUSSE. (Mars 1917-Juin 1918) 4 vol.
ARIANE, _jeune fille russe_. 1 vol.
Les 144 quatrains authentiques d’Omar Khayyam, traduits du persan en collaboration avec Mirza Muhamad de Kazvin. 1 vol.
TSAR SALTAN, traduit de Pouchkine, illustré et décoré par Nathalie Goutcharova. 1 vol.
QUAND LA TERRE TREMBLA (Bernard Grasset, éditeur). 1 vol.
EN PRÉPARATION:
NOTES SUR L’AMOUR, avec dessins originaux de Pierre Bonnard, gravés sur bois.
CLAUDE ANET
L’amour
en Russie
PARIS BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1922
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE V G NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE 41 A 110
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
_Copyright by Claude Anet 1922._
L’amour en Russie
Si Stendhal avait connu la Russie, il l’aurait adorée. Il n’y aurait vu nulle part la vanité desséchante qu’il abhorrait en occident. Il y aurait trouvé quelque chose qui n’est que de ce pays-là--une certaine façon directe de regarder et de traiter les choses de l’amour, en dehors de toutes conventions mondaines et sociales, une volonté arrêtée de décider chaque cas passionnel en soi, sans s’inquiéter des convenances et des habitudes, et surtout sans se préoccuper de ce qu’en penseront les voisins. Il y a en Russie un mépris complet de l’opinion publique. Et encore, en écrivant cela, je reste l’esclave des formes occidentales. Pour un Russe qui aime, il n’y a pas d’opinion publique; donc il ne peut la mépriser. Tout drame d’amour est un drame à deux ou à trois, «entre colonnes». Le chœur antique, qui n’est jamais absent de la scène dans nos sociétés européennes (Dame Gossip dans les romans de Meredith), ne figure pas dans la tragédie russe.
De là quelque chose de magnifiquement spontané dans la naissance et dans le développement des passions. L’amour en occident évoque l’idée d’un jardin à la française où les eaux coulent dans des canaux tracés avec art, s’étalent dans de beaux bassins sous des ombrages taillés, et gardent dans leur cours quelque chose de noble et de retenu. Partout on sent l’action du commandement suprême: «Tu n’iras pas plus loin.» Le désordre et l’imprévu ne peuvent y trouver leur place. Cette contrainte est impossible en Russie. On n’y souffre les liens ni de la loi, ni des usages, ni, j’ose le dire, de la raison. De là, pour le Russe, l’obligation de créer à chaque jour sa vie, d’agir à tout instant suivant la logique de ses sentiments. Il n’est pas comme le juge anglais qui ne décide que sur précédents; il n’y a pas d’usage; chaque cas est nouveau pour lui; il se sent libre de le traiter suivant ses émotions du moment. Il ne songe ni au passé, ni à l’avenir. Une liberté d’action si grande, un manque si total de tradition amènent, comme on l’imagine, les situations les plus surprenantes, les résultats, à nos yeux, les plus imprévus.
Mais ces situations ont pour nous un prix inestimable, car elles sont toujours le produit d’un jeu libre des sentiments et des passions et ne doivent rien à l’odieux _cant_, au haïssable «qu’en-dira-t-on?» qui règne sur le monde européen. La solution russe, quelle qu’elle soit, a une valeur parce qu’elle est sortie naturellement d’un pur conflit passionnel et qu’elle nous montre ainsi «notre cœur à nu».
Dans un conflit analogue, en France ou en Angleterre, mille éléments étrangers interviennent dans le débat. Un mari trompé, s’il y a scandale, est obligé de penser au divorce ou à la séparation; l’honneur marital ne lui permet pas d’accepter ce que l’on considère, on ne sait trop pourquoi, comme un affront.
Si, seul en face de lui-même, il incline à la solution paresseuse, le monde est là pour le contraindre à l’action. Famille, voisins, amis, relations de cercle ou d’affaires ne lui laissent pas la possibilité de vivre à sa guise. Il sent le poids de l’opinion publique, hélas! toute-puissante sur un homme sociable et qui ne s’appartient pas.
Cette contrainte est si ancienne dans nos sociétés occidentales qu’elle n’a plus besoin de s’exercer extérieurement tant elle a gagné d’empire à l’intérieur des âmes. On en arrive à se demander si la plupart de nos contemporains sont capables d’un acte spontané, jailli du fond d’eux-mêmes, et si, aujourd’hui, en face d’un fait donné, ils ne réagissent pas automatiquement, en suivant les ordres secrets imprimés en eux par une tradition séculaire de vie menée en société et sous le regard des voisins. L’individu échappe à cet esclavage en Russie.
Ce qu’il fait de sa liberté au delà de la Vistule est une autre affaire; mais, s’il la sacrifie, ce n’est pas à un faux point d’honneur et à des convenances qui n’ont, à ses yeux, rien à voir dans la matière.
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Les esprits européens se tromperaient grandement s’ils voulaient conclure de cette faiblesse du sentiment social et de cette absence de tradition à un manque de culture et de civilisation. C’est une autre civilisation, raffinée, profonde, subtile plus que la nôtre, avec des complications presque incompréhensibles pour nous, et qui se développe sur un rythme et avec des cadences qui nous sont étrangers; c’est un bouillonnement de forces désordonnées, presque vierges, incontrôlables; ce sont les contrastes que l’on trouve sur la terre russe, glacée pendant six mois de l’année, où le printemps donne le vertige, où l’été est accablant comme dans l’Asie centrale.
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LE DON JUANISME ET LA RUSSIE.--Don Juan est né en Espagne. Mais il est de France, d’Angleterre et d’Italie. Je l’ai cherché dans mes voyages en Russie. Je ne l’ai trouvé nulle part, ni chez mes contemporains, ni dans les récits des femmes, ni dans les légendes, ni parmi les héros des romanciers. Il ne figure pas dans l’étonnante collection des types russes que Gogol a immortalisés dans les _Ames mortes_; il n’est ni chez Dostoievski, ni chez Tolstoï, ni chez Lermontof, pas plus que chez Gontcharof, Griboiedof ou Tchekhof. Pouchkine a écrit, à l’imitation de Byron, un _Don Juan_ qui n’a pas un trait spécialement russe. Ailleurs, son _Eugène Onéguine_ est un assez plat dandy. Don Juan n’est pas de ce pays[1]. Lorsque je fis cette découverte, j’eus un frisson de plaisir à voir s’ouvrir devant moi une belle piste de pensées qui me ferait pénétrer plus avant dans la connaissance de l’âme russe, voire dans celle de Don Juan. Pas de Don Juan dans ce pays où les passions de l’amour sont si fortes! Et je me suis mis à en chercher les raisons.
[1] Le seul Don Juan russe que j’aie trouvé est le prince Korasof dans _le Rouge et le Noir_. Le petit cours de don juanisme qu’il fait à Julien Sorel est excellent, mais ce Russe me paraît être devenu, à notre contact, tout à fait européen, ce qui n’est, du reste, pas impossible. Enfin il est là en qualité de conseiller. Garderait-il dans la passion ce beau sang-froid qui étonne Julien.
Un jeune officier qui court les femmes, les filles et les soupers n’est pas un Don Juan. Il dépense un surplus de force, sans choix au hasard de rencontres où il ne mêle que la partie animale de lui-même.
Don Juan est une volonté qui n’abdique jamais. Il domine, et les événements, et les femmes qu’il presse dans ses bras. Quoi qu’il arrive, il reste maître de soi.
Le souci de la maîtrise de soi est un sentiment étranger à l’âme russe. Elle a, du reste, des détentes si brusques qu’elles défient tout cran d’arrêt. Le Russe ne cherche pas à dominer et à être vainqueur dans l’éternel duel de l’amour. Aime-t-il? il met son orgueil à se laisser tyranniser par sa maîtresse. Il trouve une joie amère à s’abaisser. En lui, l’idée de sacrifice est toujours forte. Il croit se grandir ainsi aux yeux mêmes de l’être auquel il se donne. (Fatale erreur!) A l’avance il est prêt à accepter toutes les humiliations, et la femme ne les lui ménage pas. Que nous sommes loin du don juanisme!
Cet abandon de soi-même a de multiples conséquences. J’en indique une de caractère physiologique, avec la retenue dans les mots qu’un sujet délicat comporte.
L’amour, commerce des âmes, est aussi un rapprochement des corps. Les organismes féminins et masculins évoluent dans cette prise de contact suivant la cadence d’un rythme différent:--la femme, à l’ordinaire, sur un mode ralenti; l’homme dans un _tempo_ plus accéléré. Il est pourtant essentiel que ces parties soient concertées. Cela implique une grande sûreté de soi chez l’homme qui, tout tendu qu’il est, doit savoir patienter, altruiser, amener la femme au point où il en est lui-même et ne la prendre enfin qu’à l’instant où elle se donne. Si l’homme, ne songeant qu’à soi, se rue sur une femme qui ne l’attend pas, il la froisse, il la blesse, et pratique sur elle un viol véritable. La femme, exaspérée de n’avoir pas touché le bonheur promis, se venge longuement des déconvenues du lit.
Le Russe qui s’abandonne à ses passions avec tant de joie saura-t-il à la minute décisive rester maître de lui? Cela est peu probable. Et l’ère s’ouvre des durables malentendus.
Les âmes éthérées repousseront avec horreur cette explication matérialiste. Aussi je m’empresse de leur en fournir une autre qui les satisfera davantage.
Don Juan ne triomphe pas seulement dans la physique de l’amour. Il veut aussi régner sur les âmes et n’ignore pas les voies par où on y arrive. Est-il une femme si haut placée qu’elle soit, si orgueilleuse qu’on l’imagine, qui ne désire ardemment, sans peut-être même se l’avouer, rencontrer enfin l’être supérieur auquel elle sera heureuse d’obéir? Le tout de l’amour n’est-il pas pour la femme dans un acte de soumission, voire d’anéantissements, aux pieds d’un maître et le geste de la Madeleine devant le Christ n’est-il pas le geste suprême par lequel la femme atteint au bonheur?
Mais notre Russe, bien éloigné de se faire laver les pieds par sa maîtresse, n’aspire qu’à se précipiter aux genoux de celle qu’il adore et à les inonder de ses larmes.
Et pourtant il est aimé, lui aussi. Mais de quel étrange amour, où l’orgueil, la fierté d’âme, le désir du sacrifice, l’amour-propre qui ne veut pas reconnaître ses erreurs jouent le rôle principal. La femme russe s’attache à des raisons morales; elle exalte en son amant une qualité qu’elle croit y apercevoir. Elle pense à un moment où il s’est montré supérieur à lui-même. Et la femme russe est si merveilleusement douée, un composé si étrange de défauts et de qualités qui se contredisent--en vérité, on ne sait comment ils peuvent vivre ensemble,--que l’on voit dans ce pays des liaisons cimentées de la façon la plus artificielle et pourtant durables. Mais aussi que de ruptures brusques, inattendues, inexplicables!
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Continuons notre promenade. Dans ce pays où la vanité ne joue presque aucun rôle, la femme ne juge pas qu’il lui soit avantageux de paraître inaccessible. Elle se rend avec une facilité surprenante et pour des raisons si simples, ou si compliquées, qu’il faut renvoyer à un autre chapitre (ou volume) d’en rechercher les causes. La lutte qui remplit une partie de notre littérature entre le devoir et la passion n’existe guère chez les Slaves.
La femme commence là-bas par où elle finit chez nous: elle se donne. Nous mettons un point final à l’histoire. Elle ne fait que commencer en Russie. La conquête de la femme s’y fait après ce que les romantiques appellent la chute et «les dernières faveurs» sont pour elle les premières. Alors seulement commence le combat véritable, une lutte plus secrète, plus ardue, plus subtile...
Mais notre Don Juan a ajouté un nom à la liste des mille et trois et, sans se soucier davantage de ce qu’il regarde comme une place qui a capitulé, vole à une autre conquête.
Ainsi ne peut-il goûter en Russie aucune jouissance d’orgueil. Mauvais terrain pour Don Juan. Cherchera-t-il son plaisir dans la conquête morale d’une femme qu’il a déjà eue dans ses bras? Cela est peu dans le caractère de Don Juan, occidental qui pense qu’une femme, après le don de son corps, ne peut lui offrir rien de plus précieux.
Un peu plus loin encore... Quelle est la plus haute et la plus difficile conquête de Don Juan? Celle d’une femme pieuse. Quel est le rival le plus difficile à vaincre? Dieu. Aussi faut-il que la discipline religieuse la plus étroite, la plus raisonnable ait formé l’âme de cette femme, qu’elle soit menée au jour le jour dans les chemins du devoir, qu’elle n’ait pas une vue mystique de la Divinité, car par la porte du mysticisme où ne va-t-on pas et dois-je rappeler ici le mot admirable de Mᵐᵉ Krudener à son amant au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu du plaisir de la chair: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!», donnant par ce cri, que peut seule se permettre une mystique, un prix presque divin à une joie terrestre? Il faut que cette femme soit dirigée par un prêtre plein de sévérité et de raison, qu’elle soit attachée à la lettre et à l’esprit de la loi divine. Don Juan, alors, comme Jacob, se collette avec Dieu. Il n’est pas de lutte plus difficile; il n’est pas de victoire plus glorieuse.
Mais, cette femme, où la trouver en Russie? Où chercher la discipline d’esprit, l’amour de la règle, l’éducation rationnelle des âmes? Le mysticisme est si profond dans ce peuple qu’il s’y allie au matérialisme le plus grossier. S’il s’empare d’une âme religieuse, il y amène l’étonnant déchaînement de sensualité qu’on voit dans tant de sectes russes. Notre Don Juan, que fera-t-il de ces mystiques par qui la chair--dont pourtant elles tirent tant de joies--est considérée comme sans valeur!
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L’ennui, ce n’est pas assez dire, le désespoir, «l’âme malade» des femmes russes est la cause suffisante des succès des hommes à bonne fortune dans ce pays. Il faut aller plus loin. Le désir de s’humilier, le dégoût de soi-même, d’autant plus grand que l’âme est plus haute, l’attirance des bas-fonds, le vertige que l’on a quand on les regarde d’une grande élévation, une religion toute pleine de mysticisme et de peu de secours dans le train ordinaire de la vie,--voilà les causes profondes qui expliquent les catastrophes où sombrent beaucoup de nobles vies.
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Je l’ai dit: les femmes russes commencent par se donner. Les Européennes, qui savent mettre un prix élevé leur conquête, qui se défendent avec tant d’art et qui ne se rendent qu’après un long siège, disent avec un peu de mépris:--Voilà des femmes faciles et qui ne s’estiment pas bien haut.
Mais les Russes répondent:--Pourquoi faire du don de votre corps une chose si précieuse? Avec tous vos grands airs, vous êtes au fond des matérialistes assez vulgaires. Les efforts par lesquels vous défendez votre chair, nous les réservons pour la défense de notre âme. Un homme qui possède votre corps est-il donc votre maître? Lui avez-vous tout donné en tombant dans ses bras? N’est-il rien que vous mettiez au-dessus du commerce de la chair? Est-ce là ce qu’il y a de plus précieux en vous? N’avez-vous pas un jardin secret dont vous gardez la clef?
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LES FILLES.--Le peuple anonyme des filles remplit les villes petites et grandes de la Russie. Il a sa plèbe obscure et affamée--j’ai vu sur les quais de Kertch, une «ex-femme», une ivrognesse en haillons se prêter aux débardeurs derrière des tas de marchandises pour une pièce de cinq kopeks (douze centimes et demi)--et ses étoiles de première grandeur.
Il est difficile de donner ici des caractéristiques qui, à force d’être générales, finiraient par n’être plus que des mots vides de sens. Et pourtant, devant ce sujet, je sens bien que les filles russes ont quelque chose au fond d’elles, oui, même chez les plus basses, qui ne permet pas de les assimiler à leurs sœurs françaises, anglaises ou allemandes.
Il semble qu’elles ne se livrent pas tout entières, qu’elles s’arrangent dans l’excès de leur humilité et de leur abaissement pour garder de quoi se racheter à leurs propres yeux.
D’autre part, elles n’ont pas l’amour de leur métier. Elles n’aiment pas la besogne bien faite. Elles n’y apportent ni science, ni art, ni complaisance, et je suis sûr qu’elles jugeraient très dépravées leurs consœurs occidentales et horizontales qui connaissent plus d’un tour. «They have’nt good bed room’s manners», me disait un Anglais qui savait que ces manières-là on ne les trouve guère qu’en France, pays de grande et antique civilisation. Elles sont celles en qui vont les péchés d’un peuple, pour employer une expression bien inutilement religieuse de Mallarmé, et à cela se borne leur ambition.
Dans la classe plus relevée qui fréquente les music-halls et les cabarets, il ne semble pas que la technique se soit développée, mais certains traits particuliers apparaissent. Ces filles n’acceptent guère de gagner mécaniquement leur vie: il faut les intéresser à ce qu’elles font et elles ne tolèreraient pas que l’homme se montrât égoïste. Elles ne veulent pas jouer la comédie du plaisir; elles entendent le partager. Étranges professionnelles!
Dans cette famille-là, on trouve la variété des soupeuses. Ce sont des filles dont le métier est d’être les compagnes des gens qui passent la nuit au cabaret. Elles s’assoient à leur table, écoutent les tziganes qu’ils ont fait venir dans leur cabinet particulier, mangent pour vingt-quatre heures, boivent du champagne, aident les hommes à se griser et, au petit jour, s’en vont chez elles à moitié saoules, mais pareilles à la grande Isis, dont nul n’a soulevé le voile.
Plus haut, la courtisane rejoint la femme dont, comme on sait, on peut tout dire quand elle est russe. Je pense qu’il est plus rare que partout ailleurs de voir une courtisane mourir ici dans l’opulence, non pas qu’il ne lui soit passé beaucoup d’argent dans les mains, mais par incapacité de le retenir. Elle est souvent épousée, sans qu’elle ait le moindre souci de finir ses jours dans la respectabilité. Si elle se marie, ce n’est certes pas par déférence pour l’opinion, mais parce que «cela se trouve ainsi», et à l’ordinaire, parce qu’un de ses amants l’en a longuement suppliée. Ah! que la Volga est éloignée de la Seine! Ce mariage n’a qu’une brève durée, semblable en cela, du reste, à la plupart des mariages russes. Le patient édifice construit pierre à pierre par une de nos ingénieuses et économes ouvrières françaises, cet édifice qui devient maison bourgeoise ou palais, ne peut être élevé sur le friable sol russe.
NADIA
Le jeune lieutenant de dragons, Alexandre Naudin, avait suivi pendant un an l’excellent cours de russe que professe, à l’École des langues orientales vivantes de Paris, M. Paul Boyer. Il savait la grammaire, la syntaxe et les lois compliquées de la phonétique russe. Il était capable de lire un texte facile mais il parlait avec peine. Il décida de se perfectionner dans cette langue ardue, demanda et obtint un congé de trois mois pour un voyage d’études au pays des tsars. Il faut avouer qu’il était attiré aussi en Russie par les récits des camarades qui l’y avaient précédé et en avaient rapporté des souvenirs bien séduisants.
Alexandre Naudin (il était fils d’Édouard Naudin, de la maison Leredu, Naudin, Jouaust et Cⁱᵉ, bonneterie en gros, à Troyes, le premier crédit de la place), avait des rentes suffisantes pour se permettre de voyager agréablement sans être obligé de consulter à chaque fin de journée l’état de sa bourse.
Il se rendit directement de Paris à Moscou par Varsovie. Là, il fit la connaissance d’un officier, Serge Platonof, avec lequel il passa quelques soirées. Ils allèrent dans les lieux de plaisir, entendirent des chanteuses françaises et des girls anglaises, applaudirent des acrobates japonais et des lutteurs de Carélie. Le commencement de juillet était déjà chaud et orageux, comme il arrive à Moscou, et le séjour de la ville lui parut sans agrément. Comme il s’en ouvrait à son nouvel ami, celui-ci lui dit:
--Il faut venir chez nous en hiver. Tous nos amis sont maintenant aux eaux du Caucase, en Crimée ou dans leurs biens. C’est là que vous verrez la société russe. Puisque vous êtes libre de votre itinéraire, allez donc au Caucase. La nature y est riche, avec quelque chose de sauvage que vous ne connaissez pas en Europe. Vous y trouverez des femmes ravissantes et faciles; cela a son prix quand on voyage. Je vous donnerai une lettre pour un de mes amis qui est aide de camp du vice-roi à Tiflis. Grâce à lui, je pense que votre séjour sera plein d’agrément.
Deux jours après, Alexandre Naudin montait dans le train de luxe qui mène aux eaux du Caucase par Rostof sur le Don; mais il ne s’arrêta ni à Piatigorsk, ni à Essentouki. Les stations d’eaux modernes lui paraissaient peu dignes d’intérêt. Il voulait voir des sites et des cités qui eussent plus de couleur locale et continua sa route jusqu’à Vladicaucase, charmante petite ville située au nord des derniers contreforts de la chaîne élevée qui sépare le Transcaucase des plaines du Caucase septentrional et de la Russie.
Il passa la fin de l’après-midi et la soirée dans le beau jardin de la ville sur les bords du Térek dont les flots limoneux arrivent en bondissant tout droit des montagnes. La chaleur était grande déjà. Les habitués du jardin, dès six heures, venaient chercher la fraîcheur sous les ombrages au long des eaux courantes. Les parents s’asseyaient au restaurant, jouaient à la préférence ou au vinte. Les jeunes filles, gymnasistes et autres déjà sorties des écoles, se promenaient par couples dans les allées. Elles portaient toutes des robes de toile blanche très fine, et, à cause de la température élevée, elles n’avaient sous leur robe exactement qu’une chemise, ce dont, lorsqu’elles passaient entre le soleil couchant et un observateur intéressé, il était aisé de se convaincre.
Le jeune Alexandre Naudin se crut entré dans le paradis des houris dès son arrivée en Orient. Assis sur un banc, il savourait la volupté tiède de l’heure, en regardant flâner devant lui ces jeunes filles, riantes ou sérieuses, dont plus d’une lui jetait, comme au vol, un coup d’œil vif au passage. De beaux yeux noirs qui se ferment à moitié, un éclair soudain de dents blanches entre des lèvres qui ne doivent leur rougeur qu’au sang frais de l’adolescence, les tissus légers et presque transparents qui couvraient ces corps juvéniles, il y avait là de quoi, il faut en convenir, faire perdre la raison à un officier de dragons de l’armée française. Alexandre Naudin pensait déjà à ne pas quitter Vladicaucase et à y achever le temps de son congé. Où trouverait-il un plus agréable jardin, des eaux plus fraîches, un décor de montagnes plus pittoresque et des femmes plus séduisantes?