L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 4
Je revois L’N dont il marquait à l’épaule les rois!
MARIE-LOUISE, se redressant.
Les rois dont vous avez du sang par votre mère!
LE DUC.
Je n’en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire?
MARIE-LOUISE.
Ce fameux héritage?...
LE DUC.
Il me semble mesquin!
MARIE-LOUISE, indignée.
Quoi! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint?
LE DUC.
Non! car d’autres que moi le portent dans leurs veines; Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes, Celui d’un lieutenant qui de Corse venait... Je pleure en regardant le bleu de mon poignet!
MARIE-LOUISE.
Franz!
LE DUC, s’exaltant de plus en plus.
A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire. Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire!
MARIE-LOUISE.
Taisez-vous!
LE DUC.
Et d’ailleurs, que dis-je?... Si j’en eus, Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus! Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre Aura, comme toujours, été chassé par l’autre!
MARIE-LOUISE, hors d’elle.
Tais-toi, duc de Reichstadt!
LE DUC, ricanant.
Oui, Metternich, ce fat, Croit avoir sur ma vie écrit: «Duc de Reichstadt!» Mais haussez au soleil la page diaphane: Le mot «Napoléon» est dans le filigrane!
MARIE-LOUISE, reculant épouvantée.
Mon fils!
LE DUC, marchant sur elle.
Duc de Reichstadt, avez-vous dit? Non, non! Et savez-vous quel est mon véritable nom? C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte Murmure autour de moi: «Le petit Bonaparte!»
(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.)
Je suis son fils! rien que son fils!
MARIE-LOUISE.
Tu me fais mal!
LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras.
Ah! ma mère! pardon, ma mère...
(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.)
Allez au bal!
(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.)
Oubliez ce que j’ai dit là! C’est du délire! Vous n’avez pas besoin même de le redire, Ma mère, à Metternich...
MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée.
Non, je n’ai pas besoin?...
LE DUC.
La valse avec douceur vient de reprendre au loin... Non! ne lui dites rien. Et cela vous évite Des ennuis. Oubliez! Vous oubliez si vite!
MARIE-LOUISE.
Mais je...
LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement vers la porte.
Pensez à Parme! au palais de Salla! A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire? --Ah! je vous aime plus que vous n’osez le croire!-- Et ne vous occupez de rien! pas même--ô dieux!-- D’être fidèle! Allez, je le serai pour deux! Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse. Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse.
(Il la baise au front.)
Voici, par des baisers, les soucis enlevés, --Et vous êtes coiffée à ravir!
MARIE-LOUISE, vivement.
Vous trouvez?
LE DUC.
La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire. Bonsoir, maman. Amusez-vous!
(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa table, la tête dans ses mains.)
Ma pauvre mère!
(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la lampe.)
Travaillons!
(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme emmitouflée.)
SCÈNE XIV
LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant.
GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté.
La voiture est loin.
(Il appelle le duc.)
Prince!
LE DUC, se retournant et apercevant la femme.
Fanny!
FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée sur les pointes, ouvrant les bras.
Franz!
GENTZ, à part, en se retirant.
Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni!
FANNY, dans les bras du duc.
Franz!
GENTZ, sortant.
C’est parfait!
FANNY, amoureusement.
Mon Franz!
(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et respectueusement, après une révérence.)
Monseigneur!
LE DUC, s’assurant du départ de Gentz.
Parti!
(A Fanny.)
Vite!
FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise sur la table de travail du prince.
J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.
LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience.
La suite!
FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du ton de quelqu’un qui continue un récit.
... Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait, Les généraux Gazan...
LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme.
Gazan!
FANNY.
Suchet...
LE DUC.
Suchet!
FANNY.
... Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle, Et dès le petit jour, la garde impériale...
Le rideau tombe.
ACTE II
LES AILES QUI BATTENT
Un an après, au palais de Schœnbrunn.
Le _Salon des Laques_.
Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques, d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés et dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du plafond est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en laque,--et les trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus précieux.
Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui découpe, sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé.
On voit largement le parc de Schœnbrunn:
Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française; et loin, tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de la pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur le bleu ses arcades blanches, _la Gloriette_ monte dans le ciel.
Deux portes à droite; deux portes à gauche.
Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et, au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens.
Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de Reichstadt dans une aile du château. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa chambre, qui est celle-là même où Napoléon Ier coucha lorsque--deux fois--il habita Schœnbrunn. Les deux portes de droite ouvrent sur l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on vient du dehors.
Le prince s’est installé là pour travailler: grande table couverte de livres, de papiers et de plans; une immense carte de l’Europe à moitié déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à la _Gobelin-zimmer_ voisine, médiocres bois dorés recouverts d’admirables tapisseries.
Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on ne voit que le dos de laque noire.
Sur la console de gauche, pieusement rangés: un bonnet de grenadier français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc., et, appuyé au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière blanche, la baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien.
Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout, des livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc.
Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur une seule ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un huissier est debout près de lui.
SCÈNE PREMIÈRE
SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.
SEDLINSKY, assis dans un fauteuil.
C’est tout?
PREMIER LAQUAIS.
C’est tout.
SEDLINSKY.
Rien d’anormal?
DEUXIÈME LAQUAIS.
Rien d’anormal.
TROISIÈME LAQUAIS.
Il mange à peine.
QUATRIÈME LAQUAIS.
Il lit beaucoup.
CINQUIÈME LAQUAIS.
Il dort très mal.
SEDLINSKY, à l’huissier.
Es-tu sûr des valets de chambre de service?
L’HUISSIER.
Oh! ces messieurs, Monsieur le préfet de police, Sont tous des policiers de carrière.
SEDLINSKY.
Merci.
(Il se lève pour sortir.)
Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.
PREMIER LAQUAIS.
Non. Le duc est sorti.
DEUXIÈME LAQUAIS.
Comme à son ordinaire.
TROISIÈME LAQUAIS.
En uniforme.
QUATRIÈME LAQUAIS.
Avec sa maison militaire.
L’HUISSIER.
On doit manœuvrer.
SEDLINSKY.
Donc... du flair, du tact.--Enfin, Surveillez-le sans qu’il s’en doute.
L’HUISSIER, souriant.
Je suis fin.
SEDLINSKY.
Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble. --Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.
L’HUISSIER.
C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.
SEDLINSKY.
Lequel?
L’HUISSIER.
Le Piémontais.
SEDLINSKY.
Oui, très intelligent.
L’HUISSIER.
C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce, Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse.
(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.)
SEDLINSKY.
Il est là?
L’HUISSIER.
Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil, Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil. Il sera là sitôt le duc rentré.
SEDLINSKY.
Qu’il veille!
L’HUISSIER.
C’est compris.
SEDLINSKY, jetant un regard sur la table.
Les papiers?
L’HUISSIER, souriant.
Explorés.
SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table.
La corbeille?
(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le tapis, autour de la corbeille.)
Des morceaux?...
(Il cherche à les réunir.)
C’est peut-être une lettre... De qui?
(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la table, ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite, s’ouvre, et le duc entre, suivi de sa maison militaire: général Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment. Le duc est en uniforme: l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie, jaune et noire, à gros glands. Bottes.)
SCÈNE II
LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.
LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes qui, seules, sortent de sous la table.
Tiens! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky?
SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes.
Altesse!...
LE DUC.
Un accident. Excusez-moi. Je rentre.
SEDLINSKY, debout.
Vous m’avez reconnu, mais j’étais...
LE DUC.
A plat ventre. Je vous ai reconnu tout de suite.
(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de jardin, grand chapeau de paille; sous le bras, un album somptueusement relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air inquiet.--Le duc, en la voyant entrer, énervé.)
Allons, bien! On vous a dérangée...
L’ARCHIDUCHESSE.
On m’a dit...
LE DUC.
Ce n’est rien!
L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main.
Cependant...
LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air préoccupé, amenant le docteur Malfatti.
Le docteur!... je ne suis pas malade!
(A l’archiduchesse.)
Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade: J’ai trop crié, voilà!
(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.)
Docteur, vous m’ennuyez!
(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.)
C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers. Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse, Donné tous vos amis pour laquais.
SEDLINSKY, interdit.
Votre Altesse Se figure?...
LE DUC, nonchalamment.
Et vraiment j’en serais très heureux, Si le service était un peu mieux fait par eux, Mais on m’habille mal, ma cravate remonte. Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte, --Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,-- Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins.
(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son chapeau à son ordonnance qui les emporte.--Un laquais a posé un plateau de rafraîchissements sur la table.)
L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc.
Franz...
LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.
Vous ne prenez rien?
SEDLINSKY.
J’ai pris...
LE DOCTEUR.
Une couleuvre.
LE DUC, à un des officiers de sa maison.
Aux ordres, Foresti!
LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant.
Mon colonel?
LE DUC.
Manœuvre Après-demain.--Qu’on soit aux premiers feux du ciel A Grosshofen.--Compris?--Va.
FORESTI.
Bien, mon colonel.
LE DUC, aux autres officiers.
Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue.
(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les officiers. Le duc le rappelle.)
Mon cher comte!...
(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il tire de son frac.)
Une encor que vous n’avez pas lue!...
(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)
DIETRICHSTEIN, au duc.
Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité!
L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein.
Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté?
DIETRICHSTEIN.
Oh! le prince n’est pas prisonnier, mais...
LE DUC.
J’admire Ce _mais_! Sentez-vous tout ce que ce _mais_ veut dire? Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, _mais_... Voilà. _Mais_... Pas prisonnier, _mais_... C’est le terme. C’est la Formule. Prisonnier?... Oh! pas une seconde! _Mais_... il y a toujours autour de moi du monde. Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas! _Mais_... s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas, Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille. Je ne suis certes pas prisonnier, _mais_... qu’on veuille Me parler privément, sur le bois de l’huis Pousse ce champignon: l’oreille!--Je ne suis Vraiment pas prisonnier, _mais_... qu’à cheval je sorte, Je sens le doux honneur d’une invisible escorte. Je ne suis pas le moins du monde prisonnier! _Mais_... je suis le second à lire mon courrier. Pas prisonnier du tout! _mais_... chaque nuit on place A ma porte un laquais,--
(Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le plateau, et traverse le salon pour l’emporter.)
tenez, celui qui passe!-- Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier?... Jamais! Un prisonnier!... Je suis un _pas-prisonnier-mais_.
DIETRICHSTEIN, un peu pincé.
J’approuve une gaieté... bien rare.
LE DUC.
Rarissime!
DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé.
Votre Altesse...
LE DUC, gravement.
Sérénissime.
DIETRICHSTEIN.
Hein?
LE DUC.
... Ré-nis-sime! On m’a donné ce titre, il m’est particulier: Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier!
DIETRICHSTEIN, saluant le duc.
Je vous laisse...
(Il sort.)
SCÈNE III
LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.
Sérénissime... hein? Admirable!...
(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris sur la table.)
--Que portez-vous?
L’ARCHIDUCHESSE.
L’herbier de l’Empereur.
LE DUC.
Ah! diable! L’herbier de mon grand-père!...
(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)
L’ARCHIDUCHESSE.
Il me l’a, ce matin, Prêté, Franz!
LE DUC, regardant l’herbier.
Il est beau.
L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.
Toi qui sais le latin, Quel est ce monstre sec et noir?
LE DUC.
C’est une rose.
L’ARCHIDUCHESSE.
Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.
LE DUC, lisant.
_Bengalensis_.
L’ARCHIDUCHESSE.
Ah! oui!... du Bengale!
LE DUC, la félicitant.
Très bien.
L’ARCHIDUCHESSE.
Je vous trouve nerveux... Qu’avez-vous?
LE DUC.
Je n’ai rien.
L’ARCHIDUCHESSE.
Si! je sais! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste, Ils l’ont envoyé loin.
LE DUC.
Mais en revanche, ils m’ont Procuré pour ami le maréchal Marmont, Qui, méprisé là-bas, voyage... pour se faire Complimenter ici d’avoir trahi mon père.
L’ARCHIDUCHESSE.
Chut!
LE DUC.
Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils A jeter sur le père...
(Avec un mouvement violent.)
Oh! je!...
(Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.)
_Volubilis_.
L’ARCHIDUCHESSE.
Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse Est-elle résolue à tenir sa promesse?
LE DUC, lui baisant la main.
Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.
L’ARCHIDUCHESSE.
Puis, je t’ai fait un beau cadeau... pour le quinze août?
LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à gauche.
Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée De l’archiduc...
(Il les touche, l’un après l’autre.)
... Briquet!--Bonnet dont fut coiffée La Garde!...--Vieux fusil!...
(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.)
Non! il n’est pas chargé!... Et surtout...
L’ARCHIDUCHESSE, vivement.
Chut!
LE DUC.
... surtout, cette chose que j’ai!...
(Mystérieusement.)
Je l’ai cachée...
L’ARCHIDUCHESSE, souriant.
Où donc, bandit?
LE DUC, montrant sa chambre.
Dans mon repaire.
L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette l’herbier.)
Eh bien! donc, promets-moi...--Tu connais ton grand-père, Sa douceur...
LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.
Qu’est-ce donc qui s’envole?... Un papier?
(Il lit:)
_Si les étudiants s’obstinent à crier Que dans des régiments, tous, on les incorpore..._
(A l’archiduchesse.)
Vous disiez: sa douceur?...
L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.
Oui, l’empereur t’adore. Sa bonté...
LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.
Qu’est-ce encor?...
(Il lit.)
_Puisqu’on s’est révolté, Ordre à nos cuirassiers de charger..._
(A l’archiduchesse.)
Sa bonté?...
L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.
Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble! Mais c’est un excellent vieil homme.
LE DUC.
Oui, c’est vrai: double!
(Refermant l’herbier.)
Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez, Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers! --D’ailleurs on l’aime!... Il sait se rendre populaire. --Je l’aime bien.
L’ARCHIDUCHESSE.
Il peut, pour ta cause, tout faire!
LE DUC.
Ah! s’il voulait!...
L’ARCHIDUCHESSE.
Promets de ne t’enfuir jamais Qu’après avoir tenté près de lui...
LE DUC, lui tendant la main.
Je promets.
L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.
Ça, c’est gentil!...
(Et gaiement.)
Il faut que je te récompense!
LE DUC, souriant.
Vous, ma tante?
L’ARCHIDUCHESSE.
Ah! on a sa petite influence! Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé... J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé!
(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre. Prokesch paraît.)
LE DUC, courant vers Prokesch.
Vous!--Enfin!...
(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis s’étreignent.)
SCÈNE IV
LE DUC, PROKESCH.
PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.
Chut! on peut écouter!
LE DUC, tranquillement, à voix haute.
On écoute. Mais on ne redit rien, jamais.
PROKESCH.
Quoi?
LE DUC.
Dans le doute, J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux: On n’a rien répété jamais.
PROKESCH.
C’est curieux!
LE DUC.
Je crois que l’écouteur que la police paye Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.
PROKESCH, vivement.
Et la Comtesse?--Rien de nouveau?
LE DUC.
Rien!
PROKESCH.
Oh!
LE DUC, avec désespoir.
Rien! Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien... --Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!... Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!...
PROKESCH.
Chut!...
(Il regarde autour de lui.)
Vous travaillez là? C’est charmant!
LE DUC.
C’est chinois. --Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois Tapissant tout le mur de sourires à claques! Ils me logent ici, dans le Salon des Laques, Pour que sur le fond noir de ce sombre décor, Mon uniforme blanc ressorte mieux encor!
PROKESCH.
Prince!
LE DUC, allant et venant, avec agitation.
Ils ont composé de sots mon entourage!
PROKESCH.
Que faites-vous ici, depuis six mois?
LE DUC.
Je rage.
PROKESCH, remonté vers le balcon.
Je ne connaissais pas Schœnbrunn.
LE DUC.
C’est un tombeau!
PROKESCH, regardant.
La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau!
LE DUC.
Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète, J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette!
PROKESCH, redescendant.
Vous avez tout le parc pour monter à cheval.
LE DUC.
Le parc est trop petit!
PROKESCH.
Vous avez tout le val!
LE DUC.
Le val est trop petit pour que l’on y galope!
PROKESCH.
Et que vous faut-il donc pour galoper?
LE DUC.
L’Europe!
PROKESCH, voulant le calmer.
Chut!
LE DUC.
Et quand je relève un front éclaboussé De gloire par mon livre, et lorsque du passé Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque, Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque, Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal...
UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.
Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?
LE DUC, à Prokesch.
Voilà!
(Au laquais, violemment.)
Je ne sors pas!
(Le laquais disparaît.)
PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.
On vous laisse tout lire?...
LE DUC.
Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire, Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins Que quelqu’un me passât des livres clandestins.
PROKESCH, souriant.
La bonne archiduchesse?
LE DUC.
Oui. Chaque jour, un livre. Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre. Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit, Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit! Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire, Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire. Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais; De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles, Les batailles sortaient en s’étirant les ailes! Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos; Austerlitz descendait tout le long des rideaux; Iéna se suspendait au gland qui les relève, Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve! --Or, un jour que chez moi, Metternich gravement, Me racontait mon père, à sa guise!... au moment Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire, Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire! Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom En battant des feuillets!
PROKESCH.
Metternich bondit?
LE DUC.
Non. Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque: «Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?» Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux.
PROKESCH, désignant un volume.
Même _Le Fils de l’homme_?
LE DUC.
Oui.
PROKESCH.
Ce livre odieux?
LE DUC.
Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!-- Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste. Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial, Pourquoi diminuer la beauté de son mal? Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme!
PROKESCH.
Monseigneur!
LE DUC.
De mon âme et de mon nom!... ce nom Dans lequel il y a des cloches, du canon, Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches A ma langueur, avec son canon et ses cloches! Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison? Comme si j’en avais besoin dans ma prison!
(Il est remonté vers la fenêtre.)
Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres, Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres!
(Il redescend vers Prokesch.)