L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 3
Oh! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux!
LE DUC.
Boutons gravés...
LE TAILLEUR.
Gravés?... ce n’est pas dans les règles!
LE DUC.
Si... quelque chose... un rien, dessus!... des petits aigles.
LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que se commande le prince,--tressaille, et d’une voix étouffée.
Des petits?...
LE DUC, changeant de ton, brusquement.
Eh bien! Quoi? qu’est-ce qui te fait peur? Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur? Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire? Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire?
L’ESSAYEUSE, au fond.
Chapeau cabriolet, garniture pavots!
LE DUC, se levant.
Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux, Et tes échantillons grotesques sur leur feuille, Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille!
LE TAILLEUR, se rapprochant.
Mais je...
LE DUC.
C’est bon! Va-t’en! Ne sois pas indiscret!
LE TAILLEUR.
Mais...
LE DUC, avec un geste mélancolique.
Il ne m’irait pas, d’ailleurs!
LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur.
Il vous irait.
LE DUC, se retournant, avec hauteur.
Tu dis?
LE TAILLEUR, tranquillement.
Il vous irait très bien.
LE DUC.
L’audace est grande.
LE TAILLEUR, s’inclinant.
Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.
LE DUC.
Ah?
(Silence. Ils se regardent dans les yeux.)
LE TAILLEUR.
Oui!
L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde dans la psyché.
Manteau de gros de la Chine, bouffant: Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.
LE DUC, un peu ironique.
Ah? ah?
LE TAILLEUR.
Oui, Monseigneur.
LE DUC.
Très bien. Monsieur conspire. Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare.
LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés.
La redingote olive a des noms sous son shall Écoles... Députés... Un pair... Un maréchal.
L’ESSAYEUSE, au fond.
Spencer en jaconas; jupe en caroléide.
LE TAILLEUR.
On peut vous faire fuir...
LE DUC, froidement.
Pour que je me décide, Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic, Consulter mon ami Monsieur de Metternich.
LE TAILLEUR, souriant.
Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse, Que c’est une cousine à vous...
LE DUC.
Hein?
LE TAILLEUR.
La comtesse Camerata, la fille...
LE DUC.
Ah! je sais... d’Élisa!
LE TAILLEUR.
Oui, celle qui toujours se singularisa, Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque, Portant avec orgueil sa race sur son masque, Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang!...
L’ESSAYEUSE, au fond.
Un petit canezou d’organdi, ravissant!
LE TAILLEUR.
Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée...
L’ESSAYEUSE.
Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée!
LE TAILLEUR.
... Qui mène le complot dont je vous parle...
LE DUC, hésitant encore à se livrer.
Dieu! --La preuve de cela?
LE TAILLEUR.
Tournez la tête un peu. Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle Qui déballe, à genoux, des toilettes...
LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui le regarde à la dérobée.
C’est elle! --A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin, Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main, Et s’enfuit en criant: «J’ai bien le droit, peut-être, De saluer le fils de l’Empereur mon maître...»
(Il la regarde encore.)
C’est une Bonaparte... et nous nous ressemblons. --Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds!...
MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse.
Nous allons essayer par là. Venez ma fille.
(A son fils, avec enthousiasme.)
--Ah! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille!
LE DUC.
Oui, ma mère.
MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante.
Aimez-vous le goût parisien?
LE DUC, très gravement.
A Paris, en effet, on vous habillait bien.
(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de Marie-Louise emportant les robes à essayer.)
SCÈNE X
LE DUC, LE JEUNE HOMME; puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA.
LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune homme, avidement.
Vous, qui donc êtes-vous?
LE JEUNE HOMME, très romantique.
Qu’importe? un anonyme... Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime, Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal. Ce que je suis? Je ne sais pas. Voilà mon mal. Suis-je? Je voudrais être,--et ce n’est pas commode. Je lis Victor Hugo. Je récite son _Ode A la Colonne_. Je vous conte tout cela Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la Jeunesse! Je m’ennuie avec extravagance; Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France. De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui Ne me laissant jamais deux minutes sans lui, J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates, Et je me suis distrait avec ça: les cravates, J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs. J’ajoute, pour poser en pied mon personnage, Que je suis libéral et basiléophage. --Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.
LE DUC, un peu surpris.
Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.
LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple.
Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange; Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange; Mais sincère est le mal dont je me sens ronger, Et qui me fait chercher cet oubli: le danger!
LE DUC, rêveur.
Un mal?
LE JEUNE HOMME.
Un grand dégoût frémissant...
LE DUC.
L’âme lourde...
LE JEUNE HOMME.
Des élans retombants...
LE DUC.
L’inquiétude sourde... La mauvaise fierté de ce que nous souffrons... L’orgueil de promener le plus pâle des fronts...
LE JEUNE HOMME.
Monseigneur!
LE DUC.
Le dédain de ceux qui peuvent vivre Satisfaits...
LE JEUNE HOMME.
Monseigneur!
LE DUC.
Le doute...
LE JEUNE HOMME.
Dans quel livre, Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain? C’est là ce que je sens!
LE DUC.
Donne-moi donc la main. Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante, Emporte sa forêt dans sa sève ignorante, Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi, Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici, Senti monter du fond de mon sang le malaise Dont souffre en ce moment la jeunesse française!
LE JEUNE HOMME.
Je crois que notre mal est le vôtre plutôt; Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau? --Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire, Prince pâle, si pâle en la cravate noire, De quoi donc êtes-vous pâle?
LE DUC.
D’être son fils!
LE JEUNE HOMME.
Eh bien! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis, Murmurant comme vous: Que reste-t-il à faire?... Nous sommes tous un peu les fils de votre père.
LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule.
Vous êtes ceux de ses soldats: c’est aussi beau! Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau... Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire: Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire, Ils se contenteront du fils de l’Empereur.
(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)
LA COMTESSE, à voix très haute.
Pardon! L’écharpe?...
(Bas.)
Chut! Je vends avec fureur!
LE DUC, à mi-voix, rapidement.
Merci!
LA COMTESSE, de même.
Mais j’aimerais mieux vendre des épées! C’est vexant de parler la langue des poupées!
LE DUC.
Belliqueuse, je sais!
LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors.
Cette écharpe?
LA COMTESSE, haussant la voix.
Je la Cherche!
LE DUC, lui prenant la main, bas.
Il paraît que dans cette fine main-là La cravache...
LA COMTESSE, de même, riant.
J’adore un cheval qui se cabre!
LE DUC.
Vous faites du fleuret, paraît-il?
LA COMTESSE.
Et du sabre!
LE DUC.
Prête à tout?
LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte.
Mais vraiment je la cherche partout!
(Bas, au duc.)
Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout!
LE DUC.
Cousine, vous avez le cœur d’une lionne!
LA COMTESSE.
Et je porte un beau nom.
LE DUC.
Lequel?
LA COMTESSE.
Napoléone!
LA VOIX DE SCARAMPI, dehors.
Vous ne la trouvez pas?
LA COMTESSE, haut.
Non!
LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée.
Sur le clavecin!
LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc.
Je me sauve! Causez de notre grand dessein!
(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son corsage où elle l’avait cachée.)
Ah! enfin!
(La voix de SCARAMPI.)
Vous l’avez?
LA COMTESSE.
Elle était sur la harpe!
(Elle entre dans la chambre, en disant:)
Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe...
(La porte se ferme.)
LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc.
Eh bien! acceptez-vous?
LE DUC, calme.
Ce que je comprends mal, C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.
LE JEUNE HOMME, riant.
C’est vrai, républicain...
LE DUC.
Vous m’arrivez, en somme, Par un détour!
LE JEUNE HOMME.
Tout chemin mène au Roi de Rome! Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil, A déteint...
LE DUC, ironique.
Ce fut un déjeuner de soleil.
LE JEUNE HOMME.
D’Austerlitz!--Oui, l’histoire à la tête nous monte. Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte; Et le sang disparaît, la gloire seule luit! Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui! C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes: Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes!
LE DUC.
Bref?
LE JEUNE HOMME.
Bref,--les temps bourgeois,--ce dieu qu’on exila, Vous,--votre sort touchant,--notre ennui,--tout cela... Je me suis dit...
LE DUC.
Vous vous êtes dit, en artiste, Que ce serait joli d’être bonapartiste.
LE JEUNE HOMME, démonté.
Hein?--Mais... vous acceptez?
LE DUC.
Non.
LE JEUNE HOMME.
Quoi?
LE DUC.
J’écoutais bien. Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien Ne fut dans votre voix la France toute pure: Il y avait la mode et la littérature!
LE JEUNE HOMME, se désolant.
J’ai maladroitement rempli ma mission! Si la comtesse, là, pouvait vous parler...
LE DUC.
Non! J’aime dans son regard cette audace qui brille, Mais ce n’est pas la France, elle,--c’est ma famille! --Quand vous me revoudrez... plus tard... une autre fois... Que votre appel soit fait par une de ces voix Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble! Mais, jeune byronien,--âme qui me ressemble!-- Rien ne m’eût décidé, ce soir; sois sans regret: Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt!
SCÈNE XI
LES MÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.
LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots, saisie.
Vous, pas prêt?
(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entre-bâillée à Marie-Louise et Scarampi invisibles.)
C’est compris!... non! restez!... Je me sauve... Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve!
(Fermant la porte et descendant vers le duc.)
Pas prêt! Que vous faut-il?
LE DUC.
Un an de rêve obscur, De travail.
LA COMTESSE, farouche.
Viens régner!
LE DUC.
Non! mon front n’est pas mûr!
LA COMTESSE.
La couronne suffit pour mûrir une tempe!
LE DUC, montrant sa table de travail.
Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe!
LE JEUNE HOMME.
C’est que l’occasion...
LE DUC, se retournant, avec hauteur.
Plaît-il? l’occasion? Serait-ce le tailleur qui reparaît?
LA COMTESSE.
Mais...
LE DUC, fermement.
Non! J’aurai la conscience à défaut de génie: Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie!
LE JEUNE HOMME, désespéré.
Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus!
LA COMTESSE.
On prétend que jamais avec nous tu ne fus!
LE JEUNE HOMME.
Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche.
LA COMTESSE.
On dit qu’on affaiblit ton esprit!
LE JEUNE HOMME.
Qu’on vous triche Sur ce qu’on vous apprend!
LA COMTESSE.
Et que tu ne sais pas L’histoire de ton père!...
LE DUC, sursautant.
On dit cela, là-bas?
LE JEUNE HOMME.
Que leur répondrons-nous?
LE DUC, violemment.
Répondez-leur...
(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc, se retournant vers lui très naturellement:)
Cher comte?
DIETRICHSTEIN.
C’est d’Obenaus.
LE DUC.
Pour mon cours d’histoire?--Qu’il monte.
(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse les vêtements épars.)
Mettez le plus de temps possible à tout plier, Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier!
(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus:)
Bonjour, mon cher baron.
(Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un paravent.)
Achevez, là derrière, Vos paquets!...
(A d’Obenaus.)
Mon tailleur...
D’OBENAUS.
Ah!
LE DUC.
Et la couturière De la duchesse...
D’OBENAUS.
Ah! ah!
LE DUC.
Vous gênent-ils?
D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein.
Non, non!
SCÈNE XII
LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE et LE JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets, écoutent.
LE DUC, s’asseyant en face des professeurs.
Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.
D’OBENAUS.
Reprenons la leçon où nous l’avons laissée. --Nous étions en mil huit cent cinq.
LE DUC, taillant son crayon.
Parfaitement.
D’OBENAUS.
Donc, en mil huit cent six...
LE DUC.
Aucun événement N’avait marqué l’année, alors?
D’OBENAUS.
Hein? quelle année?
LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.
Mil huit cent cinq.
D’OBENAUS.
Pardon... J’ai cru... La Destinée Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil, Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil.
(Se lançant vite dans une grande phrase.)
--Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire...
LE DUC.
Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire?
D’OBENAUS.
Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier: La restauration du vieux calendrier. --Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre, L’Espagne...
LE DUC, doucement.
Et l’Empereur, Monsieur?
D’OBENAUS.
Lequel?
LE DUC.
Mon père.
D’OBENAUS, évasif.
Il...
LE DUC.
Il n’avait donc pas quitté Boulogne?
D’OBENAUS.
Oh! Si!
LE DUC.
Où donc était-il?
D’OBENAUS.
Mais... justement... par ici.
LE DUC, l’air étonné.
Tiens!
DIETRICHSTEIN, vivement.
Il s’intéressait beaucoup à la Bavière...
D’OBENAUS, voulant continuer.
Au traité de Presbourg, le vœu de votre père Fut en cela conforme à celui des Habsbourg...
LE DUC.
Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg?
D’OBENAUS, doctoralement vague.
C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine Toute une période...
LE DUC.
Ah!
(Regardant son crayon.)
J’ai cassé ma mine!
D’OBENAUS.
En l’an mil huit cent sept...
LE DUC.
Déjà?
(Il a retaillé tranquillement son crayon.)
Là, ça va bien. --Quelle drôle d’époque!... il ne se passe rien.
D’OBENAUS.
Si, Monseigneur! Prenons la maison de Bragance: Le roi...
LE DUC, de plus en plus doux.
Mais l’Empereur, Monsieur?
D’OBENAUS.
Lequel?
LE DUC.
De France.
D’OBENAUS.
Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit; Signalons en passant le traité de Tilsitt...
LE DUC, ingénument.
Mais on ne faisait donc que des traités?
D’OBENAUS, voulant continuer.
L’Europe...
LE DUC.
Ah! oui, vous résumez!
D’OBENAUS.
Oh! je ne développe Que lorsque...
LE DUC.
Il y eut donc autre chose?
D’OBENAUS.
Mais...
LE DUC.
Quoi?
D’OBENAUS.
Je...
LE DUC.
Quoi? Qu’arriva-t-il d’autre? dites-le-moi!
D’OBENAUS, balbutiant.
Mais je... je ne sais pas... Votre Altesse veut rire...
LE DUC.
Vous ne le savez pas? Moi, je vais vous le dire.
(Il se lève.)
Le six octobre mil huit cent cinq...
DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant.
Hein?--Comment?
LE DUC.
... Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment Où regardant planer un aigle prêt à fondre, Vienne se rassurait en disant: «C’est sur Londre!...» Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl, L’Empereur...
D’OBENAUS.
L’Empereur?...
LE DUC.
Et vous savez lequel! Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade...
DIETRICHSTEIN, épouvanté.
Ah! mon Dieu!
LE DUC.
Fait donner à l’Autriche une aubade De clairons par Murat, et par Soult, de tambour; Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg, Remporter deux ou trois victoires,--les hors-d’œuvre!...
D’OBENAUS.
Mais, Monseigneur...
LE DUC.
... Poursuit l’admirable manœuvre, Arrive devant Ulm sans s’être débotté, Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté, Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre, Fait préparer l’assaut... et, le dix-sept octobre, On voit se désarmer aux pieds de ce héros Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux! --Et l’Empereur repart!
DIETRICHSTEIN.
Monseigneur!
LE DUC, d’une voix de plus en plus forte.
En novembre, Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre!
D’OBENAUS.
Mais...
LE DUC.
Il suit l’ennemi; sent qu’il l’a dans la main; Un soir il dit au camp: «Demain!» Le lendemain, Il dit en galopant sur le front de bandière: «Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre!» Il va, tachant de gris l’état-major vermeil; L’armée est une mer; il attend le soleil; Il le voit se lever du haut d’un promontoire; Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire!
D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir.
Dietrichstein!
LE DUC.
Et voilà!
DIETRICHSTEIN, consterné.
D’Obenaus!
LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante.
La terreur! La mort! Deux empereurs battus par l’Empereur! Vingt mille prisonniers!
D’OBENAUS, le suivant.
Mais je vous en supplie!...
DIETRICHSTEIN, de même.
Songez que si quelqu’un!...
LE DUC.
La campagne finie! Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac! Mon grand-père venant voir mon père au bivouac!...
DIETRICHSTEIN.
Monseigneur!
LE DUC, scandant implacablement.
Au bi-vouac!
D’OBENAUS.
Voulez-vous bien vous taire!
LE DUC.
Et mon père accordant la paix à mon grand-père!
DIETRICHSTEIN.
Si quelqu’un entendait...
LE DUC.
Et puis, les drapeaux pris Distribués!--Huit à la ville de Paris!
(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais, dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains, s’écroulent avec fracas.)
D’OBENAUS, se retournant et les apercevant.
Oh!
LE DUC, continuant.
Cinquante au Sénat!
D’OBENAUS.
Cet homme et cette femme!...
DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux.
Voulez-vous vous sauver!
LE DUC, d’une voix éclatante.
Cinquante à Notre-Dame!
D’OBENAUS.
Ah! mon Dieu!
LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers d’étendards.
Des drapeaux!
DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent leurs paquets.
Vos robes, vos chapeaux!
(Il les pousse dehors.)
Plus vite! Allez-vous-en!
LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil.
Des drapeaux! des drapeaux!
(La comtesse et le jeune homme sont sortis.)
DIETRICHSTEIN.
Ils étaient encor là!
LE DUC, dans une quinte de toux.
Des drapeaux!
DIETRICHSTEIN.
Quelle affaire! Monseigneur...
LE DUC.
Je me tais.
DIETRICHSTEIN.
C’est bien tard pour se taire... Que dira Metternich?... Ces gens dans ce salon!...
LE DUC, essuyant son front en sueur.
D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long.
(Il tousse encore.)
Monsieur le professeur...
DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau.
Vous toussez?... Vite, à boire!
LE DUC, après avoir bu une gorgée.
N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire?
DIETRICHSTEIN.
Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien!
D’OBENAUS.
Quand Metternich saura...
LE DUC, froidement.
Vous ne lui direz rien. Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.
DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus.
Mieux vaut nous taire, Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère.
(Il frappe à la porte de Marie-Louise.)
La duchesse?
SCARAMPI, paraissant.
Elle est prête. Entrez.
(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un domestique vient poser une lampe sur la table du duc.)
LE DUC, à d’Obenaus.
Il est fini, J’espère, votre cours _ad usum delphini_?...
D’OBENAUS, les bras au ciel.
Comment avez-vous su?... Je ne peux pas comprendre!
SCÈNE XIII
LE DUC, MARIE-LOUISE.
MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le manteau sur les épaules.--D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent.
Ah! mon Dieu! Qu’est-ce encor? Que vient-on de m’apprendre? Vous allez m’expliquer...
LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule.
Ma mère, regardez! L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés. Oh! comme avec douceur le soir perd sa dorure! Les arbres...
MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée.
Comment, toi, tu comprends la nature?
LE DUC.
Peut-être.
MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité.
Vous allez m’expliquer!...
LE DUC.
Respirez, Ma mère, ce parfum! Tous les bois sont entrés, Avec lui, dans la chambre...
MARIE-LOUISE, se fâchant.
Expliquez-moi, vous dis-je!...
LE DUC, continuant, avec douceur.
Chaque bouffée apporte une branche, et prodige Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait, Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt Qui marche, la forêt qui marche comme folle: Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.
MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur.
Comment, toi, maintenant, poétique?
LE DUC.
Il paraît.
(On entend la musique lointaine d’un bal.)
Écoutez!... une valse!... et banale, on dirait! Mais elle s’ennoblit en voyageant... Peut-être Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître, Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen, Elle aura rencontré l’âme de Beethoven!
MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles.
Quoi! la musique aussi?
LE DUC.
Quand je veux.--Mais, ma mère, Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère; Et devant un beau soir je sens avec effroi Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.
MARIE-LOUISE.
Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même!
LE DUC.
Je ne l’aurais pas dit.
MARIE-LOUISE.
Tu le hais?
LE DUC.
Je vous aime.
MARIE-LOUISE, avec humeur.
Alors... songe un peu plus au tort que tu me fais! --Mon père et Metternich pour nous furent parfaits! Ainsi, quand le décret devait te faire comte, J’ai dit: «Non! Comte, non! Au moins duc! Duc, ça compte!» --Tu es duc de Reichstadt.
LE DUC, récitant.
Seigneur de Gross-Bohen, Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz... chen
(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.)
Si je prononce mal, pardon!
MARIE-LOUISE, avec humeur.
Encore était-ce Malaisé de régler le rang de Votre Altesse, D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact; Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact! Tout s’est passé de la façon la plus légère; On n’a pas prononcé le nom de votre père.
LE DUC.
Pourquoi n’a-t-on pas mis: né de père inconnu?
MARIE-LOUISE.
Tu peux être le prince--avec ton revenu-- Le plus aimable de l’Autriche--et le plus riche!
LE DUC.
Le plus riche...
MARIE-LOUISE.
Et le plus aimable...
LE DUC.
De l’Autriche!
MARIE-LOUISE.
Goûtez votre bonheur!
LE DUC.
J’en exprime les sucs!
MARIE-LOUISE.
Vous êtes le premier après les archiducs! Et vous épouserez un jour quelque princesse Ou quelque archiduchesse ou bien quelque...
LE DUC, d’une voix tout à coup profonde.
Sans cesse Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour, Son petit trône au dossier rond comme un tambour, Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène, Au milieu du dossier, petite et simple, l’N, --La lettre qui dit: «Non!» au temps!
MARIE-LOUISE, interdite.
Mais...
LE DUC, farouchement.