L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 2
L’ARCHIDUCHESSE, riant.
C’est un volcan... ou bien c’est une hydre!
UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.
_Eis-Kaffee_?
(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de rafraîchissements: bière, champagne, etc.)
L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.
Dis-nous des vers, Olga.
GENTZ.
Si vous lui demandiez De l’Henri Heine?
TOUTES LES FEMMES.
Oui! oui!
OLGA, se levant pour déclamer.
Quoi?--_Les Deux Grenadiers_?
METTERNICH, vivement.
Oh! non!
SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.
Sa Majesté vient dans une minute.
PLUSIEURS VOIX.
Scarampi!
(Salutations.--Rires.--Conversations et froufrous.)
LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.
Nous irons jusqu’à la Krainerhütte, Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats!
METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.
Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin?
GENTZ.
Les _Débats_.
LORD COWLEY, nonchalamment.
La politique?
GENTZ.
Les théâtres.
L’ARCHIDUCHESSE.
Bien futile!
GENTZ.
Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville?
METTERNICH.
Non.
GENTZ.
_Bonaparte_.
METTERNICH, avec indifférence.
Ah! ah!
GENTZ.
Aux Nouveautés?
METTERNICH.
Mais non!
GENTZ.
_Bonaparte_.--Aux Variétés?... _Napoléon_. Le Luxembourg promet: _Quatorze ans de sa vie_. Le Gymnase reprend: _Le Retour de Russie_. Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison? _Le Cocher de Napoléon_.--_La Malmaison_. Un jeune auteur vient de terminer: _Sainte-Hélène_. La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène: _Napoléon_.
LORD COWLEY, vexoté.
C’est une mode!
TIBURCE, haussant les épaules.
Une fureur!
GENTZ.
A l’Ambigu: _Murat_; au Cirque: _l’Empereur_.
SANDOR, pincé.
Une mode!
BOMBELLES, dédaigneux.
Une mode!
GENTZ.
Une mode, je pense, Qu’on verra revenir de temps en temps en France.
UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à main.
On veut faire rentrer les cendres!
METTERNICH, sec.
Le phénix Peut en renaître,--mais pas l’aigle!
TIBURCE.
Quel grand X Que l’avenir de cette France!
METTERNICH, supérieur.
Non, jeune homme. Moi, je sais.
UNE DAME.
Parlez donc, prophète qu’on renomme!
L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.
Ses arrêts sont coulés en bronze!
GENTZ, entre ses dents.
Ou bien en zinc!
LORD COWLEY.
Qui sera le sauveur de la France?
METTERNICH.
Henri V.
(Avec un geste de pitié.)
Le reste, mode!
THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement.
C’est un nom qu’il est commode De donner quelquefois, à la gloire, la mode!
METTERNICH, se versant un verre de champagne.
Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon, Je crois qu’il n’y a pas...
UN GRAND CRI, au dehors.
Vive Napoléon!
(Tout le monde se lève.--Panique.--Lord Cowley s’étrangle dans son café glacé.--Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)
TOUT LE MONDE, prêt à fuir.
Hein?--A Baden!--Comment?--Ici?
METTERNICH.
C’est ridicule! N’ayez pas peur!
LORD COWLEY, furieux.
Si tout le monde se bouscule Parce qu’on crie un nom!
GENTZ, criant gravement.
Il est mort!
(On se rassure.)
TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant.
Ce n’est rien!
METTERNICH.
Mais quoi?
TIBURCE.
C’est un soldat autrichien.
METTERNICH, stupéfait.
Autrichien?
TIBURCE.
Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.
METTERNICH.
Regrettable!
(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute pâle.)
SCÈNE VI
LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.
MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée.
Avez-vous entendu? Ho! c’est épouvantable! Ça me rappelle--un jour--la foule s’amassa Autour de ma voiture--à Parme--
(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.)
en criant ça! On veut troubler ma vie!
METTERNICH, nerveux, à Tiburce.
Enfin, ce cri, qu’était-ce?
TIBURCE.
Servant tous deux au régiment de Son Altesse, Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait, Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait; Vous savez qu’un fossé profond longe la rue: Le duc veut le franchir; son cheval pointe, rue, Se dérobe; le duc le ramène... et, hop là! Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.
METTERNICH.
Faites-m’en monter un, vite!
(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.)
MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels.
On veut que je meure!
(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par tout ce beau monde.)
METTERNICH, avec indignation.
Un sergent!--Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure, Poussé ce cri?
LE SERGENT.
Je ne sais pas.
METTERNICH.
Tu ne sais pas?
LE SERGENT.
Le caporal non plus, avec lequel, en bas, J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince Était si jeune sur son cheval, et si mince!... Et puis on est flatté d’avoir pour colonel Le fils de...
METTERNICH, vivement.
Bien, c’est bien!
LE SERGENT.
Ce calme avec lequel Il a franchi l’obstacle! Et blond comme un saint George!... Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge, Un attendrissement... une admiration... Et nous avons crié: «Vive...»
METTERNICH, précipitamment.
C’est bon! c’est bon! --Et: «Vive le duc de Reichstadt!», triple imbécile, C’est donc plus difficile à crier?
LE SERGENT, naïvement.
Moins facile.
METTERNICH.
Hein?
LE SERGENT, essayant.
«Vive le duc de Reichstadt!»... Ça fait moins bien Que: «Vive...»
METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste.
Allons, c’est bon, va-t’en! ne criez rien!
TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir.
Idiot!
SCÈNE VII
LES MÊMES, moins LE SERGENT. DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment.
MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent.
Je vais mieux. Merci!
THÉRÈSE, la regardant, tristement.
L’Impératrice!
MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse.
Monsieur de Dietrichstein,--ma nouvelle lectrice.
(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.)
Le précepteur du duc!--Mais j’y pense, pardon! Lisez-vous bien?
TIBURCE, répondant pour elle.
Très bien!
THÉRÈSE, modestement.
Je ne sais...
MARIE-LOUISE.
Prenez donc Un des livres de Franz... sur la table de laque. Ouvrez, et lisez-nous, au hasard!
THÉRÈSE, prenant un livre.
_Andromaque_.
(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.)
_Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé, Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé? --Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte: Ils redoutent son fils._
(Tout le monde se regarde. Froid.)
--_Digne objet de leur crainte! Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector!..._
(Murmure et embarras général.)
TOUT LE MONDE.
Hum!... Heu...
GENTZ.
Charmante voix!...
MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse.
Prenez une autre page.
THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit.
_Hélas! je m’en souviens, le jour que son courage Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas, Il demanda son fils,_
(Les visages se rembrunissent.)
_et le prit dans ses bras: Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J’ignore quel succès le sort garde à mes armes; Je te laisse mon fils..._
(Murmure et embarras général.)
TOUT LE MONDE.
Hum!... Oui!
MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée.
Si nous passions A quelque autre... Prenez...
THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table.
_Les Méditations_.
MARIE-LOUISE, rassurée.
Ah! je connais l’auteur!--Ce sera moins maussade!-- Il a dîné chez nous.
(A Scarampi, avec ravissement.)
L’attaché d’ambassade!
THÉRÈSE, lisant.
_Jamais des séraphins les chants mélodieux De plus divins accords n’avaient ravi les cieux: Courage, enfant déchu d’une race divine..._
(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond. Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE DUC.
LE DUC.
Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.
MARIE-LOUISE.
Franz, bonne promenade?
LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main, très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais.
--Exquise. Un temps très doux.
(Se tournant vers Thérèse.)
--Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous?
THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers; puis, regardant le duc avec une émotion profonde.
_Courage, enfant déchu d’une race divine, Tu portes sur ton front ta superbe origine; Tout homme en te voyant..._
MARIE-LOUISE, sèchement, se levant.
C’est bien. Cela suffit!
L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc.
Allez dire bonjour à votre cousin.
(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)
SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse.
Fi!
THÉRÈSE.
Quoi donc?
UNE DAME, regardant le duc.
Comme il est pâle!
UNE AUTRE, de même.
Il n’a pas l’air de vivre!
SCARAMPI, à Thérèse.
Quels passages toujours choisissez-vous?
THÉRÈSE.
Le livre S’ouvrait toujours tout seul... jamais je ne voulus...
(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)
GENTZ, qui a entendu, hochant la tête.
Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus!
THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc.
Des archiducs sur ses genoux!...
L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil.
Je suis contente De te voir.--Je suis ton amie.
(Elle lui tend la main.)
LE DUC, lui baisant la main.
Oui, toi, ma tante.
GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux.
Comment le trouvez-vous, avec son petit air De Chérubin qui lit en cachette Werther?
(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin, jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)
LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie.
Tes cols sont toujours beaux!
LE DUC, saluant.
Votre Altesse est bien bonne.
THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux.
Ses cols!...
UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air.
Personne n’a des sticks pareils!
LE DUC, gravement.
Personne.
THÉRÈSE, à part, de même.
Ses sticks!...
UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient de retirer et de jeter sur une table.
Oh! et tes gants!...
LE DUC.
Superbes, mon chéri.
LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet.
C’est en quoi, ton gilet?
LE DUC.
C’est en Pondichéry.
THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer.
Oh!
L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la redingote du prince.
Tu portes ta fleur à la mode dernière!
LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée.
Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière!
(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)
DES DAMES, autour d’elle.
Hein?--Qu’a-t-elle?
THÉRÈSE.
Pardon!... je ne sais pas... c’est fou! Seule ici... loin des miens... brusquement...
MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant.
Pauvre chou!
THÉRÈSE.
Mon cœur s’est si longtemps contenu...
MARIE-LOUISE, l’embrassant.
Qu’il s’épanche!
LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis.
Tiens! qu’est-ce que j’écrase?--Une cocarde blanche?
(Il se penche et la ramasse.)
METTERNICH, s’avançant avec embarras.
Heu!...
LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français.
Ce doit être à vous, Monsieur!--Votre chapeau?
(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde tricolore.)
Ah!
(A Metternich.)
Je ne savais pas. Mais alors... le drapeau?
METTERNICH.
Altesse...
LE DUC.
Il l’est aussi?
METTERNICH.
Oui... c’est sans importance...
LE DUC, flegmatiquement.
Aucune.
METTERNICH.
Question de couleur...
LE DUC.
De nuance.
(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche les deux cocardes; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la tête penchée...)
Je crois--voyez vous-même, hein? en clignant les yeux-- Que c’est décidément...
(Il montre la tricolore.)
celle-ci qui fait mieux.
(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.--Sa mère le prend sous le bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)
LE DUC.
Des papillons?
MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser.
C’est ce grand noir que tu préfères?
LE DUC.
Il est gentil.
LE DOCTEUR.
Il naît sur les ombellifères!
LE DUC.
Il me regarde avec ses ailes.
LE DOCTEUR, souriant.
Tous ces yeux? Nous appelons cela des lunules.
LE DUC.
Tant mieux.
LE DOCTEUR.
Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue?
LE DUC.
Non.
LE DOCTEUR.
Que regardez-vous?
LE DUC.
L’épingle qui le tue.
(Il s’éloigne.)
LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise.
Tout l’ennuie!
MARIE-LOUISE, à Scarampi.
Attendons... je compte sur l’effet...
SCARAMPI, mystérieusement.
Oui, de notre surprise.
GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière.
Un bonbon?
LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant.
Oh! parfait! Un goût tout à la fois de poire et de verveine. Et puis... attendez... de...
GENTZ.
Non, ce n’est pas la peine.
LE DUC.
Pas la peine de quoi?
GENTZ.
D’avoir l’air d’être là. J’y vois plus clair que Metternich.--Un chocolat?
LE DUC, avec hauteur.
Que voyez-vous?
GENTZ.
Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre. Votre âme bouge encore: on va dans cette cour L’endormir de musique et l’engourdir d’amour. J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde... Mais pfft!... et je vieillis, doucettement immonde, Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté, Un de ces jeunes fous de l’Université, Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue, Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue! Oui, j’ai peur--voulez-vous quelques raisins sucrés?-- D’être tué par l’un d’entre eux!
LE DUC, tranquillement, prenant un raisin.
Vous le serez.
GENTZ, reculant.
Hein? Comment?
LE DUC.
Vous serez tué par un jeune homme.
GENTZ.
Mais...
LE DUC.
Que vous connaissez.
GENTZ, stupéfait.
Monseigneur...
LE DUC.
Il se nomme Frédéric: c’est celui que vous avez été. Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité, Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse, C’est fini: celui-là ne vous fera pas grâce.
GENTZ, pâlissant.
C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard! ... Ah! je ne m’étais pas trompé sur ce regard: C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire!
LE DUC.
Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
(Il s’éloigne.--Metternich rejoint Gentz.)
METTERNICH, à Gentz, en souriant.
Tu causais avec...
GENTZ.
Oui.
METTERNICH.
Très gentil.
GENTZ.
En effet.
METTERNICH.
Je le tiens tout à fait dans ma main.
GENTZ.
Tout à fait.
LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix:
Pourquoi donc pleuriez-vous?
THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute troublée.
Parce que...
LE DUC.
Non.
THÉRÈSE, interdite.
Altesse!
LE DUC.
Je sais pourquoi.--Ne pleurez pas.
(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)
METTERNICH, saluant le duc.
Duc, je vous laisse.
(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort, emmenant l’attaché.)
LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur la table.
Vous lisez mon dernier travail?
DIETRICHSTEIN.
Il est charmant. Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand? C’est une espièglerie!
MARIE-LOUISE, choquée.
A votre âge, être espiègle, Mon fils!
LE DUC.
Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle!
DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute.
Vous mettez encor «France» au féminin!
LE DUC.
Hélas! Moi je ne sais jamais si c’est _der_, _die_ ou _das_!
DIETRICHSTEIN.
Le neutre seul, ici, serait correct!
LE DUC.
Mais pleutre. --Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.
MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote.
Mon fils a la musique en horreur!
LE DUC.
En horreur.
LORD COWLEY, s’avançant vers le duc.
Altesse...
DIETRICHSTEIN, bas au duc.
Un mot aimable!
LE DUC.
Hein?
DIETRICHSTEIN, bas au duc.
C’est l’ambassadeur D’Angleterre.
LORD COWLEY.
Tantôt galopant, hors d’haleine, D’où reveniez-vous donc, prince?
LE DUC.
De Sainte-Hélène.
LORD COWLEY, interloqué.
Plaît-il?
LE DUC.
C’est un coin vert, gai, sain,--et beau, le soir! On y est à ravir. Je voudrais vous y voir.
(Il salue, et passe.)
GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le duc s’éloigne.
Sainte-Hélène est le nom du principal village D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.
L’AMBASSADEUR.
Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher, Que c’est, dans mon jardin, une pierre.
GENTZ.
Un rocher!
DES VOIX, au fond.
On part!
L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.
Viens-tu, Louise?
MARIE-LOUISE.
Oh! moi, non!
CRIS.
En voiture!
L’ARCHIDUCHESSE, au duc.
Et toi, Franz?
MARIE-LOUISE.
Non! mon fils déteste la nature!
(Avec pitié.)
Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal!
LE DUC, sombre.
Oui, je galope.
MARIE-LOUISE.
Ah! tu n’es pas sentimental!
(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)
MONTENEGRO, déjà sur le perron.
Je connais un endroit pour goûter, où le cidre...
(Sa voix se perd.)
CRIS, au dehors.
Au revoir! au revoir!
GENTZ, sur le balcon, criant.
Ne parlez pas de l’hydre!...
(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.)
THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.
Adieu, mon frère.
TIBURCE, l’embrassant au front.
Adieu!
(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)
MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.
Menez-la maintenant Chez elle...
(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)
SCÈNE IX
LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.
MARIE-LOUISE, au duc.
Franz...
(Il se retourne...)
Je vais vous égayer!
LE DUC.
Vraiment?
(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)
MARIE-LOUISE.
Chut!--J’ai fait un complot!...
LE DUC, dont l’œil s’allume.
Vous! un complot?
MARIE-LOUISE.
Immense; Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France; Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris, De chez deux grands faiseurs...
(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)
Allons, coquet, souris! Chut!... pour vous, un tailleur...
(Montrant Scarampi.)
Pour nous une essayeuse! Je crois que mon idée est vraiment!...
LE DUC, glacial.
Merveilleuse.
SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.
Entrez!
(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes. Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des cravates, dépliant des vêtements.)
LE TAILLEUR.
Si Monseigneur daigne jeter les yeux... J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs Ont assez confiance en mon goût. Je les guide. Les cravates d’abord.--Un violet languide.-- Un marron sérieux.--On porte le foulard.--
(Regardant la cravate du duc.)
Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art De nouer son écharpe.
(Lui présentant un autre modèle.)
Un dessin en quinconce!
(Regardant de nouveau la cravate du duc.)
Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce. --Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent?
LE DUC, impassible.
Très laid.
LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.
Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre? Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre! --Redingote vert nuit. Les poignets très étroits. Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois Restent déboutonnés en haut (grande élégance!) Est-ce spirituel, cette petite ganse? --Et ce frac par nos soins artistement râpé, Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé: C’est tout à fait coquet, léger, garde-française! --Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?) Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff, Demi-collet figurant manches par derrière. Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière, Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol, Bon pour rendre visite à quelque doña Sol!
(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)
Travail soigné, chaînette en argent, col en martre; Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre. Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout!
MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur.
Vous fatiguez le duc avec votre bagout!
LE DUC, se réveillant.
Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume, Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume, D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs... Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs, Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire, Cela me... cela m’a...
(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:)
Non, rien, laissez, ma mère.
MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.
Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot?
L’ESSAYEUSE.
Toujours!
LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons collés sur une feuille.
Drap... Casimir... Marengo...
LE DUC.
Marengo?
LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts.
C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.
LE DUC.
Je suis de votre avis: Marengo, cela dure.
LE TAILLEUR.
Que nous commandez-vous?
LE DUC.
Je n’ai besoin de rien.
LE TAILLEUR.
On a toujours besoin d’un habit allant bien!
LE DUC.
J’aimerais combiner...
LE TAILLEUR.
A votre fantaisie? Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie! Dites! nous saisirons; c’est l’art de ce métier! --Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.
LE DUC, ayant l’air de chercher.
Voyons...
L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise essaye, devant la psyché.
Paille de riz--recouverte de blonde. Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde!
LE DUC, rêvant.
Pouvez-vous faire?...
LE TAILLEUR, précipitamment.
Tout!...
LE DUC.
... un...
LE TAILLEUR.
Tout ce que voudra Son Altesse!
LE DUC.
... un habit...
LE TAILLEUR.
Parfaitement!
LE DUC.
... d’un drap... Ah! au fait, de quel drap?... uni, tout simple!...
LE TAILLEUR.
Certe!
LE DUC.
Et la couleur, voyons, que diriez-vous de... verte?
LE TAILLEUR.
L’idée est excellente!
LE DUC, rêveusement.
Un petit habit vert... Laissant peut-être voir le gilet...
LE TAILLEUR, prenant des notes.
Très ouvert!
LE DUC.
Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge, Si la patte avait un... liséré rouge?
LE TAILLEUR, étonné un instant.
Rouge? --Ce sera ravissant.
LE DUC.
Eh bien! et le gilet? Comment est le gilet à votre avis?
LE TAILLEUR, cherchant.
Il est...
LE DUC.
Il est blanc.
LE TAILLEUR.
Son Altesse a du goût.
LE DUC.
Puis je pense Qu’une culotte courte...
LE TAILLEUR.
Ah?
LE DUC.
Oui.
LE TAILLEUR.
Quelle nuance?
LE DUC.
Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.
LE TAILLEUR.