L'Aiglon: Drame en six actes, en vers

Part 5

Chapter 53,410 wordsPublic domain

Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite, De crever mon cheval et mon rêve; j’évite De regarder courir au loin les peupliers Pareils à des bonnets penchés de grenadiers; Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume Avec enivrement la forte odeur d’écume, De poussière, de cuir, de gazon écrasé; Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé, J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle, Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle!

(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:)

--Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi!

(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)

Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi? Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes, Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes! Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient! Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!-- J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière, Il ouvre son esprit comme une bonbonnière! --Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur? Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur?

(Avec désespoir.)

Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte, Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte!

PROKESCH, ému.

Prince...

LE DUC.

Répondez-moi! Dois-je me dédaigner? Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner, Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?-- Que pensez-vous de moi?

PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.

Prince, si tous les princes Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois, Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.

LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.

Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte! --Travaillons, mon ami!

SCÈNE V

LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.

(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)

PROKESCH.

Le courrier qu’on apporte.

(Il montre les lettres au duc.)

Beaucoup de lettres.

LE DUC.

Oui... de femmes. Celles-là, On les laisse arriver.

PROKESCH.

Que de succès!

LE DUC.

Voilà Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale!

(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)

«_Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!..._» Je déchire.

(Il déchire, et en prend une autre.)

«_Oh! ce front qui..._» Je déchire.

(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.)

«_Hier Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater..._» Je déchire.

(Même jeu.)

PROKESCH.

Toujours?

LE DUC, prenant encore une lettre.

«_Prince, votre jeunesse, Votre inexpérience..._» Ah! c’est la chanoinesse! --Je déchire.

(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)

THÉRÈSE, timidement.

Pardon...

LE DUC, se retournant à sa voix.

Petite Source, vous?

THÉRÈSE.

Mais pourquoi donc toujours ce surnom?

LE DUC.

Il est doux. Il est pur. Il vous va.

THÉRÈSE.

Je pars demain pour Parme. Votre mère m’emmène.

LE DUC, avec un sourire forcé.

Essuyons une larme!

THÉRÈSE, tristement.

Parme!...

LE DUC.

C’est le pays des violettes.

THÉRÈSE.

Oui...

LE DUC.

Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui!

THÉRÈSE.

Oui, Monseigneur.--Adieu.

(Elle remonte lentement pour sortir.)

LE DUC.

Reprenez votre course, Petite Source!

THÉRÈSE, s’arrêtant.

Mais... pourquoi «Petite Source»?

LE DUC.

Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois, L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix. --Adieu...

THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.

Vous n’avez pas autre chose à me dire?

LE DUC.

Pas autre chose.

THÉRÈSE.

Adieu, Monseigneur...

(Elle sort.)

LE DUC.

Je déchire.

SCÈNE VI

LE DUC, PROKESCH.

PROKESCH.

Oh! je vois!

LE DUC, rêveur.

Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment...

(Changeant de ton.)

--Mais faisons de l’histoire et non pas du roman! Travaillons... Reprenons notre cours de tactique.

PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la table.

Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.

LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes pour ménager un champ de bataille.

Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?-- La grande boîte où sont tous mes soldats de bois! Ma démonstration, je vais bien mieux la faire Avec notre petit échiquier militaire.

PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.

Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.

LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.

Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!

PROKESCH, avec reproche.

Prince!...

LE DUC.

La surveillance est tellement étroite, Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!-- Que même mes soldats de bois sont Autrichiens! --Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche...

(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)

Tiens!

PROKESCH.

Quoi donc?

LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.

Un grenadier de la garde!

(Prokesch lui en passe un autre.)

Un vélite!

(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)

Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite! --Ils sont tous devenus Français! On a repeint Chacun de ces petits combattants de sapin!

(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un émerveillement croissant.)

Français!--Français!--Français!

PROKESCH.

Quel est donc ce prodige?

LE DUC.

Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je!

PROKESCH.

Quelqu’un?

LE DUC.

Et ce quelqu’un... est un soldat!

PROKESCH.

Pourquoi?

LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.

Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi! Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles. Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles, Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis! Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes... Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes Que je te remercie, ô soldat inconnu, Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu, As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes, De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes! Petite armée en bois, le héros, quel est-il, --Seul un héros peut être à ce point puéril!-- Qui vient de t’équiper afin que tu me ries De toutes les blancheurs de tes buffleteries? Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux? Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux Qui leur a mis à tous des petites moustaches, Qui timbra de canons croisés les sabretaches, Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!

(S’exaltant de plus en plus.)

Sortons-les tous!... La table en est toute couverte! Voici les voltigeurs à l’épaulette verte, Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs! Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs! Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée, Regarde! il y avait toute la Grande Armée! --Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais Les plastrons cramoisis des lanciers polonais! Voici les éclaireurs culottés d’amarante! Enfin, voici, guêtrés de couleur différente, Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs, Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires Qui couraient à la Mort avec des jambes noires!

(Soupirant.)

Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait Toute une frémissante et profonde forêt Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée, Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée!

(Il s’éloigne à reculons de la table.)

--Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout La rondelle de bois qui les maintient debout! Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule, Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule!

(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)

Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau!

(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en travers de son champ de bataille.)

Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau! C’est le Danube!

(Il désigne des points imaginaires.)

Essling!... Aspern, là, dans la boîte!

(A Prokesch.)

Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite! --Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval! --Il faut une hauteur: prends le _Mémorial_! --Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde! Et là, passant le pont...

(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui, dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux arranger les soldats,--il suit les manœuvres.)

SCÈNE VII

LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.

METTERNICH, tranquillement.

Passant le pont?

LE DUC, tressaille, et se retournant.

La Garde!

METTERNICH, regardant avec son lorgnon.

Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui? D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens?

LE DUC.

Ils ont fui.

METTERNICH.

Tiens! tiens!

(Il prend un des petits soldats, le retourne.)

Qui vous les a peinturlurés?

LE DUC, sèchement.

Personne.

METTERNICH.

C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne?

LE DUC, pâlissant.

Mais, Monsieur!...

(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)

METTERNICH, au laquais.

Emportez et jetez ces soldats! On en rapportera de neufs.

LE DUC.

Je n’en veux pas! Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique!

METTERNICH.

Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique?

LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.

Sachez que l’ironie étant peu de mon gré...

LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et vite.

Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.

METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec hauteur.

Plaît-il?

LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.

Rien.--Un moment d’humeur involontaire. Pardonnez-moi...

(A part.)

J’ai quelqu’un là. Je peux me taire!

METTERNICH.

J’amenais justement votre ami.

LE DUC.

Mon ami?

METTERNICH.

Le maréchal Marmont.

PROKESCH, avec une indignation contenue.

Marmont!

METTERNICH, regardant Prokesch.

Il est parmi Ceux qu’il me plaît de voir ici...

PROKESCH, entre ses dents.

J’aime à le croire.

METTERNICH.

Il est là.

LE DUC, très aimablement.

Mais qu’il vienne!

(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)

Ah! mon père!... la gloire!... Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!...

(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)

Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal?

METTERNICH, désirant emmener Prokesch.

Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite Le duc...

(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)

SCÈNE VIII

LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.

MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.

C’est, Monseigneur, ma dernière visite, Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.

LE DUC.

C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien!

MARMONT.

J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.

LE DUC.

Fidèle!--Alors, plus rien?

MARMONT.

Plus rien.

LE DUC.

Sur sa jeunesse, Plus aucun souvenir?

MARMONT.

Aucun.

LE DUC.

Résumons-nous: Il fut très grand.

MARMONT.

Très grand.

LE DUC.

Mais, peut-être, sans vous, Aurait-il...

MARMONT.

J’ai parfois empêché...

LE DUC.

Le désastre.

MARMONT, encouragé.

Dame! il avait le tort de trop croire...

LE DUC.

A son astre.

MARMONT, satisfait.

Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.

LE DUC.

Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions...

MARMONT, s’abandonnant tout à fait.

Ce fut un général, certes, considérable; Mais enfin on ne peut pas dire...

LE DUC.

Misérable!

MARMONT, se levant.

Hein?

LE DUC.

Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui, Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,-- Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide.

MARMONT, blême.

Mais je...

LE DUC.

L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi! Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?» En voyant empereur votre ancien camarade. Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade! --Car il t’aimait au point de rendre mécontents Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!...

MARMONT, rectifiant sèchement.

Trente-cinq!

LE DUC.

Et voilà! c’est le traître d’Essonnes! Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!-- Le peuple a fabriqué le verbe _raguser_!

(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)

Ne vous laissez donc pas en silence accuser! Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle, C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle!

MARMONT, qui recule, bouleversé.

Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix...

LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.

Eh bien! trahissez-nous une seconde fois!

(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît avec Prokesch.)

METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.

Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène Prokesch, au fond du parc, voir la _Ruine Romaine_ Où j’organise un bal.--Dernier représentant D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant, J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse! A demain...

(Ils sortent. Un temps.)

MARMONT, d’une voix sourde.

Monseigneur, j’ai gardé le silence.

LE DUC.

Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez!

MARMONT, saisissant une chaise.

Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds.

LE DUC.

Comment?

MARMONT.

Je vous permets de conjuguer ce verbe, Car vous avez été, tout à l’heure, superbe!

LE DUC.

Monsieur!...

MARMONT, haussant les épaules.

J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis! Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse Espère se trouver, à lui-même, une excuse? --La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu. Si je l’avais revu, je serais revenu! Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France! Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence! Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir!

LE DUC.

Pourquoi?

MARMONT, avec une brusque chaleur.

Mais parce que je viens de le revoir!

LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.

Comment?

MARMONT, tendant la main vers le duc.

Là, dans le front, dans la fureur du geste, Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste.

LE DUC.

Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai! Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite. Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?...

MARMONT.

Je l’ai revu!

LE DUC.

D’espoir je suis réenvahi! Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi?

MARMONT.

Ah! Monseigneur!...

LE DUC.

Pourquoi,--vous autres?

MARMONT, avec un geste découragé.

La fatigue!

(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: _la fatigue_, il entre et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont continue, dans un accès de franchise.)

Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue! Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix! Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris! Tout à recommencer, toujours!... On recommence Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence! A cheval sans jamais desserrer les genoux! A la fin nous étions trop fatigués!

LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.

Et nous?...

SCÈNE IX

LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.

LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les bras croisés.

Hein?

LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.

Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades, Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades, Sans espoir de duchés ni de dotations; Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions; Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne; Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller, Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler, Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette, De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète; Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y, Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil, --Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!-- Ont fait le doux total de cinquante-huit livres; Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux, Sous les neiges n’avions même plus de shakos; Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes; Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes Nos jambes à la boue énorme des chemins, Devions les empoigner quelquefois à deux mains; Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube, Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube; Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier Arrivait, au galop de chasse, nous crier: «L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!» Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce, Ou vivement, avec un peu de neige, encor, De nous faire un sorbet au sang de cheval mort; Nous...

LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant, les yeux ardents.

Enfin!...

LE LAQUAIS.

... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles, Mais de nous réveiller, le matin, cannibales; Nous...

LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant cet homme du regard.

Enfin!...

LE LAQUAIS.

... qui marchant et nous battant à jeun, Ne cessions de marcher...

LE DUC, transfiguré de joie.

Enfin! j’en vois donc un!

LE LAQUAIS.

... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre, Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre, Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais... Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?

MARMONT, interdit.

Mais...

LE LAQUAIS.

Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles, C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles! Aux portières du roi votre cheval dansait!...

(Au duc.)

De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne... Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine!

MARMONT.

Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard?

LE LAQUAIS, prenant la position militaire.

Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard». Ex-sergent grenadier vélite de la garde. Né de papa breton et de maman picarde. S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal. Baptême à Marengo. Galons de caporal Le quinze fructidor an XII. Bas de soie Et canne de sergent trempés de pleurs de joie Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici, --Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!-- Au service de Sa Majesté Très Française. Total des ans passés: seize; campagnes: seize. Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra, Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera! Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes. Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.

MARMONT, au duc.

Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout?

LE DUC.

Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout!

(Il se lève.)

MARMONT.

Monseigneur...

LE DUC, à Marmont.

Dans le livre aux sublimes chapitres, Majuscules, c’est vous qui composez les titres, Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux! Mais les mille petites lettres... ce sont eux! Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire Qu’il faut pour composer une page d’histoire!

(A Flambeau.)

Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois, Quand je pense que je te vois depuis un mois, Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!...

FLAMBEAU, souriant.

Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances!

LE DUC.

Nous?

FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.

Monseigneur ne me remet pas?

LE DUC.

Pas du tout!

FLAMBEAU, insistant.

Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!... --Le maréchal Duroc, la dame de service Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc. «Approche!» me cria le maréchal Duroc. J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses... L’enfant impérial, les grandes manches roses De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein... Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin. Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse. Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce? Et tout en lui faisant un rire plein de lait Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge. Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet, Que vos petites mains tripotaient mon plumet. Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère: «Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire. J’entendais--ayant mis à terre le genou-- Rire le maréchal, la dame, et la nounou... Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe, Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe. «Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!» Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux! «Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?» Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.» --Voilà comment je fis connaissance, un jeudi, De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.

LE DUC.

Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!-- Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.

MARMONT, bourru, à Flambeau.

Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé?

FLAMBEAU, le toisant.

Je crois m’être conduit toujours comme un bon...

(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit seulement.)