L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 12
LE DUC, frissonne, et après un silence.
Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître! J’ai vingt ans et je vais régner! ... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être Fils de Napoléon premier!
Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse! Je suis jeune, je n’ai plus peur! Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!...
LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.
_Schœnbrunn._
UNE AUTRE VOIX, répondant.
_Sainte-Hélène._
LE DUC.
Empereur!...
Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme, Pour qu’un peuple y vienne prier! Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!...
UNE VOIX.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
LE DUC.
Régner!...
Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire Commence à me rapatrier, Qu’au moment de partir je devais venir boire, Wagram, le coup de l’étrier!
Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes, Et se dévouer à présent! Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!... Ah! Prokesch, que c’est amusant!
Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes, Oh! comme ils doivent s’ennuyer! J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes Des grâces que je vais signer!
Peuple qui de ton sang écrivis la Légende, Voici le fils de l’Empereur! Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende, Et qu’il te la rende en bonheur!
Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre! J’ai trop souffert pour t’oublier! Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre D’un prince qui fut prisonnier!
La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête, Mais c’est le droit que l’on défend!... (Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête, Élever vers moi son enfant!)
D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille Que Wagram et que Rovigo; Mon père aurait voulu faire prince Corneille: Je ferai duc Victor Hugo!
Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...
(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.)
Ah! je vais régner! J’ai vingt ans! Une aile de jeunesse et d’amour me soulève! Ma Capitale, tu m’attends!
Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées! O retour, retour triomphal! Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées Que je vais descendre à cheval!
Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche! Tous les fusils seront fleuris! --On doit croire embrasser la France sur la bouche, Lorsqu’on est aimé de Paris!
Paris! j’entends déjà tes cloches!
UNE VOIX.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
LE DUC.
Paris! Paris! je vois... Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine, Le Louvre renverser ses toits!
Et vous qui présentiez à mon père les armes. Dans la neige et dans le simoun, Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!... Paris!
UNE VOIX dans l’ombre.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.
Qu’avez-vous?
LE DUC, se raidissant.
Moi?... Rien! rien!
PROKESCH, lui prenant la main.
Vous brûlez!
LE DUC, bas.
Jusqu’aux moelles!...
(Haut.)
--Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles Scintillent comme des molettes d’éperons! Et voici des chevaux! et nous galoperons!
(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui est destiné au duc et le lui amène.)
PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
Pourquoi ces gens sont-ils venus?
MARMONT.
Mais pour qu’on sache Qu’ils ont trempé dans le complot!...
LE DUC.
Une cravache!
UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut.
Le vicomte d’Otrante!
LE DUC, avec un léger recul.
Hein? le fils de Fouché?
FLAMBEAU.
Ce n’est pas le moment d’en être effarouché!
(Il arrange le cheval.)
L’étrier long?
LE DUC.
Non, court.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
Cet homme qui s’incline, C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine De Votre Majesté...
(Il salue encore.)
Goubeaux.
LE DUC.
Bien.
GOUBEAUX, resaluant.
L’agent chef.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.
Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph; C’est moi qui de sa part apportai les subsides...
LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
Le filet seulement!
UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.
J’ai disposé les guides, Les relais. Vous pourrez, au village prochain, Vous déguiser.
(Il salue en se nommant.)
Morchain.
FLAMBEAU.
Oui, oui, Machin!
LE CONSPIRATEUR, criant.
Morchain!
UN AUTRE.
On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!... Voilà!
(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)
C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte!
(Il salue.)
Guibert!
TOUS, parlant à la fois autour du cheval.
Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...
FLAMBEAU, les repoussant.
Nous comprenons!
UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.
Feu votre père avait la mémoire des noms!
UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!-- Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme!
LE DUC, nerveux.
C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien! Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien!
(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à l’écart enveloppé dans son manteau.)
Ton nom?
(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)
Quoi! vous ici?
L’ATTACHÉ, vivement.
Pas en partisan, Prince; En ami seulement!... Certes pour que je vinsse Il fallut...
FLAMBEAU.
A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est!
LE DUC.
J’empoigne la crinière!--_Alea jacta est!_
(Il met le pied à l’étrier.)
L’ATTACHÉ.
Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre C’était pour vous défendre, au besoin!
LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant.
Me défendre?
L’ATTACHÉ.
J’ai cru que vous couriez un danger.
LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier.
Un danger?
L’ATTACHÉ.
Ce drôle,--que demain je compte endommager,-- Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre, Quand dans l’ombre il accoste un autre individu... Et je reste cloué par un mot entendu! Il était question de tuer Votre Altesse Surprise au rendez-vous, ce soir.
LE DUC, avec un cri d’effroi.
Dieu! la comtesse!
L’ATTACHÉ.
Le rendez-vous... c’était ici. Je le savais Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais!
LE DUC.
Le rendez-vous? Mais c’est le pavillon de chasse! Ils vont assassiner la comtesse à ma place! --Rentrons!
CRI GÉNÉRAL.
Oh! non!
UN CONSPIRATEUR.
Pourquoi?
LE DUC, avec désespoir.
La comtesse!...
PROKESCH, voulant le retenir.
Elle peut Se faire reconnaître...
LE DUC.
Ah! tu la connais peu! Mais cette femme-là se fera, par ces brutes, Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes! --Rentrons!...
PLUSIEURS.
Non!
LE DUC.
Je ne peux pourtant--rentrons là-bas!-- Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas!
D’OTRANTE.
Tous nos efforts perdus!
UN CONSPIRATEUR, furieux.
S’il faut qu’on reconspire!
MARMONT.
Vous ne pourrez plus fuir!
UN AUTRE.
Et la France?
UN AUTRE.
Et l’Empire?
(Ils sont tous autour de lui.)
LE DUC.
Arrière!
MARMONT.
Il faut partir!
LE DUC, avec force.
Il faut rentrer!
PROKESCH.
Oui mais... Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais La couronne!
LE DUC.
Partir, c’est abdiquer mon âme!
MARMONT.
On peut sacrifier quelquefois!...
LE DUC.
Une femme?
MARMONT.
Risquer, pour une femme, au moment du succès...
FLAMBEAU.
Allons! décidément, c’est un prince français!
LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc.
Voulez-vous partir?
LE DUC.
Non!--Otez-vous, que je passe!
LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres.
S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève!
TOUS, se précipitant vers le duc.
Oui! Oui!
LE DUC, levant sa cravache.
Place! Place! ou, levant ce jonc qui vous cravachera, Je charge à la façon de mon oncle Murat! --A moi, Prokesch! Flambeau!
UN CONSPIRATEUR.
De force, il faut le prendre!
LE DUC, à l’attaché français.
Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre, C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi Qu’on veut m’assassiner vraiment: défendez-moi!
L’ATTACHÉ.
Non, Monseigneur, partez!
LE DUC.
Moi? Comment? Que je laisse?...
L’ATTACHÉ.
Partez, je vais aller défendre la comtesse!
LE DUC.
Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan, Vous assureriez donc ma fuite?
L’ATTACHÉ.
Allez-vous-en! Ce que j’en fais, c’est pour cette femme!
LE DUC.
Sans doute, Mais...
L’ATTACHÉ, à Prokesch.
Courons tous les deux!--Prokesch connaît la route!
LE DUC, hésitant encore.
Je ne peux...
PLUSIEURS VOIX.
Si! si! si!
MARMONT.
C’est le meilleur parti!
(On entend le galop d’un cheval.)
TOUS.
Partez donc!
LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue, pâle, échevelée, hors d’haleine.
Malheureux!--vous n’êtes pas parti!
SCÈNE III
LES MÊMES, LA COMTESSE.
LE DUC, éperdu.
Vous!... Mais on m’avait dit!... Pouvais-je fuir?
LA COMTESSE, rageusement.
Oui, certe!
LE DUC.
Une femme...
LA COMTESSE, avec mépris.
Une femme! eh bien, la grande perte!
LE DUC, balbutiant.
Mais je...
LA COMTESSE.
Mais vous deviez m’abandonner!
LE DUC.
Songez...
LA COMTESSE, furieuse.
Je songe au temps perdu!
LE DUC.
Vos dangers...
LA COMTESSE.
Quels dangers?
LE DUC.
Nos alarmes pour vous étaient...
LA COMTESSE, fièrement.
Quelles alarmes? --Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes?
LE DUC.
Mais cet homme?...
LA COMTESSE.
Partez!
LE DUC.
Qu’avez-vous fait?
LA COMTESSE.
Oh rien! Il a tiré son sabre--et j’ai tiré le mien!
LE DUC.
Pour moi!... tu t’es battue?
LA COMTESSE.
«Oh! oh! le fils du Corse» Grondait-il, «j’ignorais qu’il fût de cette force!» --«Il ne s’en doutait pas lui-même!»... Mais ma voix...
LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.
Ah! vous êtes blessée!
LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.
Oh! ce n’est rien,--les doigts!... ... Mais ma voix me trahit: «Une femme?» Il recule. --«Défends-toi donc!»--«Je ne peux pas, c’est ridicule! Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon!» --«Défends-toi! cette femme est un Napoléon!» Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe, Il fonce!... et je lui fais...
FLAMBEAU.
Le coup de contre-pointe!
LA COMTESSE, mimant le coup.
Un! deux!
FLAMBEAU.
Vous avez dû l’étonner rudement!
LA COMTESSE.
Il ne reviendra pas de son étonnement!
LE DUC, se rapprochant, à voix basse.
Dieu!--mais la jeune fille, alors?
LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.
Que vous importe?
LE DUC.
Chut!--Est-elle venue?
LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.
Eh bien... non! Quand la porte S’écroula tout à coup sous un poing furieux, J’étais seule!
LE DUC.
Elle n’est pas venue!--Ah?...
(Et avec un léger dépit mélancolique.)
Tant mieux!
LA COMTESSE.
Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête. Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky... Et je fuis en prenant votre cheval de selle! --Je l’ai crevé!--je n’en peux plus!...
LE DUC.
Elle chancelle!
(Prokesch et Marmont la soutiennent.)
LA COMTESSE, défaillante.
Après ce que j’ai fait, ah! j’espérais au moins Apprendre son départ, ici, par les témoins!...
UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la Comtesse.
Vous êtes poursuivie! et dans une minute...
(Mouvement de tous pour fuir.)
LE DUC, criant.
Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute!
(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)
LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.
Partez!
LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.
Elle n’a rien?
LA COMTESSE.
Mais partez donc! ah! si Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici, Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes... Mais cela lui ferait hausser les épaulettes!
LE DUC, s’élançant pour fuir.
Adieu!
SCÈNE IV
LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.
FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en courant.
Nous sommes pris!
(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)
LA COMTESSE, avec désespoir.
Trop tard!
SEDLINSKY, s’avançant vers elle.
Oui, Monseigneur!
LA COMTESSE, au duc, avec rage.
Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur!
SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse, aperçoit le duc. Il recule en s’écriant:
Votre Altesse...
(Se retournant vers la Comtesse.)
Votre Alt...
(Se retournant vers le duc.)
Votre Al...
FLAMBEAU.
Ça, ça le trouble!
SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.
Tiens!...
FLAMBEAU.
Vous avez soupé, Monsieur: vous voyez double!
SEDLINSKY.
Tiens! tiens!
(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.)
Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.
(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)
FLAMBEAU, avec un soupir.
Ah! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch!
SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.
Reconduisez Monsieur.
(A l’attaché.)
Vous, dans cette aventure? Votre gouvernement le saura.
LE DUC, s’avançant vivement.
Je vous jure Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis...
L’ATTACHÉ.
Oh! pardon! maintenant qu’on arrête, j’en suis!
LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.
Au revoir donc!
(A Sedlinsky, avec mépris.)
Allons, policier, fais du zèle!
SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.
Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle.
(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)
LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.
Avec tous les égards qu’on me doit!...
LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.
Ce ton bref!...
(Elle se jette dans ses bras en pleurant.)
Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef!
(Elle sort, suivie de deux policiers.)
SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
Pour les autres... fermons les yeux!... qu’on en profite!
(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)
L’UN D’EUX.
Je crois...
UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
... Dans l’intérêt du parti...
UN TROISIÈME.
Filons vite!
(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands gestes nobles. On entend:
... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...
Et il n’y a plus personne.)
FLAMBEAU, à Sedlinsky.
Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!
LE DUC.
Oh! fuis! pour moi!...
FLAMBEAU.
Pour vous?...
(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)
Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie:
Halte!
(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui. Sedlinsky au policier qui lui a parlé:)
C’est lui!
LE POLICIER.
Peut-être.
(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)
Réclamé par Paris...
SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne sourde que tient le policier.
Comment le reconnaître?
(Il lit.)
Nez moyen... front moyen... œil moyen...
FLAMBEAU, goguenard.
Pas moyen!
SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.
Deux balles... dans le dos.
FLAMBEAU, bondissant.
Ça, c’est faux!
SEDLINSKY, souriant.
Je sais bien.
FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.
Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche! Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
LE DUC, à Sedlinsky.
Le livrer à la France!
SEDLINSKY.
Oui.
LE DUC.
Comme un criminel? Vous n’avez pas le droit!
SEDLINSKY.
Mais nous le prendrons.
LE DUC.
Ciel!
FLAMBEAU.
Il était immoral que tu t’accoutumasses A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces!
SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal!
(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)
Otez-lui donc ce rouge!
FLAMBEAU.
Otez. Ça m’est égal.
(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son pardessus.)
Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!
SEDLINSKY.
Otez-lui son manteau!
(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)
Hein? Quoi?
FLAMBEAU, souriant.
J’ai plus d’allure.
LE DUC, avec angoisse.
Mais que va-t-on te faire?
FLAMBEAU, froidement.
A Ney, que lui fit-on?
LE DUC.
Non! ce n’est pas possible!
FLAMBEAU.
Un feu de peloton! --Rrrran!
LE DUC, poussant un cri.
Ah!
FLAMBEAU.
J’ai toujours fait aux balles la risette; Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!
(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)
LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
Vous n’allez pas livrer cet homme?
SEDLINSKY.
Sans surseoir.
FLAMBEAU.
Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!
(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.)
SEDLINSKY.
Marchons!
(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)
LE DUC.
Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle?
UN POLICIER, grossièrement.
Il titube!
FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt pas.
Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube!
(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de rouge, à gauche.)
LE DUC.
Flambeau! tu t’es tué!
FLAMBEAU.
Pas du tout, Monseigneur! Mais je me suis refait la Légion d’honneur!
(Il tombe.)
LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui vont pour le relever.
Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche! Ce clair soldat touché par un policier louche!... Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en!
FLAMBEAU, d’une voix étouffée.
Monseigneur...
SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de Flambeau avec émotion.
Emmenez ce gueux de paysan!
(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)
LE DUC.
J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!... L’étendard saluera de son bouquet de chêne Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront...
(Il regarde Flambeau.)
Et ce sont des soldats qui le ramasseront!
SEDLINSKY, bas à un policier.
Les chevaux?
LE POLICIER, bas.
Supprimés.
SEDLINSKY.
Bien. Alors qu’on le laisse! Il ne peut fuir.
(Haut, avec une affectation de douceur.)
On peut céder à Son Altesse...
LE DUC, violemment.
Allez-vous-en!
SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.
Oui... oui... je comprends votre émoi!
LE DUC, le balayant du geste.
Je vous chasse!
SEDLINSKY, voulant se redresser.
Pardon...
LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
Je suis ici chez moi!
(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)
SCÈNE V
LE DUC, FLAMBEAU.
FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre, Où je me suis déjà fait tuer pour le père, De venir retomber pour le fils aujourd’hui!
LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui! Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine!
FLAMBEAU, avec égarement.
Pour lui?
LE DUC, vivement.
Mais oui, pour lui!
(Et dans une brusque inspiration.)
C’est Wagram, cette plaine!
(Il lui crie tout bas.)
Wagram!
FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
Wagram!...
LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette âme qui vacille.
Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu La plaine, la colline et le clocher pointu?
FLAMBEAU.
Oui...
LE DUC.
Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille? C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?
FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.
La bataille!...
LE DUC.
Entends-tu ces confuses rumeurs?
FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs?
LE DUC.
Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre. Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère?
(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:)
Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel. Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel. L’Empereur a levé sa petite lunette. On vient de te blesser d’un coup de baïonnette. Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai...
FLAMBEAU.
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?
LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, Ce sont des tirailleurs, là-bas!
FLAMBEAU, avec un faible sourire.
Général Reille.
LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.
Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot! Mais il laisse enfoncer sa gauche!
FLAMBEAU, clignant de l’œil.
Ah! le finaud!
LE DUC.
On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche, Et Masséna blessé passe dans sa calèche!
FLAMBEAU.
Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd!
LE DUC, criant.
Tout va bien!
FLAMBEAU, vivement.
On se bat?
LE DUC, avec une fièvre croissante.
Le prince d’Auersperg Est pris par les lanciers polonais de la Garde!
FLAMBEAU, essayant de se soulever.
Et l’Empereur? que fait l’Empereur?
LE DUC.
Il regarde!
FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
L’Archiduc se prend-il au piège du Petit?
LE DUC.
Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty!
FLAMBEAU, avidement.
L’Archiduc étend-il l’aile de son armée?
LE DUC.
Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée!
FLAMBEAU, haletant.
Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu?
LE DUC.
L’Archiduc élargit son aile!
FLAMBEAU.
Il est foutu!
(Il retombe.)
LE DUC, avec ivresse.
Cent canons au galop!
FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
Je meurs!... J’étouffe!... A boire! --Et... que fait... l’Empereur?
LE DUC.
Un geste.
FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
La victoire.
(Silence.)
LE DUC.
Flambeau!...
(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il frissonne, il recule un peu.)
Mais ce soldat couché là, maintenant, Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme, --Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!
(Il se penche sur Flambeau en lui criant:)
Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!
FLAMBEAU, dans son râle.
A boire!
DES VOIX, dans le vent.
_A boire!... A boire!..._
LE DUC, tressaillant.
Oh!--Quels sont ces échos?
UNE VOIX, très loin.
_A boire!_
LE DUC, essuyant une sueur à son front.
Dieu!
FLAMBEAU, d’une voix rauque.
Je meurs...
DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
_Je meurs... Je meurs..._
LE DUC, avec épouvante.
Son râle Se multiplie au loin...
UNE VOIX, se perdant.
_Je meurs..._
LE DUC.
... sous le ciel pâle!... --Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt, Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur, Comme le premier vers d’une chanson connue, Et quand l’homme se tait, la plaine continue!
LA PLAINE, au loin.
_Ah!... ah!..._
LE DUC.
Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot, C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!
LA PLAINE, longuement.
_Ah!..._
LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.
Il ne bouge plus!...
(Avec terreur.)
Il faut que je m’en aille! Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!...
(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)