L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 11
Mais pourrai-je les croire Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire Qui parce qu’elle veut tomber en consolant, Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc?
LA COMTESSE, haussant les épaules.
Vous aimerez encor!
LE DUC.
Mais jamais plus, peut-être A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être, Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas!
LA COMTESSE, avec dépit.
Je trouve Votre Altesse extrêmement émue!
LE DUC.
Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!»
FLAMBEAU, reparaissant.
Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel Il chante quelque chose à son vieux colonel!
(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son domino violet.
Changeons vite!
FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
Au signal!... Ne craignez rien. Je guette. Attention!
(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)
Par la vertu de ma baguette!...
LA COMTESSE, à Flambeau.
Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y!
FLAMBEAU.
C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil!
(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à gauche.)
SCÈNE XIII
LES MÊMES, TOUT LE MONDE.
FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des applaudissements et des rumeurs.
Il sort!
(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux. Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés. Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près:
_Les orangers!--C’est ici que l’on soupe! --Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe! --Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron! --Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond! --Attention! Un, deux... à trois, on se sépare! Trois!_
Et la farandole se disloque.)
TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
Hourrah!
FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos mauves.
Notre essaim de femmes l’accapare!
LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que personne ne l’approche.
Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse!
GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.
Il n’y en a Que pour le Duc ce soir!
DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.
Sandor!--Zichy!--Mina!
L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.
On me reconnaît donc?
LE POLICHINELLE.
A ce collier de jade!
LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de l’oranger.
Au dessert on pourra se faire une orangeade!
UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.
Duc!...
L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.
Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga!
L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.
Mimi de Meyendorf à la table d’Olga!
(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
_Mesdames et Messieurs..._
QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.
Chut! Chut!
LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.
C’est la minute Terrible!...
GENTZ.
_Je brandis cette première flûte En l’honneur..._
LE DUC.
Elle va pour sortir...
GENTZ.
_... de l’absent Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,-- Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!_
(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer coquettement.)
FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.
Elle a bien attrapé votre pas nonchalant!
GENTZ, continuant d’une voix éclatante.
_Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan! Dédions ton premier grésillement, champagne, A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne, Seigneur de Daruvar et duc de Portella..._
FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus de la sortie.
Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a.
GENTZ.
_Chevalier de Sainte-Anne..._
LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
En parlant, il nous aide, Ce Gentz, sans le savoir!
GENTZ.
_... Des Séraphins de Suède, De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!..._
FLAMBEAU, bas.
Pourvu que Metternich ait des titres encor!
GENTZ.
_Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire..._
LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.
Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère!
GENTZ, avec un enthousiasme croissant.
_Bailli de Malte..._
LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près de la sortie avec un domino mauve.
Eh bien! qu’attend-elle?
GENTZ.
_Grand-croix Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!..._
(Il s’arrête, s’épongeant le front.)
Ouf!...
LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.
Il va succomber! Il faut que tu l’éventes!
(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés de Gentz.)
GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.
_Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!_
ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.
Hourrah!...
(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil, elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre congé.)
FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.
Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts, Prince, elle va sortir... elle sort!...
L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix haute, de sa place.
Franz, tu pars?
(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour ne pas tomber.)
LE DUC, bas.
Tout est perdu!
FLAMBEAU.
Tonnerre!
L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.
Attends!
FANNY, atterrée.
L’archiduchesse N’est pas du complot!
L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.
Franz!
(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)
Tu blessas ma tendresse, Tout à l’heure, mais...
(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et presque sans voix.)
Ah!...
LE DUC, qui suit cette scène.
Perdu!
L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.
Mais...
(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et très haut, tendant la main à la comtesse.)
A demain!
LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font perdre un instant la tête.
Ah! Madame,--comment?...
L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.
Baisez-moi donc la main!
(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)
SCÈNE XIV
LES MÊMES, moins LA COMTESSE.
UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.
Il part déjà, le duc?
TIBURCE, haussant les épaules.
Oh! il est si fantasque!
(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont assis le duc, Flambeau et Fanny.)
LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.
Votre main... comme au duc de Reichstadt?...
L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et masqué, et lui tend la main.
Tiens, beau masque!
(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
Et maintenant...
(Rires et protestations.)
PLUSIEURS.
Encore!
GENTZ.
Un mot...
L’ARLEQUIN.
Gentz, allez-y!
GENTZ.
Je voulais compléter mon petit brindisi: J’ai commis tout à l’heure un oubli... volontaire. Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur, --Le duc étant sorti--de boire: _Au destructeur De Bonaparte!..._
TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse.
Au destructeur de Bonaparte!
(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)
LE DUC.
Que fais-tu?
FLAMBEAU.
Je le mouille un peu, de peur qu’il parte!
(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle d’un oranger à l’autre.)
LE SCARAMOUCHE, riant.
Ce Bonaparte!...
LE PETIT MARQUIS.
En somme, un faux marbre!
TIBURCE.
Du stuc!
LE DUC, indigné.
Hein?
FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse.
Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc!
LE POLICHINELLE, dédaigneux.
Très surfait.
FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main.
Prenez garde!
TIBURCE.
Officier secondaire... Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire, Alors!...
L’OURS.
On dit que Gentz le fait très bien!
FLAMBEAU, entre ses dents.
Cristi!
L’ARLEQUIN, à Gentz.
Fais-le!
(Gentz se lève. Mouvement du duc.)
FLAMBEAU, au duc.
N’oubliez pas que vous êtes sorti!
GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front.
La mèche!
(Fronçant le sourcil.)
L’œil!
(Mettant la main dans son gilet.)
La main!
(Et satisfait.)
Voilà.
(Acclamations et rires.)
LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.
Oh!
FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une voix sourde:
Il se moque! Et même en se moquant c’est beau!--car il l’évoque!
LE CROCODILE.
Vous savez qu’il tombait de cheval,--patatras!
(Rires.)
FLAMBEAU, bas au duc.
Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les _ultras_!
LE PIERROT.
Un causeur très médiocre!...
FLAMBEAU, ironique.
Allez donc!
LE DUC.
C’est la règle! S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle, Que diraient le cloporte et le caméléon?
TIBURCE.
Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon!
FLAMBEAU, sursautant.
Hein?
(C’est le duc maintenant qui le retient.)
TIBURCE.
Il s’est fabriqué ce nom: c’est très facile! On veut se faire un nom magnifique...
FLAMBEAU, à part.
Imbécile!
TIBURCE.
... Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé... On prend trois petits sons clairs et secs: _Na-po-lé_... Et puis un bruit sourd: _on_!
L’OURS.
C’est extraordinaire!
TIBURCE.
Oui: _Na-po-lé_: l’éclair!... et puis: _on_, le tonnerre!
UN TRIVELIN.
Quel était son vrai nom?
TIBURCE.
Ah! vous ne savez pas?
LE TRIVELIN.
Mais non!
TIBURCE.
Il s’appelait Nicolas.
FLAMBEAU, se levant furieux.
Nicolas?
TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle.
Ah! bravo! le grognard!
GENTZ, riant, à Flambeau.
Nicolas!
(Il lui passe un plat.)
Quelques cailles?
FLAMBEAU, prenant le plat.
Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien les batailles!
UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût.
Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota!
TIBURCE.
Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha, Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne!
FLAMBEAU, doucement.
Il n’y avait donc pas le général Cambronne?
UNE VOIX DE FEMME.
Mais... la guerre!...
TIBURCE.
Qu’y faisait-il? Les bulletins!
LE POLICHINELLE.
Il se tenait sur des petits tertres lointains!
(Rires.)
FLAMBEAU, prêt à s’élancer.
Nom de...
LE DUC, le retenant.
Chut!
TIBURCE.
Une balle, un jour, fut assez bonne Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne: Juste de quoi fournir un sujet de tableau!
(Rires.)
FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage.
Du calme!...
LE DUC.
Mais toi-même...
FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau.
Otez-moi ce couteau!
TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son Johannisberg.
Bref...
LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau.
Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire!
FLAMBEAU, suppliant.
Vous le supporterez!
LE DUC.
Oh!--pas pour un Empire!
TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée.
Bref--ce fameux héros--c’était...
FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir.
Non, mon petit!
TIBURCE.
C’était un lâche!
LE DUC, se levant.
Oh! je...
UNE VOIX, partie du fond.
Vous en avez menti!
(Brouhaha.)
TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois.
Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça?
GENTZ, qui est resté assis.
Tumulte.
FLAMBEAU, bas au duc.
Tout est sauvé! quelqu’un a relevé l’insulte!
TIBURCE, blême.
Qui s’est permis?
L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui.
C’est moi.
LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce.
L’un des aides de camp Du maréchal Maison!
TIBURCE.
Quoi? vous, me provoquant? Vous qui représentez le Roi?
GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin.
C’est toujours drôle.
L’ATTACHÉ.
Il s’agit de la France,--et je suis dans mon rôle. C’est contre elle tenir des propos insultants Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.
TIBURCE.
Buonaparte?
L’ATTACHÉ.
Veuillez prononcer Bonaparte.
TIBURCE, ironique.
Soit! Bonaparte!
L’ATTACHÉ.
Non. L’Empereur.
TIBURCE.
Votre carte?
(Échange de cartes.)
L’ATTACHÉ, saluant.
Je pars demain. Donc, le duel, demain matin.
(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant, commencent à regagner le bal.)
FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire, revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc.
Filons! J’ai le manteau.
(Il l’ouvre et le referme.)
Dedans, c’est en satin.
TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son verre à un laquais.
De l’eau?
LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,--tout en remplissant le verre de Tiburce.
Monsieur est dur pour le Corse!
TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain.
Hein?
LE LAQUAIS, baissant la voix.
Plus tendre, Votre sœur, pour son fils!...
(Mouvement de Tiburce.)
Voulez-vous les surprendre?
TIBURCE.
Quand?
LE LAQUAIS.
Ce soir.
TIBURCE.
Où?
LE LAQUAIS.
Je sais.
TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors.
Attends-moi près d’ici!
(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière de capitan.)
Je vais débarrasser l’Autriche!
Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et lui mettant la main sur l’épaule.
Vous, merci!
L’ATTACHÉ, se retournant.
De quoi donc?
(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)
LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres.
Chut!
L’ATTACHÉ, bas.
Le duc?
LE DUC.
Un complot.
L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance.
Je m’étonne...
LE DUC, avec une grâce fière.
Je n’ai que mon secret, Monsieur: je vous le donne.
(Vite et bas.)
Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y!
L’ATTACHÉ.
Moi?
LE DUC.
N’êtes-vous pas à nous?
L’ATTACHÉ.
Je suis fidèle au roi.
LE DUC.
C’est bien! Mais tu te bats pour mon père, à ma place. Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe!...
(Il remonte, en le saluant.)
--A bientôt!
L’ATTACHÉ, le suivant.
Vous croyez me gagner...
LE DUC.
J’en suis sûr. Mon père a bien conquis Philippe de Ségur!
L’ATTACHÉ, avec fermeté.
Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire...
LE DUC, souriant.
Vous êtes un futur maréchal de l’Empire!
L’ATTACHÉ.
... Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment, Je saurai commander le feu.
LE DUC.
Parfaitement.
(Il lui tend la main.)
Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre.
(Les deux jeunes gens se prennent la main.)
L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie.
Avez-vous pour Paris--car j’y serai le quatre-- Quelques commissions? L’honneur me serait doux...
LE DUC, souriant.
Je compte être rendu dans... l’Empire avant vous!
L’ATTACHÉ.
Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume?
LE DUC.
Saluez de ma part la colonne Vendôme.
(Il sort. Le rideau tombe.)
ACTE V
LES AILES BRISÉES.
Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine immense. La plaine de Wagram.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.
(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.)
LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le refermant brusquement.
Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!
(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)
Les chevaux?
FLAMBEAU.
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
LE DUC.
Au premier rendez-vous que me donne la France, Je dois, comme un amant, arriver en avance!...
(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il s’arrête.)
Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir! Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire. Oh! lire: _Chemin de Saint-Cloud!_ au lieu de lire:
(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)
_Route de Grosshofen!_
(Tout d’un coup se souvenant.)
Tiens! mais... mon régiment Se rend à Grosshofen, à l’aurore!
FLAMBEAU.
Comment?
LE DUC.
J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore...
FLAMBEAU.
Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore.
(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et manchot.)
LE DUC.
Cet homme?
FLAMBEAU.
Il est à nous. Sa cabane nous sert De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert Explique la bataille aux étrangers.
LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers l’horizon, et commence, d’une voix de guide.
A gauche...
FLAMBEAU, s’avançant.
Non; moi, je la connais!
(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)
PROKESCH, à Flambeau.
Qu’est-ce qui le débauche Du service autrichien?
LE PAYSAN, qui a entendu.
Monsieur, j’étais mourant. Je me traînais par là. Napoléon le Grand Vint à passer...
FLAMBEAU.
Toujours il parcourait la plaine Le lendemain.
LE PAYSAN.
Le grand Empereur prit la peine D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...-- Il me fit amputer par son docteur.
FLAMBEAU.
Yvan.
LE PAYSAN.
Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre! Moi, je l’aide!...
(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)
Le bras--coupé--devant lui!
FLAMBEAU.
Bigre! On n’a pas tous les jours la satisfaction D’avoir le bras coupé devant Napoléon!
LE PAYSAN, avec un geste résigné.
La guerre!...
(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper rêveusement un mot.)
On se battait!...
FLAMBEAU.
On mourait.
LE PAYSAN.
Nous mourûmes.
FLAMBEAU.
On allait!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
On tirait, dans des brumes!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
Puis après, quelque officier noirci Venait nous dire: On est vainqueur!
LE PAYSAN.
A nous aussi.
FLAMBEAU, se levant, indigné.
Hein?
(Il hausse les épaules et souriant.)
Au fait!...
(Et serrant la main au vieux.)
Si quelqu’un nous entendait!
LE DUC, immobile, au fond.
J’écoute.
LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
Bah! mes géraniums poussent bien!
FLAMBEAU, hochant la tête.
Je m’en doute!
(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)
Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours!
LE DUC, se rapprochant.
Onze petits tambours?...
FLAMBEAU.
Je les revois toujours! --C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles Entre l’écartement naïf de leurs oreilles; Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan, Marchaient, heureux de vivre, en faisant _ran plan plan_! On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire, Ils étaient les chouchous de notre cantinière; Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins, Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins, Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes, Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes, Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air: «Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!» --C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze Prit ces onze tambours en file, et...
(Avec un geste qui fauche.)
Tous les onze!
(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)
Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!-- Elle avait relevé son grand tablier bleu, Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine, Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
(Secouant son émotion.)
... Mais de parler de ça, ça vous enroue!...
(Toussant pour s’éclaircir la voix.)
Hum! Hum!
(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)
Recette pour changer un vil géranium En Légion d’honneur: on ôte trois pétales!
(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui disant.)
Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?...
(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)
C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?
LE DUC, mélancoliquement.
Je l’ai donnée en rêve!...
FLAMBEAU.
Et je la porte en fleur.
(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se serrent la main, se groupent.)
SCÈNE II
LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.
UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau.
_Sainte-Hélène._
FLAMBEAU, répondant.
_Schœnbrunn._
LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.
Marmont!
MARMONT, s’inclinant.
Duc, bonne chance!
LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
Ces ombres?
MARMONT.
Vos amis.
LE DUC.
Ils restent à distance?
MARMONT.
C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur, Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.