L'Aiglon: Drame en six actes, en vers

Part 10

Chapter 103,754 wordsPublic domain

On s’est mis en colère Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit; Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli, Posé comme ces pieds que cisèle Thomire, Du meuble Médicis faisait un meuble Empire. Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé, Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?» --Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme, C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!-- Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu, Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu, Et dans l’écroulement trop prévu de la France, La beauté de mon pied gardait son importance!

LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et saisissant l’oranger pour ne pas tomber.

Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste!

BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.

Quel est Ce caillou gris que vous portez en bracelet?

MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.

Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides. Ça... voyez-vous... c’est un morceau...

BOMBELLES, vivement.

Des Pyramides?

MARIE-LOUISE, sentimentale.

Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau Où Juliette dort auprès de Roméo!

(Elle soupire.)

Ce souvenir me vient...

BOMBELLES, respectueusement crispé.

Vous n’allez pas, de grâce, Me parler de Neipperg!

MARIE-LOUISE.

Oui, Neipperg vous agace! Pourquoi parler de l’autre, alors?

BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg.

C’est différent!

(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)

Vous,--l’aimiez-vous?

MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.

Qui donc?

BOMBELLES.

L’Autre!

MARIE-LOUISE.

Ça vous reprend?

BOMBELLES.

Un si grand homme, on doit...

MARIE-LOUISE.

Quant à cela, je nie Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie! --Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.

(Coquettement.)

Cela vous plaira-t-il, Parme?

BOMBELLES.

Était-il jaloux?

MARIE-LOUISE.

Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste, Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,

(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui couvrait sa robe décolletée.)

Mes épaules.

(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)

BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de royaliste.

Jaloux?... Alors, Napoléon...

MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop indiscrètement prononcé.

Chut!...

BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.

... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles, Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas...

MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.

Bombelles!

BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.

... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté...

(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)

LE DUC.

Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!...

BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.

... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles, Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde...

MARIE-LOUISE, faiblement.

Charles!

BOMBELLES, joignant le geste à la parole.

... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi...

(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt bondissant et criant.)

LE DUC.

Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends!

(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main sur son front, et tout à coup:)

Merci! Merci! Je suis sauvé!

MARIE-LOUISE, défaillante.

Franz!

LE DUC.

Car ce cri, ce geste Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste Le respect de ma mère--et de sa liberté! C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité, Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force! Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse!

BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.

Monsieur...

LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.

Rien entre nous!

(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux, et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.)

Madame, mes respects! Au palais de Sala retournez vivre en paix! Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile Est un petit théâtre et l’autre une chapelle? Vous allez vous sentir, habitant au milieu, Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu! --Mes respects! mes respects!

MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.

Mon fils!

LE DUC.

Mais oui, Madame, Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme! Allez être une femme au palais de Sala! Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela Soit la revanche amère et triste de sa gloire, --Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!-- Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous, Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde, Que parce qu’autrefois il a conquis le monde!

MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.

Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!...

LE DUC.

Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci!

MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.

Adieu, Monsieur!

LE DUC, immobile, ne les regardant plus.

O mains, mains froides, dans la tombe, O mains tristes encor de leur anneau qui tombe, Mains où posa le front de celle qui jadis Sanglotait parce que je n’étais pas son fils, Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline, Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine!

MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de femme.

La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison Elle n’a pas?...

(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...)

LE DUC, d’une voix terrible.

Silence!

(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.)

Ah! si c’est vrai, raison De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!...

(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation avec Sedlinsky.)

SCÈNE VIII

LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER.

METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.

Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle!

(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)

Hein?--Vous ici!

(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans cette fête masquée.)

Dans cet uniforme?... Comment?

LE DUC.

Ne doit-on pas venir sous un déguisement?

SEDLINSKY, bas à Metternich.

Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence, Garde, même en morceaux, toute son insolence!

METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.

A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal, Le petit colonel?

LE DUC.

Au petit caporal.

METTERNICH, sur le point de s’emporter.

Oh! je...

(Se calmant, à Sedlinsky.)

Mais le courrier, là-bas, qui me réclame!

(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre ses dents.)

C’est à recommencer!

FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils ont disparu et, tout bas, derrière le duc.

Prince...

SCÈNE IX

LE DUC, FANNY ELSSLER.

PASSAGE DE MASQUES

LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.

Ah! non!... Cette femme!... Non! Je ne veux plus...

FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.

Fuir?

LE DUC, avec un cri de surprise.

Fanny!--Toi?--Fuir?

(Changeant de ton et se rapprochant.)

Comment? Quand?

FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.

Feignez avec moi de causer galamment. C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.

(Et elle lui dit en minaudant.)

Votre cousine est là, dans ce bal.

LE DUC, très ému, mais d’un air penché.

La Comtesse?

FANNY.

Oui.

(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)

--Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac! --Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette! Elle te ressemblait, déjà, de silhouette, Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs, Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs! Donc, pendant qu’on jouera,

(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)

là, _Michel et Christine_, Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine...

LE DUC, comprenant.

Je me masque...

FANNY.

Tu disparais comme en un truc...

LE DUC.

Cependant qu’apparaît un faux duc!

FANNY.

Le faux duc Sort ostensiblement...

(Elle montre la sortie de gauche.)

LE DUC.

En sortant, me délivre Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre...

FANNY.

Rentre à Schœnbrunn...

LE DUC.

S’enferme en ma chambre avec soin...

FANNY.

Et s’éveille si tard demain...

LE DUC.

... que je suis loin! --Seulement...

FANNY.

Vous voyez un seulement?

LE DUC.

Énorme! Si, voyant le faux duc sortir en uniforme, Quelque masque, croyant me parler, lui parlait?

FANNY.

Impossible. Tout est réglé comme un ballet. Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves, Douze femmes sont là,--douze dominos mauves Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil, L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil, --Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette Le faux duc sortira de coquette en coquette!

UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.

Quel est ce loup?

LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.

Hou! hou!

(Il disparaît dans le bois.)

LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe en gambadant.

Quel est ce fou?

LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.

Tzing! tzing!

(Tout disparaît dans des éclats de rire.)

FANNY, reprenant, au duc.

Puis, toi, tu sors du parc...

LE DUC.

Par la porte d’Hietzing?

FANNY.

Non!

LE DUC.

Par où?

FANNY.

Prenez garde. On passe.--Je m’évente... Regardez l’éventail de votre humble servante...

LE DUC.

Eh! bien?

FANNY, tout en s’éventant coquettement.

J’ai dessiné dessus le plan du parc. Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc. Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres, Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres. On évite, par là, les gardes malfaisants, On tourne à gauche, on prend du côté des faisans...

LE DUC, les yeux sur l’éventail.

Les hachures, qu’est-ce que c’est?

FANNY.

C’est quand ça monte, --On redescend. On tourne au gros triton de fonte. Et l’on sort Empereur par ce petit portail... Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail.

LE DUC, avec une fièvre joyeuse.

Empereur!

FANNY, plaisantant.

C’est cela, le carrosse du Sacre, Tout de suite!

LE DUC.

Et l’on trouve à ce portail?

FANNY.

Un fiacre.

LE DUC.

Hein?

FANNY.

Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!

LE DUC.

Et qui me mène?

FANNY.

Au lieu de rendez-vous!

LE DUC.

Qui est?

FANNY.

A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,-- Mais la comtesse y tient: Wagram!

LE DUC, souriant.

La Bonaparte! --Et Prokesch?

FANNY.

Prévenu par moi. Sera là-bas.

LE DUC.

Et Flambeau? Vais-je le revoir?

FANNY.

Je ne sais pas.

(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux blancs et sa bouche d’ombre.)

Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune, Vous, sur ce bloc...

(Et elle désigne le fût de colonne.)

Moi, sur la tête de Neptune.

(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)

Neptune, c’est permis de s’asseoir?

LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.

C’est permis!

(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)

Seulement, vous savez, il y a des fourmis!

FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.

Dieu!... la tête qui parle!...

LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.

Ah! c’est là, sous le lierre, C’est vrai, qu’on sort du trou...

LA VOIX, tranquillement.

Par une fourmilière!...

LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les herbes.

Flambeau!

SCÈNE X

LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.

DES MASQUES, de temps en temps.

LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.

Dans la cachette à Robinson...

UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.

Ohé!

FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.

Chut! des masques!

LES MASQUES, disparaissant.

Bravo! Très drôle!

(Leurs voix se perdent.)

LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.

Crusoé.

LE DUC.

Quoi! depuis hier soir?...

FLAMBEAU, toujours invisible.

Oui, je fume ma pipe...

LE DUC.

Dans ce trou?...

FLAMBEAU.

Que tu fis à l’instar de ce type, Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit, Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi!

LE DUC, examinant les pierres et les mousses.

Je ne retrouve plus la place exacte!

FLAMBEAU.

A droite! Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate!

(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)

FANNY, la montrant au duc.

Là,--le petit Vésuve!

LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.

Oh! tu dois être...

FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.

Mal! Mais

(Une bouffée.)

je vous avais dit

(Une bouffée.)

que je viendrais au bal!

FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.

Si l’on nous voit causer avec une fumée!

FLAMBEAU.

Aï!

LE DUC.

Quoi donc?

FLAMBEAU.

Un retour offensif de l’armée Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat! --Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac!

(On l’entend souffler très fort.)

En soufflant la fumée à flots...

FANNY, riant.

Tu les canonnes!

FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.

Puis-je lever ma pierre une seconde?

LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.

Oui!

(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et, de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)

FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale le grand air du dernier succès de l’Opéra.

_Nonnes!..._

LE DUC et FANNY, précipitamment.

Chut!

FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.

J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau!

LE DUC.

Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau!

FLAMBEAU.

Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître!

LE DUC.

Il a quitté le bal.

FLAMBEAU, vivement.

Mais pour me reconnaître Il n’y a plus personne, alors!

FANNY.

Tout ira bien.

FLAMBEAU.

Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?

LE DUC.

Mais...

FLAMBEAU.

Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne, Prendre un torticolis dans ma petite turne?

FANNY, vivement.

Des masques!

(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)

LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.

C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy! --C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi! --C’est Josika!--Non! c’est...

(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.)

Il fuit! qu’on le rattrape!

FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.

Partis?

LE DUC et FANNY.

Partis.

FLAMBEAU.

Alors...

(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet à poil.)

LE DUC et FANNY.

Hein? Quoi?

FLAMBEAU, remettant la pierre en place.

Baissons la trappe!

LE DUC, épouvanté.

Que va-t-on dire en te voyant?

FANNY.

C’est effrayant! Rentrez vite!

FLAMBEAU.

Ce qu’on va dire en me voyant?

(Les masques reparaissent au fond.)

L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.

Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire!

FLAMBEAU, au duc et à Fanny.

Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire!

LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.

Bravo!--Très bien!

FLAMBEAU.

Je suis tranquille maintenant!

(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie. Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur laquelle on lit:

MICHEL ET CHRISTINE. Vaudeville en un acte. De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin

La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour contempler Flambeau.)

SCÈNE XI

LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE, TIBURCE, etc.

UN TRIVELIN, appelant un Léandre.

As-tu vu le grognard?

LE LÉANDRE, frappé d’admiration.

Oh! il est étonnant!

(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un clin d’œil, est entouré.)

L’ARLEQUIN, le regardant de près.

Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles!

UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.

Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles!

(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. Flambeau recule.)

FLAMBEAU, bas à Fanny.

Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt?

FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.

Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau!

UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.

Bonjour, grognard!

FLAMBEAU, poliment.

Honneur, plaisir.

UN SCARAMOUCHE, l’observant.

Je me demande Qui c’est?

(Il s’avance, et bouffonnant.)

Pour lors, Sergent, vous serviez?...

FLAMBEAU.

Dans la Grande!

(On rit.)

FLAMBEAU, à lui-même.

Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait!

(Il se promène, de long en large.)

EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.

C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet!

LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.

Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!... Le nom du costumier?

FLAMBEAU.

Ce sont des costumières. Une vieille maison: _Guerre et Victoire, Sœurs._

UN LANSQUENET.

Ah! oui?

FLAMBEAU, remontant.

Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs!

LE SCARAMOUCHE, le suivant.

Parbleu! mais c’est Zichy!...

(A Flambeau, en lui tendant la main.)

Cher comte...

(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)

FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.

Ma bouffarde.

(On rit.)

LE SCARAMOUCHE, aux autres.

Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde!

FLAMBEAU, chantonnant.

En allant à Krasnoé On avait soif; on avait froué!...

UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.

C’est qu’il est excellent!...

(S’avançant et lui prenant le bras.)

En Russie, hein! mon vieux, Nous avons eu très froid au nez?

(On rit.)

FLAMBEAU.

Oui... Pas aux yeux.

(Il chantonne.)

Mais, cristi, ça vous ravigote Rien que de voir sa redingote!...

L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.

Dis donc, sa redingote a besoin de reprises?

(On rit.)

FLAMBEAU.

Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises!

(Les rires jaunissent légèrement.)

PLUSIEURS, sans enthousiasme.

Ha! ha! très drôle!...

LE LANSQUENET, tiède.

Oui... très nature...

LE SCARAMOUCHE, froid.

Très exact!

L’ARLEQUIN, bas, aux autres.

Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact?

(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite porte.)

FANNY, au duc.

Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce...

FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.

Entrez!

FANNY.

... j’irai chercher votre cousine.

(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au château reparaît et s’approche vivement de lui.)

LE DUC.

Qu’est-ce?

FLAMBEAU, au fond.

Entrez!

LE LAQUAIS, au duc.

J’ai prévenu que Monseigneur irait Passer la nuit au pavillon de la forêt.

(Il s’éloigne.)

FANNY, qui a entendu.

Hein?

LE DUC, vite et bas à Fanny.

J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place La comtesse devra se rendre. Préviens-la.

FANNY.

Je la préviens et vous l’amène. Restez là.

(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)

FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.

Entrez!

TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.

Vous n’entrez pas?

THÉRÈSE.

Non. Je pars.

TIBURCE, la saluant.

A votre aise!

(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)

LE DUC, l’apercevant.

Mais elle va peut-être au rendez-vous!

(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)

Thérèse!

(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à lui-même.)

Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir Qu’elle fut faible au point d’y aller!

(Et à Thérèse, tendrement.)

A ce soir!

(Elle sort sans répondre.)

SCÈNE XII

LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.

FANNY, reparaissant, à Flambeau.

Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe! C’est l’heure!

(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)

FLAMBEAU, sortant du théâtre.

En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe, Parce que Stanislas est triste et Polonais!

(Il rentre dans le théâtre.)

FANNY, au duc.

Duc, voici la comtesse!

(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)

LE DUC.

Oh! je me reconnais! C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne!

(Fanny fait le guet.)

LA COMTESSE.

Bonsoir, Napoléon.

LE DUC.

Bonsoir, Napoléone.

LA COMTESSE.

Je suis très calme. Et toi?

LE DUC.

Je songe aux dangers fous Que vous allez courir pour moi!...

LA COMTESSE, vivement.

Oh! pas pour vous!

LE DUC.

Ah?

LA COMTESSE.

Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône!

LE DUC, souriant.

Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone!

LA COMTESSE, avec fierté.

Oui, ce serait moins beau si c’était par amour!

LE DUC, se rapprochant.

Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure, Une femme venait...

LA COMTESSE, tressaillant.

Ah! j’en étais bien sûre!

LE DUC.

Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...

FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.

Le vieux soldat se tait...

FANNY.

Bien! bien!

FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.

... sans murmurer!

LE DUC.

... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire!

LA COMTESSE.

Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire!

LE DUC.

C’est parce que demain je vais être Empereur Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur!

LA COMTESSE, brutalement.

D’autres vous aimeront!

LE DUC.