L'Aiglon: Drame en six actes, en vers

Part 9

Chapter 93,571 wordsPublic domain

(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino; il lui explique la fête avec condescendance.)

METTERNICH.

Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France, Ici de la pénombre et du demi-silence...

(Il désigne le fond à gauche.)

Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas, Le bal...

L’ATTACHÉ, admiratif.

Oh! c’est vraiment...

METTERNICH, négligemment.

C’est joli, n’est-ce pas?

(Montrant la droite.)

Par là...

L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux.

Quoi! vous daignez être mon cicerone?...

METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité.

Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins, Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains A cette âpre senteur nocturne et forestière! --Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire, De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura.

(Montrant la porte de gauche.)

Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre, Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre. Un bijou de petit théâtre, sur lequel Des amateurs princiers vont nous jouer _Michel Et_... je ne sais plus quoi...--piécette à l’eau de rose D’un Français qui s’appelle Eugène... quelque chose!

L’ATTACHÉ.

On soupe?...

METTERNICH.

Ici.

L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui.

Comment?

METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger.

Sur chaque caisson vert Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert!

L’ATTACHÉ, amusé.

Ah! bah! les orangers?...

METTERNICH, enchanté de son effet.

Oui. Tout à l’heure on roule Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule Deux couples prennent place, affamés et légers...

L’ATTACHÉ.

Enfin, c’est un souper par petits orangers! C’est admirable!

METTERNICH, modestement.

Eh! oui!--Quant aux affaires graves...

(A un laquais.)

Allez dire que c’est assez de danses slaves!

(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)

Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars. On m’attend.

(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)

Les festons par là sont un peu pingres!

(Revenant à l’attaché.)

Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres: Puis, quand le bal est bien bondissant et riant, Je vais te retrouver, Question d’Orient! J’aime régler des sorts de peuples et des danses, Arbitre de l’Europe...

L’ATTACHÉ, s’inclinant.

Et de ses élégances!

GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée, s’avançant vers eux, un peu gai.

C’est très juste!... _Arbiter elegantiarum!_

METTERNICH, se retournant.

Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu?

GENTZ, titubant très légèrement.

Du rhum.

METTERNICH.

On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table! Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable!

GENTZ, avec indignation.

Moi, Fanny?... C’est fini!

METTERNICH, incrédule.

Ah?

(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)

Sedlinsky!

GENTZ, la main sur son cœur.

Fini!

SEDLINSKY, à Metternich.

Un mot!

(Il lui parle bas.)

GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.

Fini!

(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se retourne et changeant de ton.)

J’eus tort de t’amener, Fanny! Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence! Une danseuse...

FANNY.

Ici, c’est pour moi que je danse!

(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)

GENTZ, vivement.

On te reconnaîtra!... tâche de danser mal!

METTERNICH, à Sedlinsky.

Un complot, dites-vous?

SEDLINSKY.

Pour le duc, dans ce bal.

METTERNICH, souriant.

Je n’ai plus peur...

GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.

Encor faudrait-il que j’apprisse Pourquoi tu voulus tant venir ici?

FANNY.

Caprice!

(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)

METTERNICH, à Sedlinsky.

Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil. On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.

SEDLINSKY.

Mais on conspire!

METTERNICH, gaiement.

Ah! bah!

SEDLINSKY.

Des femmes.

METTERNICH, haussant les épaules.

Quelques pecques!

SEDLINSKY.

De grandes dames!...

METTERNICH, ironique.

Oh!...

SEDLINSKY.

... Polonaises et Grecques: La princesse Grazalcowich!

METTERNICH.

Grazalcowich?... C’est terrible!

(A un laquais qui passe.)

Donnez-moi donc une sandwich!

SEDLINSKY.

Vous riez?... Chut!...

(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent mystérieusement.)

Fuyant l’éclat de la torchère, Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant...

(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)

SCÈNE II

LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.

PREMIER DOMINO, à un autre.

Ma chère, Que c’est doux de courir pour lui quelque danger!

DEUXIÈME DOMINO, avec délice.

Conspirons!

TROISIÈME DOMINO.

Ses cheveux sont d’un or si léger!

(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)

LA PREMIÈRE.

Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne D’un halo... dans lequel commence une couronne!

UNE AUTRE.

Oh! et son double charme inattendu, troublant, De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc!

PLUSIEURS, avec volupté.

Conspirons!

LA PREMIÈRE, gravement.

Mais, d’abord, à Vienne, je conseille De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille!

LA DEUXIÈME, impétueusement.

A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot! Faisons faire à Paris cela, chez Odiot!

UNE AUTRE, solennellement.

Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes, D’avoir toujours un gros bouquet de violettes!

TOUTES, avec enthousiasme.

Oh! c’est cela, Princesse!

UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.

Et risquons un retour Vers les modes Empire!

LA PREMIÈRE, vivement.

Oh! le soir! pas le jour!

UNE AUTRE.

Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes!

TOUTES A LA FOIS.

Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!...

METTERNICH, qui surgit en riant.

Ah! Mesdames!

TOUTES, avec un cri d’effroi.

Ah! Dieu!

METTERNICH, riant aux éclats.

Continuez ce complot étonnant! Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...

(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd. Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle qu’on a appelée Princesse.)

LA PRINCESSE.

Et maintenant Que grâce à ce petit papotage frivole Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole, Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins Les Metternich les plus Metternich sont des nains!

TOUTES.

Oui...

LA PRINCESSE.

Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle?

TOUTES.

Oui...

LA PRINCESSE.

Disséminons-nous dans le bal!

(Les dominos mauves s’éparpillent.)

SCÈNE III

TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc. puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.

UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à grand nez qui se sauve.

Qu’il est drôle! Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg!

UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.

Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert!

(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)

GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, et en regardant passer d’autres.

En quoi, la triste Elvire?

UNE COLOMBINE.

En étoile.

GENTZ, pour lui faire plaisir.

En veilleuse.

LA COLOMBINE.

Et Thécla, l’hypocrite?

GENTZ, riant.

En Fanchon la Mielleuse.

L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.

Pas moyen de savoir quel est ce domino! Est-ce une Anglaise?

FANNY, fuyant.

Ya.

L’ATTACHÉ, sursautant.

Une Allemande?

FANNY.

No!

(Elle disparaît. L’attaché aussi.)

LA COLOMBINE, assise près de Gentz.

Le vicomte est en Doge?

UNE CLÉOPÂTRE.

Oui... grande dalmatique!...

GENTZ.

Mais alors la baronne est en Adriatique?

(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en source.)

TIBURCE.

Ma sœur, vous n’allez plus à Parme?

THÉRÈSE.

Oh! Si! Mais pour Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.

(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un homme en domino.)

C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!...

TIBURCE, d’un ton agressif.

Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes Je n’aurais plus longtemps souffert vos _aparté_ Avec votre petit Monsieur Buonaparte!

THÉRÈSE, hautaine.

Plaît-il?

TIBURCE.

Nous nous vantons de ce que nos aïeules N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules, Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir! Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.

(Menaçant.)

Malheur au fils de l’Ogre...

THÉRÈSE.

Hein?

TIBURCE, galamment ironique.

S’il croquait nos sœurs!

THÉRÈSE.

Mon frère, vous avez des mots...

TIBURCE, avec un petit salut sec.

Avertisseurs.

(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se joint à un groupe qui passe.)

UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.

A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate?

LA CHINOISE.

Mais à votre façon d’arrondir votre patte!

L’OURS, tendrement.

Lorsque vous m’aimerez...

LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.

Vous vendez votre peau!

(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis XV.)

TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.

Oh!

GENTZ, avec effroi.

Mais cette bergère a mangé son troupeau!

LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse bergère par la taille.

Votre oreille?

LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.

Pourquoi?

LE POLICHINELLE, mystérieusement.

Mon secret!

(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les arbres, qui demande à une autre:)

Votre oreille?

(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et domino. Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal: bas de soie blanche et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude. Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre. On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)

SCÈNE IV

LE DUC, PROKESCH.

DES MASQUES passent de temps en temps.

PROKESCH, au duc.

Quoi! parmi ces gaietés une langueur pareille? Qu’a donc fait Metternich?

(Mouvement du duc.)

Je vous trouve énervé!

LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il porte sous son bras.

Mais que portez-vous donc sous le bras?

L’OURS, flegmatiquement.

Mon pavé.

(Ils s’éloignent.)

PROKESCH, au duc.

Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes.

(Il tire de sa poche un billet.)

Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes?

(Il lit.)

_Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait Son uniforme sous un manteau violet!_ --Prince, c’est pour ce soir, car ce billet...

LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.

Doit être D’une femme qui veut au bal me reconnaître! J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici Venu que pour chercher aventure.

PROKESCH, désolé.

Non!

LE DUC.

Si!

PROKESCH.

Mais alors, le complot...

LE DUC, à lui-même.

Oh! ce serait un crime Que de faire monter, pays clair et sublime, Sur ton splendide petit trône impérial Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial! Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône, Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune, Venait y déterrer, de ses ongles hideux, Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux?... J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles, Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles!

PROKESCH, riant.

Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou!

LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.

Tu crois?

PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.

Bonté du ciel!

LE DUC, lentement.

Au fond de leurs châteaux de rois, Dans leur retraite castillane ou bohémienne, Ils ont tous eu la leur!... Quelle sera la mienne?... Voyons, décidons-le!... Je me résous, tu vois. Mais voici le moment de choisir.

(Avec un rire amer.)

J’ai le choix. Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue!... Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue? Marmonneur d’oremus? ou souffleur d’alambic?

PROKESCH.

Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich!

(Baissant la voix.)

Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste?

LE DUC.

Ah! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste! Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux, Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux, Va peut-être en produire une autre, plus jolie! Voyons, quelle sera la mienne, de folie? Eh! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour Nous le disent assez: moi, ce sera l’amour! Je veux aimer, aimer,

(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.)

écraser avec haine, Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne!

PROKESCH.

Monseigneur!

LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.

Mais, mon cher, à la réflexion, C’est logique, Don Juan fils de Napoléon! C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite, C’est le même désir incessant de conquête!... O magnifique sang qu’un autre a corrompu Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu, Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte: Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte! Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur! Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore... Et c’est une façon d’être mon père encore! --Bah! qui sait, après tout, s’il est plus important De conquérir le monde ou d’aimer un instant? Soit! soit! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende, Et que ce conquérant de cet autre descende! Soit! je serai le reflet blond du héros brun, Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un, Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une, Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune!

PROKESCH.

Ah! taisez-vous, car c’est trop tristement railler!...

LE DUC.

Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier, Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale: «Eh bien! alors, cette épopée impériale, «Nos travaux, nos clairons, la gloire?... Eh bien! alors «Cette neige, ce sang, l’Histoire... et tant de morts «Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes, «Cela te sert à quoi, petit?»--«A plaire aux femmes!» C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins, De monter un cheval de trois mille florins Que l’on peut appeler Iéna! C’est une aigrette Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette!...

PROKESCH.

Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter!

LE DUC.

Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter --Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte!-- L’aigle rapetissée en épingle à cravate!

(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.)

De la musique!... Et tu n’es plus, fils de César, Qu’un Don Juan de Mozart!...

(Ricanant.)

Pas même de Mozart: De Strauss!

(Il salue gravement Prokesch.)

Je vais valser.

(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.)

Il faut que je devienne Inutile et charmant, comme un objet de Vienne!

(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.)

Ma tante... Tiens?...

PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.

Oh! non, pas cela!

LE DUC, du coin mauvais de la bouche.

Je veux voir.

(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très simple: jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet; enfin, tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse de chocolat et un verre d’eau.)

SCÈNE V

LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE, puis avec THÉRÈSE.

LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.

Oh! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir!

L’ARCHIDUCHESSE.

As-tu vu mon petit plateau?... J’en suis très fière!

LE DUC.

Vous êtes déguisée en?...

L’ARCHIDUCHESSE.

En _Chocolatière De Dresde_.

LE DUC.

Ra-vis-sant!... mais votre chocolat Doit bien vous ennuyer.

L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le verre et la tasse restent collés.

Mais non!

LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de lui,--avec une familiarité tendre.

Mettez-vous là!

L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.

Eh bien! Franz, aimons-nous un petit peu la vie?

LE DUC.

J’aime être le neveu d’une tante jolie.

L’ARCHIDUCHESSE.

Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.

LE DUC.

Trop jolie.

L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.

Et trop grand!

LE DUC.

Oui, pour jouer ce jeu.

L’ARCHIDUCHESSE.

Quel jeu?

LE DUC.

D’intimités tendres qui sont les nôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.

Je n’aime pas vos yeux, ce soir.

LE DUC.

Moi si, les vôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.

Ah! je comprends! ce soir, tout se masque à la cour, Et l’amitié doit prendre un domino d’amour!

LE DUC, se rapprochant de plus en plus.

Oh! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine, L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine Entre les tantes et les neveux, les filleuls Et les marraines--oh! sentez-vous les tilleuls?-- Entre les colonels et les chocolatières, Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.

L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.

Je n’aime plus votre amitié.

LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.

Moi, j’aime bien Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien, Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille...

L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.

Non, laisse!

(Elle s’éloigne.)

LE DUC, boudeur.

Oh! bien! si vous prenez vos airs d’archiduchesse!

L’ARCHIDUCHESSE.

Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine!

(Elle sort sans se retourner.)

LE DUC, la suivant des yeux.

Bah! Dans la claire amitié cette goutte tomba, Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite! Attendons!...

(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond, joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui pendent de ses épaules.--Avec étonnement.)

Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite? Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan?

(Il regarde le déguisement de Thérèse.)

Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous?

THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.

Je suis en Petite...

LE DUC, se souvenant.

Ah! oui! c’est vrai!

(Mélancoliquement.)

Sur sa roche lointaine Mon père, pour amie, avait une fontaine. Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi, Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource, Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source!

THÉRÈSE.

Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?...

LE DUC.

Parce que je songeais à m’enfuir du rocher. Mais c’est fini!

THÉRÈSE.

Comment?

LE DUC.

Plus d’espoir!... J’abandonne Tout rêve!...

THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.

Vous souffrez?

LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.

Il faut qu’elle me donne, Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!...

THÉRÈSE, tout près de lui.

Elle est là.

LE DUC, lentement.

Et même si je veux la troubler?

THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.

Troublez-la.

LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.

Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne, Sous bois, mon pavillon de chasse...

THÉRÈSE, avec un recul effrayé.

Que je vienne?...

LE DUC, précipitamment.

Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.

THÉRÈSE, bouleversée.

Mais...

LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.

Songe combien je suis malheureux désormais: J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle. Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule.

(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond, ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation, s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)

SCÈNE VI

LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.

LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.

Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas. Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas. Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.

LE LAQUAIS, s’inclinant.

C’est tout?

LE DUC.

C’est tout.--Demain matin, la jument grise.

(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant, se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)

FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.

_... Son uniforme sous un manteau..._

LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.

_... violet._

(Ironiquement.)

Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet!

FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.

Le temps de dépister ce masque qui m’obsède, Et je reviens!

LE DUC, souriant.

J’attends...

(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc se promène de long en large, et avec une sorte de rage.)

C’est mon destin!--Je cède!-- Aimons!

(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond, cherchant l’ombre.)

Ayons au cœur un furieux avril! Aimons...

(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)

comme ceux-là!... comme tous!...

(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son chambellan Bombelles.)

SCÈNE VII

MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger.

BOMBELLES, continuant une conversation commencée.

Était-il Très épris?

MARIE-LOUISE, riant.

C’est de lui que vous parlez encore?

BOMBELLES.

Oui.

LE DUC, d’une voix étranglée.

Bombelles!... ma mère!...

BOMBELLES.

Il vous aimait?

MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.

J’ignore. Mais je sentais très bien que je l’intimidais. Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais, Il se sentait moins haut que moi par la naissance; Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance: «Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût! --J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout!

BOMBELLES.

Avant tout!

MARIE-LOUISE.

C’est mon droit!

(D’un petit ton sec et léger.)