L'Aiglon: Drame en six actes, en vers
Part 13
Ce devait être tout à fait comme cela! Cet habit bleu... ce sang...
(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le soldat mort était encore devant lui.)
Un autre...
(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)
Un autre, là!...
(Une troisième fois il est arrêté.)
Là...
(Il regarde autour de lui.)
Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues... Il en meurt!...
(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)
Il en meurt ainsi pendant des lieues!...
TOUTE LA PLAINE.
_Je meurs... Je meurs... Je meurs..._
LE DUC.
Ah! nous nous figurions Que la vague immobile et lourde des sillons Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent, Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!
LA TERRE, sourdement.
_Ah!..._
(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes mystérieusement agitées.)
LE DUC, grelottant la fièvre.
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
UNE VOIX, dans les hautes herbes.
_Mon front saigne!_
UNE AUTRE.
_Ma jambe est morte!_
UNE AUTRE.
_Mon bras pend!_
UNE AUTRE, plus oppressée.
_J’étouffe sous le tas!_
LE DUC, avec horreur.
C’est le champ de bataille! Je l’ai voulu,--c’est lui!
(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre; des plaintes, des râles, des imprécations.)
UNE VOIX.
_De l’eau sur mon entaille!_
UNE AUTRE.
_Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!_
UNE AUTRE.
_Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!_
LE DUC.
Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!
(Il veut marcher.)
Et je foule un gazon d’épaulettes de laine!
UN CRI, à droite.
_A moi!_
LE DUC, chancelant.
J’ai glissé sur un baudrier de cuir!...
(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d’enjamber.)
UNE VOIX, à gauche.
_Dragon! tends-moi les mains!_
UNE AUTRE, répondant froidement.
_Je n’en ai plus._
LE DUC, éperdu.
Où fuir?
UNE VOIX MOURANTE, tout près.
_A boire!..._
CRI au loin.
_Les corbeaux!_
LE DUC.
Oh! c’est épouvantable! Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!
L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES.
_Oh!..._
LE DUC, avec désespoir.
Spectres chamarrés de blessures, vos yeux M’épouvantent!--Du moins, vous êtes glorieux! Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!
(A l’un de ceux qu’il croit voir.)
Comment t’appelles-tu?
UNE VOIX.
_Jean._
LE DUC, à un autre.
Toi?
UNE VOIX.
_Paul._
LE DUC.
Et toi?
UNE VOIX.
_Pierre._
LE DUC, fiévreusement, à d’autres.
Et toi?
UNE VOIX.
_Jean._
LE DUC.
Et toi?
UNE VOIX.
_Paul._
LE DUC.
Et toi, dont les pieds nus Saignent sans cesse?
UNE VOIX.
_Pierre._
LE DUC, pleurant.
O noms, noms inconnus! O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire!
UNE PLAINTE, derrière lui.
_Soulève-moi la tête avec mon sac!_
UNE VOIX mourante.
_A boire!_
LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.
_Ah!..._
TUMULTE DE VOIX.
_Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots! Je meurs!--Je vais mourir!--Au secours!_
CRI AU LOIN.
_Les corbeaux!_
UNE VOIX, râlante et gouailleuse.
_Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!_
CRIS AU LOIN.
_Les corbeaux!... Les corbeaux!..._
LE DUC.
Hélas! où sont les aigles?
DIALOGUE DANS LE VENT.
_De l’eau!--Mais c’est du sang, le ruisseau!--Donne-m’en! J’ai soif!_
CRIS DE TOUS LES CÔTÉS.
_J’ai mal!--Je meurs!--Aï!_
UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE.
_Sacré nom!_
UNE JEUNE VOIX.
_Maman!_
LE DUC, immobile, glacé,--deux filets de sang lui coulant des lèvres.
Ah!...
UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE.
_Par pitié! le coup de grâce, dans l’oreille!_
LE DUC.
Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...
UN RÂLE DANS L’HERBE.
_Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs!_
LE DUC.
Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs!...
UN CRI DANS UN BUISSON.
_Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu’on me l’arrache!_
LE DUC.
Et je sais ce que c’est que le sang que je crache!
TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.
_Ah!... ah!..._
(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux buissons des gestes inquiétants.)
LE DUC.
Et tous ces bras! tous ces bras que je vois! Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe Semble coucher vers moi pour me maudire!...
(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.)
Grâce! Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant D’atroces gants crispins aux manchettes de sang! Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde, Qui lèves lentement cette face hagarde! --Ne me regardez pas avec ces yeux!--Pourquoi Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi? Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble!... Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble? Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur?
(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre...)
Quoi? Qu’allez-vous crier? Quoi?
TOUTES LES VOIX.
_Vive l’Empereur!_
LE DUC, tombant à genoux.
Ah! oui! c’est le pardon à cause de la gloire!
(Il dit doucement et tristement à la plaine.)
Merci.
(Et se relevant.)
Mais j’ai compris. Je suis expiatoire. Tout n’était pas payé. Je complète le prix. Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris. Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince, Qui renonçant, priant, demandant à souffrir, S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir! Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille, Là, de toute mon âme et de toute ma taille, Je me dresse, je sens que je monte, je sens Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens Toute la plaine monte afin de mieux me tendre Au grand ciel apaisé qui commence à descendre, Et je sens qu’il est juste et providentiel Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel, Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire, Porter plus purement son titre de victoire!
(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se détachant les bras en croix, sur le ciel.)
--Prends-moi! prends-moi, Wagram! et rançon de jadis, Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils, Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges, Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges! Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux, Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux, Puisque par des frissons mon âme est avertie, Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!
(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.)
Père! à tant de malheur que peut-on reprocher? Chut!... J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher!...
(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.)
... C’est fait!...
(L’aube commence à poindre... Il reprend d’une voix forte.)
Mais à l’instant où l’aiglon se résigne A la mort innocente et ployante d’un cygne, Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail, Il devient le sublime et doux épouvantail Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles! Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles! Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux: J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux! Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales, Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales!
(Tout se dore. Le vent chante.)
Oui! j’ai bien mérité d’entendre maintenant Ce qui fut gémissant devenir claironnant!...
(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres ardents.)
De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes!...
(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de chevauchée.)
LES VOIX, au loin.
_En avant!_
LE DUC.
Maintenant, le côté glorieux! La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!...
LES VOIX.
_Chargez!_
(D’invisibles tambours battent des charges.)
LE DUC.
Les rires fous des grands hussards farouches!
LES VOIX, poussant des rires épiques.
_Ha! ha!_
LE DUC.
Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches, Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons, Chante dans le lointain!...
LES VOIX, au loin, dans une _Marseillaise_ de rêve.
_... Formez vos bataillons!..._
LE DUC.
La Gloire!...
(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs. Le ciel a l’air d’une Grande Armée.)
Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...
LES VOIX.
_Feu!--Colonne en demi-distance sur la droite!_
LE DUC.
... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas, O mon père!...
(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)
LA VOIX.
_Officiers... Sous-officiers... Soldats..._
LE DUC, en délire, tirant son sabre.
Oui! je me bats!...--Fifre, tu ris!--Drapeau, tu claques! --Baïonnette au canon!--Sus aux blanches casaques!
(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste, avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui arrive dans le rose du matin.)
LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant.
Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant? Mais c’est l’infanterie autrichienne!
(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.)
En avant! Les ennemis!--Qu’on les enfonce!--Qu’on y entre! Suivez-moi!--Nous allons leur passer sur le ventre!
(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment autrichien qui paraît sur la route.)
UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant.
Prince! Que faites-vous? C’est votre régiment!
LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
Ah! c’est mon?...
(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant lui. Il voit son destin, l’accepte; le bras levé pour charger s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien:)
Halte!--Front!--A droite... alignement...
(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.--Et le rideau tombe pendant que l’exercice commence.)
ACTE VI
LES AILES FERMÉES
Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt, sombre et somptueuse.
Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle se dissimule une petite porte.
Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui: fauteuils aux bois noirs et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.
Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres, des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles, d’énormes bouquets de violettes.
Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un petit bronze de Napoléon Ier.
Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues, est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans les manchettes plissées.
Il regarde fixement devant lui.
Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général Hartmann, vieux soldat chamarré de service auprès du prince, causent à voix basse.
La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une lueur jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement, jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque chose est prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans ses dentelles.
Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux hommes qui hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de lui sans qu’il s’en aperçoive, et lui prend doucement la main.
Il tressaille, la reconnaît avec surprise.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, LE GÉNÉRAL HARTMANN.
LE DUC, à l’Archiduchesse.
Vous!... Mais je vous croyais malade?...
L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée.
Eh! oui, ma foi! Je viens d’être malade en même temps que toi. Je vais mieux. Je me lève.--Et toi? ton état?
LE DUC.
Pire, Puisque vous vous levez pour me voir.
L’ARCHIDUCHESSE.
Tu veux rire!
(Au docteur.)
Votre malade est-il raisonnable, Docteur?
LE DOCTEUR.
Oui, maintenant il prend bien son lait.
L’ARCHIDUCHESSE.
Quel bonheur! Ah! c’est gentil! ah! c’est...
LE DUC.
Ah! c’est dur tout de même, D’être--lorsqu’on rêva la louange suprême De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait!-- Loué pour la façon dont on prend bien son lait!
(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui et le passe avec délice sur sa figure en soupirant:)
O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée, Comme une houppe à se mettre de la rosée!...
L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre.
Tout le monde à présent t’en apporte?
LE DUC.
Oui.
(Et avec un sourire triste.)
Déjà.
L’ARCHIDUCHESSE.
Chut!...
(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et, après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une voix embarrassée.)
Pour remercier Dieu qui nous protégea --Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence-- Je compte, ce matin, communier...
(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.)
Je pense Qu’il serait très joli que tous les deux...
(Et brusquement.)
Pourquoi Ne pas communier tout à l’heure avec moi?
LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux.
Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette.
(A voix basse.)
C’est la fin.
L’ARCHIDUCHESSE, riant.
Là! j’en étais sûre!... Et l’étiquette?
LE DUC.
L’étiquette?
L’ARCHIDUCHESSE.
Mais oui! Lorsqu’un prince autrichien Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien Qu’il faut que la Famille Impériale assiste Lorsqu’il doit recevoir le...
(Elle s’arrête.)
LE DUC.
Le...?
L’ARCHIDUCHESSE.
Pas de mot triste!
LE DUC, regardant autour de lui.
Au fait, nous sommes seuls!...
L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond.
J’ai fait, dans le Boudoir De Porcelaine, là, dresser un reposoir: Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse: Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe. Tu vois qu’il ne s’agit que de communier, Et que ce sacrement n’est pas le...
LE DUC.
Le dernier? C’est vrai.
L’ARCHIDUCHESSE.
Tu vois!...
(Elle lui offre gentiment son bras.)
Viens-tu?...
(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.)
Tiens! la messe commence!
(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)
LE DUC.
Oui... c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance!...
L’ARCHIDUCHESSE.
Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat!
LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient.
Ce n’est donc pas pour aujourd’hui...
(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement toute la Famille Impériale.)
LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses.
Mettez-vous là.
(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)
SCÈNE II
LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR, MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE, METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET.
(Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte fermée derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette. Marie-Louise est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des archiducs enfants; et des adolescents qui sont blonds du même blond que le duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes. Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille Impériale.)
LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est immobilisé, reprend d’une voix basse et solennelle.
Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie, Le duc se penchera pour recevoir l’hostie...
UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant.
Chut!... Silence!...
LE GÉNÉRAL HARTMANN.
Pendant cette minute où rien Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien, J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde. Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt... Et le duc de Reichstadt relèvera le front Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique, Devant toute la Cour reçu le viatique.
(A ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes: la Comtesse Camerata et Thérèse.)
METTERNICH, aux nouveaux arrivants.
Silence...
PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse.
On m’a permis de vous placer ici Derrière la Famille Impériale. Ainsi Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées De princes sur lesquels soufflent les Destinées, D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts, Apercevoir le duc une dernière fois!
THÉRÈSE.
Merci, merci, Monsieur.
MARIE-LOUISE.
Oh! surtout que personne Ne bouge quand la porte...
UNE PRINCESSE.
Ah! la clochette sonne!...
UNE AUTRE.
C’est l’Élévation!...
(Toutes les femmes s’agenouillent.)
LE GÉNÉRAL HARTMANN.
Tout doucement!
LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à côté d’elle, lui touche le bras.
Eh bien! Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien?
METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement.
Non. J’ai fait mon devoir... J’en ai souffert, peut-être... --C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître, Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi!...
LA COMTESSE.
Vous ne regrettez rien?
METTERNICH, après une seconde de silence.
Non. Rien.
(Et comme la clochette sonne, il dit:)
L’_Agnus Dei_.
MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par la fente.
Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince!
METTERNICH, reprenant d’une voix sourde.
Je ne regrette rien... mais c’était un grand prince! Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu,
(Il plie le genou.)
Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu!
LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte entre-bâillée.
Le prélat sort le grand ciboire,--il le découvre!...
TOUS, sentant le moment approcher.
Oh!...
LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte.
Silence absolu: je vais ouvrir!...
TOUS.
Oh!...
LE GÉNÉRAL.
J’ouvre!
(Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si gai où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de faïence allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une brume d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et, tournant le dos, agenouillés tous les deux--elle le soutenant d’un bras passé autour des épaules--l’archiduchesse et le duc qui attendent, et le prélat qui descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du ciboire. Seconde de profonde émotion et de silence. Tout le monde est prosterné, retenant son souffle et ses larmes.)
THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe.
Le revoir ainsi! Lui!... Lui!...
(Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte. Tout le monde se lève.)
LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs.
Sortez!... Le duc vient D’entendre ce sanglot!... Sortez vite!
(Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de Porcelaine s’ouvre brusquement, le duc paraît sur le seuil, les voit tous là debout devant lui et après un long regard qui comprend:)
LE DUC.
Ah?...--Très bien.
SCÈNE III
LES MÊMES, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
(La Famille Impériale se retire peu à peu.)
LE DUC, calme et avec une majesté soudaine.
J’assurerai d’abord de ma reconnaissance Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence... Que celle qui pleura n’en ait aucun remord: On n’avait pas le droit de me voler ma mort.
(Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.)
Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne! «_Mon fils est né prince français! Qu’il s’en souvienne «Jusqu’à sa mort!_» Voici l’instant: il s’en souvient!
(Aux princes qui sortent.)
Adieu!...
(Et cherchant du regard autour de lui.)
Quel est le cœur qui s’est brisé?
THÉRÈSE, qui est restée agenouillée, humble, dans un coin.
Le mien.
LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur.
Vous n’êtes pas très raisonnable.--Sur un livre Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre En Autrichien,--avec à mon habit des fleurs... Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs.
(L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans lequel il tombe.)
THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide.
Le rendez-vous...
LE DUC.
Eh bien?
THÉRÈSE.
J’y étais.
LE DUC.
Vous?... pauvre âme!...
THÉRÈSE.
Oui...
LE DUC, mélancoliquement.
Pourquoi?
THÉRÈSE.
Parce que je vous aime.
LE DUC, à la comtesse.
Madame, Vous me l’aviez caché, qu’elle y était... Pourquoi?
LA COMTESSE.
Parce que je vous aime.
LE DUC.
Et qui donc, près de moi, Vous a, toutes les deux, fait venir?
(La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.)
Vous?
L’ARCHIDUCHESSE.
Moi-même.
LE DUC.
Pourquoi cette bonté?
L’ARCHIDUCHESSE.
Parce que je vous aime.
LE DUC, avec un sourire.
Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant.
(Elles font un geste de protestation.)
Si! Si!
(A Thérèse.)
l’enfant qu’on plaint,
(A l’Archiduchesse.)
qu’on gâte,
(A la Comtesse.)
et qu’on défend! Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince, Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence!
LA COMTESSE.
Non! nous avons connu ton âme et ses combats!...
LE DUC, secouant tristement la tête.
Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres... Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres, L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond, Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon!
MARIE-LOUISE.
Parlez-moi!--Je suis là!...--Qu’une parole m’ôte Le poids de mes remords! J’étais--est-ce ma faute?-- Trop petite à côté de vos rêves trop grands! Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends! C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête, Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête! --Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu... Pardonnez-moi, mon fils!
LE DUC.
Inspirez-moi, mon Dieu, La parole profonde, et cependant légère, Avec laquelle on peut pardonner à sa mère!
(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)
MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc.