Part 3
Je me persuadai vite que Jeanne Sotorat m’aimerait. Et le pire fut que je l’en persuadai elle-même. Elle ne demandait qu’à me croire. Comme la plupart des jeunes filles, elle confondait volontiers l’amour avec le mariage et prenait pour un sentiment à mon égard son désir de se forger avec moi une façade sociale. Je ne compris que longtemps après qu’elle n’avait qu’une vie de représentation, et même dans la situation modeste où nous devions vivre et qui comportait un minimum d’apparence. Et pour une femme de sa sorte, vivre, c’est jouer un rôle, et si ce n’est pas pour une cour, tant pis, ce sera devant une amie plus pauvre que vous, devant la concierge, l’ouvrière en journée...
Le printemps rôdait d’ailleurs avec son sourire faux. Nous le suivîmes un soir, près du lac du Bois de Boulogne. Un kaléidoscope magique tournait sur l’eau avec ses mille nuances. Ce chatoiement était irrésistible. Il y avait dans l’air des remous de pollens, de grands courants d’odeurs. Des hirondelles fauchaient les ombres avec un cri bref: tout était plus clair après leur passage. Un cheval effrayé fit peur à Jeanne qui se précipita contre moi. La destinée prend parfois la forme du hasard; nous revînmes fiancés.
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M. Sotorat avait un ami imprimeur, déjà âgé et qui cherchait un associé. Il cherchait aussi quelques faibles capitaux. Il accepta généreusement le peu d’argent qui me restait et celui que M. Sotorat donna à sa file. Je me mariai donc et devins imprimeur. Le soir de mes noces, j’entendis ou je crus entendre que l’on sanglotait à la porte de ma chambre. Je me levai et je l’ouvris, il n’y avait personne. Trois fois, le bruit de ces sanglots vint jusqu’à moi et trois fois je trouvai le corridor vide. Peut-être était-ce en moi que quelque chose pleurait...
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Nous habitâmes dans l’avenue du Maine où j’avais mon imprimerie. Jeanne et sa mère avaient choisi dans un immeuble énorme un demi-étage dont tout les ravissait; la première fois que j’y entrai, je crus m’évanouir d’horreur. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Tout était clair, nouveau, sans ombres. Chaque pièce ouvrait directement sur sa voisine; de fausses boiseries blanches jouaient la fable de Florian, les Trianons de petite bourgeoisie; il n’y avait pas un mur qui n’eût son hypocrisie, pas une porte qui ne fût fardée. Je voyais peu à peu se former sous mes yeux les linéaments d’une vie sans élégance, mais qui avait pour idéal une idée mensongère de l’élégance,--cette idée que les journaux de mode vulgarisent dans les plus humbles villages.
Trois mois après mon mariage, j’étais fixé sur ma femme et sur moi. Ma femme savait tout; c’était un répertoire de recettes et d’adresses. Elle savait comment on efface les taches de graisse sur un veston et à quelle température il faut servir le chambertin,--qui n’avait jamais figuré ni chez ses parents, ni chez nous. Elle savait quel mariage avait fait le second fils du duc de Norfolk et quel est le confiseur chez lequel les meringues sont le meilleur marché; elle savait à quelle ville d’Algérie il faut s’adresser pour faire venir directement ses dattes, et l’âge véritable de toutes les actrices; car, bien entendu, elle aimait le théâtre plus que tout au monde; elle l’aimait pour lui, en dehors de ce qu’on y jouait; d’ailleurs le sujet de la pièce lui était indifférent, et le nom de l’auteur; les acteurs et les actrices seuls l’intéressaient, et quand elle avait fini de m’expliquer par quels moyens on peut faire durer un pot de confiture au delà de l’époque prévue pour sa consommation, elle m’entretenait du prochain rôle de tel ou tel comique de la Comédie-Française ou de telle ingénue centenaire et moins jeune première qu’antique pythonisse.
Nous sortions le soir autant que nos moyens nous le permettaient. Chaque sortie était pour Jeanne une merveilleuse occasion de transformer une robe déjà transformée dix fois. J’entendais parler de cette métamorphose comme Ovide de celles des dieux; d’ailleurs c’était la seule à laquelle je fusse invité. Que ma femme portât des passequilles ou de fausses dentelles, des fronces ou des volants en forme, c’était bien la même Jeanne qui, les yeux excités, parlant haut, naïve et prétentieuse à la fois, voulant éblouir les voisins et moi-même, nous renseignait tous en même temps sur la dernière liaison d’un comique avec une commère de revue ou sur la perte d’un collier de perles que telle étoile ne se faisait en somme voler avec tumulte que pour la dixième fois. Si Jeanne n’avait pas su tout cela sans l’apprendre et pour ainsi dire de naissance, elle n’eût pas osé porter ce titre de Parisienne dont elle était si fière et qui était fait à ses yeux de ces mille recettes et d’une nomenclature incroyable de couturiers, de modistes, de cordonniers, de bijoutiers, de carrossiers, de tailleurs, de coiffeurs, de restaurateurs, chez lesquels elle n’était pas assez riche pour se servir, mais dont elle parlait quand même parce que cela lui donnait l’illusion qu’elle approchait ainsi davantage d’eux.
Je me résignai vite, je n’étais pas malheureux. Les fées m’avaient abandonné, et voilà tout. Et comme un dieu frappé d’amnésie, lorsqu’il a oublié le goût de l’hydromel, ne déteste pas le relent de zinc que lui apporte la bière des bistros, je trouvai à ma vie quelque chose de facile et de frelaté qui n’était pas pour me déplaire. La sincérité demande toujours un effort, il m’était évité et j’en étais reconnaissant à Jeanne. Il n’est pas toujours facile de remplacer les nymphes par les _girls_ et les Muses par des tireuses de cartes. Mais Jeanne excellait autant à cette transmutation qu’à la métamorphose de ses robes. Elle avait en quelques mois extirpé de mon âme mes deux sœurs nourricières, la fantaisie et la nostalgie. Je ne me souvenais déjà plus d’avoir fait appel à elles pour survoler les heures. L’odeur de plomb que j’emportais maintenant avec moi n’était-elle pas devenue l’atmosphère même de ma vie? J’étais celui qui imprime les paroles ailées, je n’étais plus celui qui les aime, ni même celui qui les lit; et la fantaisie et la nostalgie, mes deux sœurs nourricières, m’avaient fait un long signe d’adieu.
Des années passèrent ainsi, Combien? Je n’en sais point le compte. Mes affaires prospéraient et la métamorphose des robes et l’augmentation des renseignements sur la vie privée des acteurs suivaient leur cours régulier. Je me demandais parfois avec effroi le nombre de coupons et d’intrigues de comédiens que j’aurais à envisager, si je devenais millionnaire.
Cependant les saisons échangeaient rituellement leurs symboles. Quelque part, les enfants de la mer jouaient avec son écume; il y avait de grandes fêtes de neige sur les bois invisibles et l’on décorait d’étoiles les coupoles des observatoires; des bêtes dans les fougères se cherchaient, la nature crachait ses volcans et se concentrait dans ses tissus les plus impalpables pour ajouter une lunule sur l’aile de la vanesse Io. Des rythmes, des cadences, des métaphores naissaient, la fresque des jours sortait toute fraîchement enluminée de la main des Parques artistes. Mais moi, je ne savais rien de ces choses; et dans ma fausse maison aux faux rubans de plâtre, j’écoutais Jeanne me parler de quelque solde de chaussures ou vanter le nouveau _tea-room_ qu’elle venait de découvrir. Je le répète, les fées m’avaient abandonné!
VII
J’étais seul dans ma chambre. C’était un samedi. Ce jour-là, l’imprimerie faisait relâche. Les presses ne travaillaient pas: le samedi était, chez nous, consacré à la vérité. Jeanne était sortie dans le dessein de s’abattre sur un grand magasin: on avait ouvert devant elle un vaste avenir de coupons. Elle ne rentrerait que le soir.
J’étais seul et je faisais des patiences. C’était ma dernière façon de communier avec le mystère, avec l’espérance. Les dames ne m’obéissaient guère, mais du moins me me rapportaient-elles pas d’échantillons.
On sonna. Je grommelai. Il est insupportable d’être dérangé quand on ne fait rien. Je faillis ne pas me lever, ne pas quitter mon siège. Quelque chose d’inconnu cependant me mit debout, me prit par les épaules et me conduisit à la porte...
A la même minute, j’entendis sonner cinq heures à divers édifices voisins. Je ne vis pas la femme qui entra, mais je devinai tout. Elle ne dit pas un mot et elle se dirigea vers la pièce où je me tenais. Elle vit les cartes éparses sur le divan et tourna les yeux vers moi. La fenêtre était ouverte, je jetai les cartes dans la rue au risque d’attirer la police. Elle se tenait en face de moi; elle avait grandi, mais elle n’avait presque pas changé; son long corps s’était comme étiré, elle avait gagné quelque chose de plus souple et de plus ondoyant, mais sous un chapeau de mousse, je retrouvai ses cheveux roulés où traînaient des couleurs de feuilles mortes et dans ses yeux les mêmes paillettes d’or.
J’avais honte de ma maison de carton, de mes murs chargés de houlettes, de mes gravures libertines.
--Venez, Béatrice, lui dis-je, ne restons pas ici.
Je venais de me souvenir qu’il y avait autour de la ville une grande forêt interdite aux humains, du moins à partir d’une certaine heure; et la nuit venait, une nuit qui ne ressemblait en rien aux autres nuits terrestres, une nuit étale, silencieuse, pareille à la nuit du Paradis terrestre, quand la panthère noire ne miaulait que pour appeler l’homme, son ami, pareille à ce qu’elle était en 1802, sur la grande savane de l’Illinois, sur le Texas...
Peut-être faisait-il humide, peut-être y avait-il du brouillard. Je me souviens qu’à mesure que nous marchions, nous soulevions une gaze lamée d’or qui flottait sur les choses, mais je sentais la présence du soleil, d’un soleil gai, plaisant, humoristique, qui entrait même dans les caves et versait en riant, sur les robes noires des veuves, de grandes taches d’huile. Une boulangerie était ouverte; je vis distinctement à côté du four un buisson de branches de pin, rompues, mais encore résineuses et dont le parfum se mêlait à cette rude odeur du pain chaud qui s’arrondit en pénétrant dans vos narines.
--Eudes est mort, dis-je à mi-voix.
--Eudes est mort, du moins il est mort pour ceux qui n’ont ni mémoire, ni amour. Nous ne sommes pas de ceux-là. Les fleurs qu’il aimait poussent toujours sur les mêmes branches. Les arbres n’ont besoin ni de mémoire, ni d’amour pour être fidèles.
--Et Madeleine?
--Madeleine ne nous a pas trahis, elle demeure toujours avec nous et quand nous nous promenons le soir sur la terrasse, nous parlons de vous comme nous parlons d’Eudes et de Frédéric.
--Pourquoi de Frédéric?
--Ne savez-vous pas qu’il est mort aussi? Il est parti, un matin, dans une barque, il allait pêcher avec des amis. La tempête est venue, la barque a tourné, et Frédéric disparu. «La mer l’a changé en quelque chose de riche et d’étrange.» Qui sait? La vie elle-même l’aurait peut-être métamorphosé davantage. Les derniers temps, il gagnait beaucoup d’argent, et ne venait plus nous voir. La destinée l’a comblé en lui donnant la fin de Shelley.
--Et Emmanuel?
Béatrice hocha tristement la tête:
--Il nous a quittés et nous ne parlons jamais de lui. Emmanuel seul est mort pour nous.
Je n’osais demander à Béatrice des nouvelles des autres enfants que j’avais vus à Saint-Henri et qui devaient tous avoir perdu aujourd’hui leur robe d’innocence. J’avais trop peur qu’elle m’avouât qu’elle vivait seule avec Madeleine.
Nous montâmes dans une voiture et nous partîmes pour la grande forêt. Nous déchirions en roulant une insaisissable dentelle dont les rinceaux restaient accrochés à nos roues. Mais de longs fuseaux d’or travaillaient derrière nous et nous penchions-nous à la fenêtre de notre pauvre carrosse, nous voyions s’arrondir des rosaces, les fils légers s’entre-accrocher et toute la nuit devenir un plumetis transparent jeté sur des formes de feu, sur des reflets de forge, sur des éclairs d’améthyste et de mica.
Bientôt, nous fûmes entourés d’arbres: longues épées fichées en terre, croix, mains balancées, ils nous menaient d’une veillée de combat à un cimetière, d’un cimetière à un port de mer. Une biche et deux faons passèrent, ouatés de brume, bondissant comme des loutres entre deux eaux.
J’avais pris la main de Béatrice. Mon bonheur soudain, total, incompréhensible, me serrait le cœur comme une souffrance; c’était d’ailleurs à la souffrance qu’il ressemblait le plus, il était comme elle tenaillant, sans cause, obscur, sans issue. Je ne pouvais m’en distraire, il m’absorbait et me détruisait; il augmentait ma provision de gaz carbonique et diminuait mes réserves d’oxygène; il me donnait le pressentiment d’une dissolution plus vaste encore, le désir d’une communion avec la seule chose qui le dépassât: l’idée que nous nous faisons du néant. Un frisson qui naissait au bout de mes doigts, refluait le long de mes jambes et plongeait ma chair dans un bain-marie opiacé. Les choses se succédaient en moi en suivant l’ordre capricieux qu’elles affectent dans les rêves. Des trésors infinis sortaient de l’eau, mêlés à des chevelures; des chapelets d’ambre roulaient à nos côtés sur la route. Il naissait du flot des feuilles mortes des éventails de papillons dont les yeux étaient morts aussi; des regards de fleurs glissaient entre les sources et les rayons d’arbres et se mêlaient aux danses des esprits de l’automne, qui portent le nom des femmes oubliées.
Un éclair frappa le visage de Béatrice: elle pleurait.
La voiture s’arrêta devant un pavillon tout blanc et tout désert qui tenait du mausolée indien et dont un lac baignait les murs de cristal. Quand nous entrâmes, des hommes vêtus d’incarnat sautèrent sur leurs pieds et torturèrent aussitôt des instruments diaboliques. Ce concert véhément nous appelait à la joie, il prétendait nous arracher à notre intense et douloureux bonheur. Mais la solitude et le silence étaient entrés avec nous. Il y eut un dernier hennissement de cheval sauvage, le vent courut sur la plaine et rabattit les herbes sifflantes, un épervier plana dans un coup de tonnerre et chaque feuille morte eut, avant de mourir une seconde fois, une nouvelle contraction.
Nous étions seuls.
*
* *
Pourquoi n’avais-je pas cru en Béatrice? Pourquoi n’avais-je pas tout sacrifié à l’espérance de la revoir? Je ne comprenais qu’aujourd’hui qu’elle se diffusait autour de moi comme mon véritable climat: son ciel était mon ciel, sa chaleur, ma fièvre, et ses pensées faisaient aux miennes cette ombre feuillue qu’un peuplier dispose autour du dormeur de midi. A sa vue, ressuscitait en moi cet être mystérieux que nous portons en nous et à qui nous n’osons pas ressembler, parce que nous sommes trop médiocres pour lui et que nous redoutons son jugement: l’enfant, qui, à sept ans, pour s’entraîner à l’héroïsme, écrivait sur les pages de ses cahiers les noms de Desaix, de Lannes et de Kléber; l’adolescent pour qui tout l’amour était circonscrit dans la contemplation du visage mat et brun, voilé de sa chevelure, d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas, et qu’il fixait, étoile polaire, au-dessus de son cœur aimanté; le jeune homme qui avait appris la beauté de vivre en croyant aux voix de Jeanne d’Arc, aux gouffres de Pascal, aux apparitions de William Blake, aux aphorismes d’Elisabeth d’Autriche, aux tombeaux déplacés de Loti, aux miracles enfin.
Béatrice me parlait maintenant de tout et de rien. Elle m’entretenait du puits du jardin,--et je voyais le génie grognon qui travaillait à en faire l’eau si pure et si glacée,--des habitudes de sa chatte,--quand on lui donnait du mou, elle appelait les chats malheureux du voisinage pour le partager avec eux,--de ses lectures préférées. C’étaient d’innombrables demeures, d’innombrables amis, d’innombrables émotions; je la voyais elle-même échangeant des serments avec les amoureux des livres, poussant la porte de sa maison de Londres ou de Saint-Pétersbourg, poursuivant les avalanches au-dessus des fjords. J’avais l’impression de l’avoir quittée la veille et cependant je savais depuis une heure que j’étais marié depuis sept ans.
--Vous ne m’avez jamais écrit, me dit-elle soudain,--jamais.
--Qu’aurais-je pu vous dire, Béatrice? Tout ce qui est profond est inexprimable.
--Je me disais parfois: «M’attendra-t-il?» et je n’osais pas vous demander de le faire.
La tête me tourna légèrement. Qu’attendait-elle? Que croyait-elle? Cette promesse d’enfant, que je ne lui avais pas demandée, aurait-elle, en effet, rempli sa vie? J’avais peur maintenant de la minute où Béatrice apprendrait cette fausse vérité qui était à la fois ma vraie vie et ma vie menteuse, et je sentais toute l’horreur de ma trahison,--de cette trahison à l’égard de soi-même qui est la pire de toutes.
Elle me dit encore:
--Ma vie aurait été bien triste sans vous. Les années sont courtes, mais les jours sont longs. Depuis la mort d’Eudes, nous vivons encore plus retirées, Madeleine et moi. Parfois, j’avais bien envie de m’aventurer hors de ce domaine où nous nous sommes confinées. Mais je ne sais ce qui m’y a retenue jusqu’à aujourd’hui, peut-être la crainte de ne rien y trouver de ce que j’en attendais. Votre pensée alors me donnait du courage, je me disais que je vous retrouverais et que vous m’aideriez à vivre hors de ce Saint-Henri qui, pour moi, si longtemps, a été le monde. Je me disais aussi que vous n’étiez jamais revenu et que par conséquent la vie que l’on menait partout, était plus belle que la nôtre.
--Hélas!
--Quoi! s’écria-t-elle avec vivacité. La vie n’est-elle pas belle?
--Quelle vie, Béatrice? Il y en a mille; chacun a la sienne. Il y a des vies magnifiques, il y a des vies misérables, il y a des vies abjectes. Les conclusions de chaque homme valent pour lui seul. On dit toujours «la vie», comme s’il n’y en avait qu’une qui fût donnée également à tous. Mais aucune ne ressemble à l’autre. Oui, je sais bien, on naît, on mange, on boit, on dort, on aime, on éternue, on tousse, on meurt, mais qu’est-ce que cela signifie? Tous les hommes ont des poumons, un cœur, une vésicule biliaire, un grand sympathique, des glandes endocrines et cependant Jean Bart ressemble-t-il à Saint-Jean-de-La-Croix, Pierre le Grand à Charlot?
--Mais vous, quelle vie avez-vous? me demanda Béatrice.
Je ne répondis pas.
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* *
Nous reprîmes notre voiture, nous repartîmes à travers le bois. Nous passions à côté de grandes pelouses bleues où la brume se déplaçait par longs ondoiements et tournait autour des arbres qu’elle emmaillotait. Des pagodes transparentes flottaient au-dessus des herbes noyées, ou bien c’était un labyrinthe de toutes les couleurs, un vrai carnaval d’arbres qui agitaient autour d’eux leurs masques d’or, leurs oripeaux de pourpre, leurs écharpes de crêpe et de givre. A certains coins, un brusque bouillonnement de fougères, une agitation fantasque de feuilles révélaient la disparition, la fuite d’êtres invisibles, fées ou lièvres, gnomides ou martres.
Une fois je vis distinctement de longues oreilles rousses et velues, mais une autre fois, deux ailes d’un vert d’argent constellées de rosée et qui battaient sans bruit.
--Il faut revenir à Saint-Henri, me dit Béatrice. Avez-vous ici des amis qui soient les étoiles, les cyprès, les chauves-souris? Quand je sors de la vieille maison, la Grande-Ourse est toujours devant ma porte, elle me mène où je veux aller. Revenez avec moi, je n’ai jamais exploré seule notre énorme grenier, tant il contient d’objets fantastiques. Un jour où je regardais un alambic, je vis dedans une petite figure grimaçante qui me faisait des signes. J’eus si peur que je dégringolai l’escalier. Nous regarderons ensemble mes livres d’images, j’en ai des centaines, anglais, allemands ou scandinaves. Ce sont des contes où ne passe jamais le profil d’un ingénieur, mais où l’on voit des animaux, des fleurs, des elfes, des nains, des géants, le bonhomme Christmas. Quand on plonge le nez dedans, on devine que toute la nature est animée. Et quand ensuite on sort dans le jardin, on comprend ce que se disent entre eux les champignons.
--Et que se disent-ils, Béatrice?
--Oh, ils sont tout à fait incapables d’une conversation suivie. Ils ne parlent que de politique, ils sont réunis dans un endroit putride, près d’un marais, qu’on appelle le Parlement, où ils se crient entre eux mille insanités. Je ne regrette qu’une chose, à Saint-Henri, la neige. Il ne neige jamais chez nous. Aimez-vous la neige, André?
Je ne voyais le visage de Béatrice que lorsque nous traversions une zone de lumière; aussitôt après, l’ombre s’emparait de nouveau de nous. Mais il montait d’elle, de cette chevelure ployée, de ce cou plein et mince, de ce front éclatant, quelque chose de magique. Béatrice se répandait en moi comme une série d’ondes fugitives, dont chacune était plus longue et plus puissante que celle qui l’avait précédée; ces ondes supprimaient tout désir, tout rêve, tout souvenir, elles s’imposaient comme une présence ineffable. Le temps n’existait plus, ni ce moi distinct qui s’opposait au monde. Je me conjuguais avec l’Universel. Je n’étais plus cet individu isolé dont l’existence m’était à charge, mais un homme sans commencement, ni fin, Adam au Paradis terrestre, une âme entre des milliers d’âmes, brûlant devant le trône du Père.
Je fus bien étonné au milieu de tout cela de voir une ville renaître autour de ma songerie. Devant nous, une porte monumentale, peuplée de figures hurlantes, tourna sur ses gonds invisibles et nous donna accès au monde des humains. Je me souvins alors que j’avais donné à notre cocher l’adresse de l’hôtel où était descendue Béatrice. Elle m’embrassa et sauta légèrement à terre.
--Je pars pour deux ou trois jours, me dit-elle, je vais voir une amie qui demeure aux Andelys où, me dit-on, les paysages sont romains. Dès mon retour, je vous reverrai.
--Ne venez pas chez moi, lui dis-je, sans m’écrire.
Elle me dit adieu de la main et je me retrouvai seul, sur un trottoir pareil à tous les trottoirs, devant un hôtel qui s’appelait comme tous les hôtels, Hôtel de l’Espérance et de la Néva ou Hôtel de Mazargues et de Philadelphie. Mais l’enchantement ne cessait pas avec la disparition de Béatrice et, tandis que je me dirigeais vers l’avenue du Maine, je continuais à entendre au fond de ma pensée les plus suaves des boîtes à musique.
VIII
Je passai plusieurs jours sans recevoir de Béatrice le moindre mot.
Ma femme me dit un soir, à la fin du repas:
--A propos, quelqu’un, cet après-midi, est venu te demander.
Cette phrase me serra affreusement le cœur: je devinai la vérité.
--Qui donc?
--Je ne sais pas au juste. Une grande fille maigre, à l’air ahuri, qui semblait te connaître beaucoup et dont tu ne m’as jamais parlé. Elle a paru anéantie quand je lui ai dit que j’étais ta femme; et elle a filé aussitôt sans vouloir me dire son nom. Je pense que c’est quelque ancienne bonne amie à toi, mais vraiment, mon cher, tu pourrais m’éviter de telles rencontres.
A ce moment, j’aurais volontiers étouffé ma femme sous un oreiller, comme Othello, mais pas pour le même motif. Je répondis cependant,--et ma voix tremblait:
--Tais-toi! Ne parle pas ainsi. Cette jeune fille est la sœur de mon meilleur ami, qui est mort.
J’avais fini par oublier que je n’avais pas passé trois heures avec Eudes; il occupait maintenant une place d’honneur, une place privilégiée, au grand autel de mes tendresses embaumées.
--Alors je ne comprends guère, dit ma femme, en ricanant, qu’elle ait été à ce point bouleversée quand elle a appris ton mariage,--un peu tard, me semble-t-il...
Cette conversation m’était intolérable, je me levai et gagnai ma chambre. Mais Jeanne m’y suivit et recommença ses stupides reproches. Ne pouvant supporter une scène à ce point ridicule, je préférai m’enfuir et, poursuivi par sa fureur, je m’élançai au dehors.