L'âge d'or

Part 2

Chapter 23,926 wordsPublic domain

Il y avait une salle commune où travaillaient des employés aussi jeunes que moi, un vieux scribe grognon et une dactylographe qui ressemblait à Médée et qui, par conséquent, m’effrayait beaucoup. Les fenêtres donnaient sur un mur percé de quelques jours de souffrance, un mur si sale, si haut et si nu, que je m’attendais chaque matin à voir un pendu accroché à l’un des deux ou trois clous qui en faisaient l’ornement. Mes camarades m’accueillirent avec un mélange de gentillesse et de taquinerie cruelle. C’était un de ces endroits misérables où chaque geste qu’on fait, chaque parole qu’on prononce, chaque vêtement qu’on porte provoquent de longs et malveillants commentaires. Mais je ne me plaignais de rien: je n’étais plus seul. Il m’arriva d’aller au café avec mes camarades, il m’arriva d’offrir des violettes à Médée! Mes bonshommes de bois sculpté me reprochaient bien mon infidélité, mais je leur affirmais, ce qui était vrai, que je leur gardais le meilleur de mon cœur. Je vécus ainsi pendant plusieurs mois.

Mais chaque soir, en rentrant, je dénombrais mes provinces perdues depuis le matin; mon royaume intérieur s’appauvrissait; bientôt il n’existerait plus. Alors je songeais aux jours d’autrefois, aux rivages de la mer, quand j’étais le protégé des sirènes, quand mes intercesseurs priaient pour moi, quand le monde que j’habitais m’entourait de légendes et de mythes et que je comprenais le langage de la nature.

Que tout cela était loin! A peine avais-je franchi le seuil de l’horrible maison, que tout Paris me sautait au visage avec ses boues et son fracas. Un autobus monstrueux et cahoté sortait des cavernes de la pluie et roulait entre les bocaux des pharmaciens et les couronnes mortuaires des fleuristes. En face de moi, dans une boutique blafarde, on vendait les signatures des poètes morts et on les vendait plus cher qu’on ne leur achetait leurs œuvres quand ils vivaient. Cela m’épouvantait comme une dérision et comme un sacrilège. Je m’arrêtais devant la vitrine et je regardais ces petites dalles jaunies sur lesquelles je lisais des noms qui faisaient battre mon cœur. Je n’étais pas assez riche pour les arracher à cette prostitution. Pouvoir enfermer cette lettre de Théophile Gautier, dans un coffret de Venise, avec un gant de Mlle de Maupin; glisser ce billet d’Edgar Poe, avec une carcasse de poisson volant, dans une bouteille pêchée par un matelot et qui avait contenu le journal d’un naufragé! Quand s’arrêtait devant le magasin un passant, je me collais contre la vitre, devant le nom que je préférais ce jour-là, je me démenais, j’occupais le plus de place possible, j’empêchais l’importun de lire la signature; autant de gagné, n’est-ce pas?

Je regagnais ma pauvre demeure dans la ville crépusculaire; des filles me suivaient, m’appelaient d’un nom anonyme; elles m’intimidaient affreusement, la volupté qu’elles donnent me faisait penser à ces breuvages de sorcières qui vous portent au sabbat; tantôt, je me les représentais dans leurs villages, géraniums frais épanouis sur l’appui d’une fenêtre ou lys des champs qui ne moissonnent, ni ne filent; tantôt, je les voyais chevauchant quelque balai, les jupes au vent, les cuisses nues, fouettant le vent d’orage de leur course et précipitées aux pieds d’un bouc. Elles ne se doutaient guère des images qu’elles évoquaient à mes yeux, tandis qu’elles me regardaient les fuir et que leur œil narquois suivait ma démarche hâtive et fatiguée sous un parapluie dont jamais la soie n’adhérait exactement à toutes ses baleines: il y en avait toujours une qui pointait hors de l’étoffe repliée, comme la pointe d’un fémur à travers un moignon insuffisant.

Dans ma chambre, j’essayais en vain de lire, mais la grâce m’avait abandonné. Ces mots qui ont enrichi le monde, qui ont donné sa couleur glauque à la mer et son inconstance à la lune, ces mots qui flottent sur toutes choses comme un manteau de féerie, perdaient pour moi leur sens divin. Ils s’éteignaient quand je les lisais et ne représentaient que des ombres grimaçantes. Si je déchiffrais le mot «maison», je voyais la porte graisseuse de mon bureau, «homme»,--un huissier de mauvaise mine, «femme»,--une de ces chauves-souris traquées qui voltigeaient sur mes pas nocturnes. Je cessai peu à peu de lire et je me mis à aller au café. J’y restais de longues heures, en proie à un engourdissement presque heureux. Autour de moi, on répandait des cartes, on fumait, on se communiquait des sottises, tout cela me protégeait. Contre qui? Contre moi? Contre un grondement intérieur que je sentais venir du fond de mon esprit et que laissaient échapper tous les actes que je n’avais pas accomplis, tous les rêves que j’avais interrompus, toutes mes tendresses avortées. C’est un bon hôpital que le café, on y soigne par la torpeur les maux qui naissent de la conscience. Quand je rentrais chez moi, le sommeil achevait l’œuvre du café et je recommençais le lendemain.

IV

A mesure que les jours passaient, mes souvenirs perdaient de leur mordant. En particulier les plus chers. Je les sortais trop souvent de leur tiroir, je les exposais au jour, je les caressais longtemps; cela les usait. Sans le vouloir, je chassai ainsi la petite Béatrice; elle s’éloigna de moi sur la pointe des pieds. Mais elle emportait avec elle la maison de vermeil, usée comme un plat royal, elle emmenait Eudes, Madeleine et l’épagneul qui ressemblait à Mme de Sévigné.

Ai-je dit tout à l’heure que j’étais seul en arrivant à Paris? Pourquoi l’ai-je dit? Ce n’était pas vrai. Alors en effet la petite Béatrice ne me quittait guère, elle sortait avec moi, nous allions ensemble au Jardin des Plantes,--et nous nous mettions à courir pour faire un match avec le nilgaut,--nous nous promenions au Louvre,--et je lui donnais tous les châteaux que l’on voit se fuseler dans les paysages des Primitifs.

Le soir, elle m’attendait dans ma chambre; c’était à son intention que j’avais acheté les poupées, les personnages de la Comédie de Bois; je lui racontais les grands événements du monde absurde que nous habitions. Elle riait en frappant des mains, elle me rattachait à mon enfance, elle enlevait de mes épaules tout un grand faix de jours et le jetait sur le sol.

Quand elle était là, je revoyais les heures perdues, lisses comme la sclérotique des anges, l’énorme soleil de mes premiers étés. En ce temps-là, tout était vaste, nouveau, miroitant; chaque chose avait sa sœur pareille à elle, et dans cette jumellarité, je découvrais la clef de l’univers. Comme un sorcier nègre, j’associais les objets selon leur apparence et non selon leur structure intime: j’aurais payé mes jouets avec des grains de maïs. Les coquelicots dansaient dans la cheminée, on faisait couver les melons par les poules, les épiciers étaient terribles au fond de leur citadelle avec leurs grands sacs pleins de boulets de canon. Ainsi j’épelai les premières lettres du grand livre de Poésie.

Puis c’était le bonheur que donne la maladie: ma mère se penchant sur moi avec ces yeux ardents qui arrêtent la marche de la fièvre; les vallons glacés du lit où l’on avance une jambe en feu; cette tranquillité si pure que l’âme y prend un bain tonifiant; ces rêves qui rendent la réalité plus confuse encore; une vie qui ne nous arrive pas en pleine poitrine, comme un torrent, mais qui coule sur vous, goutte à goutte, et dont chaque goutte est exquise. Voilà ce grand espace de mémoire à laquelle Béatrice avait ranimé la vie; et les premières tristesses inexplicables quand le soir sournois décroche les rayons et les met en pénitence dans un cachot noir, et l’énorme voix de croquemitaine qui ronfle dans les cheminées, les nuits d’hiver, et le miracle de la nuit de Noël, avec ses cierges roses, son vin d’aromates, ses jouets inattendus, et cette émotion qui vous multiplie, éveille un cœur qui les contient tous et fait de vous le contemporain du premier berger qu’ait éveillé une voix d’outre-ciel et du premier mage qu’une étoile ait brûlé au fer rouge.

Misère! Tout cela était fini! La disparition de Béatrice, c’était une seconde mort de mon enfance; je l’appelais en vain; elle tournait la tête avec un sourire infiniment triste; un tourbillon de poudre sur ma route, des cheveux qui s’enflammaient au soleil,--et déjà elle n’était plus.

* * * * *

J’avais eu plusieurs fois de ses nouvelles par Frédéric Anthelme qui m’écrivait encore, mais c’était de ces nouvelles qui ne vous renseignent sur rien. J’avais appris que mon ami Eudes avait quitté Saint-Henri pour faire son service militaire et que la vieille maison était en deuil: plus de jeux, ni de chants, ni de rires, mais des soupirs étouffés dans les coins, des conversations entre deux portes, de petites ombres si pliantes que l’on eût aimé leur donner un tuteur.

Je faillis plusieurs fois prendre le train et courir à cette garnison de l’Est où Eudes faisait son apprentissage d’homme d’armes. Je me le représentais si mal dans cette fonction! Pourquoi hésitai-je? Je l’ignore. Il y a une destinée qui vous arrête toujours sur le chemin à accomplir, une destinée qui préside aux maladresses, aux avortements, aux paroles qui auraient dû être prononcées, aux actes qui auraient dû être réalisés. Cette destinée-là me saisit par le bras au moment où, un samedi soir, je me dirigeais vers la gare de l’Est; je ne sais plus ce qu’elle inventa, piège, retard ou espérance,--ce sont ses trois formes les plus dangereuses,--et je demeurai sur le trottoir, et le train roula sans moi.

On était à la fin de l’hiver, du moins le calendrier me le disait, mais je n’avais aucune raison de le croire. Au pays dont je venais, mille féeries accompagnent le pronostic de l’almanach: des anges font leurs nids dans les arbres, il passe des évêques dans les jardins, l’air s’enroule autour de vous comme une robe. Le soir, tout devient bassin, étang, fontaine; ce ne sont partout que grenouilles coassantes, et cet amoureux concert attire les couples dans les chemins creux, fait s’entr’ouvrir les fenêtres des chambres sur des visages haletants et passionnés, tandis qu’à l’horizon, des caravanes de collines bleues apportent l’encens de la mer et que des cages d’azur se balancent au-dessus des rochers.

Ici, rien de pareil; aux nuits succédaient les pluies, aux brumes, les orages. Je ne sentais point dans les rues cette errante volupté, faite de mille violettes mortes entre des seins de femme, qui vous assaille là-bas à chaque carrefour. Aucun rayon ne m’attendait à ma porte, aucun oiseau ne m’apportait le matin l’écho des dancings de Louqsor. Chaque jour était un hiver de plus qui mettait une pierre sur mon cœur, comme s’il s’agissait d’un cœur authentique de vampire et non de pauvre enfant en exil qui avait d’autant plus de peine à retrouver sa vraie patrie qu’il ne la connaissait pas.

*

* *

Un soir, je rentrai chez moi particulièrement atteint par cette hostilité des choses. J’avais été accablé par la grêle, bousculé par une foule en délire, chargé par un autobus comme on l’était par un buffle dans les Marais-Pontins. Je m’assis avec lassitude devant la fenêtre; je me souvins alors de tout ce que j’avais laissé derrière moi, je vis s’incliner sur leurs pentes les sages oliviers, suivre sa courbe un ciel d’un seul arc et qui ne fléchissait nulle part et barrer l’horizon une matière inconnue, sauf aux dieux, et qui était concentrée comme le quartz et fluide comme la lumière.

Cependant, je ne pensais ni à Madeleine, ni à Béatrice, je savais que je les avais perdues sans retour. Je ne donnais plus rien de moi aux êtres; mais tout aux choses, à l’air, aux mille parfums et sonorités.

Je me laissais peu à peu envahir par la somnolence. Un poison doux comme une fleur se glissa au long de mes veines et répandit dans tous mes membres une espérance confuse. Des mots sans suite me traversaient l’esprit, je les suivais de l’œil sans les entendre, comme on regarde à la dérive, sur un ruisseau, quand on est enfant, des bateaux de liège. Sans doute savaient-ils quelque chose de ma vie intérieure, car ils emportaient dans leur cale des cargaisons de secrets. Ces mots sans suite finirent par se grouper et par tourner autour de mes pensées comme la couronne d’un lustre. Des flammes clignotaient. La herse de lumière qui tombait du diadème, s’allumant tantôt et s’éteignant, forma peu à peu le dessin d’une mâchoire nue.

--Eudes! m’écriai-je.

Et la porte s’ouvrit. Elle s’ouvrit et Eudes entra. Je fus effrayé de sa pâleur; il ne semblait ni heureux, ni impatient de me revoir, mais traversant la pièce en silence, il alla s’asseoir devant mon bureau. Son attitude était si solennelle que je n’osais lui parler. Il ouvrit un tiroir, puis un autre, comme s’il cherchait un objet; il sortit des enveloppes, un carnet de notes, un bouquet de violettes desséchées, plusieurs portraits de jolies femmes inconnues, découpées dans un journal anglais. Au moment où j’allais lui poser une question, il mit un doigt sur ses lèvres et soudain d’un geste, il m’appela: il venait de saisir sous une pile de lettres un miroir à monture de vieil ivoire et qui avait servi à ma mère. Je courus à lui et je me penchai sur son épaule: il montrait je ne sais quoi au fond de la glace usée. J’eus un frisson d’épouvante, car je venais de m’y apercevoir distinctement, mais seul, bien que mon visage frôlât presque celui de mon ami. A la place où j’aurais dû trouver le sien, j’aperçus simplement des linéaments qui se divisaient en cadence comme des fils de la Vierge. Eudes reposa doucement le miroir à sa place et se leva. J’essayai de le retenir, je pus à peine lever la main. Déjà il avait quitté la chambre. Je courus alors à la porte, je criai, j’appelai, le tout en vain. Il n’était plus dans l’escalier. Je revins lentement vers le bureau: sur un calendrier ouvert, je vis que l’on avait souligné au crayon une date: celle du surlendemain.

Après cette extraordinaire visite, il me fut impossible de demeurer chez moi. Je pris en hâte mon pardessus et je courus à un café où je savais retrouver mes camarades de l’étude. Dans leur société, je réussis à rompre l’angoisse que m’avait laissée mon étrange entrevue avec Abeille.

Quelques jours passèrent. Je voulais lui écrire et lui demander la cause de son silence et le motif de sa visite. Une fois encore, une force supérieure à ma volonté m’en empêcha. Ce fut alors que je reçus la lettre de Frédéric Anthelme qui m’annonçait la mort de mon ami, à l’hôpital militaire de la petite ville de l’Est où il était en garnison. Il était mort à la date qu’il m’avait indiquée lui-même, deux jours avant, sur le calendrier. Je cherchai ce dernier; je n’y trouvai plus la marque, mais le papier était, à cette place, à la fois plus mince et comme râpé; on eût dit que quelqu’un avait effacé avec une gomme un léger trait de crayon.

J’eus un chagrin si profond que je ne pus en parler à personne. Il me semblait avoir perdu un grand morceau de moi-même, et d’un moi-même d’autant plus précieux qu’il n’était pas complètement formé. Plus encore qu’un arrachement du passé, c’était presque un arrachement de l’avenir. Mais comme je n’avais pas assisté à l’agonie d’Eudes Abeille, je pus croire qu’il n’était pas mort de cette affreuse mort physique qui est la nôtre, mais qu’il avait simplement ouvert une porte secrète sur une chambre plus grande que toutes les chambres terrestres réunies,--ou qu’il s’était, plus simplement encore, envolé.

V

A dater de cette nuit-là, quelque chose que je ne sus pas discerner commença de modifier ma vie. Les objets dont j’étais préoccupé, les êtres auxquels me liait une habitude quotidienne, s’éloignèrent de moi. J’en vins à m’étonner d’avoir donné mes soins à de tels faux-semblants. Une fois de plus, je m’apercevais que j’avais vécu dans un immense trompe-l’œil. Je me croyais seul; et j’étais peuplé. En me séparant de mes amis, de mes sosies, de mes camarades, en fermant ma porte, en renonçant à toute correspondance, je donnais asile à ceux que ces présences importunaient, avaient empêché d’entrer en moi. Ils allaient et venaient furtivement et je ne savais rien encore de leur visage, ni de leur identité. Je ne soupçonnais même pas le motif de leur intrusion, je n’avais pas peur d’eux. Je ne les attendais pas, je ne leur demandais rien. Ils prenaient simplement l’habitude d’être là; pendant longtemps ils m’écoutèrent, puis ils commencèrent bientôt à me parler. Ce fut justement à cette époque que le printemps se glissa dans les bois et qu’il approcha de la ville. Contrairement aux printemps des autres années, il fit ses débuts la nuit. Je marchais dans un grand bois violacé, encore gercé par l’hiver, où les arbres remuaient des membres gourds. Je vis, étalée sur un banc où j’allai m’asseoir, la queue fabuleuse d’un oiseau tout blanc. Je craignais de le faire fuir, je n’osais pas remuer. L’oiseau ne bougeait pas. Ses plumes, innombrables, duveteuses, répandues comme une inondation, écumaient doucement sur la pierre grise. Je m’assis par terre, guettant l’insaisissable bête. Bientôt elle se déplaça, et comme je levai la tête vers un morceau de ciel, découpé par les branches en bandelettes aussi fines que la peau de taureau qui a délimité la place de Carthage, le vol de la lune se suspendit dans le champ de mon regard. J’entendis au même moment la sève battre sous l’écorce des arbres; de petites créatures masquées de vert couraient affairées dans les herbes. «Vite, vite, criaient de toutes parts des voix fiévreuses, ne perdons pas notre temps, le voici!» Il y eut le long de mon pouce qui s’appuyait au sol un imperceptible frôlement; je regardai de plus près; un capuchon minuscule se haussait tout doucement vers moi: j’assistais à la naissance de la première violette. Les vieilles feuilles mortes, poudreuses archives du dernier automne, craquèrent au même instant. Une biche me regardait de son œil rêveur, plein d’une interrogation muette: «Est-ce lui?» me demandait-elle, et elle croquait le bout d’une branche. Sans doute la trouvait-elle juteuse et croquante à point, car elle se mit à brouter. Parfois elle s’arrêtait et me considérait de nouveau. «Y a-t-il une nuit, pensai-je, où l’homme ait le droit de se réconcilier avec les animaux et de se retrouver avec eux dans cet état de communion que le péché d’Adam a détruit? Jouer avec les guépards, comprendre le chant des alouettes, élever dans sa maison les petites sarigues, ne plus redouter le regard de reproche des singes, cousins déshérités, obtenir le pardon des races massacrées,--quelle fête indicible! Biche, biche, ma sœur, cette nuit d’amour est-elle venue? Nous allons nous coucher côte à côte et tu vas me dire les bons mots de tes faons, car je devine déjà, ô pauvre biche, la vanité de ton cœur maternel!» Un bond léger, et la biche ne fut plus là. La grande nuit de l’amour terrestre n’était pas encore venue.

Je voulus suivre la piste de ma nouvelle amie. Partout on travaillait. Il fallait que le printemps fût déjà sensible à la pointe du jour; toute la blancheur disponible sur la terre était réunie au pied des lilas, le jaune autour des faux-ébéniers, tout ce qu’il y avait de rose au monde se groupait dans les marronniers et les rosiers. Que le crépuscule du matin qui allait naître serait décoloré ce jour-là, que les jeunes filles seraient pâles dans leurs lits! Et ne sachant à quoi attribuer cette pâleur, elles se croiraient amoureuses. De là vient, sans doute, que leurs passions naissent avec le printemps.

J’entendais des pas retentir sur le sol, des ordres donnés d’une voix rude sortirent du tronc des arbres; le pivert, pour la première fois de l’année, jouait les quatre premières mesures de la cinquième symphonie. Je ramassai sous un buisson un long fouet d’argent, translucide, cassable: le serpent venait de changer de peau,--simple façon de dire qu’il n’était plus le tentateur, qu’il entendait se réconcilier avec nous,--mais je ne revis nulle part la biche, mon amie, et quand, après avoir longtemps marché, je me retrouvai au seuil de la ville encore morne de givre, encore poudrée de ses étoiles d’hiver, ce fut aux maisons endormies que j’annonçai la bonne nouvelle.

VI

Un de mes camarades s’appelait Denis Sotorat; c’était un de ces êtres qui, dans toute circonstance, cherchent d’abord en quoi elle saura provoquer le rire. Il n’était pas gai de cette exubérance naturelle et radieuse qui forme la vraie allégresse, il l’était à force de sécheresse et de pauvreté morale. Il riait pour n’avoir ni à comprendre, ni à sympathiser. Il y avait de la lâcheté dans sa gaîté, de la férocité dans sa joie.

Après m’avoir houspillé et raillé, il parut tout soudain s’attacher à moi. Je cessai d’être la cible de ses plaisanteries et il me traita en complice. J’étais si seul alors que je me laissai faire et que j’acceptai cette amitié. Sotorat m’invita à dîner dans sa famille; son père était greffier au tribunal. Je vis une maison austère comme une salle de jugement; un salon faussement pimpant, où les chaises dorées et cannées avaient l’air de jouer la comédie; une salle à manger dont les tentures avaient la couleur de l’arsenic; je vis un homme au crâne en pain de sucre, qui sifflotait entre ses dents et faisait avec de grands éclats de rire des calembours absurdes et compliqués, une mère d’une piété extravagante qui n’attendait de Dieu que des miracles et se fâchait quand il les lui refusait, je vis un frère au visage de danseur de corde qui excellait dans l’art de faire attendre ses fournisseurs, je vis enfin Jeanne...

Je n’ai rien à dire ici de celle qui a porté mon nom parmi les hommes. Si elle eut des torts envers moi, je ne suis pas innocent non plus. Tout ce que j’ai le droit d’écrire, c’est qu’alors elle était jeune. On ne sait pas, tant qu’on n’a pas avancé dans la vie, ce qu’est la jeunesse; on attribue volontiers à certains êtres un je ne sais quoi d’irisé qu’on croit leur appartenir en propre, alors qu’il n’est produit que par elle; l’élan, le caprice, la main tendue, les bras ouverts, la foi vite donnée, la fleur qui n’est pas avare de son pollen, la parole qui va plus vite que le vent,--tout cela, nous croyons volontiers qu’on le possède par privilège de caractère, alors que la puissance qui vous les prête une heure est la même qui répand des pierreries sur le paon, du cobalt en poudre sur le grand Morpho et qui donne au jasmin cette fumée qui permettra aux bourdons de porter ailleurs ses semences.

Jeanne occupait le cadre de la fenêtre quand j’entrai dans le salon. Son profil, qui incisait une fausse guipure, était d’un contour qui éveilla en moi des souvenirs de l’Antiquité; elle se retourna; la chaleur de son regard me fit croire qu’il y avait en elle un foyer de passion contenue; elle baissa les yeux et j’en fis autant. Je crus à une correspondance muette entre nous. Je lui parlai à la fin du repas, je m’imaginai qu’elle pensait comme moi parce qu’elle répétait mes phrases. Sa présence me bouleversa. Je ne compris pas qu’au point de solitude où j’étais arrivé, toute autre présence féminine eût produit la même révolution. Je revins chez moi en proie à un grand trouble; je crus ma vie à jamais fixée. Nous n’appliquons jamais nos facultés critiques à nos sentiments, sans doute parce que nous savons d’instinct que bien peu résisteraient à un examen minutieux. Si j’en avais fait un, j’aurais découvert que mon désir était inspiré par le besoin que j’avais alors de lui et non par la vue de Jeanne et qu’elle n’était qu’une occasion. Et si j’avais su cela, j’aurais tout su, mais certaines erreurs ne sont pas évitables.