L'âge d'or

Part 4

Chapter 43,873 wordsPublic domain

Il pleuvait; non pas une de ces averses torrentielles qui sont joyeuses à force d’être bruyantes et pressées, mais le larmoiement tiède de certaines nuits d’automne, bête et dissolvant comme une mauvaise comédie en vers. L’avenue du Maine était déserte, j’allais au hasard, la tête bourdonnante. J’avais perdu Béatrice et cette fois pour toujours, Béatrice sans laquelle je ne pouvais vivre d’une vie véridique, Béatrice loin de qui tout était terne, ennuyeux et paralysé. Pourquoi ne lui avais-je jamais écrit? Pourquoi lui avais-je caché mon mariage? Pourquoi avais-je fait d’ailleurs ce mariage absurde? Aucun secret avis, aucune intuition ne m’avaient donc enseigné que Jeanne incarnait ce que je haïssais le plus au monde? Hélas, chacun se trompe sur soi-même! Tous nos malheurs naissent de cet aveuglement. Il y a en nous une puissance perverse et démoniaque qui nous fait courir à tout ce qui nous contrarie, à tout ce qui nous est hostile et nous détruit. La fausse paix que j’avais cru démêler derrière la figure de Jeanne Sotorat, c’était justement cette anesthésie affreuse de mon âme, cette négation de moi-même dont je souffrais maintenant comme d’un poison. Et au moment où je mesurais l’énormité de mon erreur, où j’entrevoyais la délivrance, Béatrice m’échappait et me laissait retomber de toute la hauteur de ma nouvelle espérance dans cet abîme de sottise et de vulgarité où je me traînais misérablement depuis sept années.

Je marchais au hasard dans la nuit écœurante où flottaient des relents de marécage. Au-dessus d’un cinéma, des affiches tumultueuses annonçaient des événements exceptionnels. Je souffrais tellement de ma solitude et de mes pensées que je m’y jetai dans l’espoir de créer une dérivation au flot noir et saumâtre qui me sortait du cœur. Mais je regardais mal ce qui courait sur l’écran. De loin en loin, je distinguais des pentes glacées, des arbres conservés dans le givre, des traîneaux et des chiens au poil bourru. Au milieu de ces fantasmagories hivernales, s’agitait une grande jeune fille mince qui avait à mes yeux quelque chose de Béatrice. Lui ressemblait-elle en vérité ou bien mon imagination surexcitée par le désespoir se servait-elle du moindre tremplin pour bondir derrière son image? Voilà ce que je serais bien en peine d’expliquer aujourd’hui. Mais la jeune fille du film, danseuse dans un bouge de l’Alaska, était en butte aux grossières caresses et aux familiarités des aventuriers de l’endroit. Les épaules et les bras nus, la gorge contrainte par un corselet de paillettes, les jambes découvertes sous des jupes trop courtes, elle allait de table en table, misérable et abandonnée et rudement étreinte par les mains grossières des clients. Béatrice ne deviendrait-elle pas, elle aussi, une victime des hommes? Et j’en voulais encore plus à Jeanne de l’avoir rejetée aussi brutalement hors de ma destinée. Ainsi ce cinéma où j’étais entré dans l’espoir d’obtenir un oubli relatif me rejetait de nouveau dans ce cercle d’angoisse où je tournais en rond.

La jeune fille de l’écran triompha bien entendu de ses ennemis, mais si ses malheurs m’avaient affecté, sa revanche ne m’apporta aucun soulagement. Je retrouvai la nuit molle et ses robinets ouverts. Je marchai longtemps dans des rues presque désertes; de vieux amas de maisons en désordre, gardées par des lattes pourries, voisinaient avec ces immeubles neufs qui ressemblaient à des tranches de pâté, tant les architectes précautionneux leur ont ménagé de ces surfaces égales qui n’attendent qu’une sœur en laideur pour s’appliquer exactement à elles. La laideur, la misère, l’abandon qui m’entouraient, je les chérissais et je les redoutais à la fois; ils constituaient le dernier refuge d’une vie vouée au dégoût et la vivante allégorie de l’avenir qui m’attendait. Débridant mes plaies, irritant leurs cicatrices, je rôdais, les yeux pleins de larmes, entre ces appentis lugubres, ces ateliers aux vitrages morts, ces arbres plantés comme des clous et ces bicoques spongieuses qui s’enfonçaient dans le sol. Et je faisais société avec ces choses qui avaient eu lieu et qui me montraient un visage amical.

* * * * *

Et je reçus le lendemain, une lettre non signée, qui ne contenait que ces mots: «Adieu, André!»

IX

Quelques jours après, je fis le rêve suivant, à cette heure nocturne où nous entrons plus profondément dans la voie du sommeil et où nos songes sont à la fois plus intenses et plus inexplicables.

Je me trouvais, vers la fin du jour,--d’un jour dont je gardais le souvenir confus qu’il avait été particulièrement oppressant et triste,--dans une ville inconnue. Son architecture était hardie, fantastique et singulièrement belle. Sur la place centrale s’élevait une sorte d’hôtel de ville qui n’était pas à l’échelle de la cité, et qui développait autour de lui un vrai feu d’artifice de tourelles, de clochetons et d’échauguettes. Il ne faisait ni jour ni nuit; c’était cette demi-lumière des rêves qui vient de partout à la fois et qui n’est ni ombre, ni clarté. Je m’aperçus tout à coup qu’Eudes Abeille était à côté de moi et j’en éprouvai un grand attendrissement. Je savais qu’il était mort et cependant je n’avais aucune surprise de le revoir.

--Eudes, lui dis-je, est-il vrai que vous soyez mort?

Il me pressa doucement la main.

--Je ne suis pas mort pour vous, dit-il, ni pour Béatrice, ni pour Madeleine, mais je le suis pour tous les autres.

--Pourquoi êtes-vous mort? lui dis-je.

--J’avais un grand, très grand travail à faire ailleurs. On n’avait pas besoin de moi ici, mon cher Simiane.

--Qui _on_?

Mais Eudes n’était plus avec moi, ni la ville aux clochetons, et dans un ciel plus clair que tout à l’heure, passa assez haut une figure volante. Elle était légèrement repliée sur elle-même, dans une cambrure détendue et vêtue des couleurs italiennes. Sur sa tête, cette coiffure plate et carrée que l’on voit aux Napolitaines des anciennes estampes. Elle suivait le mouvement d’une grande flèche qui fût retombée avec lenteur. Ce spectacle ne me surprit pas davantage que la présence d’Eudes, tout à l’heure, à mon côté. Mais j’entendis un grand cri d’épouvante; la figure volante, comme foudroyée, s’abattit au fond d’une gorge où roulait un torrent et que je dominais d’un pont assez élevé pour que j’en eusse une sensation très pénible de vertige.

Saisi d’une peur indescriptible, je me mis à courir et franchis en une seconde l’énorme distance qui me séparait du lieu de la chute. Je reconnus Béatrice, couchée sur des rochers luisants, un peu de sang écumant aux coins de sa bouche, et qui râlait.

--Tu ne m’as pas attendue, me dit-elle. Eudes m’avait bien dit que tu ne m’attendrais pas. Pourquoi ne m’as-tu pas aimée?

Je ne pouvais lui répondre. Béatrice me tendit sa main et comme je m’en emparais, je m’aperçus que nous n’étions plus au fond de cette gorge sauvage, mais dans une sorte de grand bazar où des étagères portaient mille objets charmants et baroques que j’avais un désir très vif d’acheter. Tout ce que j’avais désiré se trouvait réuni là: génies en verre filé, automates qui récitaient des sermons en plusieurs langues, papillons sous verre, grands comme des éperviers et chamarrés de couleurs plus rares encore et plus extraordinaires que ceux des Tropiques, étoffes givrées, légères comme des toiles d’araignées, méduses en cristal de roche, animaux fabuleux, faits dans des matières inconnues, ivoires taillés dont chacun représentait le vers d’un poète (je ne peux expliquer comment je devinai cela, mais cette transformation me parut aussi évidente que la présence d’un rayon sur un banc de pierre ou de la pluie dans un jardin).

--On obtient tout cela quand on croit en moi, dit Béatrice.

Ce bazar obscur et profond me donnait une joie dont je ne me lassais pas. A tout moment, je touchai un bibelot merveilleux et j’en demandai le prix. Le marchand que je n’avais pas vu d’abord avait un turban et des boucles d’oreilles; tandis que je le regardais, il devint Frédéric Anthelme.

--Tout appartient à Béatrice, me dit-il.

Nous étions à Saint-Henri, ou plutôt, je savais que c’était Saint-Henri par un effet de l’intuition, mais je ne le reconnaissais pas. Un jardin admirable s’étendait devant moi, composé de grands bassins qui se suivaient régulièrement et qu’encadraient des arbres inconnus: arbres de toutes les couleurs, mais surtout de blancs et de gris-perle. Les troncs qui les soutenaient avaient la consistance et la transparence de l’eau; entre les feuilles circulaient de longs remous faits de brouillards et d’oiseaux. Je compris que ce n’était pas des arbres, mais des femmes qui dansaient, mêlées à des jets d’eau; et tout ce domaine, baigné de vapeurs, traversé de robes et de fontaines, surmonté par des terrasses de calcédoine, me parut la chose la plus belle que l’on pût voir. D’ailleurs, tout se transformait très vite sous mes yeux: je fixais un parterre de paons et je voyais bondir une panthère, je cueillais une rose et j’avais à la main une écharpe de feu, je regardais fuir un serpent et mes pieds s’empêtraient dans une incompréhensible chevelure d’argent.

--Reconnais-tu ton enfance? me dit Béatrice.

Et elle posa ses lèvres sur les miennes. J’éprouvai une volupté si extraordinaire que je crus m’évanouir. Comme si ce baiser avait transformé ma substance, je commençai de bondir sur place et de plus en plus haut. A chaque saut, je devenais plus léger et quand je redescendais sur le sol, mon vol plané avait une douceur infinie, chaque chute étant comme une suspension de la vie. Je pris enfin un dernier élan; j’avais perdu toute pondérabilité, je nageais en plein azur. Ce fut ainsi que je me réveillai. J’éprouvais un tel bonheur que je refusai de reprendre contact avec le réel et que je prolongeai volontairement cet état de communion à demi consciente avec le mystère. Mais, peu à peu, les grandes lignes de ce songe s’effacèrent; peu à peu cette impression d’enchantement disparut, et je retrouvai enfin mon dépouillement initial.

J’avais appris cependant au cours de cette nuit que l’influence de Béatrice continuerait désormais à veiller sur moi et qu’il ne tenait qu’à mon esprit de la conserver indéfiniment.

X

Donc, pendant plusieurs mois, ma vie conserva cet intérêt qu’elle avait toujours quand elle obéissait à Béatrice.

* * * * *

Je recommençai à travers le monde ce long voyage ébauché autrefois et abandonné depuis par découragement. De nouveau, la curiosité l’emportait sur l’inertie, le goût de l’imagination sur la saturation du réel. Il y avait dans l’univers des groupements d’êtres, des groupements d’idées et d’émotion qui me rappelaient la maison enchantée de Saint-Henri; je m’attachai à les découvrir, à les reconnaître. J’avais perdu Béatrice, mais je retrouvais souvent son atmosphère; elle était comme ces musiques des nuits d’automne que l’on soupçonne même quand le vent se tait, quand les feuilles font silence, et qui pénètrent à travers les fenêtres comme une fumée et dans les âmes comme un pressentiment.

Jeanne s’étonnait de mon changement. Je ne faisais plus de patiences, je ne perdais plus la mienne; je ne croyais plus à ses coupons, à ses comédiens, à ses relations, à ses thés. Je la laissais se débattre dans son chaos absurde et je ne l’y suivais pas, même pour l’en chasser. Deux ou trois fois, elle fit allusion à l’apparition et à la disparition de cette jeune fille bizarre qui m’avait voulu voir et n’avait pas reparu. Je fis semblant de ne pas comprendre. Je retrouvais des sentiments qui m’étaient chers, des paysages qui me reposaient; j’abandonnais Jeanne à sa méticuleuse négligence, j’eus des amis qu’elle ignora. Je cherchai tous ceux qui semblaient avoir gardé conscience des vestiges des pas divins; je les aidais à débrouiller en eux des pistes immortelles. En tout homme, en toute femme, sommeille une Psyché; c’était elle que je poursuivais. Je laissais couler la cire brûlante sur l’épaule nue, et souvent je me brûlais les doigts, mais quelquefois la souffrance éveillait la belle dormeuse, les paupières inertes se soulevaient sur des yeux couleur d’horizon. Alors, dans une existence toute faite d’ennui et de médiocrité, j’écoutais soudain se former les souhaits les plus miraculeux, naître d’étranges aspirations; alors chacun reprenait conscience du Paradis perdu, et je ne savais plus si le dialogue avec le Serpent ne constituait pas au demeurant la dernière ressource de l’âme pour échapper à sa fatalité et pour se glisser de nouveau derrière ce témoin de la faute, vers le mirage de la terre dont il l’avait chassée.

*

* *

Une nuit, il m’arriva une aventure.

* * * * *

J’aimais à me promener sur le bord même de la Seine, passant sous ces ponts que Méryon a ouverts sur une nuit de cauchemar, errant dans ce monde souterrain d’où l’on voit Paris de bas en haut, avec ses façades lumineuses, tout au sommet d’un énorme mur noir: paysage unique qui m’emportait au delà de moi-même. Un escalier à pic m’avait conduit à ces catacombes fluviales, mais comme je suivais une rive étroite, je vis, à demi cachée dans un angle gluant, une forme accroupie et secouée parfois d’un long frisson. Je distinguai une femme, tête nue, et qui me parut jeune. Je ne sais pourquoi j’eus le sentiment de la tentation qui l’assiégeait. Je simulai la démarche incertaine d’un ivrogne pour ne pas attirer son attention,--car dans l’univers d’en bas les règles sont renversées,--et je finis par échouer tout près d’elle. Elle ne m’avait d’ailleurs remarqué en rien et je pus l’observer sans attirer son attention. Bientôt elle se leva; elle allait et venait le long de l’eau compacte et chaque minute augmentait ses frissons et son inquiétude. Elle s’arrêta soudain; elle se pencha en avant.

Je m’élançai de ma fausse retraite, la saisis par le bras. Elle se retourna; je vis de tout près un visage jeune et ravagé, fiévreux et presque beau. Elle était en chemise, sous un grand manteau noir. Je me demandai une seconde si elle était folle ou désespérée.

--Il ne faut pas mourir, lui dis-je.

Elle ne répondit pas, elle baissait la tête comme une bête qu’on veut assommer.

--Venez, lui dis-je, suivez-moi.

Elle ne m’opposa pas de résistance. Je ne savais que faire. Je ne pouvais pas la ramener ainsi chez moi. Elle serrait son manteau sur elle pour cacher ses jambes nues. Elle était en pantoufles.

--Où habitez-vous?

Elle hocha la tête avec désespoir. Je la pris par la main et je la conduisis dans un hôtel des environs. Je fis allumer un grand feu dans la cheminée, car elle était gelée. Elle s’assit devant le foyer et entr’ouvrit son manteau pour tendre ses jambes à la flamme. On monta un souper: elle mourait de faim. A mesure qu’elle mangeait, la chaleur et les couleurs lui revinrent; quelques gouttes de vin achevèrent de la ranimer. Je lui pris les mains et je l’adjurai de me dire la cause de son chagrin. Mais elle ne voulut rien avouer.

--Laissons cela, dit-elle, je serais morte sans vous. Je ne vous ai aucune reconnaissance, mais je ne regrette pas de vivre.

--Nous avons tous d’affreuses chimères qui nous emportent. Promettez-moi de ne pas recommencer.

--Je pourrais aussi bien vous promettre de ne plus avoir la grippe!

Je me tenais tout près d’elle, respirant cette senteur de bouquet vivant qui sortait de ses membres frais. Je n’avais jamais été aussi près de l’amour, non seulement parce que cette femme était jeune et presque belle, mais surtout parce qu’elle avait été près de la mort, qu’elle avait vécu dans son halo et que c’était à la mort que je l’avais arrachée. Je devais faire plus encore pour la rattacher à la vie, pour lui donner une raison d’exister. Cette raison pouvait-elle être autrement qu’animale? Quand l’esprit est malade, ce n’est plus par lui que l’on se relie au monde, mais par les sens. Je voyais devant moi,--du moins je le supposais et rien ne me permet de croire aujourd’hui que je me sois trempé,--je voyais devant moi, dis-je, une femme qui avait vécu uniquement par son imagination et pour son imagination; aucun contrôle, aucune mesure n’avaient paralysé chez elle ce démon intérieur qui est le plus véhément de tous quand aucune expérience ne s’oppose à lui. Je l’admirais et je la respectais. Mais elle m’effrayait. Tout ce que j’avais deviné confusément à travers tant d’années de restriction, je le voyais soudain se réaliser devant moi; et cette réalisation avait pris la forme d’une femme jeune encore et bouleversée, qui se penchait au-dessus d’une eau nocturne.

XI

Je fus son amant pendant six mois. Je ne sus jamais rien d’elle, hormis son nom, ou du moins celui qu’elle me donna et qui n’était peut-être pas le sien, Edwige Yardin. Je suppose qu’elle avait été institutrice à cause d’une certaine forme d’intelligence, qui était la sienne et d’une précision peu courante; mais je n’en eus jamais la preuve. Elle parlait peu et seulement à certaines heures, et elle s’abandonnait alors à une volubilité fiévreuse et saccadée, presque maladive, après quoi elle tombait dans un long mutisme. Elle se donnait à l’amour physique avec une fureur muette et concentrée, les dents serrées, les yeux pâles. Ses abattements étaient longs et accablants, suivis de crises de sanglots. Elle me faisait penser à quelqu’un qui aurait été frappé d’amnésie et qui aurait perdu le souvenir d’une existence heureuse et princière. Qu’elle se tût ou qu’elle se livrât à ce bavardage précipité, j’aurais juré qu’elle fouillait sa mémoire pour y découvrir un secret qui lui rendrait la joie. Elle ne fit jamais allusion à la scène du pont et à son désir de suicide. Quand elle parlait, c’était pour me raconter des incidents dramatiques, peut-être imaginaires, de sa vie. Je dis imaginaires, car des épisodes analogues revenaient dans ses récits avec une telle fréquence que je me représentais difficilement qu’un seul être eût toujours à faire aux mêmes aspects de la destinée. Et cependant telle était peut-être la vérité, et c’est d’ailleurs la vérité pour un grand nombre d’hommes. Dans ses anecdotes, elle se dépeignait toujours en femme persécutée, poursuivie par des individus brutaux et lâches qui ne se plaisaient qu’à la rabaisser. A l’entendre, elle avait été sans cesse offensée, meurtrie, déçue, elle avait vécu dans une humiliation constante. Certains jours, ramassée dans un fauteuil ou effondrée sur son divan, les yeux épouvantés et haineux, sa forte mâchoire crispée, et à la fois désordonnée et belle, elle m’apparut comme la vivante allégorie de la déchéance.

Une fois elle s’arrêta brusquement au cours d’une promenade aux Buttes-Chaumont et me saisit par le bras.

--Tenez, me dit-elle, voilà un de mes ennemis.

Dans une allée, un homme maigre, avec une figure sans caractère, marchait à petits pas, le bras passé sous celui d’une grosse femme, épanouie et d’une extrême vulgarité. Il avait des yeux éteints et une barbe pointue, légèrement retroussée en avant comme les chèvres.

Avait-il été son amant, un parent vindicatif, un ami traître? Je ne pus le savoir. Edwige ne pouvait s’arracher à sa vue, elle le suivait à la piste comme un chien et murmurait entre ses dents:

--Je voudrais le voir mort, mort...

Je supposai qu’il était la cause de tous ses malheurs et comme je faisais allusion à eux, elle me dit:

--Celui-ci n’est pas le pire. Il est si bête qu’il est à peine malfaisant. Mais sa stupidité lui donne cependant un pouvoir énorme. Celle qu’il traîne avec lui, c’est sa femme, la complice de tous ses actes abominables.

--Allons, Edwige, calmez-vous, écartons-nous de cette allée, prenons un autre chemin.

--Il n’a pas vieilli, répétait Edwige, pas un cheveu blanc, ni une ride, et pourtant il n’est plus jeune. Il y a un degré de sottise où l’homme ne vieillit plus. Je n’aurai pas même la joie d’apprendre sa mort et d’aller, pleine encore de vie, au cimetière, danser sur sa tombe. Car, ajouta-t-elle, je ne sais si je vous ai dit que je savais danser. J’ai même été danseuse.

--Ne danserez-vous pas un jour pour moi?

--Je ne danserai que sur la tombe de cet homme, j’en fais le serment devant Dieu!

Je me suis demandé souvent si Edwige n’était pas simplement une demi-folle. A tout moment, je la voyais se réfugier dans quelque rôle imaginaire, dans quelque souvenir inexplicable. On eût dit qu’elle sortait à la fois de deux ou trois existences différentes, qu’elle était au carrefour de plusieurs destinées. Brusquement, quand elle se mettait à parler, et souvent comme une voyante, j’avais l’impression que plusieurs êtres s’exprimaient à travers elle, elle ne barrait la route à aucun, elle se donnait entièrement à ce délire. Chacun de nous est capable de remplir plusieurs destinées et il les remplit, pour ainsi dire, de façon intermittente, tantôt cheminant dans une voie, tantôt dans l’autre, mais avec une certaine régularité. Cet ordre n’existait pas dans la vie d’Edwige. Elle bifurquait brusquement sur une route, s’y jetait à corps perdu, revenait en arrière, s’élançait dans une autre. Ses ennemis étaient-ils réels ou inventés? En tout cas, c’était quelquefois pour les fuir et quelquefois pour les affronter qu’elle accomplissait ces brusques volte-face. Ses rêves, ses ambitions, ses dégoûts, ses fureurs se déroulaient devant moi comme une pellicule rapide. Tout ce que les autres cachent, elle le disait avec une telle véhémence qu’il m’était impossible de discerner à travers ce flux de paroles ce qui était fictif de ce qui avait été accompli.

J’avais pour elle des sentiments entièrement différents de ceux que j’avais éprouvés pour Béatrice et pour ma femme. On parle de l’amour comme s’il avait un caractère absolu, fatal, intransgressible, comme s’il avait les particularités de l’azote ou du plomb. Mais le même individu le ressent dans une seule existence de façons bien différentes. Un mélange de pitié, de désir douloureux et de cruauté morbide m’inclinait vers Edwige. Elle ne m’entraînait pas comme Béatrice à la sérénité, à la conception d’une vie à la fois plus haute et plus complexe, à la poursuite d’un état de bonheur intime; elle ne m’engourdissait pas comme Jeanne dans une paix trompeuse. Non, elle me donnait le souhait de pénétrer les puissances de douleur qui la ravageaient; il me faut bien l’avouer, j’aimais cette atmosphère de souffrance qu’elle dégageait, je l’y devinais hantée de cauchemars, je la protégeais contre des maux que j’eusse été satisfait de lui voir subir. Ainsi déchaînait-elle des pensées où je ne me reconnaissais guère. Étaient-elles vraiment en moi? Je ne les ai jamais eues avant de la connaître, elles me quittèrent après son départ.

Car elle s’en alla. Elle s’en alla un jour comme elle était venue. Un certain soir, elle parlait avec plus de volubilité que de coutume, peut-être avait-elle trop bu. C’était au printemps, nous dînions dans une guinguette au bord de la Marne qui coulait toute lourde d’être devenue historique et d’avoir passé tout à coup des fritures de goujons à une gloire séculaire. Les dernières attiraient les premiers insectes. Nous étions tendres, je dis nous, car je l’étais et en amour, on parle toujours au pluriel. Et je dis à brûle-pourpoint à Edwige:

--Pourquoi avez-vous voulu mourir?

Elle me répondit, et ses yeux pâlirent:

--Parce que j’étais chassée de l’âge d’or...

Puis elle se tut, et le lendemain, quand j’arrivai dans sa chambre, j’y trouvai une grande feuille de papier blanc ouverte sur la table et qui portait en son milieu une grande croix noire, maladroitement tracée à l’encre.

Les jours suivants, je lus avec soin dans les journaux la chronique des suicides, mais nulle part, je ne trouvai un signalement qui me permît de reconnaître Edwige. Et c’est tout. Je ne l’ai jamais revue, et jamais je n’en sus davantage sur son compte. Edwige se perdit pour moi dans le vaste monde, et il y eut des heures où j’aurais douté de l’avoir connue, si je n’avais gardé d’elle quelques lettres hâtives et cette grande page blanche marquée d’une croix et sans épitaphe.

* * * * *