Part 8
Le chemin de Fort-de-Possel à Fort-Sibut est aujourd’hui bien connu. FOUREAU l’a parcouru en 1900 dans la même saison que nous et en a donné une relation. En 1902 la route n’avait guère changé : la plupart des villages installés à proximité avaient émigré pour se soustraire aux corvées et aux prestations de vivres. Les quatre journées de marche que j’y effectuai me révélèrent une brousse tout à fait identique à celle que j’avais parcourue 3 ans plus tôt au S. du Soudan français (cercles de Kouroussa, Bougouni, Sikasso et Bobo-Dioulasso). L’aspect de la végétation était semblable, la flore de ces deux régions si éloignées était à peu près identique. Les espèces végétales sont les mêmes dans les deux contrées ou bien ce sont parfois des espèces très voisines, ayant le même port et se substituant les unes aux autres. Je rencontrai cependant sur les plateaux de latérite deux lianes en buissons que je n’avais encore jamais vues. L’une est un _Mussænda_ que les Ndis nomment _Debourou_. C’est un arbuste sarmenteux à rameaux retombants formant des buissons de 2 à 4 mètres de hauteur. Les corolles grandes, d’un beau jaune et velues à l’intérieur, sont groupées en panicules assez denses. L’arbuste porte souvent en même temps des fleurs et des fruits mûrs. Ceux-ci sont des baies rougeâtres à maturité, de la grosseur d’une groseille à maquereau avec une pulpe sucrée et un peu acide contenant un grand nombre de graines très fines. Le goût de ce fruit rappelle un peu la groseille et le P. MOREAU nomme la plante _groseillier de l’Oubangui_.
L’autre est une Landolphiée, _Clitandra Schweinfurthii_, qui porte à cette époque des fruits complètement sphériques, d’un vert-jaunâtre à maturité et renfermant quelques graines entourées d’une pulpe sucrée, comestible. C’est à tort que FOUREAU a signalé cette liane comme la source du caoutchouc du Haut-Chari. J’ai expérimenté fréquemment le latex qui s’écoule quand on incise l’écorce de la plante. Il m’a toujours donné des résines inutilisables. Il y a certainement eu confusion avec la liane _Banga_ des Bandas qui est le _Landolphia owariensis_, vient dans les mêmes lieux, a souvent le même port et est la seule plante à caoutchouc du pays Banda.
Un arbre fruitier également très répandu sur les plateaux est le _Ficus Vallis-choudæ_ nommé _Ongo_, par les Ndis et trouvé précédemment par SCHWEINFURTH dans le Bahr-el-Ghazal. C’est de tous les _Ficus_ connus en Afrique tropicale celui qui ressemble le plus à notre Ficus d’Europe par son port et par ses figues. Il forme des touffes de 3 à 7 mètres de haut avec des branches nombreuses, partant d’une souche commune, et souvent ramifiées dès la base. Les feuilles sont cordées, subrhomboïdales avec 5 ou 7 grosses dents. Les figues de 6 centimètres de diamètre, ont, à maturité, la taille et la couleur d’une belle pêche. Leur surface est veloutée, jaunâtre et marquée longitudinalement de marbrures pourprées, irrégulières. L’intérieur est creusé d’une grande cavité. La plupart des ovaires sont avortés et les autres hypertrophiés par la piqûre de la _mouche des figues_ (probablement un _Blastophaga_). De nombreuses petites fourmis noires vont et viennent aussi à l’intérieur.
La chair des réceptacles (figues) est fade et faiblement sucrée. Lorsqu’ils sont très mûrs elle est mangeable, cependant les indigènes en sont peu friands.
La végétation de la contrée est d’une assez grande uniformité. C’est la _grande brousse_, c’est-à-dire une immense prairie (_goussou_ en banda) de hautes graminées élevées de 2 à 3 mètres à feuilles souvent coupantes et à tiges raides comme de gros roseaux atteignant parfois la grosseur du petit doigt. Parmi elles dominent trois ou quatre espèces d’_Andropogon_ et deux espèces de _Panicum_. Au milieu d’elles, et s’élevant à la même hauteur, apparaissent quelques plantes aux fleurs voyantes, jaunes, rouges, blanches, qui émaillent cette prairie. C’est tantôt un _Hibiscus_, ou quelque autre malvacée, tantôt, un _Osbeckia_, parfois une grosse touffe de thé de Gambie (_Lippia adoensis_). L’horizon est ordinairement très borné, à moins qu’on soit sur une hauteur ; les arbres et arbustes disséminés à travers cette prairie sont tantôt rapprochés les uns des autres, formant des buissons et des bosquets ininterrompus sous lesquels on peut cependant circuler facilement à la saison sèche. Au moment des pluies tout ce fouillis est enlacé d’herbes grimpantes avec des vrilles (légumineuses, cucurbitacées) ou de plantes volubiles (ignames sauvages, Ipomæa). Tantôt la brousse est beaucoup moins boisée, on ne voit que des arbres de 10 à 25 mètres de haut écartés d’une trentaine de mètres les uns des autres et arrivant rarement à se joindre par leurs branches : c’est dans ce cas la _végétation de parc_ dans laquelle dominent les _Lophira_, les _Daniella_, les _Combretum_, les _Terminalia_, les _Detarium_, les _Tamarindus_, et même quelques arbres épineux (_Acacia_, _Entada_).
Ces arbres ne portent jamais d’épiphytes mais assez souvent des _Loranthus_, parasites, formant des touffes comme le gui et chargés constamment ou de fleurs roses, ou de fruits rouges. La terre n’est jamais nue et tous les vides laissés par les arbres sont remplis par les hautes herbes dont nous avons parlé. En octobre la plupart de ces plantes ont leurs grains mûrs et les tiges commencent à se dessécher. Les graines de certains _andropogon_ munies d’arêtes accrochantes ou de longs barbillons pouvant s’enrouler en tire-bouchon les uns aux autres se réunissent en grosses boules le long des sentiers et sont emportés au loin par le vent. Les premiers incendies d’herbes commencent vers le 1er octobre à Fort-Sibut. A la fin de décembre la brousse est brûlée presque partout. A ce moment arrivent quelques petites pluies qui déterminent la germination de beaucoup de graines et font épanouir pas mal de fleurs au ras du sol. Les arbustes brûlés émettent aussi des repousses à cette époque. A la fin de mars un gazon épais tapisse déjà la plupart des emplacements si les pluies ont été précoces. Dans le courant de mai, les herbes sont suffisamment développées pour que l’ensemble ait l’aspect d’une prairie verdoyante haute seulement de 15 à 30 centimètres, les chaumes sortent ensuite et s’élèvent. C’est en juillet et août que cette grande brousse atteint son plein développement. Les animaux eux-mêmes y circulent alors difficilement. C’est d’ailleurs l’époque des amours et de l’élevage des petits pour beaucoup, notamment pour les grands fauves (panthères, lions, hyènes) et pour les grands herbivores (antilopes, buffles) et ces hôtes demeurent cantonnés en des districts limités où les chasseurs indigènes ne parviennent pas à les découvrir.
Les éléphants au contraire circulent à de fortes distances. La grande prairie est souvent coupée en tous sens par leurs pistes et les herbes sont piétinées suivant des lignes qui se recoupent souvent mais qui sont les seules voies que le naturaliste puisse suivre pour aller explorer cette jungle presque impénétrable.
Sur les plateaux ferrugineux la végétation est beaucoup plus rase, souvent même, si les grandes tables de latérite sont à nu, on ne rencontre que quelques rares brins d’herbes croissant entre les fentes de la pierre. Il apparaît ainsi çà et là dans la brousse des taches, larges parfois de plusieurs centaines de mètres, sans arbres, presque sans herbes, avec de nombreuses termitières en champignon sur le pourtour, là où il y a encore de la terre au-dessus de la roche.
La brousse en certains endroits revêt encore parfois une autre allure : elle est formée d’arbustes aux troncs rabougris très rapprochés les uns des autres, si bien que l’on ne pourrait pas circuler à cheval entre eux, même quand les herbes sont brûlées. Cela ressemble assez comme aspect à une forêt de chênes de l’O. de la France qui n’aurait pas été coupée depuis 25 ans. La plupart des arbres de la brousse, à l’exception des mimosées aux élégantes feuilles composées d’une infinité de folioles, n’ont pas d’originalité propre les distinguant beaucoup à distance des arbres des pays tempérés. Beaucoup ont les feuilles caduques. La plupart fleurissent de décembre à mars, souvent avant l’apparition des feuilles, et fructifient d’avril à juin. Chez quelques espèces les fleurs se succèdent sur le même arbre pendant plusieurs mois. C’est le cas par exemple du _Cassia fistula_, dont les magnifiques grappes de fleurs jaunes rappelant celles du cytise faux-ébénier s’observent en février, mars et avril.
Le paysage de la grande brousse dans le marais est encore très spécial. Là plus d’arbres, seulement de rares touffes d’arbustes. Les graminées y sont en général moins hautes. Il semble que c’est là surtout que l’éléphant préfère venir pâturer si l’on en juge par les nombreuses pistes qui se coupent en tous sens.
Enfin n’oublions pas de mentionner la _galerie forestière_ aux arbres superbes, formant de larges traînées verdoyantes que l’on peut observer du haut d’un _Kaga_ et qui indiquent la trace des moindres cours d’eau. Dans un autre chapitre, nous décrirons en détail l’architecture de l’une de ces galeries. La route de Fort-de-Possel à Fort-Sibut et à Fort- Crampel en coupe un très grand nombre, tantôt elles environnent de tous petits ruisseaux presque sans eau, tantôt des rivières de 15 à 20 mètres de large, et leur dimension n’est nullement proportionnée à l’importance du cours d’eau. Ainsi la Tomi n’a souvent qu’une seule rangée d’arbres sur chaque rive, alors que des ruisselets de 2 mètres de large sont souvent dissimulés sous une haute et épaisse galerie de plus de 100 mètres de largeur.
Le poste de Fort-Sibut a été fondé en janvier 1896, par la première mission GENTIL et l’on y voyait encore en 1902 des citronniers et des papayers datant de cette époque. Son nom rappelle le Dr SIBUT, membre de la deuxième expédition, mort dès son arrivée au Congo en 1898. L’installation du poste ne remonte réellement qu’à 1899, date à laquelle il a reçu le nom qu’il porte aujourd’hui. Auparavant son emplacement était désigné sous l’appellation de Krébedjé, nom du chef qui commande le village ndi voisin. C’est encore sous cette dénomination qu’on le désigne communément en Afrique centrale. MAISTRE était passé tout près de là en 1891, mais c’est à GENTIL que revient l’honneur d’avoir trouvé le chemin de la Tomi navigable comme voie d’accès la plus courte pour aller au Chari. Les pièces démontées du _Léon Blot_ furent transportées dans le courant de l’année 1896 au point terminus de la navigation de cette rivière. On y installa des bâtiments pour les recevoir et un petit jardin où furent semés les premiers papayers et citronniers apportés dans le pays.
Trois ans plus tard, en 1899, A. ROUSSET construisait des bâtiments plus durables et fondait un jardin plus étendu, il explorait les pays environnants. Il fut le principal organisateur du cercle de Fort-Sibut et l’introducteur de la plupart des arbres fruitiers qui existent dans le pays. Je ne pus malheureusement me rencontrer avec ce vaillant homme. J’appris à mon arrivée dans le pays où il avait accompli tant d’efforts son récent départ pour la Fafa où avec la collaboration de M. PERDRIZET il lança la première baleinière qui lui permit de descendre le cours de Bahr-Sara jusqu’à son confluent avec le Bamingui.
Nous fûmes très bien reçus par l’administrateur qui lui avait succédé, M. GABORIAUD auquel le lieutenant-colonel DESTENAVE avait annoncé notre arrivée. Dès le 10 septembre nous nous mîmes à parcourir la brousse aux environs afin de déterminer l’emplacement qui conviendrait pour l’installation du jardin d’essais. Notre attention fut bientôt attirée par un grand terrain d’une trentaine d’hectares limité par la Tomi à l’E., au S. par la cour du poste et au N. par une petite galerie forestière.
Le 14 septembre MARTRET commençait les premiers défrichements avec une équipe d’une dizaine de manœuvres indigènes, tout à fait inexpérimentés.
Quelques jours plus tard il put ensemencer ses graines les plus précieuses et transplanter nos jeunes plantes qui s’étiolaient dans leurs caisses vitrées. On vit successivement germer les citronniers, les mandariniers, les orangers et une foule d’autres plantes utiles apportées du muséum, du jardin colonial de Nogent, enfin de la maison Vilmorin-Andrieux qui avait gracieusement mis à notre disposition toutes les richesses inépuisables mentionnées sur ses catalogues. En 2 mois 460 espèces ou variétés de plantes utiles furent ensemencées ou transplantées.
II. — DE FORT-SIBUT A LA HAUTE-KÉMO ET A LA HAUTE-OMBELLA
Délivré de gros soucis du côté du jardin d’essais, je songeai, en attendant l’arrivée de COURTET, à aller faire une tournée dans l’intérieur pour prendre contact avec les indigènes, avec la flore et reconnaître les ressources de la contrée surtout en ce qui concernait le caoutchouc. J’avais déjà la conviction qu’il n’existait qu’une seule espèce de plante pouvant être exploitée, la liane _Banga_. L’arbre à caoutchouc (_Iré_) et plusieurs lianes qui donnent d’excellente gomme élastique avaient disparu de la brousse depuis Bangui.
Je fis vers l’E. de Fort-Sibut une première excursion d’une huitaine de jours au pays des Kas et des Mbis, deux tribus de race banda vivant près de la Haute-Kémo.
Je traversai la Tomi le 22 septembre au matin avec une quinzaine de porteurs ndis.
Il n’y avait pour tout sentier qu’une piste à peine frayée serpentant à travers les hautes herbes élevées de plus de 3 mètres et en partie couchées sur la voie. Mon cheval ne pouvait parvenir seul à se frayer un chemin dans cette immense mer d’herbe ; je dus placer en avant un yacoma pour ouvrir un passage. Nous avions à peine fait 2 kilomètres qu’une tornade violente éclata. Pendant une heure les nuages déversèrent des torrents d’eau. La pluie est une chose à laquelle on prête peu d’attention au centre de l’Afrique. Au bout de deux minutes on est trempé même avec des vêtements imperméables, qui bientôt se collent sur le corps ; leur poids augmente et l’on continue à avancer avec indifférence sous la pluie qui gicle de tous côtés. Il est cependant difficile d’imaginer ce qu’est la marche pendant une tornade dans une grande jungle comme celle où nous nous trouvions. Il faut naturellement mettre pied à terre, le cheval ne pouvant plus bouger. Le sentier devient bientôt un ruisseau torrentueux, l’eau boueuse arrive à la cheville et peut monter au-dessus des genoux, puis de grandes mares se forment çà et là et si l’on n’a pas un guide connaissant le chemin à fond, il est presque impossible de reconnaître la piste que l’on veut suivre dans les mille ruisseaux qui se croisent en tous sens sous les herbes. Puis quand la pluie a cessé, on continue encore à recevoir des douches d’eau pendant plusieurs heures, de tous les chaumes et de toutes les branches que l’on heurte en avançant.
Après quelques heures de cette marche pénible nous nous arrêtons dans un petit village de culture. Pendant que les porteurs mangent d’un seul coup la provision entière de vivres qu’ils ont apportée pour tout le voyage, je mets des vêtements secs et je répare dans les caisses non fermées les dégâts.
Nous repartons ensuite et tout le reste de la journée nous avançons sous un ciel non ensoleillé dans une atmosphère lourde et humide. La nuit épaisse nous surprend et bientôt je suis arrêté par une rivière profondément encaissée, dans laquelle, à la suite de l’orage, une haute masse d’eau jaunâtre roule impétueusement. Un pont formé de lianes enchevêtrées sert aux indigènes en temps ordinaire à passer d’une rive à l’autre. En ce moment il baigne dans le torrent et par prudence nous campons sur la berge jusqu’au lendemain matin.
_23 septembre._ — Nous avons bien fait de ne pas franchir le pont dans l’obscurité. Une partie a été disloquée par le courant et il faut passer plus d’une heure à le rétablir. Nous reprenons la marche à travers les herbes mouillées et nous arrivons à 10 heures devant une longue traînée d’arbres qui indique le cours de la Kémo. Nous devons être un peu en amont du poste disparu établi autrefois par DYBOWSKI. La rivière est large en ce point d’une trentaine de mètres. De très gros arbres sont penchés sur le fleuve dont les branches descendent tellement bas que beaucoup sont en partie recouvertes par l’eau. Il serait impossible de se diriger en cette saison même avec une petite pirogue à cause des obstacles créés par tous ces troncs et rameaux d’arbres à demi-noyés et heurtés violemment par le courant. La crue lèche presque le haut du lit ; nous sommes sans doute à l’époque du maximum de hauteur des eaux. La pluie de la veille a encore accentué la violence du courant. Nous franchissons la rivière sur un grand pont de lianes avec mille précautions. Les porteurs avec leur charge sur la tête ne peuvent s’y aventurer que deux ou trois à la fois tant il est fragile et ils avancent avec une sage lenteur. Enfin au bout d’une heure ils sont tous sur la rive opposée, sans que nous ayons le moindre accident à déplorer.
Pendant ce temps le milicien bambara a passé le cheval à la nage, chose très difficile à cause de la violence du courant et des nombreuses branches encombrant le lit. Il a fallu trouver un endroit aussi favorable que possible et les habitants du village voisin, familiarisés avec la rivière dans laquelle ils pêchent aux basses eaux, nous ont été de précieux guides. Le cheval a d’abord été amené à un endroit où la berge est en pente pour ne pas qu’il perde pied immédiatement. Une dizaine d’hommes se sont jetés à l’eau et les uns accrochés aux branches baignées dans la rivière, les autres à la nage et se maintenant aux premiers, ils ont formé une espèce de pont humain qui avait pour but de maintenir et de seconder le palefrenier nageant en avant du cheval en tenant le licol entre ses dents. La violence du courant est telle que sans ces précautions le cheval et son conducteur seraient certainement entraînés. Les noirs sont vraiment admirables dans ces opérations où il faut une sûreté de soi-même absolue. Une demi-seconde de distraction de la part d’un homme pourrait en faire noyer plusieurs. Ils s’acquittent de cette tâche sans mot dire dans un silence émotionnant. J’ai eu soin préalablement d’éloigner les boys qui sont ordinairement très gênants en ces circonstances : si on les laisse faire, ils sont toujours disposés à donner des ordres et ce sont ordinairement des « mouches du coche » dont il faut se défier.
En courant les routes d’Afrique j’ai, du reste, appris à intervenir moi- même le moins souvent possible pour commander les noirs dont j’utilisais les services et, dans les circonstances difficiles, telles que le passage d’une rivière dangereuse, je les ai toujours laissés agir à leur guise. Je n’ai jamais eu à le regretter : jamais il ne m’est arrivé le moindre accident, tandis que j’ai vu des Européens qui voulaient tout diriger avoir parfois des mésaventures fort désagréables. Il m’est même arrivé plus d’une fois de passer une rivière ou un fleuve à la nage sans savoir nager et cependant sans la moindre appréhension. Je me laissais simplement conduire par quelques nageurs robustes dans lesquels j’avais beaucoup plus confiance qu’en moi-même. Mais par contre quand quelque noir, dont l’expérience et la bonne volonté m’étaient connues, me disait : « Il ne faut pas faire telle chose, ce serait dangereux », j’ai rarement passé outre. Je continuais néanmoins à aller où je voulais, mais par de longs détours. Cela m’est arrivé plus tard dans le Baguirmi au moment de l’inondation et dans les Bahr du lac Tchad.
« La première condition pour être explorateur, disait SAVORGNAN DE BRAZZA, est d’être armé d’une forte dose de calme et de patience. »
Donc le passage de la Kémo, en pleine crue à l’aller comme au retour quelques jours plus tard, s’accomplit sans trop de peines, mais en y mettant tout le temps nécessaire.
Pour les Mbis chez lesquels nous nous trouvions, la rivière que nous venions de franchir se nomme _Kouma_ ou _Gouma_, la particule _gou_ (ou _kou_ ?) signifiant eau. Ils ont quelques petites pirogues pour la remonter ou la descendre, mais ils ne s’avancent jamais qu’à une faible distance de leur village.
Nous trouvons au poste de la Kémo l’accueil réconfortant du garde pavillon le sénégalais Lati Faye. La race Sérère à laquelle il appartient est réputée comme la moins avancée de toute la Sénégambie, bien à tort, car c’est elle qui produit une grande partie des 15 millions de francs d’arachides exportées chaque année par Rufisque. Il habite depuis 5 ans la région du Haut-Oubangui et a parcouru une partie du cercle de Krébedjé. Sa connaissance parfaite de la langue Banda l’a fait placer il y a environ six mois dans ce poste où il peut rendre des services particulièrement utiles. Il parvint en effet à entretenir de bonnes relations avec le chef du village Griko et à nous le faire connaître, malgré sa peur terrible des blancs qui jusqu’ici le faisait fuir dans la brousse à la moindre nouvelle du passage d’un administrateur. A force de se moquer de cette crainte singulière chez un guerrier comme lui, Lati Faye le décida à venir me voir. Le début de l’entrevue ne fut pas sans incidents : mon lorgnon lui semblait une machine diabolique inventée par les blancs pour ensorceler et même pour tuer leurs ennemis ; mais enfin, grâce à la diplomatie du sénégalais, Griko ne s’occupa pas autrement de cette « manière de blanc » et je vis arriver, peu après cette première rencontre, les principaux notables de son village et toute une troupe de femmes, d’enfants, chargés de provisions pour mes hommes. Les calebasses, pleines de farine de manioc, d’arachides s’amoncelèrent dans la cour du poste. Mes largesses en perles et en sel me valurent l’amitié de ces gens. Toute la soirée se passa en conversation avec les chefs accourus de toutes parts me saluer et m’offrir le traditionnel poulet. A tous j’ai dit le but de mon voyage, notre désir de voir les nègres travailler et l’intérêt que nous attachions surtout à la récolte du caoutchouc. Le lendemain à mon réveil un tam-tam s’organisait en mon honneur dans la cour du poste.
Grâce aux bonnes dispositions de Griko, je pus visiter à mon aise le village de Mboukou, et compléter mes études sur l’habitation chez les Mbis.
Un village se compose d’une série de groupes de cases ou soukalas, chacune régie par un chef dépendant du Makongui ou chef de toutes les soukalas. Quelques-unes sont administrées par les hommes mêmes de Griko qui jouent en quelque sorte le rôle de contre-maîtres (ziango). D’autres appartiennent à son père, à ses frères, à de simples particuliers.
Chaque soukala est entourée de plantations (kendé) de manioc, de maïs, de patates, d’arachides, de _Vigna_, de _Woandzeia_. Aux abords immédiats, on trouve du tabac[21], des _Corchorus_, de l’oseille de Guinée (gombo), de grands pieds de _Tephrosia_ pour la pêche, enfin partout en abondance une grande Acanthacée à fleurs bleues dont les cendres fournissent le sel indigène[22].