Part 7
Sur la rive belge on fabrique du vin de palme avec la sève du palmier à huile (_Elæis_), mais on ne se sert jamais de la sève du Palmier _Borassus_ que j’ai vu utiliser pour cet usage seulement dans la Haute- Volta ou Soudan occidental. Le poste de Mobaye est le paradis des buveurs : on retire aux environs un excellent vin de palme d’un grand _Raphia_ nommé _Bambou_ par les Européens. « A cet endroit, dit Bourounga, pour 0 fr. 50 on vous donne deux dames-jeannes de 15 litres chacune pleines de vin de palme. » Le sultan Rafaï était un alcoolique raffiné. Avec un canon de fusil en guise d’alambic, il distillait le jus fermenté de la canne à sucre et ingurgitait l’affreuse liqueur. « Enfin, ajoute Bourounga, à la mission de Bessou, le père MOREAU fabrique de l’eau-de-vie de papaye que les Blancs aiment bien aussi, mais c’est très fort ! »
En me racontant ces choses, mon compagnon fume sa pipe, véritable objet d’art banziri. Elle se compose d’un grand fourneau en terre cuite vernissée, couleur noir d’ébène et à surface couverte d’arabesques assez élégantes.
Ce fourneau est recourbé et s’emmanche sur une corne d’antilope qui sert de tuyau à la pipe. Pour remplir le fourneau il faudrait au moins 50 grammes de tabac. Celui fumé par les indigènes est simplement préparé en séchant au soleil des feuilles de _Nicotiana tabacum_. Les Européens et les Sénégalais les font sécher à l’ombre dans une case. Au bout du troisième jour on met les feuilles dans une caisse et on arrose de temps en temps avec de l’eau. Le tabac ainsi préparé, au dire de MARTRET, vaut celui de France.
Notre pirogue vient heurter devant un village banziri des parcs clayonnés destinés à capturer le poisson. Les enclos de ces parcs ont 2 mètres de hauteur et limitent un espace de 10 à 12 mètres carrés. Les clayons sont faits avec des chaumes rigides reliés transversalement par des ficelles. L’ensemble représente un travail très soigné, fait avec un goût que l’on ne trouve pas dans les enclos grossiers des pêcheurs mbouakas. On déplace périodiquement ces parcs et on les dispose de manière qu’ils soient toujours à la limite de l’inondation, souvent dissimulés entre des touffes d’arbustes. On rencontre encore le long des berges de la rivière des paniers clayonnés en forme de nasses et servant également à pêcher le poisson qui est la base de la nourriture des _Banziris_. Ils capturent aussi parfois des crocodiles dont il existe trois espèces dans l’Oubangui. Une seule est dangereuse, c’est celle qui a des plaques verdâtres sur le dos (probablement le crocodile du Nil). Un individu de cette espèce a emporté en 1899 un Européen qui se baignait à la mission de Bessou. On n’a jamais retrouvé même la trace du corps. De temps en temps des pêcheurs disparaissent surpris par cet animal. Ils sont exposés à être saisis non seulement quand ils sont dans l’eau, mais aussi lorsqu’ils sont au bord de la rive. D’un coup de queue le crocodile les renverse et les entraîne rapidement avec sa gueule jusqu’à ce qu’ils soient complètement submergés. Il existe aussi un crocodile au corps complètement noir qui ne devient jamais très gros et n’est pas dangereux. Sa taille ne dépasse pas 2m,50 de longueur. La chair est très estimée et les indigènes lui font une chasse active. Le P. MOREAU, directeur de la mission de Bessou, auquel nous devons la plupart de ces intéressants renseignements, a vu près de Liranga, au Moyen-Congo, cette espèce élevée dans des parcs spéciaux par les indigènes. Lorsque les animaux deviennent adultes, ils sont mangés ou vendus.
Les Banziris qui peuplent en cette région les rives du fleuve sont venus de l’E. où le gros de la tribu est encore fixé au confluent du Kouango et de l’Oubangui. C’est un des plus beaux types de l’Afrique centrale. Les femmes sont ordinairement bien faites et coiffées avec goût à l’aide de perles disposées avec art sur leur tête. Les hommes sont grands et robustes. Ce sont d’excellents piroguiers et des colporteurs de premier ordre. Avant l’arrivée des Européens, ils pénétraient déjà au centre du pays banda en remontant les rivières. Ils emportaient avec eux du bois rouge, des barrettes de cuivre, des perles. Ils remportaient en échange des esclaves. « Le Banziri, écrit DECORSE, navigue, pêche, bavarde ou dort. Il a l’âme du chemineau. Il en a la gaîté, l’inconstance, l’aptitude à tout faire et à s’accommoder de tout. Les femmes sont des compagnes agréables ; les hommes des serviteurs débrouillards ; les chefs toujours d’humeur facile[19]. »
Nous arrivons à la mission de Bessou pour déjeuner ; le P. MOREAU nous reçoit avec son urbanité habituelle. L’établissement a été créé il y a 6 années seulement et déjà, au point de vue agricole tout au moins, il est plein de promesses pour l’avenir. Il devrait être un enseignement pour nos administrateurs. Il est un vivant exemple de ce que l’on peut faire avec de l’esprit de suite, un labeur constant, de la méthode et un peu l’oubli de soi-même afin de faire œuvre durable. Nous ne parlerons point des maisons d’habitation installées avec un véritable confort, de la petite église luxueuse, des écuries et étables très bien conditionnées, parfaitement aérées et appropriées au pays. Ce qui est le plus extraordinaire c’est qu’on a tout fait presque avec rien. Nulle part peut-être au centre de l’Afrique les blancs n’ont mis autant _la main à la pâte_.
Au moment où nous l’avons visitée, la mission de Bessou possédait 35 à 40 hectares de terres consacrées aux cultures indigènes et en parfait état d’entretien, non compris une dizaine d’hectares appartenant aux familles catholiques du village indigène. Elle avait en outre 70 bœufs ou vaches venus du Tchad ou du pays de Senoussi, une dizaine de chevaux, 5 ânes, une centaine de moutons (dont une curieuse variété découverte chez les Bondjos), un grand nombre de chèvres. Ces animaux se portent bien ; la mouche tsé tsé existe aux environs, mais pas à l’endroit même où pâturent les troupeaux.
Au dire du P. MOREAU la principale condition pour réussir l’élevage dans l’intérieur de l’Afrique est d’avoir de bons pâturages. Les meilleures herbes fourragères pour le bétail sont les petites graminées du Soudan : _Panicum_, _Paspalum_, _Eleusine indica_. Il faut y ajouter quelques espèces d’_Andropogon_ et surtout une espèce annuelle qui est probablement l’_Andropogon nigritanum_. Partout où elle existe, on peut presque sûrement entretenir des troupeaux. C’est une grande herbe annuelle à chaumes s’élevant de 1 mètre à 1m,50 au moment de la floraison. En septembre les animaux la mangent encore très bien, mais c’est surtout lorsque l’herbe est courte, en jeunes pousses de 0m,40 au maximum qu’ils la recherchent. Elle peut alors former des prairies que l’on fait pâturer périodiquement et qui deviennent d’autant plus denses qu’on les fait paître plus souvent. Cependant à la fin de la saison des pluies, il faut laisser la plante monter pour qu’elle fleurisse, car elle est annuelle et elle ne se multiplie que par graines. Elle vient fort bien dans les terrains complètement débroussés qui ont été cultivés et s’établit aussi dans la brousse non défrichée. Un grand _Andropogon_ atteignant 3 mètres de hauteur est aussi mangé par les vaches, mais les chevaux le refusent. Il en est de même d’un Penicillaria. Le bétail mange aussi avec avidité le sorgho sauvage très commun. Cela est d’autant plus étonnant qu’en certain pays le sorgho vert a été signalé comme toxique pour le bétail à cause de l’acide cyanhydrique qu’il renferme.
Une autre graminée qui tient une grande place dans les pâturages de cette contrée est l’_Imperata cylindrica_. C’est une grande herbe de brousse atteignant 1m,50 à 2 mètres de hauteur. La tige se termine par un gros épi cylindrique d’un blanc plumeux. Les feuilles larges et longues sont ordinairement employées pour couvrir les cases. Très répandue dans toute la région du Haut-Oubangui, c’est par excellence l’herbe caractéristique de ce pays. Des rapides de l’Eléphant à Bessou, elle couvre des milliers et des milliers d’hectares d’étendue. Les feuilles un peu coupantes sont ordinairement négligées dans les pâturages ; les animaux les mangent surtout à l’étable, mais ils en sont peu friands. Par sa densité et par son abondance dans les prairies qu’elle forme, elle peut néanmoins être une précieuse ressource pour l’élevage du bétail. Par contre cette plante est le fléau des cultures du pays. Elle s’implante dans les terres défrichées, même si elles sont bien cultivées dès la deuxième année et devient impossible à extirper. Les jardins, les champs de maïs ou de patates, se trouvent ainsi rapidement occupés par cette herbe et _c’est principalement l’envahissement de l’_Imperata _qui amène les indigènes à déplacer, après quelques années_, leur village pour aller s’établir dans une région où _cette mauvaise plante n’existe pas encore_. Au bout de 5 ou 6 ans le terrain abandonné est envahi par la grande brousse ou la forêt, et l’ombrage finit par tuer la graminée. A Bessou, les missionnaires luttent sans cesse contre sa propagation. Derrière la charrue, les enfants ramassent les rhizomes de l’_Imperata_ qui ressemblent au chiendent et on les brûle ensuite. On l’empêche aussi de produire des graines en fauchant fréquemment les chaumes. Malgré cette lutte constante on est parfois forcé de lui abandonner des terrains qu’on avait eu beaucoup de peine à défricher. Une autre mauvaise herbe des cultures de la région, mais celle-là sans grande utilité (les enfants mangent les fruits) c’est l’_Icacina senegalensis_, petit arbuste formé d’un gros paquet de tiges poussant côte à côte et s’élevant à 0m,40 ou 0m,60. Pour le déterrer, il faut faire un trou profond de 0m,80 à 1 mètre. On rencontre alors un tubercule oblong, vertical, parfois beaucoup plus gros que la tête d’un homme.
Le P. MOREAU et ses collaborateurs ont introduit à la ferme de Bessou des procédés de culture tout à fait analogues à ceux qu’on pratique en Europe. Les troupeaux sont soumis toutes les nuits à la stabulation avec une litière abondante qui permet d’obtenir de l’engrais de ferme. Dans la mauvaise saison ils sont alimentés avec du foin récolté à l’époque favorable. Le labourage se fait à la charrue construite par les missionnaires, attelée d’un cheval ou d’un couple de bœufs. Les transports s’effectuent à l’aide de carrioles construites aussi sur place. Toutes les cultures quelles qu’elles soient sont fumées avec des engrais de fermes et on les emploie en aussi grande abondance que le permettent les ressources dont on dispose. Le manioc est peu cultivé, on lui reproche de ne pas venir assez vite. On néglige aussi le bananier qui rend peu et occupe beaucoup de place. Le maïs est un aliment de luxe qui n’est distribué aux enfants de la mission que dans les grandes occasions. C’est avec sa farine que les missionnaires confectionnent le pain avec lequel ils se nourrissent toute l’année. C’est lui aussi qui leur fournit après germination et fermentation la boisson habituelle. Mais il exige pour réussir des terrains riches, de sorte qu’on n’en cultive guère que ce qu’il faut pour les Européens. Après des séries d’expériences et d’éliminations, le P. MOREAU est arrivé à donner la préférence aux patates et aux labiées à tubercules alimentaires (_Coleus rotundifolius_ et _Coleus Dazo_), ou pommes de terre des pays chauds[20]. Ce sont les plantes alimentaires qui produisent le plus vite et donnent les plus forts rendements.
Quant aux cultures des primitifs, elles sont assez restreintes. Les _Banziris_ vivent de _maïs_, de poisson et d’un peu de manioc. Les _Langouassis_ cultivent surtout du maïs et du mil (sorgho), un peu de manioc, pas ou presque pas de bananiers. Chez les _Togbos_ on fait du manioc et du maïs. Chez tous on trouve un peu de patates, de _Coleus_, d’arachides, de pois arachides, de niébés (_Vigna_), de sésame et de nombreuses sortes de légumes sans grande valeur. L’_Eleusine_ n’existe pas dans le pays. On le rencontre chez le sultan Rafaï qui en fait de la bière. Le petit mil (_Penicillaria_) ne se rencontre que plus au nord. Il fait son apparition chez les Ngapous et dans le pays de Senoussi. Il ne faut pas omettre les Cucurbitacées alimentaires qui jouent un très grand rôle dans cette partie de l’Afrique : d’abord les courges ou citrouilles dont il existe deux espèces en Afrique centrale, _Cucurbita maxima_ et _C. moschata_ et de nombreuses variétés. Les _Lagenaria_ ou calebassiers présentent aussi un très grand nombre de variétés et les fruits avec lesquels on fabrique toutes sortes de vases depuis la gourde classique jusqu’aux grandes calebasses dans lesquelles les négresses préparent la cuisine, peuvent être mangés cuits lorsqu’ils sont suffisamment jeunes. On rencontre également çà et là quelques plants de pastèques et des _Luffa_ susceptibles d’être consommés jeunes malgré leur amertume. Mais il existe surtout deux plantes spéciales à ces régions qui méritent de fixer un peu l’attention.
L’une est une espèce de _Cucumis_ cultivée en grand dans toute l’Afrique centrale depuis la forêt congolaise jusqu’au centre du Baguirmi. Les Bandas la nomment _Kokré_ ou _Koukouré_, les Banziris _Sindou_, les Mandjias d’un nom presque identique _Sindo_. On l’ensemence au commencement de l’hivernage dans les terres ameublies aux abords des villages, ainsi que dans les champs de maïs et de sorgho. La plante ramifiée, rampant sur le sol, ressemble beaucoup à un pied de concombre. Elle produit un grand nombre de fruits ayant aussi la même forme, mais complètement lisses à maturité, d’un blanc jaunâtre marbrés de vert et dont la dimension diffère beaucoup suivant les variétés. Il y en a qui ne dépassent pas la taille d’une olive, d’autres atteignent la grosseur d’un citron. Après la récolte du maïs, on laisse les _Kokré_ achever de mûrir. Bientôt leur tige se dessèche, puis, les fruits, complètement jaunes et cependant encore très amers, commencent à pourrir. C’est à ce moment qu’on les récolte. Ils sont ensuite passés dans l’eau et lavés de manière à séparer les graines très petites, seule partie utilisable de la plante. Chaque famille fait des provisions abondantes de ces graines. On les soumet à la cuisson pour en extraire une huile qui sert à enduire le corps, ou plus fréquemment on les écrase et on les mange réduites en farine avec des herbes du pays en guise d’épinards.
La seconde plante est aussi probablement un _Cucumis_, mais ne l’ayant pas vue en fleur nous ne pouvons nous prononcer d’une façon certaine. Les peuples de race banda la nomment _Doropo_, les Banziris _Lousou_. On la cultive aussi dans les champs, mais elle ne semble pas sortir du bassin de l’Oubangui. Elle produit des fruits plus gros que le _Kokré_, mais beaucoup plus petits que les citrouilles (_Kioukiou_) en banda.
La forme de ces fruits diffère beaucoup suivant les variétés. Il en existe d’ovoïdes (avec un diamètre de 8 à 12 centimètres), d’ellipsoïdes, d’allongés en forme de bouteille et dans ce cas ayant une longueur de 15 à 20 centimètres et pouvant être étranglés à la base ; d’autres encore ont la forme d’une très grosse fraise. Les _Doropo_ sont lisses et à maturité ils restent verts avec des marbrures blanchâtres. Certaines variétés sont presque complètement blanches surtout sur la face qui repose sur le sol. La chair est également blanchâtre. Chez les Boubous, au-dessus du Kouango, il en existerait une variété qui a la chair jaune. Les _Doropo_ se mangent coupés en morceaux et cuits à l’eau avec ou sans graisse. Le P. MOREAU nous fit déguster un ragoût de mouton dans lequel les pommes de terre étaient remplacées par des _Doropo_. Il fallait être prévenu pour s’apercevoir de la substitution. C’est donc encore une précieuse ressource pour l’alimentation de l’Européen aux colonies, ressource à ajouter aux _Coleus_ alimentaires sur lesquels nous avons par ailleurs attiré l’attention.
Les missionnaires nous firent encore connaître tous les végétaux précieux qu’ils ont introduits à Bessou. Quoique leur installation fût encore très récente, on trouvait déjà en 1902, en état de produire, la plupart des arbres fruitiers des pays tropicaux : plusieurs variétés de manguiers, d’orangers, de citronniers, de cerisiers des Antilles (_Eugenia Michelii_), de goyaviers, de nombreux avocatiers, la châtaigne de Cayenne, l’arbre à pain châtaigne, la barbadine, la pomme-liane.
Ils avaient aussi tenté la culture du riz de montagne qui avait donné d’assez bons résultats ; les ensemencements de blé du Tchad n’avaient pas réussi.
Le 3 septembre nous retournâmes à Fort-de-Possel enthousiastes de la belle œuvre agricole accomplie en si peu de temps dans ce pays éloigné de tout centre civilisé et pleins d’espoir nous-mêmes pour l’avenir du jardin de cultures que nous voulions créer. Nous ne revenions pas les mains vides ; le P. MOREAU nous avait laissé la liberté de prélever dans ses cultures toutes les graines que nous voudrions et même d’emporter des jeunes plants et des boutures pour les introduire dans les contrées encore plus sauvages où nous allions pénétrer.
Je fis une partie de la route à pied en suivant un petit sentier qui longe l’Oubangui et je pus ainsi visiter les groupements banziris installés en cet endroit. En cette période d’hivernage, les cultures de manioc et de maïs, les bananeraies et les plantes d’ignames et de haricots (_Phaseolus lunatus_) accrochés le long des enclos, les champs de manioc, assez étendus, donnaient véritablement à la contrée l’air d’un pays de cocagne. Je sus plus tard que cet aspect était trompeur puisque chaque année la famine faisait des ravages dans le pays et malheureusement pas seulement ici, mais aussi à proximité de presque tous les endroits où nous avons des postes et des chefs-lieux de cercle. Au lieu d’épargner des corvées et des fournitures de vivres aux peuplades qui ont laissé avec confiance les Européens s’installer auprès d’elles, nous leur demandons au contraire des prestations plus dures qu’à celles qui nous ont fermé pendant des années l’accès de leurs villages. Or, ces peuplades vivaient déjà péniblement avant notre arrivée. Aujourd’hui nous les forçons à subvenir, contre une rémunération en verroterie qui a si peu d’importance, à l’alimentation d’une armée de passagers, à celle de nos miliciens, de nos domestiques et de nos employés noirs, à celle enfin de nombreuses négresses qui, dans certains postes, tout en restant inactives, consomment des vivres produits par d’autres femmes de la brousse, qui, celles-ci, meurent de faim et sont obligées de laisser périr leurs enfants. Le plus élémentaire sentiment de justice commanderait que dans ces pays ingrats, privés de tout moyen de ravitaillement, on ne conserve pas dans un poste une seule bouche inutile. C’est là ou jamais le cas de dire : « ce qui est donné aux uns est volé aux autres ! »
A Fort-de-Possel, une mauvaise nouvelle nous attendait. Le Dr DECORSE souffrait d’une crise d’entérite, redoutait un accès de dysenterie : c’était sans doute la conséquence de cette nuit froide et humide passée aux rapides de l’Oubangui. Ses appréhensions furent malheureusement justifiées par la suite. Dès le lendemain nous décidâmes qu’il irait se reposer à la mission de Bessou où il trouverait du lait frais et des vivres appropriés à son état. Il y resta près d’un mois mais ne s’y reposa guère, continuant à chasser avec passion et à chercher les renseignements que je l’avais chargé de recueillir sur la faune, l’anthropologie et l’ethnographie. Je ne devais le revoir que deux mois plus tard et pour bien peu de temps à Fort-Sibut où il parvint fin octobre encore plus souffrant. Nos exhortations pour le faire retourner en arrière furent inutiles. Pendant toute une année encore, de plus en plus malade, il se traîna énergiquement jusqu’au Tchad, recueillant une quantité énorme de matériaux d’études, accomplissant tout son devoir jusqu’au bout et s’il put revenir de ce lointain voyage, c’est qu’il avait réellement, comme un de nos amis l’a écrit par la suite, « la volonté de ne pas mourir ». COURTET ayant passé ses journées à organiser notre départ et à faire sécher au soleil tout notre matériel et nos pauvres collections, parvint heureusement à les sauver presque toutes.
Les pluies, depuis quelques jours, avaient diminué d’intensité et il était urgent de nous mettre au plus vite en marche afin d’installer, avant l’arrivée de la saison sèche, le jardin d’acclimatation et d’essais que nous devions fonder. Le lieutenant-colonel DESTENAVE m’avait recommandé pour cet emplacement le poste de Fort-Sibut distant d’une centaine de kilomètres. En septembre deux voies existent pour atteindre ce poste : l’une, _la route de terre_, est une piste débroussée de 6 mètres de large qui, par les petits postes de Botinga, les Mbrous, et Yangoro atteint le chef-lieu du cercle. On l’effectue à pied, avec des chevaux du Chari quand il en arrive, mais la mouche tsé tsé et le climat les tuent si vite qu’il est fort rare qu’on puisse s’en servir. La seconde voie est _le cours de la Tomi_, rivière qui prend sa source près de celles de la Fafa, affluent du Bahr-Sara, et après des détours passe à Fort-Sibut où elle est déjà navigable pour les baleinières, puis elle descend vers l’Oubangui par un cours sinueux ; encombrée de rochers, et fréquemment bordée de grands arbres qui gênent beaucoup la navigation. Elle se réunit à la Kémo, 20 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’arriver au grand fleuve. Sur la route de terre les charges sont transportées sur la tête des porteurs, la plupart de race banda ; sur la Tomi elles sont placées dans des pirogues indigènes ou des baleinières apportées d’Europe et dirigées par des piroguiers banziris.
Nous ne pouvions songer à transporter nos deux cents charges d’un seul coup. Porteurs et piroguiers étaient rares, occupés à cette époque de l’année aux travaux de culture. De plus la montée des militaires allant relever leurs camarades au Tchad en avait pris un grand nombre et le pays souffrait déjà énormément de ces réquisitions permanentes. Je décidai de partir au plus vite avec MARTRET, abandonnant la plupart des colis de la mission à la garde de COURTET qui devait en assurer la montée dès que possible et poursuivre quelques études intéressantes qui restaient à faire à Fort-de-Possel. Nous quittâmes le poste le 7 septembre au matin, MARTRET remontait la Tomi dans une grande pirogue où il avait chargé ses précieuses plantes vivantes apportées de France et du Sénégal et renfermées dans deux serres Ward. La plupart étaient encore en bon état et cependant elles voyageaient depuis 4 mois ; la traversée de Bangui à la Kémo en avait tué quelques-unes. Je partis ensuite par la voie de terre. J’arrivai à Fort-Sibut le 9 septembre et MARTRET m’y rejoignit deux jours plus tard après avoir failli chavirer plusieurs fois et avoir vu la plupart de ses pagayeurs s’enfuir.