L'Afrique centrale française

Part 6

Chapter 63,716 wordsPublic domain

Il est 5 heures ; l’eau tombe toujours et l’on ne peut songer à franchir les rapides. Nous décidons donc de retourner en arrière. Pendant que DECORSE laisse l’embarcation descendre rapidement le cours du fleuve, COURTET, MARTRET et moi continuons à marcher sous la forêt détrempée. Malgré nos vestes imperméables, nous prenons un véritable bain ; de chaque branche que nous effleurons tombe une avalanche d’eau qui nous inonde. MARTRET dont la ceinture rouge a déteint est d’une couleur invraisemblable. Enfin à 6 heures nous atteignons de nouveau le village de Bafourou. La plupart de nos caisses non étanches sont en piteux état ! Pauvres collections ! Il faudra que je me décide à abandonner des spécimens d’arbres qui m’intéressaient beaucoup et que j’aurais pris grand plaisir à étudier plus tard. DECORSE aussi a dû jeter la plupart des peaux qu’il avait eu tant de mal à préparer. J’ai dit plus haut que le naturaliste goûtait dans la grande brousse des jouissances inconnues au reste des mortels, mais quelles amères déceptions il éprouve aussi parfois et quelles cruelles angoisses lorsqu’il voit, sur le point d’être anéanti, le fruit de plusieurs mois d’efforts ! Tout son bonheur est là dans les quelques frêles échantillons inanimés, trésors que la science utilisera plus tard ! Celui qui n’a pas amassé des collections d’histoire naturelle au centre d’un pays vierge d’explorations, celui qui n’a pas eu ensuite ces collections à transporter sur les grands fleuves africains ne peut connaître les émotions qui nous ont tant de fois assaillis durant l’expédition Chari-Lac-Tchad.

Nous sommes enfin au poste du garde pavillon. Nous allumons un feu avec des troncs d’arbres pour nous sécher et surtout pour sécher nos objets les plus précieux. Les caisses zinguées contenant le papier buvard ont pris l’eau et il faut exposer chaque cahier au feu.

_24 août._ — Le lendemain matin nous nous mettons en route et cette fois nous parvenons à franchir les rapides, mais il y en a d’autres encore à passer ! En face de ceux de Longo, sur la rive belge, les coteaux herbeux viennent déjà mourir sur la rive qui n’est plus bordée que d’un étroit ruban d’arbres dépourvus de lianes. Quelques rares arbres au feuillage clairsemé et au long tronc dénudé couronnent les hauteurs.

Les collines sont coupées d’étroits et profonds ravins qui descendent suivant la plus grande pente et sont nus au fond du sillon ou au contraire très boisés. Le soir nous campons encore sous bois. Pas de vivres pour les hommes ! Nous leur distribuons quelques-unes des boîtes d’endaubage qui restent.

_25 août._ — La bordure forestière qui longe l’Oubangui devient de plus en plus étroite ; des _Parkia_ et des _Afzelia_ se montrent de temps en temps. On sait qu’ils caractérisent surtout la zone soudanienne. Au bord de l’eau croissent à profusion des Ficus nains et quelques grands palmiers grimpants, très épineux (_Calamus_ ?).

A 10 heures du matin nous passons au village de Kaya ; là encore le fleuve est coupé de rapides formés de grès cimentés par une pâte ferrugineuse qui est une espèce de latérite. Nous rencontrons ensuite les rapides de l’En-Avant ! formés de quartzites relevés presque verticalement et que traversent des filons de diabase sur une largeur de 40 à 50 mètres. Entre ce barrage et celui de l’Eléphant se trouvent des conglomérats ferrugineux agglutinant de gros blocs de grès liés. Toute la surface des roches aux rapides est d’un rouge noirâtre, luisante et comme vernissée par suite de l’existence d’une couche superficielle de bioxyde noir de manganèse. Tous ces barrages sont creusés de marmites plus ou moins profondes produites par les remous de l’eau dans les rochers. A l’intérieur de certaines de ces marmites il s’est constitué des agglomérés de galets roulés et polis, cimentés par une pâte ferrugineuse. Parfois certains galets moulent presque exactement la cavité de la roche dans laquelle ils sont inclus. Ces galets ont dû être charriés par un fort courant, puis arrêtés par les marmites dans lesquelles ils se sont engouffrés ; enfin aux basses eaux, lorsque les rochers se trouvent entièrement à découvert après que l’eau, retenue dans les cavités, s’est peu à peu évaporée, un ciment vient chaque année agglutiner les particules de sable et fixer le galet dans la cavité où il a été apporté par le courant. C’est par un phénomène absolument semblable à celui qui s’accomplit encore de nos jours dans les rapides de l’Oubangui que se sont formés, à des périodes de pluies diluviennes alternant avec des périodes de sécheresse, les agglomérés ferrugineux qui entourent tous les massifs rocheux et tous les Kagas du Soudan occidental et du Soudan central.

Pendant que nous avancions, en suivant la berge, nous avons aperçu, retenu par des racines, un cadavre en putréfaction avancée. Quelques pagayeurs se sont jetés à la nage pour aller voir. Puis ils sont revenus les mains vides. Ils n’ont sans doute pas osé se tailler devant nous un morceau de viande dans ce cadavre à demi décomposé. D’ailleurs à moins d’être affamés ils ne mangent que les individus tués à la guerre ou ceux qui ont été emmenés comme prisonniers. Les Mbagas ne mangent que les hommes, les Sangos et les Yacomas mangent les hommes et les femmes. Le cadavre rencontré était celui d’un noir qui vraisemblablement avait été jeté dans le fleuve après sa mort, car l’Oubangui est le cimetière de tous les villages riverains.

Les chefs seuls sont enterrés à leur mort.

Rarement les hommes de ces villages, qui passent la moitié de leur vie sur des pirogues dans le fleuve, se noient accidentellement. Ce sont d’admirables nageurs qui arrivent presque toujours à regagner les rives, même s’ils chavirent dans les rapides, à moins qu’ils ne soient assommés contre les rochers. Beaucoup de Sénégalais et d’Européens, au contraire, ont trouvé la mort dans le Haut-Oubangui. Trois semaines avant notre arrivée à Fort-de-Possel, une grande pirogue portant une vingtaine de Sénégalais et deux sous-officiers européens, avait été surprise par une tornade au milieu du fleuve, à hauteur du poste. L’embarcation avait chaviré à une trentaine de mètres seulement de la rive belge et les deux infortunés sergents, ainsi que la plupart des Sénégalais avaient été noyés. Nous rappelons ce triste accident pour que tous ceux qui, ayant lu ces lignes, s’ils sont appelés à voyager dans ces parages, ne se départissent jamais de la plus grande prudence.

Bien que la bordure d’arbres qui longe le fleuve ne soit plus très large, elle s’avance encore assez loin dans l’inondation et comme nous côtoyons constamment la rive, nous faisons connaissance avec des habitants désagréables : les fourmis et les guêpes.

La grande forêt africaine est le paradis des fourmis. Sur le sol, le long des troncs d’arbres, sous les feuilles, dans les fleurs on en trouve. Elles appartiennent à d’innombrables espèces. Il en existe de presque microscopiques, d’autres ont jusqu’à 2 centimètres de longueur. L’une des plus désagréables et des plus abondantes est l’_Œcophylla maragdina_ (Fabr.) Smith, grosse fourmi rousse qui construit son nid en agglutinant en boule les feuilles encore vertes des arbres sur lesquels elle vit. Au moindre frôlement les ouvrières quittent leur retraite, courent très affairées le long des rameaux et se répandent bientôt sur le corps de l’imprudent qui les a approchées ; elles s’abattent parfois en si grand nombre qu’elles sont fort désagréables, néanmoins leur morsure n’est pas très douloureuse. De plus leur corps écrasé dégage une odeur d’acide formique nauséeuse. Autrement incommode est une fourmi noire très petite, qui vit également sur les arbres et dont la morsure détermine un fort œdème qui dure plusieurs jours. Enfin sur presque tous les arbres, principalement à la fourche des branches, on observe des renflements noirâtres, ordinairement plus gros qu’une tête d’homme. Ces masses sont encore des nids d’une autre espèce de fourmi. Les termites, qui appartiennent à la même famille, sont aussi fort abondants mais ils ne mordent pas. Leur principal rôle est de transformer les matières végétales mortes, mais non encore décomposées. Chaque fois que notre boat vient toucher une branche penchée sur le fleuve, les fourmis rousses (_Œcophylla_) s’abattent sur nous et elles sont si nombreuses qu’elles finissent par impatienter.

Elles sont cependant beaucoup moins dangereuses qu’une espèce de guêpe qui vit par colonies de 10 à 15 individus, construisant un petit rayon en forme de disque, porté sur un pédoncule fixé soit à une branche d’arbre, soit à un obstacle quelconque.

En 1905, j’ai été victime d’un accident assez grave, causé par les piqûres simultanées d’un grand nombre de ces insectes. J’étais en Guinée française, à l’intérieur d’une case. Une guêpe étant venue voler autour de moi, je fis de la main le geste de la chasser. Aussitôt une quinzaine de ces bêtes s’abattirent sur mon visage et mes mains. La douleur que j’éprouvai parut d’abord imperceptible, mais je sentis bientôt une sudation abondante ; j’eus à peine le temps de m’étendre sur le lit perdant connaissance. Je m’éveillai quelques minutes plus tard, pris de vomissements, une urticaire générale très douloureuse et les mains toutes gonflées. Par des soins énergiques les douleurs disparurent en quelques heures, mais j’avais été intoxiqué d’une façon moins violente mais identique à ce qui arrive quand on est mordu par un serpent venimeux.

Nos pagayeurs bondjos redoutaient beaucoup ces guêpes. Dès que les perches dont ils se servaient pour pousser l’embarcation avaient atteint un nid, ils quittaient aussitôt leur poste et se précipitaient dans l’eau.

Enfin nous étions aussi parfois incommodés par la grosse mouche tsé tsé des bois (_Glossina palpalis_) qui a la réputation d’être la propagatrice de la maladie du sommeil.

Un autre groupe de petits animaux sollicite aussi l’attention du naturaliste quand il voyage comme nous le faisions. Presque chacun des rameaux qui venaient nous frôler, chaque feuille d’arbre qui tombait dans l’embarcation, portaient des cochenilles ou des pucerons fixés contre l’épiderme. Tantôt ils se réfugient sur les parties jeunes des plantes, tantôt ils se fixent à l’aisselle des nervures des feuilles. Quelques plantes de la forêt se sont adaptées à ces commensaux en produisant naturellement les unes de petites cryptes dans lesquelles les pucerons se dissimulent, les autres des touffes de petits poils qui les abritent aussi. Certaines cochenilles se cachent en sécrétant un produit cire ou gomme, qui finit par former autour d’elles une petite boule blanche et ces formations foisonnent spécialement sur certaines essences d’arbres. Le va et vient des fourmis le long des branches est souvent déterminé par la présence des pucerons. Elles vont très affairées recueillir les substances sucrées (_miellée_), sécrétées par ces petits animaux, d’autres visitent les glandes qui se trouvent sur les feuilles de certains arbres (surtout sur les légumineuses). Certaines espèces enfin s’aventurent dans les fleurs et vont concurremment aux abeilles y recueillir du nectar.

Si la vie animale dans la forêt et dans les galeries qui n’en sont qu’une réduction, paraît peu intense, ce n’est qu’une apparence : un nombre infini de petites espèces d’insectes grouille au milieu de la verdure et en vit. A leur tour de nombreuses espèces de petits oiseaux voltigent à la cîme des arbres et font de ces insectes leur pâture.

_26 août._ — Les gros animaux sont relativement rares à l’exception des singes. Chaque jour DECORSE en tue quelques-uns et cet appoint de viande (_niama_) fait le bonheur des Bondjos.

Comme nos provisions de vivres sont terminées et que les pagayeurs meurent de faim, DECORSE et MARTRET ont décidé d’aller à la chasse en longeant le fleuve. Ils débarquent au milieu du jour et nous devons les retrouver le soir aux rapides de l’Éléphant qui ne sont qu’à une faible distance.

Toute la journée nous avançons avec une lenteur désespérante. Cela se comprend ; notre chaland très lourd doit lutter contre un courant extrêmement violent et les pagayeurs n’ont presque pas mangé depuis quatre jours. Enfin la nuit arrive. Elle est noire, la lune est voilée. On entend à quelque distance bouillonner l’eau qui s’engouffre dans les chutes. Il serait de la dernière imprudence de continuer à avancer. Nous donnons ordre d’accoster à la rive et sous l’épaisse voûte de végétation nous débarquons. Mais il sera impossible à nos deux compagnons de nous trouver sous ce fourré presque impénétrable, par l’obscurité complète d’une nuit d’orage ! Nous avons d’abord appelé, personne n’a répondu ; COURTET donne des coups de sifflets prolongés, rien ; les Bondjos sonnent dans leurs trompes bruyantes, faites avec des cornes d’antilopes, silence. Enfin nous tirons des coups de fusils d’abord isolés, puis par salves de deux coups, nous n’entendons toujours que le bruit de l’eau dans les chutes. Nous avons ainsi passé la moitié de la nuit à appeler en faisant encore monter des boys au haut des arbres, puis nous nous sommes couchés pleins d’inquiétude.

Quant aux Bondjos qui meurent de faim et n’ont rien à manger, ils se sont essaimés à travers le bois sous la nuit profonde à la recherche des palmiers à huile pour en cueillir les régimes. Les noix de palme ne sont pas un aliment fameux, mais au moins cela calmera leur faim. Toute la nuit j’entends le bruit que font ces malheureux en cassant les amandes de palme entre deux pierres.

_27 août._ — De grand matin l’embarcation est démarrée. A 9 heures nous arrivons près des chutes. DECORSE et MARTRET sont là accroupis devant un feu qui achève de se consumer. Depuis la veille à midi ils n’ont naturellement pas mangé et malgré le grand brasero qu’ils ont allumé, toute la nuit ils ont été transis. Ceux qui n’ont jamais couché à la belle étoile, au bord des grands fleuves africains, étendus sur le sable brûlant au milieu du jour, mais durant la nuit imprégnés d’eau comme une éponge, ne savent pas combien sont froides et humides les nuits d’hivernage.

Les rapides de l’Éléphant ont une très mauvaise réputation. Depuis notre occupation de nombreuses embarcations s’y sont perdues corps et biens ; des Européens s’y sont noyés à diverses reprises. Aussi on prend la précaution de descendre à terre et de décharger tous les bagages ; le boat passe ensuite à vide sans trop de difficultés.

Avant qu’il se remette en marche je quitte mes compagnons pour m’enfoncer dans la brousse dont je veux voir les divers aspects. Nous nous retrouverons au prochain village qui n’est qu’à quelques kilomètres. Je pars sans armes avec un Sénégalais et un boy banziri qui me sert de guide. La bordure d’arbres à hauteur des rapides est à peine de 30 mètres de largeur. Par delà s’étend une vaste prairie avec des herbes de 2 mètres de hauteur, sorte de jungle sans arbres et sans arbustes, qui non seulement recouvre les parties basses, mais tapisse aussi tous les coteaux environnants arrondis en mamelons de 50 à 60 mètres de hauteur. J’entreprends l’ascension fort pénible d’un des mamelons : nous devons nous frayer un passage à travers les hautes herbes, car il n’existe pas le moindre sentier. Les parties humides sont occupées par un grand roseau, espèce de _Panicum_ atteignant 5 mètres de hauteur ; puis on retombe dans la jungle dont les herbes ne s’élèvent plus, à mesure qu’on monte, qu’à 1m,50, puis 1 mètre de hauteur. En certaines places où la latérite affleure, on trouve même, recouvrant le mince enduit de terre végétale, une prairie formée d’un fin gazon, haut d’un pied à peine, toute émaillée des fleurs violacées du _Cleome Chevalieri_ Schinz, jolie plante croissant à l’hivernage entre les fentes de la roche ferrugineuse et que je devais revoir ensuite toujours dans des stations analogues, jusqu’à la 11e parallèle. Du haut on jouit d’une vue magnifique. De tous les côtés, et spécialement sur la rive belge, on aperçoit des coteaux analogues, à sommets arrondis. La plupart n’ont d’autre parure que la grande prairie qui les enveloppe. Quelques- uns seulement sont couronnés de beaux arbres et à leurs flancs s’accrochent quelques arbustes rabougris. Depuis des siècles sans doute, pendant la saison sèche, cette végétation est la proie des flammes. Je descends en me dirigeant vers le nord ; nous finissons par trouver un sentier, mais cette marche m’a exténué ; de plus en plein midi un soleil de plomb darde sur nous ses rayons.

A 5 heures j’arrive souffrant au village de Khaya où sont mes compagnons. J’ai été frappé d’une légère insolation, et malgré les aspersions d’eau que me donnait le banziri pendant que le sénégalais s’en allait tranquillement, je suis resté plus d’une heure étendu sur le sentier.

_28 août._ — Ce matin il n’y paraît plus. Nous partons de bonne heure, mais déjà distancés par les militaires se rendant au territoire du Tchad, partis de Bangui 5 jours après nous. Vers 9 heures nous passons un des derniers rapides. La roche est formée par un quartzite très dur coupé par des filonnets de quartz. Vers 2 heures nous défilons le long d’une falaise haute de 7 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel ; ici la roche est un grès rouge caverneux, sorte de latérite. Peu de temps après nous passons devant le dernier village mbouaka.

Sur les rives, le fleuve devient maintenant uniforme ; le _Synsepalum dulcificum_ est assez commun ainsi que le petit caféier (_Coffea congensis_) que nous avions déjà vu à Bangui et que nous avons retrouvé presque constamment sur les berges du fleuve, croissant presque toujours dans des terrains inondés à cette époque de l’année. Une partie de ses baies commencent à rougir, mais les indigènes n’y font pas attention.

Un grand _Mimusops_ est très fréquent sur la rive. Il s’élève jusqu’à 40 mètres de hauteur et son tronc atteint 20 mètres sans se ramifier.

Un fort orage éclate à midi. La pluie n’est pas précédée de vent, mais elle tombe sans discontinuer jusqu’à 4 heures. Le soir nous campons dans la brousse.

_29 août._ — La navigation est désormais libre et nous avançons assez vite dans le bief où débouchent l’Ombella et la Kémo. Au milieu du jour nous passons au petit poste de Kouré où habitent quelques Ngapous (groupe banda). Les hautes berges du fleuve sont taillées dans un terrain d’alluvions récentes déposées sans doute à l’époque où le barrage de l’Eléphant déterminait en arrière la formation d’un grand lac. Je constate en effet dans la falaise l’existence d’un banc de coquilles d’_Etheria_ épais de 0m,10 et situé à 3 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux et à 1 mètre au-dessous de la surface du sol.

Le soir nous atteignons la factorerie installée par une compagnie concessionnaire près de l’embouchure de l’Ombella. Nous y passons la nuit et nos hommes peuvent enfin se gaver de viande boucanée d’éléphant. C’est là que campèrent DYBOWSKI, MAISTRE, GENTIL.

_30 août._ — Enfin nous allons arriver !

A 2 heures nous voyons, filant au milieu du fleuve qu’elle descend à toute vitesse, une baleinière battant pavillon français. Elle nous fait des signaux et nous abordons sur un rocher. Le lieutenant-colonel DESTENAVE est à bord : il vient de passer 20 mois au Tchad comme commissaire du gouvernement et rentre en France. Je suis heureux de le rencontrer et de recevoir ses conseils. A mon premier voyage au Soudan, le commandant DESTENAVE était un des collaborateurs les plus dévoués du général DE TRENTINIAN et il coopéra largement à l’occupation de la boucle du Niger. Au Tchad il a anéanti les débris de l’armée de Rabah, vengé la mort du capitaine MILLOT tué au Kanem par les bandes du Mahdi Senoussi, commencé l’exploration méthodique du grand lac africain. Enfin c’est sous sa direction qu’ont été poursuivies de très belles explorations géographiques par les capitaines DUBOIS, TRUFFERT, JULIEN et le lieutenant LACOIN. Le colonel m’apprend qu’il a été avisé par un courrier reçu seulement la veille, de l’arrivée de notre mission. Il a aussitôt envoyé une circulaire dans tous les postes pour que l’Administration et les troupes du corps d’occupation nous accordent tout leur concours. Il complétera ses instructions par une nouvelle circulaire dès son arrivée à Bangui. Ces circulaires, où étaient précisés le but de notre voyage et les moyens nécessaires pour l’accomplir, nous furent dans la suite de la plus grande utilité.

Le soir à la nuit nous arrivons au poste de Fort-de-Possel et nous y recevons la plus large hospitalité du résident M. LALANDE.

_1er septembre._ — Le poste de Fort-de-Possel que l’on appelle encore La Kémo est installé près du confluent de cette rivière avec l’Oubangui, qui en cet endroit est un admirable fleuve large de plus d’un kilomètre. Tous les officiers et fonctionnaires, tous les agents de commerce qui se rendent à Mobaye puis, de là, dans les territoires de la Kotto ou des Sultanats, s’y arrêtent ordinairement, mais il est surtout le point d’accès du territoire du Tchad et c’est par là que passe tout le ravitaillement allant au Chari.

Les traces de l’ancien poste fondé par DYBOWSKI ont presque disparu : il était à quelques centaines de mètres du camp actuel créé en 1899 par les collaborateurs de GENTIL.

Son nom rappelle le souvenir du maréchal des logis DE POSSEL, mort courageusement (1892) à l’assaut de Kouno où fut vengé le meurtre de BRETONNET et de ses compagnons.

J’ai passé la journée à reconnaître les abords du poste. Il est ombragé par quelques beaux arbres dont l’un appartient à une essence dans laquelle les indigènes creusent leurs pirogues. C’est une bonne espèce de bois d’acajou qui était encore inconnue lors de notre voyage et que CASIMIR DE CANDOLLE a nommée d’après nos spécimens _Khaya grandifoliolata_ C. DC. Derrière le poste s’étend une grande prairie déboisée, semée seulement de beaux palmiers rôniers (_Borassus_) et toute remplie de petites herbes comme aux rapides de l’Eléphant, puis, plus loin encore, un marais traversé par un ruisseau bordé de palmiers (_Raphia monbuttorum_ Drude), enfin tout à l’horizon, la vraie brousse semée d’arbres, la végétation de parc du Soudan français et du Bahr-el- Ghazal.

Le reste de la journée se passe à sécher les collections amassées depuis Bangui et tout notre matériel considérablement avarié.

_2 septembre._ — Avant d’aller installer le jardin d’essai que nous devons créer dans le territoire du Tchad, j’ai voulu aller voir avec MARTRET les plantations créées par les missionnaires à Bessou (Mission de la Sainte-Famille), à une vingtaine de kilomètres en amont de Fort- de-Possel. Nous partons de grand matin dans une pirogue indigène[18].

J’ai une fois de plus l’occasion de constater que, même au cœur de l’Afrique, on fait parfois des rencontres bien inattendues. Le pilote de notre embarcation est tout simplement un personnage. C’est Bourounga, fils de Bembé, qui accueillit la mission DYBOWSKI en 1891. Bourounga suivit DYBOWSKI comme boy jusque dans le bassin du Chari, il l’accompagna ensuite à Brazzaville et resta quelque temps à la mission catholique où il a appris à parler à peu près le français. C’est aujourd’hui un grand garçon d’une vingtaine d’années, à l’air intelligent, bien qu’il se grise quelquefois. Il est trop renseigné sur les boissons fermentées que l’on peut consommer dans le Haut-Oubangui. Les banziris font usage du _Pata_, sorte de bière de maïs. Les Bandas s’enivrent avec le _Pipi_ obtenu en faisant fermenter la farine de sorgho non germé. C’est une mixture détestable qui est loin de valoir l’excellente bière de sorgho des Saras analogue au _dolo_ de nos Soudanais.