Part 5
Rappelons seulement comme ayant contribué à la connaissance géographique de ces régions les faits suivants : pendant l’année 1897 le lieutenant de vaisseau HENRI DYÉ, commandant de la flottille de la mission MARCHAND, fit de nombreuses observations astronomiques qui permirent de rattacher à des bases précises les itinéraires publiés ensuite dans les cartes de la mission MARCHAND. A la même époque, BRUEL, installé à Mobaye, commençait ses observations sur la météorologie du centre de l’Afrique. La mission de A. BONNEL DE MÉZIÈRES (1898-1900) rapporta surtout d’intéressants résultats commerciaux. Cependant le beau voyage de CHARLES PIERRE, membre de cette mission, qui effectua seul un itinéraire de 750 kilomètres à travers des contrées nouvelles et parvint à relier le Haut-Oubangui à Ndellé, est à retenir. Plus récemment le lieutenant BOS et l’administrateur SUPERVILLE remontaient la Kotto jusque près de ses sources. SUPERVILLE installait plusieurs comptoirs commerciaux le long de la Kotto jusqu’au contact du pays de Senoussi. Enfin la compagnie des Sultanats de l’Oubangui qui a repris, en les étendant, les opérations de la mission BONNEL DE MÉZIÈRES, a créé des factoreries chez Bangassou, Rafaï et Zémio pour l’achat du caoutchouc et de l’ivoire.
Ce n’est pas seulement les contrées du Nil que les expéditions françaises avaient cherché à atteindre aussitôt après la création du poste de Bangui, le lac Tchad était aussi leur objectif. Pour parvenir à son bassin, en venant du Congo, il fallait traverser une zone de 150 ou 200 kilomètres de brousse, arrosée par les affluents les plus septentrionaux de l’Oubangui. PAUL CRAMPEL fut le premier à s’y aventurer, dans le courant de l’année 1890. Nous verrons dans un chapitre suivant comment il périt après avoir atteint les affluents orientaux du Chari. J. DYBOWSKI, envoyé par le _Comité de l’Afrique française_ en 1891 pour renforcer la mission CRAMPEL, apprit le désastre en cours de route. Il n’en continua pas moins le voyage, et de septembre à décembre 1891 il séjourna dans le Haut-Oubangui, principalement dans la partie arrosée par la rivière Kémo ; après avoir dépassé la ligne de partage des eaux de l’Oubangui et du Chari, il dut rentrer malade en France, rapportant avec lui de magnifiques collections qui furent les premiers documents scientifiques importants de ces régions parvenus en Europe. CASIMIR MAISTRE arriva l’année suivante. Il poursuivait toujours le même but politique « la conquête du Tchad ». Il séjourna aussi quelques mois avec ses compagnons CLOZEL, DE BÉHAGLE, BONNEL DE MÉZIÈRES et BRIQUEZ au N. de l’Oubangui dans la partie arrosée par les rivières Ombella, Kémo et Tomi ; finalement il pénétra dans le bassin du Chari et revint par la Bénoué et le Niger après avoir accompli un très long itinéraire à travers des contrées totalement inconnues. Quatre ans plus tard (1896), GENTIL tentait à son tour, et cette fois avec plein succès, de se rendre de l’Oubangui au Tchad. Il séjourna presque une année entière à la Nana sur la limite des deux bassins. Mais en cet endroit la mission ayant trop de difficultés à vaincre (montage du vapeur le _Léon Blot_) pour se consacrer à l’exploration, reconnut cependant quelques rivières. En 1898, DE BÉHAGLE passa de la Haute-Kémo dans le bassin du Haut-Gribingui et visita le Kaga Mbré pendant que son compagnon MERCURI remontait la Haute-Tomi et allait ensuite à Ndellé chez Senoussi. Mais c’est surtout pendant la seconde mission GENTIL, de 1899 à 1901, que l’exploration de la partie du bassin de l’Oubangui, dépendant du territoire du Tchad, fut poussée avec le plus d’activité sous la direction de l’administrateur BRUEL. Dans cette région et dans le Haut- Chari 4.000 kilomètres furent levés à la boussole par les officiers de passage, par les fonctionnaires, notamment ROUSSET, ou agents en service dans la région. BRUEL prit personnellement une large part à ces travaux, il fixa de nombreuses positions astronomiques, fit de consciencieuses observations météorologiques. Il a continué ces études pendant un nouveau séjour en 1903 et 1904 et il est incontestablement l’homme qui connaît le mieux la géographie et la météorologie de cette contrée. En 1901 et 1902, quelques officiers et fonctionnaires, placés sous les ordres du lieutenant-colonel DESTENAVE, firent encore plusieurs reconnaissances, de sorte que la région comprise entre Bangui et Fort- Crampel (bassins de l’Ombella et de la Kémo et Tomi) que nous allions parcourir pour en étudier les productions, les habitants, la flore et la faune, commençait à être bien connue au point de vue géographique.
_Bangui, 15 août._ — L’_Albert Dolisie_ arriva à Bangui dans la nuit du 14 août. Nous touchions le point extrême où les bateaux à vapeur peuvent remonter. Là, l’Oubangui a son cours barré par des rochers de quartzites ; il s’infléchit vers l’E., puis vers le N.-E. et sur une longueur d’environ 60 kilomètres une série de barrages entravent la navigation. Le poste est situé dans un cirque de collines abruptes par 4° 20′ N. Il est bien en dehors de la grande forêt qui s’arrête par 3° 45′ environ. Cependant une bordure forestière, qui a par places plus de 2 kilomètres de large, environne encore le fleuve. La colline qui se dresse au-dessus du poste est elle-même couverte de beaux arbres assez rapprochés les uns des autres pour former une épaisse futaie. La plupart des essences rencontrées là sont les mêmes que celles vues dans la forêt équatoriale. Parmi les arbres les plus intéressants j’ai noté la présence des Copaliers, de l’Iré (_Funtumia elastica_) ou arbre à caoutchouc, du Kolatier du Gabon (_Cola Ballayi_).
Nous espérions trouver à Bangui, poste aménagé depuis plus de 10 ans, un abri pour nous installer provisoirement et faire le groupement de tout notre matériel de mission avant de _partir dans le haut_ (c’est ainsi qu’on désigne le voyage vers le Tchad). Mais pour recevoir les trente Européens qui débarquèrent le 15 août au matin sur la bande de sable déposée par le fleuve, il y avait seulement deux mauvaises cases où quatre personnes au plus pouvaient être à l’aise. Notre résolution fut vite prise d’aller monter nos tentes dans la forêt.
A 300 mètres en aval du débarcadère se dressait une haute futaie de fromagers et de copaliers formant un demi-abri contre les pluies, car l’hivernage battait son plein et nous ignorions le temps qu’il faudrait passer en cet endroit. Notre installation terminée, nous prîmes contact avec le pays et ses habitants. J’eus le grand plaisir de rencontrer là M. CHARLES PIERRE qui était venu pour affaires de Rafaï à Bangui. On éprouve toujours un véritable bonheur à pouvoir causer avec quelqu’un qui aime la brousse. Personne ne connaît mieux que PIERRE les sultanats du Haut-Oubangui. A cette époque il les avait déjà fréquemment parcourus ; et y avait tué une cinquantaine d’éléphants ; aussi lorsque j’appris, 18 mois plus tard, qu’il avait refait seul le voyage de MARCHAND, de l’Oubangui au Caire, je n’ai point été surpris.
Nous avions, à proximité de notre camp, un village de Mbouakas que je visitai fréquemment. Leur installation ressemblait beaucoup à celle des Bondjos, vus les jours précédents, mais ils étaient encore plus misérables. En cette saison ils vivaient presque exclusivement de chenilles[15] et de petits coléoptères, allant en récolter chaque jour de pleins paniers. Ils faisaient aussi une grande consommation de champignons, qu’ils mettaient à sécher sur la toiture des cases avant de les faire cuire. L’un de ces derniers, très apprécié des indigènes et nommé par eux le Toulou, est une Agaricinée ; le Bodé, très gros bolet jaune, est d’un usage fréquent ; c’est sans doute le « Tabouret du crapaud » des Niamniams, vu jadis par SCHWEINFURTH. Il existerait enfin dans les bois une espèce vénéneuse que les indigènes se gardent de récolter. D’après le P. BEAUCHÊNE, ces Mbouakas sont très différents des Bondjos et se rattachent au contraire aux Bouzérous et aux Bouzéis de l’intérieur qui sont probablement des Mandjias. Au contraire les Bagas qui vivent plus en amont sont des Bondjos. Ils ne s’étendent pas au-delà des rapides de l’Éléphant ; leur langue est très variable d’un village à l’autre.
Quant au nom de Bondjo les indigènes ne l’emploient jamais pour désigner telle ou telle peuplade et les missionnaires ne sont pas éloignés de croire que cette appellation a été donnée par les premiers Européens venus dans le pays. Les indigènes les auraient accueillis par les cris de « Bounjou ! Bounjou ! » (Bonjour !) expression par laquelle les pagayeurs du fleuve saluaient les Blancs. Les premiers explorateurs crurent que ces cris désignaient le nom de la peuplade et l’appellation Bondjo ne tarda pas à être inscrite sur les cartes. Je n’ai point pu pour ma part approfondir la question et je rapporte simplement l’explication qui m’a été donnée. Les Bandas désignent ces Bondjos sous le nom de Karas. Enfin il existe en arrière de Bangui la peuplade des Dongués qui serait intermédiaire entre les Bondjos et les Banziris.
Une course botanique à quelques kilomètres du poste me conduisit dans un village très différent de ceux que nous avions observés précédemment. Il était installé en dehors de la bordure forestière avoisinant le fleuve, au milieu d’une brousse claire déjà peuplée d’une partie des essences du Soudan (_Caillea dicrostachys_, _Bauhinia reticulata_, _Gardenia Thunbergia_). Les habitants étaient des Ndrès (ou Ndris), ce sont des Bandas. De toutes les peuplades de cette grande famille c’est celle qui s’avance le plus vers la forêt. Au dire du P. BEAUCHÊNE la véritable appellation de cette tribu serait Nguélé[16]. Les Nguélés habitaient autrefois loin du fleuve et vivaient surtout de la culture du manioc, des patates et des Coleus à tubercules. Ils sont venus se fixer à proximité du poste de Bangui pour se soustraire aux incursions de leurs voisins.
Une partie des renseignements relatés ci-dessus me furent donnés à la mission de Saint-Paul des Rapides, fondée un peu en amont de Bangui, par Mgr AUGOUARD il y a une dizaine d’années. Je recueillis là beaucoup de renseignements utiles sur la flore du pays. J’appris à connaître les deux espèces de caféier qui vivent incontestablement à l’état sauvage le long de l’Oubangui. Les indigènes n’en tirent aucun parti, n’ont pas même de nom indigène pour désigner cet arbuste. Quelquefois nous avons vu des enfants cueillir les petites baies rouges bien mûres des caféiers, en sucer la pulpe sucrée et rejeter ensuite les graines c’est- à-dire la seule partie que nous utilisons pour faire le café. Quelques botanistes ont émis l’hypothèse que les caféiers du Congo et de l’Afrique centrale pouvaient bien être simplement naturalisés et non spontanés. Que n’ont-ils vu comment vivent ces arbustes dans l’Oubangui et constaté l’indifférence des indigènes à leur égard ! Il n’y a pas plus de 6 ans que la mission a commencé à planter des caféiers pour sa consommation. Elle a donné la préférence à une variété qui a de grandes feuilles et s’élève jusqu’à 5 et 6 mètres comme le caféier de Liberia, mais donne un grain beaucoup plus petit. C’est une espèce que nous croyons nouvelle et que nous avons nommée _Coffea silvatica_ (A. Chev.) Elle semble toutefois bien voisine du _Coffea Staudtii_ (K. Schum.) du Cameroun et du _Coffea Dewevrei_ (de Wild.) du Congo belge et peut-être faudra-t-il identifier plus tard ces trois espèces décrites avant d’être suffisamment connues. Il existe une belle plantation de ce caféier dans l’enceinte de la mission : des arbustes âgés seulement de 5 ans étaient déjà chargés de baies et nous avons compté jusqu’à 30 grains par verticille. Une deuxième espèce, plus petite, ressemble beaucoup au caféier d’Arabie, c’est le _Coffea congensis_ qui vit exclusivement sur les berges inondées des fleuves à la saison des pluies.
Une partie des arbres de la bande forestière avaient leur tronc enlacé par un poivrier sauvage. Les rameaux parvenus sur les branches retombaient en longues guirlandes au feuillage d’un vert sombre sur lequel tranchaient les grappes formées de petites baies d’un rouge cerise. Les grains sont peu aromatiques et ne sauraient entrer dans la consommation européenne, bien qu’on en ait fait parfois usage en Afrique. Des spécimens de ce poivrier ont été rapportés en Europe et étudiés par CASIMIR DE CANDOLLE dans ses monographies de Pipéracées ; il les rapporte au _Piper guineensis_ (Schum. et Thonn.) découvert autrefois à la Gold-Coast, et c’est aussi à cette espèce que doit être identifié le _Poivre du Kissi_ provenant de la Haute-Guinée française. Dans les parties ombragées des hautes futaies avoisinant l’Oubangui, arbres et arbustes sont couverts de fougères grimpantes et d’orchidées épiphytes en aussi grande quantité que dans la forêt, parmi lesquelles on rencontre une vanille sauvage, non utilisable. Il est très rare que les fleurs produisent des gousses et ces dernières sont petites et très peu parfumées même après fermentation.
Un naturaliste pourrait s’occuper à Bangui pendant plusieurs mois : la flore et la faune sont extrêmement riches, car aux types de la forêt qui subsistent encore, sont venus s’ajouter les types de la zone guinéenne. C’est une région mixte qui tient à la fois de la forêt et de la grande brousse. Nous avions pourtant hâte de gagner les territoires du Nord où le véritable champ de nos recherches résidait. Comme les baleinières promises par l’administration se faisaient attendre, je crus préférable de louer à une compagnie commerciale un grand chaland en acier qui permettait d’emmener d’un seul coup tout le personnel et le matériel de la mission. Ce fut une détestable combinaison. Le boat massif et lourd n’était point étanche, de plus il était aussi mal conditionné que possible pour naviguer dans le cours torrentueux de l’Oubangui tout encombré de rapides. Notre voyage à la Kémo, qui prend ordinairement cinq jours, dura du 20 août (matin) au 30 août (soir) et demanda de très grands efforts à mes trois dévoués compagnons. Si l’on ajoute que deux jours sur trois l’eau tomba à torrents, que les villages de la rive française étaient presque déserts et complètement dépourvus de vivres frais, que la ration de nos pagayeurs vint à manquer, on comprendra quel mauvais souvenir cette étape a laissé dans notre mémoire.
Je transcris ici presque littéralement les notes de mon carnet de voyage.
_20 août._ — Nous partons le matin avec sept boys, vingt-deux pagayeurs et deux tonnes de bagages. Pour éviter les premiers rapides nous faisons filer les pagayeurs avec le chaland et nous allons embarquer à la mission installée au bord du bief supérieur. L’embarcation avance péniblement en côtoyant les rives boisées ; les branches penchées sur le fleuve nous incommodent et dès le premier jour emportent le toit en paille (_chimbeck_) que nous avons construit pour nous protéger du soleil. Le soir à 3 heures nous arrivons au village mbouaka de Mbata. Presque tout notre papier à herbier a été mouillé ; la plus grande partie de la nuit se passe à le sécher. Les épis de maïs[17] ont été récoltés depuis quelques jours seulement et les indigènes nous disent qu’il ne leur en reste presque plus.
La petite tomate-cerise est naturalisée en abondance sur les berges du fleuve à l’entrée du village et croît en compagnie des ricins également naturalisés, des amarantes, du pourpier, et du bentamaré (_Cassia occidentalis_). De nombreux colatiers existent dans le village. Aux environs quelques beaux palmiers rôniers profilent leurs panaches de feuilles en éventail. Ils sont très localisés et il est peu probable qu’ils vivent là dans leur patrie.
_21 août._ — Les berges de l’Oubangui que nous côtoyons sont couvertes de gros troncs moussus penchés sur l’eau et tordus. Ils affectent des formes étranges ; les troncs, dénudés à la base, laissent pendre, à partir d’une certaine hauteur, de grosses racines adventives ramifiées qui viennent plonger dans l’eau, entre lesquelles s’embusquent les oiseaux pêcheurs et parfois les crocodiles. Souvent, au bout des branches des arbres, les lianes aux troncs tordus pendent en longs festons qui dévalent de la cîme de leurs supports en formant une véritable draperie. Les Orchidées et les Aroïdées épiphytes, les longues chevelures des _Usnea_, les frondes plaquées des _Platycerium_ décorent au contraire la partie du tronc et des branches cachées sous l’ombrage épais. Il est impossible de rendre l’exubérance et la beauté de cette végétation. C’est un coin de la puissante forêt vierge où la concurrence vitale atteint son maximum, où les plantes se disputent un coin au soleil : pour elles c’est toute la vie, car l’eau et l’humus ne font là jamais défaut. Parmi les arbres qui sont penchés sur le fleuve, les plus caractéristiques sont les suivants : un grand _Parinarium_ assez semblable au _P. excelsum_, le _Codarium nitidum_, le Copalier, enfin l’_Irvingia Smithii_ dont les gros fruits rouges flottent sur les eaux en grande quantité et sont mangés par les poissons.
Parfois les rives sont moins abruptes et les bords sont vaseux, ce qui a permis à une foule d’arbustes et de petites plantes herbacées de s’y établir et de s’y grouper par colonies : quelques-unes, comme les _Ipomœa_ à coupes écarlates, ont des fleurs très belles. On trouve aussi le terrible _Mimosa asperata_, aux têtes de fleurs violacées, aux aiguillons si piquants. Le pied de cette plante baigne dans l’eau et le clapotement produit par le mouvement rythmé de nos pagayeurs suffit pour mettre les feuilles dans la position du sommeil. Par places aussi on observe des îlots de la graminée saccharifère du Niger, le _Panicum Burgu_. A 10 heures du matin, nous passons au village de Bongissa établi sur une falaise escarpée haute de 10 à 12 mètres. Le mil sauvage croit à la base des berges et baigne dans l’eau.
La rive belge apparaît constituée par de hauts coteaux dénudés couverts de grandes graminées en cette saison. Ils rappellent les mamelons qui se trouvent dans le couloir du Congo, comme eux ils sont privés d’arbres, et présentent seulement des lignes de végétation correspondant aux ravins qui descendent des hauteurs.
Le soir nous arrivons au village mbouaka de Mbongano. Les habitants se plaignent amèrement des déprédations commises par les miliciens sénégalais et yacomas placés près d’eux comme garde-pavillons. Un certain Samba-Bambara est la terreur du pays. Il est tous les jours en maraude. Il enlève par ici des poulets, du manioc, des bananes, par là des femmes. C’est cela qu’on appelle lever l’impôt ! Bien que je n’aie point une foi absolue dans ce qu’on me raconte, il ne me paraît pas non plus que ce soit impossible. J’estime beaucoup les Sénégalais et les Soudanais, mais je sais aussi ce qu’ils sont capables de faire quand on ne les tient plus. Et qui les tient dans les petits postes où ils sont seuls ? Je crois que ces postes confiés exclusivement à la garde d’indigènes ont été supprimés depuis et c’est une innovation heureuse au Congo. Les habitants sont dans le dénûment le plus complet. La plupart des enfants sont amaigris et réduits à l’état de squelettes. A notre départ ils viennent remuer la cendre des foyers installés par nos boys pour y ramasser les quelques grains de maïs tombés dans la braise. Mbongano, le soir, m’a fait faire le tour de son village. C’était à l’heure du repas ; j’ai assisté à la préparation des aliments composés de vivres de famine : racines de bananiers, sauterelles, escargots qu’on mangeait crus.
Ce Mbongano est un jeune et intelligent Mbouaka, élevé à la mission, et parlant français. Il est vêtu d’un pantalon à l’européenne et d’une veste en coutil bleu, ce qui lui donne un air de grand seigneur auprès de ses administrés qui portent seulement en avant un chiffon d’étoffe ou d’écorce retenu par une ficelle. Par ailleurs il a tous les attributs de sa race. Les incisives notamment sont arrachées. Plein d’égards et non quémandeur, il me guide avec une certaine dignité et il est la preuve que l’éducation peut avoir une influence au moins temporaire sur les noirs du centre de l’Afrique.
_22 août._ — Toujours la même végétation le long des rives, mais cette flore est loin d’être monotone, car de nouveaux types font leur apparition à mesure que nous montons vers le N. Un des végétaux les plus communs est un arbuste formant des touffes de 3 à 5 mètres de hauteur, penchées sur le fleuve. C’est une Sapotacée le _Synsepalum dulcificum_, connu aussi au Dahomey et au Gabon. Les loangos l’appellent _Saka_, les peuplades de l’Oubangui le nomment _Bonga_. Cet arbuste produit des fruits de la taille et de la forme d’une olive, d’un rouge sombre et un peu pruineux à la surface au moment de la maturité. La pulpe d’un rose clair ou blanchâtre, épaisse de 3 à 5 millimètres, recouvrant un gros noyau, est d’abord acide et un peu astringente. Elle produit ensuite dans la bouche une sensation sucrée et très agréable qui persiste longtemps, même si l’on absorbe une boisson acide. Les indigènes en sont très friands et les Européens eux-mêmes mangent volontiers ce fruit. Quand nous passons sous un de ces arbustes, nos bondjos laissent leurs rames et se précipitent à la nage pour en cueillir.
Nous avançons avec une extrême lenteur. A 9 heures du soir nous nous arrêtons dans la brousse sans avoir rencontré de village. Il faut camper sous bois auprès d’un gigantesque tronc d’arbre tombé et en voie de décomposition. Nos pagayeurs et nos boys n’ont pas mangé depuis 24 heures et nous n’y pouvons rien. Nous-mêmes sommes éreintés et, exception faite pour COURTET qui s’installe comme d’habitude, nous ne prenons pas la peine de monter nos tentes.
_23 août._ — Heureusement il n’est pas tombé d’eau dans la nuit. Dès 5 heures du matin, nous sommes sur le fleuve ; nous avançons ensuite par une belle matinée ensoleillée. A 11 heures, nous atteignons le village de Bafourou en avant des rapides de Longo. Presque pas de vivres pour nos indigènes !
Pour alléger le boat, nous faisons route à pied dans la forêt le long du sentier qui suit le fleuve. DECORSE seul est resté dans l’embarcation avec les indigènes, payant lui-même de sa personne. Le sentier que nous suivons est presque inextricable : de gros troncs d’arbres sont parfois couchés en travers ; de grands roseaux, de hautes graminées occupent les moindres clairières. Parfois nous nous heurtons à un tronc d’arbre couvert de grosses larmes de gomme copal qui ont exsudé.
Nous avons laissé l’embarcation en arrière et à 2 heures nous passons les rapides de Longo ; l’eau se précipite à grand bruit dans les rochers. Mais bientôt l’orage qui menaçait éclate. Pendant une heure la pluie tombe à flots, puis se régularise, et 4 heures durant, elle achève de tout détremper, devenue subitement fine.
Il n’est pas possible de chercher à gagner le village voisin. Le boat n’a pu certainement franchir les rapides pendant l’orage. Depuis longtemps nous l’avons perdu de vue. Enfin nous nous décidons à retourner en arrière et nous marchons à présent à travers des marais et des flaques d’eau. Après une heure de marche nous trouvons le chaland en panne. Les hommes sont exténués. DECORSE, resté avec eux, a dû faire des prodiges d’efforts ; deux fois le chaland a risqué d’être submergé.