Part 35
Les caravaniers Djellabahs ou Haoussas qui viennent à Tcheckna, la capitale actuelle du Baguirmi, présentent d’abord leurs marchandises au sultan qui fait son choix, paie très largement les produits qu’il retient, et le reste des denrées est mis en vente sur le marché public situé sur la grande place, devant le palais. Il bat son plein à 4 heures du soir. On y trouve toutes les marchandises habituelles des marchés noirs : le mil, le sel indigène, les légumes, les poissons secs sont offerts par une centaine de vendeuses agenouillées devant leurs calebasses ou devant leur petit étal reposant sur une peau de mouton. Un peu à l’écart se trouvent une trentaine de marchands d’objets importés venus pour la plupart par la voie de Dikoa. Ces objets sont du fil, des aiguilles, de petits miroirs, du poivre d’Ethiopie, du cumin, des oignons, de l’ail, des perles de verroterie, quelques colliers de corail, des anneaux en argent, des bracelets en cuivre, des perruques, de la ficelle, des boutons en porcelaine, du sulfure d’antimoine, des cauris, des chapelets, du papier, des tabatières et une foule d’autres menus bibelots. Enfin, tout près de là, 5 ou 6 marchands de tissus, représentant les quelques caravaniers, approvisionnent en étoffes tout le marché de Tcheckna. C’est seulement dans la soirée, à partir de 3 ou 4 heures, qu’ils détaillent leurs marchandises, composées de bandes de toile du Baguirmi, de boubous, de tobes, de grands manteaux du Sokoto et du Bornou, de tissus anglais. L’approvisionnement du marché en étoffes est toujours très restreint. Il se renouvelle, comme à Tombouctou, aux dépens des réserves emmagasinées dans les cases des traitants, et jamais le vendeur n’expose plus d’une vingtaine de boubous ou de pièces de cotonnade. Les étoffes sont soigneusement enroulées et emballées à l’aide de chiffons, de manière à les préserver de l’humidité et de la poussière. Dans un autre coin du marché se trouvent les animaux domestiques mis en vente. Il n’y en a jamais plus d’une cinquantaine par jour et souvent beaucoup moins. Les moutons et les chèvres dominent naturellement en nombre ; puis viennent les taureaux, quelques bœufs porteurs, rarement des vaches laitières, une dizaine de baudets, de temps en temps des chevaux et parfois des mulets et des chameaux. La valeur totale des objets apportés chaque jour ne dépasse pas 300 ou 400 thalers, et si l’on admet que le tiers environ est vendu, on trouve comme chiffre de transactions annuel 100.000 francs environ pour le marché. Nous faisons, bien entendu, défalcation du commerce des esclaves qui, tout en étant clandestin, n’en constitue pas moins le trafic le plus prospère du sultan et de son entourage. Si l’on ajoute à ce chiffre 100.000 francs pour les achats de tissus, de verroterie, de sucre, de parfums, etc., faits par le sultan, enfin une cinquantaine de mille francs pour les transactions dans le reste du Baguirmi, on arrive péniblement à un quart de million pour le chiffre total des affaires avouables. Ce commerce paraîtra bien faible si l’on songe à l’ancienne splendeur du Baguirmi.
L’unité monétaire au marché de Tcheckna est le thaler de Marie-Thérèse (3 francs) pour les achats importants[219]. Pour les autres on se sert du parda (bagrima) ou gabaga (Kotoko, Bornouan, Haoussa). C’est la bande de toile grossière tissée dans le pays, large de 42 à 44 millimètres, longue de 44 centimètres. Un thaler équivaut à 50 ou 60 pardas, suivant le cours, soit à 100 ou 120 coudées. Les pardas servent à l’achat d’objets tels que graines et bois odoriférants, fil, oignons, poissons secs, beurre, poteries, légumes secs divers, mil, blé, lait, bois de chauffage, sel indigène. Le cauri, nommé « courdia » au Sokoto, est comme l’on sait un petit coquillage (_Cyprea moneta_) qui sert de menue monnaie sur la plus grande étendue du Soudan français. Le courdia est également très employé dans le Sokoto et dans le Bornou, mais il n’a pas cours au Baguirmi et au Ouadaï. Les femmes en font simplement des colliers et les hommes les emploient comme dés à jouer.
Nous donnons ci-après la valeur des principales matières d’échange sur le marché de Tcheckna, au moment de notre passage, en août 1903 :
Un cheval vaut de 20 à 30 thalers, parfois jusqu’à 50 thalers ou 2 ou 3 captifs ; un âne vaut 5 thalers ; un mulet 10 thalers ; un chameau 20 thalers ; mouton ou chèvre, chacun 1 thaler ; un bœuf de boucherie vaut de 5 à 8 thalers ; un bœuf porteur, 8 thalers ; une vache laitière 10 thalers ; une pièce d’étoffe anglaise, cotonnade blanche de basse qualité, provenant de la Royal Niger Co, 1 thaler la brasse.
Des boubous ordinaires, de 1 à 2 thalers ; un grand boubou fabriqué avec des bandes de cotonnade non teintes, 3 à 4 thalers ; un grand boubou (boubaga), en cotonnade teinte et brillante avec des broderies, vaut de 5 à 8 thalers ; les couvertures colorées des femmes (bolné), de 2m,60 sur 1m,30, 4 thalers[220] ; un pain de sucre de 1 kilogramme 500 vaut de 3 à 4 thalers ; un morceau de sulfure de plomb du poids de 300 grammes environ vaut 1 thaler ; 5 pigeons, 1 thaler.
Le cours du mil et des autres céréales n’est pas constant. Il atteint son maximum en septembre, quand la récolte n’est pas encore faite, et passe brusquement, en novembre, à sa valeur la plus faible qui est de 8 centimes le kilogramme.
Voici enfin le prix des menus objets vendus sur le marché :
Gros oignons du Bornou, 2 à 4 gabagas chaque ; ail, échalotte (une vingtaine de gousses), 20 gabagas ; haricots du pays, 1 gabaga le gobelet ; arachide, 1 gabaga le gobelet ; mil, 1/2 gabaga le gobelet ; blé, 2 gabagas le 1/4 de litre ; un fagot de bois, 1 gabaga ; sel indigène (40 grammes), 1 gabaga ; natron (1 kilogramme), 10 gabagas.
En dehors du Tcheckna, un autre marché important s’est tenu quelque temps à Fort-Lamy, qui est, comme on sait, la capitale actuelle du Territoire militaire du Tchad. C’est une ville entièrement artificielle, qui a été constituée après la défaite de Rabah, avec les prisonniers et des esclaves tombés entre nos mains. Au début de l’occupation militaire, il y eut en ce centre nouveau des transactions actives par suite des espèces et des marchandises que les indigènes employés par nous recevaient en paiement, à l’aide desquelles ils pouvaient trafiquer avec les colporteurs indigènes. En 1903, le commerce de la ville de Fort-Lamy était très affaibli. Les commerçants noirs avaient déserté ce marché qui manquait d’espèces, l’administration s’étant trouvée dépourvue de thalers et ayant dû retarder le paiement de ses agents noirs et de ses troupes indigènes. Néanmoins le Dr DECORSE, qui a passé plus de deux mois dans ce poste, a recueilli des indications très intéressantes sur le trafic qui se fait à Fort-Lamy. Il a soumis aux marchands arabes et aux tailleurs indigènes des échantillons de tissus qui lui avaient été confiés par le Syndicat cotonnier français. Il a pu ainsi faire un classement des étoffes les plus prisées au centre de l’Afrique, et rapporter un aperçu des prix offerts par les indigènes. Quant au Ouadaï, nous savons qu’en échange d’esclaves, d’ivoire, de bœufs, il importe du Soudan Egyptien, notamment de Dongola et de Khartoum, une certaine quantité de denrées qui sont convoyées par les caravaniers du Dar Four. Mais nous avons recueilli trop peu de données sur le commerce de cet Etat pour pouvoir nous y arrêter.
III. — HISTOIRE
Comme tous les pays fétichistes de l’Afrique, les territoires du Haut- Chari et du Haut-Oubangui n’ont pas d’histoire à proprement parler. Pendant tout le XIXe siècle, les peuplades de ces régions se sont dépensées en luttes d’un village à l’autre, luttes qui ont considérablement décimé la population. En outre, dans la même période, les trafiquants d’esclaves du Soudan Egyptien ont pénétré jusqu’au cœur de l’Afrique et mis en razzia ces contrées. De sorte que sur toutes les routes que nous avons suivies il n’y avait que des ruines.
Nous avons pu recueillir, de la bouche des indigènes les plus âgés, quelques renseignements sur les principales luttes que les villages fétichistes traversés ont eu à soutenir dans les 50 dernières années.
Ce n’est qu’à l’arrivée du sultan Rabah dans la région du Haut-Chari et du Moyen-Chari, qu’a commencé véritablement la désagrégation de l’organisation sociale de toutes ces peuplades et la ruine presque absolue de ces régions.
A partir du 10e parallèle, on commence à rencontrer une infiltration de populations islamisées. Ces peuples sont eux-mêmes très primitifs ; leurs marabouts sont ignorants et c’est à peine si l’on rencontre quelques rares lettrés sachant lire le Coran. Aussi n’avons-nous pu trouver en aucun point de notre voyage des chroniques écrites sur le passé des contrées avoisinant le Tchad.
Dans l’entourage du sultan Senoussi et du sultan Gaourang (sultan du Baguirmi), nous avons toutefois rencontré des Musulmans qui ont été mêlés dans les 25 dernières années aux luttes qu’a soutenues Rabah contre les peuplades fétichistes d’une part et, d’autre part, contre les états musulmans organisés environnant le Tchad. C’est de cette source que nous viennent les quelques renseignements suivants :
Rabah, dont la véritable appellation est Rabi, est incontestablement un ancien lieutenant de Ziber-Pacha ; sa fortune a commencé au moment de la capture de ce chef par les troupes anglo-égyptiennes. Il est inexact qu’après la défection des troupes de Ziber, Rabah soit allé s’installer au Borkou ; c’est au contraire dans la partie la plus méridionale du territoire dont nous nous occupons, territoire où il avait déjà acquis une grande autorité au cours des expéditions faites pour le compte de Ziber, qu’il porta ses premières armes.
Il existait, vers 1880, au S. du Ouadaï, dans la partie nommée Dar Rounga et Dar Banda, plusieurs petits sultans indépendants les uns des autres. Ces sultans étaient d’ailleurs plutôt des trafiquants d’esclaves qui commerçaient avec Ziber ou bien avec de gros djellabahs (marchands d’esclaves) du Ouadaï et du Dar Four. Les trafiquants du Dar Rounga étaient des sortes de chefs de Zéribas analogues à ceux que SCHWEINFURTH nous a appris à connaître.
Déjà, à cette époque, vivait, dans le Kouti, le père de Senoussi qui était venu du Baguirmi pour trafiquer des esclaves et de l’ivoire. Ce Baguirmien, nommé Abou-Bakar, était apparenté à la famille régnante du Baguirmi, avec laquelle il commerçait. Il était aussi en rapports avec Ziber-Pacha.
Ziber disparu, tous ses lieutenants, Rabi et les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey, fils de Ziber ; puis, lorsque Souleyman, après avoir été attiré dans un guet-apens par les troupes égyptiennes, fut mis à mort, tous les lieutenants de Ziber se dispersèrent. De cet événement date la fortune de Rabi.
Rabi qui, pour le compte de son maître, avait parcouru le pays des Kreichs et des Bandas, ainsi que le Dar Four, et qui connaissait parfaitement tous les chefs, expédia des courriers dans toutes les directions pour leur dire de revenir. Quand ils furent tous rassemblés, il les exhorta à s’unir à lui afin d’être forts et de pouvoir lutter contre la pénétration européenne.
Dès cette époque, Rabi entretient des relations très suivies avec le Ouadaï, il y achète des fusils, de la poudre, des capsules et y vient lui-même, en personne, à plusieurs reprises. Le sultan Youssef du Ouadaï, inquiet de l’armement de son voisin, interdit à ses sujets de vendre des armes et des munitions à Rabi, mais les commerçants continuent à lui fournir de la poudre qu’ils dissimulent dans des bâtons évidés.
Vers 1886, Rabi vient s’établir chez les Taachis entre le Dar Four et le Dar Rounga. A ce moment, l’aguide des Salamats est à Ammartiman où il est venu prélever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Rabi l’attaque et lui inflige une sérieuse défaite ; ensuite, pendant plusieurs années, il rayonne à travers toute la contrée située au S. du 10e degré, razziant les esclaves partout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque, le sultan du Rounga avait une autorité qui s’étendait sur tous les trafiquants dont nous avons parlé précédemment, en particulier sur le sultan Koubeur et sur le sultan Senoussi qui avait succédé à Abou-Bakar.
Rabi déposséda Koubeur et donna le gouvernement de tout le Kouti à Senoussi auquel il remit quelques fusils, à charge pour celui-ci de lui fournir des captifs et de l’ivoire. Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro, les Ndoukas, les Fagnias.
Rabi était à Denzi, chez les Kabas, tout près de Simmé, lorsqu’il apprit l’arrivée de la mission CRAMPEL au Kouti.
Vers 1891, Rabi quitte Denzi pour se rendre chez les Niellims que commandait le chef Kadi, père du sultan actuel. Il le défait et se porte ensuite au pays des Ndamms dans le village de Ndamm-Phong, il était là, lorsque passa, à Palem, la mission XAVIER MAISTRE, pour se rendre à la Bénoué. Le village de Palem n’étant situé qu’à une centaine de kilomètres du point occupé par Rabi, ce dernier fut informé certainement du passage de la mission française, mais il se garda bien d’aller l’inquiéter.
Cette même année, le sultan du Baguirmi, Gaourang, vint s’établir à Bargna, chez les Sarrouas, au bord du Moyen-Chari dans la région où razziait Rabi. Celui-ci, après avoir chassé l’alifa de Korbol, fait des menaces à Gaourang et vient, au commencement de 1893, l’attaquer à Bargna. Gaourang s’enfuit à Mandjaffa tandis que Rabi retourne de nouveau se fixer à Ndamm pour, de là, faire des razzias chez les Somraïs.
C’est à partir de cette époque que commencent des attaques incessantes contre tous les villages soumis au Baguirmi. Partout où passent les soldats rabistes, ils allument des incendies et accumulent des ruines.
Vers 1894, le sultan Gaourang est assiégé dans Mandjaffa ; le siège dure plusieurs mois et est des plus meurtriers ; Gaourang, lui-même, ne parvient à sortir que très difficilement. Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara, dans le Bornou. Rabah les y poursuit ; il attaque en outre le sultan du Logone. Enfin, peu de temps après, il s’emparait de la célèbre ville de Kouka, la capitale du Bornou, qu’il mettait au pillage ; puis il allait ensuite occuper la ville de Dikoa qui devenait le chef-lieu de l’empire qu’il constituait au S. du Tchad. Les habitants du Baguirmi et leur sultan, réduits à la misère, faisaient appel à l’appui du Ouadaï pour résister aux dernières tentatives de Rabi lorsqu’un événement tout à fait inattendu se produisit au cœur de l’Afrique. C’était l’arrivée, par le bateau à vapeur le _Léon Blot_, de la première mission GENTIL (1897). Il est inutile de rapporter tous les faits qui se sont succédés dans ces contrées depuis cette époque. Ils sont intimement liés à l’histoire de l’occupation française de ces territoires.
Par la chute de l’empire rabiste sous nos coups, le Baguirmi est enfin délivré de son oppresseur et placé sous la tutelle de la France. En me tendant la main à mon arrivée à Korbol, Gaourang me tint à peu près ce discours : « Sois le bienvenu dans ces états où tu trouveras la même tranquillité et la même sécurité que dans ton pays et où tu circuleras partout où tu voudras. Les contrées d’où tu viens et notamment le territoire de Senoussi sont seulement un peu aux Français. Tu trouveras dans le Baguirmi un pays totalement acquis à la France. » Enfin lorsque Gaourang connut le véritable motif de mon voyage, il me fit prévenir qu’il me donnerait tous les objets de collections que je pourrais désirer et qu’on me fournirait tous les renseignements que l’on pourrait avoir afin que je puisse faire connaître aux Français ce qu’est le Baguirmi. Le lendemain même il m’envoyait Si Sliman, l’homme certainement le plus instruit et le plus intelligent de son entourage, qui m’exposa en détail pendant plusieurs heures les événements que j’ai résumés dans les pages précédentes. On ne pouvait me faire d’accueil plus cordial et je n’aurai aucun mérite si je parviens à faire connaître le Baguirmi avec plus de précision que n’avaient pu le faire mes prédécesseurs BARTH et NACHTIGAL. C’est à ces voyageurs que doit aller toute notre admiration. Malgré toute la défiance dont ils furent entourés et souvent malgré l’hostilité très nette des populations, ils réussirent à rapporter, outre leurs itinéraires et leurs aperçus historiques sur les contrées du Tchad, des cartes par renseignements dressées avec une telle sûreté que les nombreux levers de nos officiers dans le Baguirmi n’ont pour ainsi dire point modifié leurs grandes lignes[221].
Quelques événements importants se sont accomplis dans le Baguirmi depuis l’installation des autorités françaises. Le Baguirmi fait partie du territoire militaire du Tchad (chef-lieu : Fort-Lamy), administré par l’officier commandant les troupes sous l’autorité du lieutenant- gouverneur de l’Oubangui-Chari-Tchad (décret du 11 février 1906).
Le corps d’occupation comprenait, au 1er juillet 1903, 62 Européens, officiers, sous-officiers, artilleurs, etc., des troupes noires régulières et des auxiliaires. Il se compose d’un bataillon de tirailleurs sénégalais, de 4 compagnies, à l’effectif de 500 tirailleurs ; d’un escadron de cavalerie comprenant 120 spahis indigènes (3 officiers et 1 vétérinaire) ; d’une batterie de 50 à 80 artilleurs ou servants (4 pièces de montagne) ; soit en tout de 700 hommes de troupes, sénégalais ou assimilés, armés de fusils 1886. Il faut y ajouter 500 à 800 auxiliaires, presque tous Bandas ou Kreichs provenant des débris de l’armée de Rabi. Les 120 Kreichs auxiliaires de la compagnie de Bousso ont reçu une organisation spéciale intéressante. L’administration ne les paie pas mais elle leur laisse le temps de faire des cultures et leur a attribué des terrains appropriés aux environs du poste. Leurs femmes et leurs enfants vivent avec eux au camp. Le lieutenant GAUKLER estime qu’il faut un hectare pour nourrir la famille d’un tirailleur kreich. A partir de 1903 il a accordé 2 hectares de terrain à chacun, afin qu’ils puissent vendre une partie de leur récolte et se procurer les autres denrées indispensables. Les auxiliaires sont armés du fusil 1874. Ceux qui sont dans les postes du fleuve sont nourris à l’aide d’une ration prélevée, le long du fleuve et au lac Tchad. Les habitants riverains assurent en outre le pagayage[222] et le portage dans l’intérieur. Moyennant ces prestations, d’ailleurs extrêmement lourdes, les habitants des bords du Chari sont exemptés de fournir toute denrée au sultan Gaourang.
Ce dernier prélève l’impôt dans ses États à sa guise. Il conserve une armée mais il ne peut l’envoyer en expédition qu’avec l’assentiment du commissaire de la colonie. Il conserve en outre la juridiction sur ses sujets, à moins qu’ils ne viennent réclamer la justice de notre Résident à Tcheckna. Le sultan est tenu de fournir la nourriture à nos tirailleurs du territoire du Baguirmi. Il s’acquitte d’ailleurs de cette imposition très largement, fournissant bien au-delà de ce que nous lui demandons. Tenu quelque temps en suspicion par le lieutenant-colonel DESTENAVE, Gaourang est aujourd’hui en excellents termes avec l’Administration militaire du Tchad[223].
IV. — HISTOIRE DE RABI RACONTÉE PAR SI SLIMAN, IMAN DU SULTAN GAOURANG
Bien que lieutenant de Ziber, Rabi n’avait l’importance que d’un ancien captif libéré et élevé aux fonctions de chef de guerre. Ce cas n’était pas rare. Parmi les lieutenants de Ziber, Dourfaga (ou Dour Fada), Baldas, Hassan, Ba-Bekir, ce dernier seul était un djellabah d’origine libre. Ziber, disparu, Rabi comme les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey. Puis lorsque celui-ci fut à son tour attiré par les Blancs, en un guet-apens, tous se dispersèrent, emmenant chacun leurs bazinguers armés de fusils. Mais, Rabi, qui pour le compte de son maître avait parcouru le pays des Kreichs, des Bandas, le Dar Four, etc., et savait quelle belle proie était cette région, envoie des courriers dans toutes les directions pour demander à ses compagnons de revenir. Quand ils sont tous rassemblés, il les empêche de repartir, leur dit que pour être forts il faut demeurer unis. Quelques-uns n’acceptent point ses propositions et retournent dans leur pays mais il retient tous leurs fusils.
Si Sliman dit que Rabi a pu aller à cette époque au Borkou, mais dans le but surtout de se procurer des fusils. Son champ d’opérations est, à cette époque, le S. du Dar-Four et le Dar Banda.
Rabi vient alors (vers 1886) s’établir chez les Arabes Taachis entre le Dar Four et le Rounga. A ce moment l’aguid des Salamats est à Ammartiman où il est venu avec des chevaux et des fusils, lever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Les Arabes Salamat vont trouver Rabi et lui disent : « L’Aguid Chirf e Din est là tout près avec beaucoup d’armes et de chevaux ; nous sommes avec toi si tu viens pour l’attaquer. » Puis ils retournent auprès de l’Aguid et, faisant un double jeu, ils lui conseillent de se tenir sur ses gardes, car Rabi vient lui faire la guerre. Chirf e Din se retire d’Ammartiman et vient s’établir en Amdjallat, au village de Guidé. Rabi est obligé de s’en retourner après avoir essuyé de fortes pertes. Pendant plusieurs années il rayonne à travers toutes les contrées situées au S. du 10e degré, razziant tout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque le Dar Rounga était un pays puissant, à l’égal du Baguirmi, l’autorité du sultan s’étendait sur tous les pays fétichistes du S., tels que le Kouti, le Dar Banda. Ces pays étaient habités comme les régions du Moyen-Nil par des traitants (djellabahs) qui recueillaient de l’ivoire, des esclaves, etc. Des Baguirmiens, des Ouadaïens, des Bornouans y étaient établis. C’est à ce titre que Koubeur d’une part, Senoussi de l’autre se trouvaient au Kouti, mais ni l’un ni l’autre ne commandait : c’étaient seulement des Baguirmiens installés provisoirement dans la contrée. Senoussi était alors jeune ; c’est avec son père que Rabi traita : il lui laissait le commandement du Kouti avec quelques fusils, à charge de lui fournir des captifs. Mécontent de Koubeur, il le faisait enchaîner.
Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro (notamment les Bellinas) les Ndoukas, les Fagnias. Rabi était à Denzi, chez les Kabas (tout près de Simmé) lorsqu’il apprit par un Moktoub (courrier) que lui envoyait Senoussi (qui avait remplacé son père depuis peu) l’arrivée des Blancs au Dar Banda et au Kouti.
La lettre de Senoussi était ainsi libellée : « Un blanc vient d’arriver au Kouti par le Dar Banda. Il dit qu’il ne vient point pour faire la guerre, mais il veut voir le Chari et les fleuves du Ouadaï. Il est porteur de marchandises et de beaucoup de fusils. Faut-il le laisser continuer sa route ou s’emparer de sa personne, ce qui nous mettrait en possession de ses fusils ? » Rabi aurait répondu qu’il fallait s’emparer des fusils de la mission par n’importe quel moyen.
Sur ces entrefaites Rabi quitte Denzi pour se rendre aux Niellims que commandait le chef Kadi père du Gaye. Il le défait et se porte ensuite au pays de Ndamms à Ndamm-Phong.