L'Afrique centrale française

Part 34

Chapter 343,448 wordsPublic domain

_10 septembre, Ancien lac Baro._ — Le Baro est un _Bouda_, c’est-à-dire une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 mètres à peine au- dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.E.-S.O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngoura, c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 kilomètres. Au dire des indigènes, elle se prolongerait encore plus loin à l’O., à l’intérieur du Khossam et jusqu’au Dagana. Elle passe un peu au N. de Zerara et ne communique pas avec le Bouda Addis. A l’E., le Baro ne communique pas davantage avec le Ferch. Il est aussi sans rapport avec le Bahr el Ghazal. C’est donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps avec le lac. Les plus vieux Koukas n’ont jamais vu de poissons dans la dépression, et on ne trouve à sa surface ni ossements ni coquilles. Les années de grandes pluies, l’eau ne monte jamais à plus de 0m,40, et cela seulement en certaines cuvettes. A la saison sèche il n’y a pas trace d’eau nulle part. J’ai atteint le Baro, à 5 kilomètres de Sarar, après avoir marché dans la direction E.-N.E. Du S. au N. le Bouda paraît large de 12 kilomètres. Au N.-E. on distingue sa bordure entre Mouti et Gamzouz. A 20 kilomètres de distance, au point que j’ai abordé, le Baro n’a absolument aucun arbre. Un gazon de Graminées et de Légumineuses fleuries, hautes seulement de 0m,20 à 0m,30, le couvre presque entièrement. Sur les rives croissent en certains endroits d’épaisses prairies de Jute, d’Amarante, de queues de chien, de cléomes, de pourpier indiquant que le sol a été autrefois cultivé par l’homme. En outre, on observe sur le sable de nombreux débris de poterie qui seraient les derniers vestiges de villages koukas qui prospérèrent il y a quelques siècles sur les bords de ce lac. Sur les talus extérieurs pousse une futaie épaisse de _Sclerocarya_, d’Acacias et de _Commifora_, mais ce sont surtout les Doums qui forment le fond de la végétation arborescente.

_13 septembre._ — Les Koukas de Galemaga m’avaient affirmé que le Ba Laïri s’étendrait du côté de Débéker, mais n’irait pas jusqu’à Galémaga. En venant de Zérara, après avoir longé le bouda pendant 2 heures, j’étais entré dans une khala de Gommiers et de Doums, coupée çà et là de petits marais dont l’eau s’écoule lentement vers le bouda quand elle ne s’assèche pas sur place. En approchant de Galémaga on s’élève brusquement de 4 à 5 mètres sur le terrain sablonneux planté en petit mil. Le plateau qui environne les rochers de Gamzouz vient presque toucher les hauteurs sableuses de Galémaga. Si le Ba Laïri venait tomber réellement autrefois dans le Baro, il était fortement étranglé en cet endroit et son lit d’inondation ne devait pas avoir plus de 500 mètres. A 1 km. 500 des cases, le sentier qui se dirige au N.-E. vers Aouni, coupe presque normalement le bouda plein de flaques d’eau, large de 600 à 800 mètres. Les grands Acacias qui sont dans son lit indiquent très nettement la trace du sillon. Dans le fond même du bouda existe encore un fossé large de 3 à 4 mètres et plein d’eau, sans écoulement. Les gens de Galémaga appellent ce sillon le Bouda Kama. A Aouni j’ai pu m’assurer qu’une ligne de plateaux forme de l’E. à l’O. une hauteur que ni le Baro ni le Ba Laïri ne pouvaient franchir. La cuvette où sont les puits d’Aouni est nettement limitée de tous côtés, sauf vers le N.-O., où les marais nommés Tiné Magaria semblent se poursuivre vers le N. En allant d’Aouni à Gamzouz, on découvre aisément à l’entrée de ce dernier village un cul-de-sac arrondi par lequel le lac Baro se terminait de ce côté. Enfin, à une centaine de mètres plus à l’O. on aperçoit fort bien, à perte de vue, sur la gauche, la trouée qui faisait communiquer autrefois le Baro avec le Ba Laïri, par Galémaga. On nomme ce chenal Algoum.

Le vieux chef de Gamzouz, qui est âgé de 60 ans environ, me donne des renseignements intéressants sur l’hydrographie ancienne du pays : il a vu par 3 fois (la dernière fois, il y a 10 ans environ) l’eau du Ba Laïri venir à Galémaga. Son père avait entendu dire dans sa jeunesse aux vieillards qu’étant enfants ils avaient vu l’eau du Ba Laïri envahir, au moment d’une très haute crue, le Baro et y apporter des poissons. Il y aurait donc environ un siècle que les eaux ne viennent plus au Baro. Ce renseignement cadre assez bien avec la tradition des Makaris que nous rapporterons plus loin. Le Baro allait rejoindre le Chari vers Goulfei en traversant le Khossam[216] et le Dagana où il porte le nom de Sell. La trace de ce bras est encore marquée par une chaîne de Rahat où campent les Arabes. Les habitants de Ngoura me racontèrent quelques jours plus tard que ce prolongement passait par les localités suivantes : Guibni, Guirf Abguiré, Abédédi, Orkom, Kidiki, enfin Gaoui près de Koussri où il tombait dans le cours d’eau nommé, par les Baguirmiens, Bahr Ligna (Bahr Reguig par les Arabes). C’est un bras latéral au Chari qu’il rejoint, près de Mélé, à 60 kilomètres environ de Massakori et un peu au N. de Koussri. Le Chari s’élargit là en une dépression qui, au moment des inondations, peut s’étendre sur 5 à 6 kilomètres.

_Aouni._ — Les rochers de cette localité forment une chaîne de mamelons granitiques, surmontés souvent de blocs en forme de menhirs et recouverts sur leurs flancs de blocs énormes plus ou moins arrondis, entassés pêle-mêle les uns sur les autres en un chaos extrêmement pittoresque. Les plus hauts pitons atteignent à peine 100 mètres au- dessus de la plaine environnante. C’est au pied de l’un de ces gigantesques rochers qu’était installé le poste de spahis actuellement abandonné. J’y trouve un asile des plus confortables. De la terrasse où je campe un large sentier dévale vers le S. dans la cuvette où des puits sont creusés à quelques centaines de mètres des rochers, et à une quinzaine de mètres en contre-bas. Nous gravissons cette pente en enfonçant dans le sable très blanc, très fin et dépourvu de toute végétation sur d’assez grands espaces. On a la sensation de pénétrer dans un pays désertique. Je retrouve là beaucoup de végétaux du Sahara ou de la région de Tombouctou que j’observe pour la première fois ici à leur limite méridionale : _Cocculus leæba_, _Leptadenia spartum_, le _Salvadora_, un très remarquable _Podaxon_. Déjà les rochers de Kolkélé, d’Abougara et de Moïto étaient environnés de plateaux dont le sol et la végétation présentaient un caractère saharien. Mais ce n’est qu’après avoir franchi la grande dépression du Baro qu’on tombe en plein sable et en pleine flore saharienne. Il n’est pas surprenant que NACHTIGAL ait comparé ce pays au Kanem.

[Note 212 : BARTH, traduction, t. III, p. 357.]

[Note 213 : Le sorgho et le petit mil dressent leur chaume élevé sur des sillons analogues à ceux que savent tracer les paysans français. Des coins plus restreints sont consacrés à la culture des Niébés, des Arachides, du Cotonnier. Autour même des habitations, dans l’enceinte, de superbes plants de Maïs, des carrés d’Indigotier, plusieurs variétés d’_Hibiscus Cannabinus_, enfin les frondaisons géantes des _Lagenaria_, producteurs de calebasses, élégamment dressés sur la toiture des cases, occupent les parcelles les plus infimes du terrain cultivable. De même que dans certaines parties du Soudan français, on fait usage des engrais animaux pour favoriser le développement des plantes ensemencées et leur culture ne laisse vraiment rien à désirer, si primitifs que soient les instruments aratoires. En cette saison, les habitants n’ont pas un instant de répit. Par places, on repique des pieds de sorgho, là où la semence a mal réussi ; ailleurs, on sarcle les champs. En un autre endroit, les enfants se démènent à qui mieux mieux, en poussant des cris sauvages, pour éloigner les oiseaux qui viennent dévorer les premiers épis mûrs du mil. Les troupeaux sont assez nombreux et en parfait état. On les mène pâturer dans la jachère la nuit pour leur éviter les piqûres des insectes et pour qu’ils ne soient pas incommodés par le soleil. Dès 4 heures du matin, ils rentrent ordinairement à l’étable.]

[Note 214 : Les habitants sont des Baguirmiens possédant de nombreux esclaves saras, des esclaves métissés et enfin des Fellatas. Cette population mélangée représente un total de 8.000 à 10.000 habitants. Les Fellatas sont les plus nombreux ; d’un teint très noir, ils ne ressemblent guère aux Foulahs de l’Afrique occidentale ; ils ont, au contraire, une grande partie des traits des Baguirmiens avec lesquels ils s’allient. Ils parlent exclusivement la langue baguirmienne et la langue arabe. Quelques vieillards seulement se souviennent avoir parlé le fellata dans leur jeunesse. Cette race, dont l’origine est énigmatique, est aujourd’hui disséminée dans toute l’étendue du Baguirmi. Autour de Tcheckna, en particulier les Foulahs sont assez nombreux, mais dans d’autres villages on trouve seulement quelques familles éparpillées çà et là. Nous ne pensons pas que ce groupe ethnique compte à l’heure actuelle plus de 5.000 à 6.000 représentants dans toute l’étendue du Baguirmi. Les autres se sont dispersés à travers le Bornou, après les spoliations dont ils ont été l’objet de la part de Rabah.]

[Note 215 : La tradition veut qu’il ait existé en cette région un lac permanent, dont les rives auraient été habitées par les Kotokos. Puis vint l’assèchement qui ne laissa que quelques traces de ces plexus (Minia Gari, Rahat el Kleb). Populations essentiellement de pêcheurs, les Kotokos durent émigrer sur les bords du Chari et du Tchad.]

[Note 216 : Le Khossam, que traversait ce diverticule, est aujourd’hui un pays très pauvre en eau, et les habitants sont obligés d’amener leurs troupeaux pendant la saison sèche, soit vers le Dagana, soit vers le Chari. Il est couvert de grandes khalas formées d’arbres épineux.]

CHAPITRE XIV

LE BAGUIRMI

I. L’esclavage au Baguirmi — II. Le commerce du Baguirmi. — III. Histoire. — IV. Histoire de Rabi racontée par Si Sliman, iman du sultan Gaourang. — V. Notes du Dr Decorse.

* * * * *

I. — L’ESCLAVAGE AU BAGUIRMI

Depuis 1900, date de notre installation, le trafic des esclaves est resté le principal commerce du Baguirmi. On continue à le dépeupler, pour approvisionner les marchés des régions comprises entre 9° et 12° N. et le cours du Logone et du Chari en longitude[217]. Ce sont ces territoires que le traité passé avec Gaourang réserve au sultan comme « terrains de chasse ». Il faut lire « chasse à l’esclave ».

En 1903, MM. DESTENAVE et FOURNEAU ont bien fait promettre à Gaourang de cesser les razzias et de supprimer la traite ; en échange nous l’autorisions à lever l’impôt chez l’Alifat de Korbol qui s’était affranchi de son autorité à la suite de notre intervention dans les affaires du Tchad. Cet engagement n’est qu’une plaisanterie, nous en avons eu maintes fois la preuve par notre expérience propre et par les documents de M. BRUEL.

Si le sultan nous accorde l’autorisation de poursuivre tous les trafiquants baguirmiens que nous surprendrons en train de conduire des convois de captifs, il se réserve le droit de prélever sur la rive gauche du Chari et de faire passer sur la rive droite, la quantité d’individus de l’un et l’autre sexe qu’il jugera utile pour se constituer un entourage, le servir lui, et récompenser tous les musulmans qui l’entourent. La convention de 1903 n’aura d’autre résultat que de faire passer entre ses mains, et cela sous notre protection, le monopole de la traite. En effet la traite se trouverait supprimée pour les sujets du sultan, mais non pour lui. Cette convention n’entraverait nullement l’exportation des Kirdis vers le Ouadaï, le Bornou, et le Kanem.

Les Baguirmiens recrutent leurs esclaves par divers moyens.

_A_) Le plus profitable est la razzia, dirigée par le sultan lui-même. Sous couvert de lever l’impôt dans une contrée, Gaourang y vient à l’improviste avec une nombreuse suite de courtisans, de soldats, et toute une multitude d’hommes, de femmes, d’enfants qui marchent à la suite de la troupe pour ramasser les miettes du butin. Il s’en trouve souvent plusieurs milliers. Sous prétexte d’attendre le versement complet du tribut, les Baguirmiens vivent sur le pays aux dépens des récoltes amassées par les Kirdis jusqu’à ce qu’ils les aient épuisées. Quant au tribut il se compose d’esclaves, de troupeaux, de volailles, de mil, de miel, d’autres produits agricoles. Le sultan garde pour lui la plupart des esclaves ; il en donne quelques-uns aux notables qui l’ont accompagné.

Voici, d’après M. le capitaine PARAIRE quelques-uns des hauts faits du Sultan.

Quand Rabah marcha sur Kouno, Gaourang pénétra au cœur des pays Kirdis. Il vécut aux dépens des populations, les pressura à plaisir, leur enleva leurs femmes et leurs enfants, leurs chevaux et leurs troupeaux. Installé entre Laï et Goundi, il fit successivement des incursions chez les Somraïs, les Toummoks, puis il passa le Logone pour razzier jusqu’à Banglou, et le Ba Bo pour aller dévaster le pays Laka. Il resta en territoire Gaberi jusqu’au moment où il l’eut complètement épuisé. En 1900, nouvelle apparition de Gaourang dans la même région, il séjourne chez les Kirdis de décembre à avril. Il revient après avoir réduit le pays à la misère, emmenant de nombreux captifs Somraïs. En 1901 et 1902 Gaourang va chez les Manas. En 1903 le Dékakiré et le pays de Korbol sont mis en coupe réglée. Où il ne peut aller, il envoie ses agents ; c’est ainsi que, pendant qu’il opère au Dékakiré, de soi-disant marchands Baguirmiens enlèvent tout ce qu’ils trouvent en pays Somraï et chez les Manas.

_B_) Des Baguirmiens voyageant par petits groupes, armés ou non, parcourent les pays à l’O. du Chari, et lèvent au nom du Sultan un tribut composé presque en entier de captifs, tribut dont l’importance est arbitraire. Cette perception est faite au nom du Sultan, mais tous les esclaves ne sont pas ramenés à Gaourang.

_C_) Enfin de petits trafiquants (djellabahs), bornouans, baguirmiens, fellatas, circulent constamment dans les pays saras, avec parfois quelques ânes ou bœufs porteurs. Ils apportent avec eux un peu de verroterie, du coton tissé au Baguirmi, des bracelets en cuivre, parfois ils emmènent quelques bœufs ou des chevaux (la plupart du temps volés) et ils échangent ces produits contre des esclaves. Ces malheureux sont livrés aux djellabahs souvent par leurs propres parents. On se débarrasse de préférence des enfants de constitution faible pour ne garder que les plus beaux. Cette sélection expliquerait le magnifique développement physique atteint par la race sara si proche cependant des Baguirmiens. Très souvent aussi les Saras viennent vendre des esclaves qu’ils se sont procurés par rapt dans les villages voisins.

Il est très difficile d’évaluer la quantité d’esclaves qui sortent chaque année des territoires fétichistes rentrant dans la sphère d’influence du Baguirmi. 5.000 me semble un chiffre inférieur à la réalité. M. BRUEL a vu près du Chari, vers 10° N., un convoi de 1.600 esclaves qu’on emmenait à Gaourang. Ce dernier prétend en avoir reçu 300 seulement. Il est certain qu’il se produit un déchet considérable en cours de route. Les esclaves sont attachés comme du bétail ; souvent plusieurs sont fixés ensemble à une sorte de joug en bois qui entrave leur marche. Ils ne reçoivent pas de mil ; les hommes d’escorte eux- mêmes ayant à peine de quoi subsister. Les esclaves n’ont donc pour vivre que les racines qu’ils déterrent, les fruits qu’ils cueillent et comme ils sont entravés, ils n’ont qu’en quantité insuffisante même ces vivres de famine. Beaucoup meurent de soif ou d’insolation. Les esclaves morts en route ne reçoivent point la sépulture. J’ai trouvé ainsi le 5 avril, sur le sentier entre Dol et Mouré, le cadavre d’un enfant d’une dizaine d’années, mort de faim et de fatigue la nuit précédente. On avait traîné le cadavre encore ligotté dans le creux d’une termitière et les fourmis rongeaient déjà ce pauvre corps amaigri, blessé au cou par le joug. Les porteurs baguirmiens qui nous accompagnaient trouvaient ce spectacle tellement ordinaire, qu’ils ne s’arrêtaient même pas. Ils nous ont dit qu’il passait tant de caravanes d’esclaves le long du sentier et qu’il mourait tant d’enfants qu’on ne pouvait point s’occuper au village de Dol des cadavres ainsi semés sur les chemins.

Les malheureux qui résistent aux souffrances du voyage arrivent à destination dans un état d’épuisement extrême ; qu’une épidémie se déclare ils meurent par centaines. Le capitaine JACQUIN nous déclarait qu’il n’est pas rare de voir pourrir sous les bosquets environnant Tcheckna une cinquantaine de cadavres d’esclaves. Beaucoup de ceux-là même qui ont survécu aux fatigues du convoi, dit-il, ne peuvent endurer le séjour dans cette ville, où, jusqu’à la vente, on les laisse attachés par 15 et 20 dans la même case immonde, ou exposés aux ardeurs du soleil. Cet officier déclare que sur 100 captifs pris dans les contrées fétichistes, il n’en arrive que 40 sur les marchés du Baguirmi.

Des esclaves ramenés à Tcheckna ou à Koussri, les uns sont dirigés sur le Ouadaï ; d’autres sont vendus à des caravanes à destination du Bornou ou de Tripoli ; enfin quelques-uns trouvent un maître dans le Baguirmi[218]. Ceux-ci sont sauvés. Le Baguirmien ou le Bornouan, qui achète un jeune captif pour le servir ou parce que son mariage ne lui a pas donné d’enfants, le garde encore enchaîné quelques jours, puis il le nourrit abondamment, le traite avec humanité pour se concilier son affection. Bientôt l’esclave ne songe plus à s’enfuir ; il se considère et il est considéré comme appartenant à la famille du maître. On le loge avec d’autres serviteurs qui lui apprennent les travaux de la culture. Les fillettes aident les femmes dans la préparation des aliments. Quand elles arrivent à l’état de puberté, elles se marient à des esclaves avec l’assentiment du maître ; mais les enfants qui naîtront n’appartiendront ni au père ni à la mère. Ils seront la propriété du possesseur de la femme. Quelques esclaves arrivent à une situation plus brillante. En récompense de leurs services exceptionnels ou en l’absence de rejetons, le maître peut affranchir un captif et même l’adopter. Malgré tout son origine restera toujours une tare aux yeux des habitants libres du village.

Si bien traité que soit, au Baguirmi comme dans d’autres sociétés africaines, le « captif de case », il ne faut pas oublier les atrocités dont la traite est l’origine. Il faut rappeler à ceux-là que toucheraient peu ces considérations humanitaires quelle dépopulation, quel appauvrissement des contrées fétichistes sont le résultat de ces perpétuelles razzias conduites par le Sultan. Ce que nous avons dit de Senoussi peut être dit de Gaourang. Tous deux laissent le même vide partout où ils passent. Tous les deux poursuivent le même but, dans lequel l’agrandissement territorial de leurs Etats n’est pour rien. Ils veulent grouper auprès d’eux le plus possible de captifs, les agréger peu à peu au peuple qu’ils forment autour de leur résidence. Ils veulent aussi se procurer cette « valeur d’échange » qu’est l’esclave pour payer aux Ouadaïens et aux Djellabahs les armes, les étoffes, les bestiaux qu’on leur apporte. Peut-être n’était-il point nécessaire d’aller combattre Rabah pour le remplacer par Senoussi et Gaourang, et n’est-il point triste de voir continuer, avec notre approbation tacite, une œuvre de dévastation par deux protégés français ?

II. — LE COMMERCE DU BAGUIRMI

Le commerce du Baguirmi est aujourd’hui presque complètement anéanti. Les guerres déchaînées par Rabah et les ruines qu’il y avait accumulées y ont largement contribué. L’installation du protectorat français, loin de ramener un peu de prospérité, n’a fait qu’accroître l’état misérable dans lequel se trouve aujourd’hui cette région.

Les marchandises européennes rentrant aujourd’hui au Baguirmi et dans les provinces avoisinantes, proviennent presque toutes des marchés anglais, de Yola sur la Bénoué et de Mongono, village situé à 8 jours à l’E. de Dikoa. Les produits anglais importés par les vapeurs de la Royal Niger Co, qui remontent chaque année la Bénoué, tendent à se substituer peu à peu aux produits qu’apportaient autrefois les caravanes venant de Tripoli. Depuis la destruction ou l’appauvrissement des grandes villes de Kouka et de Dikoa, les caravaniers du Sahara ont pris eux-mêmes l’habitude de venir à Mongono où sont installés aujourd’hui des marchands tripolitains, haoussas, bornouans, djellabahs. Les produits importés des factoreries anglaises sont des tissus de Manchester, blanchis, écrus et imprimés, des soieries, des perles de verroterie, du papier, des glaces, des aiguilles, de la mercerie, du sucre, du papier d’Italie, des parfums, des savons de toilette, des clous de girofle, des allumettes, de l’encens, etc.

Depuis l’occupation du Kanem par les troupes françaises, à la suite des combats de Bir Alali, les caravaniers, redoutant cette région où beaucoup des leurs trouvèrent la mort lors de l’attaque des Senoussistes, ont renoncé à venir au Baguirmi ou au Ouadaï en traversant le Kanem. Ils se rencontrent dans la région du Bas-Chari, en passant à l’O. du Tchad par le Bornou, et la colonie anglaise bénéficie de ce transit que nous avons perdu.