L'Afrique centrale française

Part 33

Chapter 333,551 wordsPublic domain

Je songe involontairement à l’ancienne grandeur du Baguirmi, telle que la révélèrent à BARTH les vieillards qu’il questionnait à cette place même il y a 50 ans. Bien des réflexions envahissent la pensée. Peut-on démêler dans l’imbroglio des intrigues, des haines ou des rivalités qui pendant plus d’un siècle l’ont agité, la cause immédiate de la ruine de cet empire ? A notre avis l’explication est simple. Le Baguirmi dut sa richesse, et ses sultans, leur puissance, exclusivement au commerce des esclaves, cela, tandis que la prospérité des grands Etats soudanais, le Bornou, le Sokoto, l’Adamoua, le pays Somrai vivait non seulement de la traite des noirs mais surtout du commerce des tissus, du sel, du natron, de la kola, du bétail. Les Baguirmiens travaillaient à peine. Ils prélevaient dans les pays voisins tous les esclaves dont ils avaient besoin pour payer ceux qu’ils recevaient de l’extérieur. Ces mêmes esclaves étaient employés à la culture tandis que les possesseurs du pays vivaient dans l’opulence et l’oisiveté. Ils excitèrent ainsi la jalousie des maîtres du Ouadaï, du Kanem et du Bornou. De là ces expéditions où le Baguirmi eut fréquemment le dessous. En outre, la caste noble avait contracté de telles habitudes de mollesse qu’elle se désintéressa même de la direction de l’Etat. Déjà au temps où BARTH visita le pays, une partie des charges administratives étaient entre les mains des eunuques du sultan. Ces eunuques furent, dans les dernières années et sont restés encore aujourd’hui, les seuls chefs de l’armée. Aussi les Baguirmiens ne purent-ils résister ni à l’invasion du Ouadaï, en 1870, ni à celle des Tourgous, en 1893, et Rabah ne fit que précipiter la ruine du Baguirmi où il ne trouva à glaner qu’un maigre butin. L’Empire du Logone et le Bornou perdirent leur indépendance dans les mêmes circonstances et pour les mêmes causes, mais les populations furent moins éprouvées et le commerce continua à entretenir une certaine activité. Au contraire, le Baguirmi fut complètement ruiné après le passage de Rabah qui razziait ou anéantissait tout. Les provinces Saras, très appauvries, fournirent beaucoup moins d’esclaves ; enfin notre occupation, si tolérante pourtant, gêna quelque peu le trafic du _bois d’ébène_. Gaourang n’a recouvré, après les batailles de Koussri et de Dikoa, qu’une petite partie des guerriers et des femmes qui lui avaient été enlevés après le combat des rochers des Niellims. Les villages sont dépeuplés et ruinés, d’autres complètement abandonnés ; les troupeaux ont presque disparu. Le sultan actuel, épicurien plongé dans la vie facile des harems, ne s’en aperçoit peut-être pas encore, mais il n’est pas douteux que son empire est dans le dénuement le plus complet. Les nobles ont des besoins qu’ils ne peuvent plus satisfaire. Les esclaves, éparpillés dans les villages de culture, étant seuls à travailler, n’arrivent pas à faire vivre la masse des désœuvrés. En ce moment même, le tiers de la population de Tcheckna manque de mil, et les plus hardis de ces affamés se sont dispersés dans les pays environnants à la recherche d’un village où ils pourront vivre en pillards aux dépens des cultivateurs jusqu’à la moisson prochaine.

De Massénia à Abougher, la distance est d’une trentaine de kilomètres et le sentier serpente continuellement à travers la plaine argileuse semée d’arbustes épineux parmi lesquels domine l’_Acacia arabica_. Cet arbre a fréquemment les racines dans l’eau à l’hivernage. Les épines pénétrantes dont sont armés ses rameaux entravent la marche autant que les flaques d’eau où il croît, et les fossés comme celui que nous avons traversé au sortir de Massénia, large de 200 mètres et profond de 1m,20. Le cheval passe à la nage tandis que nous arrivons à gagner l’autre bord en nous frayant une trouée au milieu des herbes inondées, avec de l’eau jusqu’aux aisselles. De semblables étangs ne sont point rares au Baguirmi en cette saison, et les caravanes sont parfois obligées d’effectuer de longs détours pour les contourner. D’ailleurs en hivernage les transactions d’un village à l’autre sont presque interrompues par suite de l’impraticabilité du pays. Cette même terre, actuellement toute couverte de flaques d’eau et de bourbiers, devient en saison sèche dure comme la pierre, et les points où les caravanes peuvent s’abreuver sont extrêmement rares. A 10 kilomètres avant d’arriver à Abougher, je croisais sur le sentier le lieutenant BLARD, parti en tournée topographique dans le Débaba, et qu’une affaire urgente rappelait à Tcheckna. Il venait d’effectuer une marche de 150 kilomètres en 30 heures, franchissant les marais et les étangs qui barraient le chemin de Lahmeur. Des raids de ce genre ne sont point très rares chez les officiers de nos possessions africaines, et font le plus grand honneur à leur énergie.

Vers 3 heures de l’après-midi, nous arrivons sur un petit mamelon sablonneux dont l’aspect diffère totalement des marais que nous venons de traverser. Là le terrain est légèrement bombé et perméable, de sorte que l’eau s’écoule après chaque pluie, aussi les habitants en ont ils fait un canton de prédilection pour la culture des céréales. La grande plaine sablonneuse, surélevée de 3 à 10 mètres au-dessus des marais, qui a le village d’Abougher pour centre et 10 kilomètres environ de rayon, est à cette époque couverte de champs superbes[213].

Nous retrouvons ici un peu de la prospérité agricole du Soudan nigérien. C’est dans cette plaine, du reste, si l’on en croit la tradition, que la civilisation baguirmienne a pris naissance. Avant d’aller occuper l’emplacement de Massénia, les premiers sultans résidèrent dans cette localité qui est encore aujourd’hui l’un des principaux greniers du Baguirmi. Abougher nourrit une grande partie de la population de Tcheckna et vend, en outre, beaucoup de grains aux caravanes qui traversent la contrée. Ce canton comprend de grosses agglomérations environnées de plusieurs petits villages de culture[214].

_27 août, Village de Moula._ — La route directe d’Abougher à Moula, longue d’environ 45 kilomètres, est, en cette saison, absolument impraticable. Je n’ai pu m’y risquer avec mes nombreux porteurs. En certains endroits les piétons enfoncent dans l’eau et la vase jusqu’à la ceinture. Le passage récent de nombreux cavaliers a défoncé le sentier encore davantage. D’ailleurs ces marais sont bien peu intéressants, leur flore est partout la même, et l’horizon est extrêmement borné à travers les bois d’acacias.

Le lieutenant BLARD, qui a passé à travers ces marais et qui a failli laisser son cheval enlisé dans le bourbier, me conseille de faire un détour à l’O. par Arahil. Après la sortie des cultures d’Abougher que nous avons mis une heure et demie à traverser, nous coupons la plaine couverte d’acacias, tantôt sèche, tantôt inondée. Par places, le terrain devient plus marécageux, il est déboisé et les monocotylédones bulbeux (_Crinum pauciflorum_ et _Acrospira_) le recouvrent. Les flaques d’eau que nous rencontrons sont franchies sans difficulté. Il faut cependant excepter un large marais, bordé de hautes herbes, large de près de 500 mètres en certains endroits, et où l’eau atteint déjà 0m,70 de hauteur sur quelques points. On le coupe une heure avant d’arriver à Arahil. Je l’ai traversé encore le lendemain, à 2 heures à l’E. du village. En cet endroit, il avait un lit très net, large de 200 mètres, un fond asséché, sans vase. Il se dirige de S. 20° O. vers N. 20° E. Les arbres manquent dans la dépression et existent, au contraire, en grand nombre sur les bords, formant une fausse galerie. Les Arabes m’ont raconté que ce sillon était la Minia qui va des marais à l’O. de Mokto à un village nommé Iden, au S.-O. d’Arahil. On le nomme dans la contrée Alma-Gari. Je présume qu’il n’est autre que le grand fossé qu’on traverse pour aller d’Abougher à Dourbali. Ce dernier est plein d’eau en cette saison et on est obligé de le passer à la nage ou à l’aide de radeaux. La première agglomération que nous rencontrons est le petit village de Séhé-Baya, situé au N.-N.E. d’Abougher et à 16 kilomètres des dernières cases de cette agglomération. Le second est le village de Arahil, situé à 17 kilomètres N.-N.O. du précédent. De Arahil à Moula, la distance est de 35 kilomètres et le sentier se dirige droit de l’O. à l’E.

Des marais bourbeux assez étendus environnent Arahil, mais à partir de l’Alma-Gari jusqu’à Moula, c’est-à-dire sur un parcours d’environ 25 kilomètres, le sol change de nature : il devient sablonneux et sec. La couche argileuse située au-dessous des sables ne se révèle que par de petits emplacements, souvent éloignés de plusieurs lieues les uns des autres et formant des bandes sur lesquelles on trouve encore de l’eau et des marais. Au contraire, dans le reste du terrain, le sol est sec, même en hivernage. La grande plaine sablonneuse que je viens de traverser et qui tire son origine de l’érosion des pics granitiques voisins, a un aspect tout différent de la région argileuse baguirmienne. Les acacias y sont rares. Les Térébinthacées y sont également clairsemées, les buissons manquent à peu près complètement. Ce qui domine, ce sont de petits arbres élevés de 6 à 10 mètres (_Anogeissus_, _Balanites_, _Combretum glutinosum_, _Bauhinia_). Et ces arbres très espacés produisent encore l’impression du verger comme sur la 9e parallèle. D’ailleurs on se trouve sur un terrain qui a été cultivé il y a peu d’années, et c’est l’homme qui a probablement détruit tous les petits buissons qui peuplent habituellement la steppe. Actuellement le sol est envahi par des herbes en fleurs, hautes de 0m,30 à 0m,40, en touffes clairsemées. C’est un pâturage d’excellente qualité, beaucoup mieux approprié à la nourriture du bétail que les prairies élevées de plus de 1 mètre, formées de _Panicum_, de _Ceteria_ et de quelques rares _Andropogon_ qui recouvrent la lande argileuse. Sur le terrain sablonneux que nous traversons, la flore des prairies est différente. Le _Dactyloctenium_ forme les 4/5 du tapis, auquel s’associe, en grandes quantités, une Acanthacée à jolies fleurs bleues, ainsi qu’un petit _Commelina_ rampant, très abondant et recherché par les animaux domestiques.

Les trois villages traversés sont relativement riches en troupeaux. Ils possèdent chacun une dizaine de chevaux, 30 à 50 bœufs ou vaches, une centaine de moutons ; enfin, à Moula, j’ai vu 3 autruches domestiques et une jeune autruche. Le bétail est entouré de grands soins et on le rentre dans les cases à la tombée de la nuit. C’est à ce moment que se fait la traite des vaches. De grand matin on les trait encore et on les conduit au pâturage avant le lever du soleil. La mouche bodjené n’existe pas, au dire des indigènes, mais, par contre, les moustiques sont très abondants et du crépuscule à l’aurore on entend leur bourdonnement ininterrompu. Il paraît que les animaux domestiques n’en sont point incommodés. Séhé-Baya et Arahil possèdent chacun 80 à 100 cases ; Moula, de 100 à 120.

Dans les deux premiers villages, les habitants se disent Arabes, appartenant à la tribu des Yessés. Leurs cases, construites sur le type de celles des Arabes du Dékakiré, sont grossières, mais larges et propres. Les murs et le toit sont en tige de mil. A l’intérieur est le lit sur lequel repose pendant la nuit le maître de la maison, entouré de ses moutons. Ce lit est en planches, élevé de 1 mètre au-dessus du sol, et surmonté parfois d’un baldaquin. Les habitants de Moula sont des Baguirmiens nommés Noubas par les Arabes pasteurs, mais ils ont tout à fait le type de l’Arabe du pays. Les cases sont les mêmes et il n’y a point d’enclos en paillassons comme chez les vrais Baguirmiens. Les hommes de Moula m’ont d’ailleurs raconté qu’il avait existé dans leur village de nombreux arabes de la tribu des Ouled-Moussa, mais à la suite de mariages, ils avaient été peu à peu assimilés par les Baguirmiens plus nombreux. Aujourd’hui il ne reste plus que quelques Arabes se disant non mélangés. Les Fellatas ne font que passer dans le pays.

_30 août, Ardébé._ — De Moula à Ardébé la distance est d’environ 40 kilomètres. Pendant 7 heures de marche nous cheminons, à partir de Moula, en un pays presque constamment sablonneux. Nous ne rencontrons des affleurements argileux, recouverts de marais, que de loin en loin. Ces étangs sont d’ailleurs fort peu étendus. Il faut en excepter de grandes mares situées à gauche du sentier entre le 22e et le 23e kilomètre, entourées d’une ceinture épaisse de grands Acacias en fleurs dont les rameaux supportent d’innombrables nids de Gendarmes ; ces superbes oiseaux au plumage jaune safran piaillent au bord du sentier en picorant les épis mûrs du _Panicum_. La végétation des coteaux sablonneux présente l’aspect d’un verger dans lequel le _Sclerocarya Birrœa_, à port de pommier, est de beaucoup l’espèce la plus répandue. Avec les innombrables Graminées ressemblant à des _Agrostis_ et à des _Poa_, auxquelles s’associent plusieurs espèces d’_Indigofera_ et de _Tephrosia_ dont les fleurs roses simulent de loin les _Galeopsis_, on se croirait dans une jachère de Normandie vue en automne. A certaines places broutent des antilopes, mais au lieu de se réunir par grands troupeaux, comme à la saison sèche, elles s’isolent en ce moment par couples : c’est la période des amours.

Pendant les deux heures qui précèdent l’arrivée aux rochers d’Ardébé, on chemine presque constamment à travers la steppe marécageuse de petits Acacias. Nous sommes rejoints dans ces marais par une caravane de pèlerins qui nous suit depuis Abougher. Outre son chef monté sur un âne, elle se compose de 6 esclaves porteurs, armés de flèches, de deux femmes chargées de calebasses et préparant la nourriture en route ; enfin un enfant de 5 ou 6 ans va à pied. Ces gens viennent du Sokoto et se dirigent à la Mecque. Le pèlerin me raconte que ses porteurs sont des esclaves qu’il vendra en route pour subvenir à ses besoins. Il n’espère pas arriver dans la ville sainte avant deux ans.

Les rochers d’Ardébé sont formés de gros pitons de granite s’élevant d’une trentaine de mètres au-dessus de la plaine. Leur masse sombre et dénudée émerge au loin des fourrés de petits arbustes épineux. Après les avoir contournés nous entrons dans les premiers champs de mil qui annoncent la proximité des cases. La population, composée d’Arabes et de Ouadaïens, nous fait un accueil très empressé. J’ai en outre le plaisir de trouver là quelques spahis envoyés au-devant de moi par mon ami, le lieutenant LEBAS.

Tout le pays qui s’étend entre Ardébé, Lahmeur et les falaises de Moïto est argileux et recouvert de vastes marais à l’hivernage. Mais, autant l’eau y est répandue à cette époque de l’année, autant elle est rare à la saison sèche. Il faut aller la chercher à de grandes profondeurs dans des puits spéciaux, et la quantité qu’on recueille est souvent très insuffisante pour abreuver le bétail. Ces puits sont creusés par des professionnels que les Arabes nomment Métréma. Ce travail ne se fait qu’à la saison sèche. Le Métréma va d’un village à l’autre. A l’aide d’une longue échelle en corde, il descend au fond du puits, et les habitants font la chaîne pour remonter la terre au fur et à mesure de l’extraction. Le métréma est payé à raison de 3 ou 4 moutons par puits. On trouvera dans l’étude de M. COURTET la coupe géologique des terrains traversés par un certain nombre de ces puits. Quelques-uns ont une profondeur vraiment extraordinaire. Celui d’Ardébé va chercher l’eau à 47 mètres au-dessous du niveau du sol. Il existait autrefois 8 puits dans ce village, mais 7 se sont comblés récemment par des affaissements. Celui de Lahmeur mesure 33 mètres de profondeur ; celui de Bolo, 36 mètres ; celui de Rédédioum, 26 mètres ; celui de Moziout, 28 mètres ; le puits de Gogo, 25 mètres, etc. Les Arabes me signalent en outre l’existence de puits profonds aux villages de Diokana, Al Mourra, Dagna, à l’E. du Laïri. A Moito, au contraire, on trouve l’eau à 2 mètres de profondeur. Le niveau de ces puits est constant en toutes saisons. On ne les utilise pas pendant la période des pluies, et pour éviter les effondrements on en obstrue souvent l’ouverture avec des branchages soutenant un épais bourrelet de terre. Avec l’argile retirée du puits, on construit tout autour des abreuvoirs circulaires larges de 1m,50 à 2 mètres et hauts de 0m,20 à 0m,30. Au fur et à mesure que l’eau est retirée, elle est versée dans ces cuvettes dans lesquelles les animaux se désaltèrent tour à tour. A certaines époques on est obligé de rationner les troupeaux, et chaque propriétaire doit venir faire l’abreuvage de ses animaux à une heure déterminée.

II. — RÉGION DE MOITO

_1er septembre._ — Cette contrée appelée Tinguili par les Koukas est un grand plateau sablonneux, surmonté de pics, de séries de rochers et de petits mamelons de granite dont le plus haut a une altitude relative de 50 mètres. Vers le S. et l’O. de grands marais couverts d’eau en ce moment se prolongent à l’infini vers Moura. Des marais analogues s’étendent vers Ngoura et Aouni.

A l’E. le plateau s’élève doucement vers le sillon qui prolonge le Ba Laïri. Cette partie du plateau est occupée par des Baguirmiens métissés d’Arabe, constituant la fraction des Mahaguénés, avec les villages de Abéleïa, Guegueur, Mosout, Ngogoti, Kannam, Fadiaoua, Amdallah. Tous ces villages (population totale : 1.000 habitants) sont très rapprochés les uns des autres et ne possèdent que des cultures pauvres. Les habitants vivent surtout de l’élevage des moutons et des vaches. Les cases sont construites grossièrement, comme celles des pasteurs arabes. Les murs et le toit sont en tiges de mil pressées les unes contre les autres, mais non tressées.

Sur le plateau proprement dit du Tinguili vivent les Koukas, qui ne forment plus que de misérables agglomérations de 50 cases au maximum. Aujourd’hui les Koukas occupent dans le Tinguili les centres très déchus de Aouni, Lafia, Mouti, Aboukokakib, Abougouti, Kalé, Ngoro, Isséni, Gono, Massarma. Le nombre des Koukas vivant dans ces villages n’excède pas 1.500. Les Koukas sont, à n’en pas douter, parmi les plus anciens habitants de la contrée qui s’étend de Ngoro au Fittri. Ils furent défaits par les Boulalas et s’établirent avec eux autour du Fittri. Plus tard les razzias des Ouadaïens obligèrent une partie des Koukas à s’enfuir et à venir se réfugier dans les rochers du Tinguili où ils avaient précédemment vécu et où ils n’échappèrent point encore complètement aux incursions des Ouadaïens. Actuellement, tous les Koukas vivent sous la suzeraineté, les uns des Boulalas, les autres des Baguirmiens.

Les Boulalas forment une autre fraction dont l’origine est assez incertaine. Actuellement la plupart vivent autour du lac Fittri, et leur sultan habite Yao, capitale de ce petit état. D’autres fractions sont dispersées à travers le Dagana. Au dire des Baguirmiens, les Boulalas sont bien venus du Bornou, comme l’avait pressenti BARTH. En se disant issus d’une tribu arabe, ils ont trompé NACHTIGAL, dans le but probable de rehausser leur prestige aux yeux du chrétien. Presque chaque jour j’ai dû déjouer des mensonges analogues commis par des Musulmans qui voulaient me faire croire à l’origine arabe de leurs ancêtres. J’ai eu parfois de véritables difficultés pour faire avouer aux nobles de l’entourage même du sultan Gaourang que leurs ancêtres avaient été des Kirdis. Qui dit païen, en ces contrées, dit esclave ; aussi un Musulman, fût-il dans la plus profonde misère, ne veut pas reconnaître une semblable origine.

Le village de Moïto est l’un des plus pittoresques de la région N. du Baguirmi. Bâti sur un plateau sablonneux, il se trouve à l’entrée d’un défilé entre deux chaînes de rochers granitiques dirigées vers le N.-E. Le rocher où s’élevait le palais du sultan Hagui le domine de près de 150 mètres. J’ai fait l’ascension de ce rocher, accompagné par quelques Baguirmiens qui ont tenu à venir me montrer les ruines du Tata en terre qui fut construit par Hagui, il y a 3 siècles. Elles sont encore très visibles, bien qu’elles soient recouvertes d’une épaisse végétation. Elles sont situées sur une terrasse dissimulée dans un chaos de gros blocs de pierres éboulées, terrasse dont l’accès est très difficile. Il faut se livrer à une gymnastique fort pénible pour y parvenir, en escaladant des blocs de roches sur une hauteur presque verticale de près de 80 mètres. Vers le N., deux autres mamelons profilent leur silhouette arrondie. Au S. et à l’O. s’étend une grande plaine basse à perte de vue jusqu’au pied du roc d’Ardébé dont on aperçoit la cîme. Le plateau sablonneux s’abaisse brusquement à la limite même des rochers, et de grandes lagunes sans arbres, transformées en ce moment en verdoyantes prairies, lui succèdent aussitôt. C’est le Firki, long de 10 kilomètres dans sa plus grande dimension et large d’environ 8 kilomètres entre Moïto et Ardébé. Il est à sec pendant une grande partie de l’année. En hivernage il emmagasine l’eau tombée sur le plateau, l’amasse dans une cuvette principale située près de Moïto et envoie des bras jusqu’à une cinquantaine de kilomètres vers Moula et Arahil, bras qui en ce moment se détachent en longues traînées vertes. Ils se prolongent vers le N.-O., vers Ngoura et Aouni, rendant l’abord de ces villages très difficile. Il est même probable qu’aux hivernages très pluvieux ils s’abouchent avec le Baro. La partie la plus basse du Firki, située à environ 2 kilomètres du village, est occupée par un bois épais d’Acacias dont les troncs brunis baignent dans la nappe miroitante d’un petit lac d’hivernage. D’innombrables bandes d’oiseaux de rivage tourbillonnent aux alentours. Au milieu de la journée, le phénomène du mirage s’y produit fréquemment, donnant l’illusion d’un vaste lac sur les rivages duquel végéteraient des futaies étendues. Si modeste que soit cette lagune elle n’en obstrue pas moins, d’août à octobre, le sentier se dirigeant vers le S. Il est très vraisemblable qu’il existait autrefois, en avant des roches de Moïto, un lac assez étendu qui, à l’époque des crues, recevait les eaux du S. par un chenal s’abouchant soit avec le Ba Mbassa, soit avec le Chari, en aval de Miskin[215].