Part 32
_Mouré (Mola de Nachtigal)._ — Ici le Ba Mbassa ainsi nommé en Baguirmien _petit fleuve_, par opposition au grand fleuve (Chari), coule O. 25° N. à 1 kilomètre à l’E. du village. La trouée qu’il occupe est large de 2 kilomètres, elle comprend 6 chenaux, le principal à l’E. L’ensemble constitue un immense lit sablonneux dans lequel on distingue encore les dunes fixées. Dans aucun l’eau ne coulait le 5 août. Tous ne présentent que de petites mares encombrées de roseaux (Vétiver, _Panicum_, Mil sauvage, Bourgou) sur leurs bords. Dans le chenal oriental seulement on observait des dépôts de brindilles, indiquant que l’eau avait déjà coulé d’une mare à l’autre, à la suite des dernières pluies.
Entre chaque bras existent des dunes tantôt nues, tantôt couvertes de grands indigofères sauvages. Le lit de chaque dépression est à peine indiqué, celui du bras oriental seul est bien encaissé entre deux berges taillées à pic dans l’argile, celle de droite ayant 3 mètres de haut et celle de gauche ayant seulement 1m,50. Dans les autres, le lit est tout à fait incertain et se compose seulement de poches et de culs-de-sac où l’eau s’accumule au moment de l’inondation, mais où il n’existe jamais de véritable courant. D’ailleurs, selon les indigènes, l’eau ne monte pas tous les ans de manière à atteindre Madjé. L’inondation qui permit à M. GENTIL, en 1897, de remonter le Ba Mbassa avec le _Blot_ était si exceptionnelle que les vieillards n’en avaient jamais vu de semblables. En 1898, d’après les indigènes, le Ba Mbassa est resté complètement à sec. En 1899, il y eut encore une grande crue et depuis on n’en a pas vu de semblable. C’est à l’époque de la récolte du Mil, c’est-à-dire en novembre, que la hauteur des eaux est la plus forte au Baguirmi.
_Le Bahr el Erguig à Tcheckna._ — Sa vallée tortueuse consiste en une dépression sablonneuse, large de 1.500 à 3.000 mètres. Un rideau d’arbres espacés indique seul sur chaque rive la limite où s’arrête l’inondation, car le lit n’a point de berges. De chaque côté, un glacis en pente douce, gazonné par des touffes de Vétiver ou des herbes salicicoles, descend vers le fossé où coule l’eau au début de la crue. Ce canal, jonché de bancs de sable très fin, a lui-même un lit très indécis large de 30 à 50 mètres. Parfois il est dominé de falaises de 4 à 8 mètres, entaillées dans le sable ; parfois il est dépourvu de berges et chemine entre des bancs de sable dans des marais encombrés d’herbes aquatiques, au milieu desquelles il se perd. On conçoit que la marche de la crue soit très lente. La pente générale est extrêmement faible. Puis le sable absorbe l’eau au fur à mesure qu’elle arrive ; les grandes dépressions marécageuses en retiennent aussi une partie, car les herbes y jouent le rôle d’une éponge qui ralentit encore le courant. Enfin au moment des pluies violentes, les bancs se déplacent et viennent barrer le chenal. A moins qu’une forte crue ne vienne déblayer plus tard ce barrage, il ne tardera pas à se consolider par de nouveaux apports, surtout grâce à la végétation qui le recouvre. Il se constituera en arrière une mare permanente, parfois suffisamment profonde pour que les hippopotames puissent y rester toute l’année. On cite aux environs de Tcheckna les mares de Malcassa près de Guérié (en amont) et celles d’Artaïe (en aval) comme étant dans ce cas.
Le lit est complètement à sec de février à octobre. A partir de mars, les mares des cavités plus profondes s’assèchent elles-mêmes. En mai et juin on trouve difficilement de l’eau à Tcheckna. Les pluies remplissent quelques creux aux parois argileuses ; mais dans les autres le sable ne tarde pas à absorber l’eau apportée par des affluents torrentiels. Mais le ruissellement, si rapide qu’il soit, a eu le temps d’arracher aux terres cultivées l’humus qu’il entraîne dans le lit du Bahr el Erguig. Les plaines ne sont pas encore suffisamment nivelées pour que les grandes dépressions africaines qui en occupent le centre ne contribuent à l’appauvrissement du sol, loin d’être une source de richesse pour le pays.
La crue arrive à Tcheckna du 15 octobre au 1er novembre, elle continue parfois à s’écouler jusqu’au mois de janvier. Les années de faible inondation l’eau remplit seulement le chenal (_olo_ ou alba) et les marais cités (boucou angué). Les années de grande crue elle remplit tout le lit (_Kokoba_) ; les hippopotames et les crocodiles remontent alors en grand nombre ; il y a une profondeur de 5 à 8 mètres d’eau dans le thalweg du chenal et, disent les indigènes, un courant impétueux. Mais cela ne dure que quelques jours. L’eau abandonne très rapidement les glacis latéraux qu’elle a momentanément recouverts. Ces glacis (_mankéla_) reçoivent chaque fois une mince couche (5 à 6 millimètres) d’humus qui est emportée par la crue suivante. Leur sol est constitué par une argile jaune-rougeâtre qui retient de nombreuses flaques d’eau. Aussi n’est-il point utilisé pour la culture. Les plantations de mil s’arrêtent à quelques mètres de la limite extrême des inondations.
Les falaises qui surgissent çà et là dans le lit moyen du Bahr el Erguig permettent de déterminer l’origine du fleuve et les variations qu’il a subies dans les époques précédentes. Le Bahr el Erguig s’est déblayé un lit immense dans l’alluvion ancienne (argile du Baguirmi). Il était alors un fleuve permanent, large de 1 à 4 kilomètres. Au milieu il avait une profondeur de plus de 20 mètres ; une couche de sable dont nous n’avons vu nulle part la base se déposa peu à peu au fond. Il recevait du Baguirmi des affluents dont le cours n’est reconnaissable qu’en quelques points. Puis les pluies soudaniennes diminuèrent. Le Ba Mbassa suffit une partie de l’année à l’écoulement des eaux venant du S. Ce ne fut plus qu’à des intervalles lointains qu’il y eut encore des crues violentes. Dans les assises de sable on constate par intervalles des couches de 10 à 20 centimètres, formées presque exclusivement de galets quartzeux dont les plus volumineux ont la grosseur d’un œuf de pigeon. A ce moment déjà l’eau n’occupait plus tout le lit, mais seulement un chenal restreint et tortueux, où les bancs de galets sont très localisés. Plus tard s’établit çà et là dans le lit un régime marécageux car on observe, par endroits, des couches noirâtres qui ont jusqu’à 15 centimètres d’épaisseur. Elles sont recouvertes de sable dont l’horizontalité des stratifications indique la lenteur du dépôt. Cette alternance de formations marécageuses et fluviatiles marque un régime irrégulier à une époque déjà ancienne puisqu’au dessous on observe 5 à 6 mètres de sables compacts. Depuis, l’envasement a continué et le Bahr el Erguig, qui ne reçoit plus ses anciens affluents baguirmiens, s’appauvrit de plus en plus.
VI. — LES MARAIS ENTRE MASSÉNIA ET LE BA LAÏRI
A l’E. de Massénia la carte de Barth indiquait déjà de grands marais s’étendant entre les villages de Bidri, Balao, Bourgoumassa, Mossero et se prolongeant vers le Ba Tha ou Ba Laïri. Ces marais existent en effet ; ils sont assez profonds pour barrer la route aux caravanes en août et septembre. Le Béda, le plus rapproché de Tcheckna, se nomme Béda Kaga. Il se poursuit sur Déouligna, rejoint le Béda Kindji qui se prolonge vers le N.-E., et par Absaïn, atteint le Ba Tha à El Birki. Par suite de cette communication, aux hautes crues le poisson se répand jusqu’aux environs de Massénia. Les Baguirmiens affirment que ces marais ne communiquent pas avec le Ba Mbassa. Cependant il n’est pas douteux qu’anciennement le Ba Laïri et le Ba Mbassa étaient en rapports par un bras qui partait des environs de Tcheckna et par le N.-E. joignait El Birki. Les apports sableux du Ba Mbassa ont formé à son confluent avec ce diverticule un barrage de dunes qui a interrompu la communication. Le Bouta Melmess prolongé par le rahat _Beinbey_, situés à mi-chemin entre Massénia et Abougher, unissent et ont dû unir le système du Kindji aux marigots, situés à l’E. de Dourbali et communiquant avec le Chari. Enfin avec ce groupe de canaux venaient s’aboucher les Minia formées au S. de Moïto. Ce système très complexe de canaux devait lui-même être en communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui par des canaux découpant le Khozzam.
Tous les pays s’étendant depuis le bas Bahr Salamat et l’Iro jusqu’au Bas-Bahr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges. Dans ces lagunes, dans les parties les plus profondes des canaux vivaient en quantité les caïmans et les hippopotames. Ces grands animaux ont peu à peu disparu. Il en est resté encore jusqu’à nos jours dans certains rahats, simples flaques, où ils trouvent à peine assez d’eau pour subsister. Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri à l’entrée du Bahr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes.
[Note 195 : Timmé est une agglomération située à 4 kilomètres environ au S.-O. de Kendégué.]
[Note 196 : Il y avait un léger courant le 25 juin et le 7 juillet à Koulfé. Les mares étaient reliées entre elles par un filet d’eau large de 2 mètres, profond de 0m,30. Le courant avait une vitesse de 0m,50 à la seconde.]
[Note 197 : Ce granite a une teinte très claire, presque blanchâtre. Il n’est point traversé de filons. Au pied de la colline se trouve une couche épaisse de quelques décimètres, de latérite ferrugineuse compacte, sans méats, formée de grains de quartz arrachés au granite et étroitement cimentée par le magma rouge. Au-dessus de la latérite, ainsi qu’en certains autres points au contact même de la roche on reconnaît l’arène granitique très rubéfiée, mais non cimentée. Enfin, bien au- dessus de la latérite, les grandes tables plus ou moins inclinées de granite présentent un vernis rougeâtre de latérite très mince. En haut, au contraire, le granite est à nu et n’est même pas recouvert de thalles de Cryptogames.]
[Note 198 : Les habitants de Timmé et de Kendégué m’ont nié l’existence de ces refuges et je comprends que ces gens ne tiennent point à dévoiler leurs secrets à un blanc.]
[Note 199 : Leur chef Kharta a été tué trois jours avant l’entrée de Mahmadou à Dougui. Il est remplacé par Bougaï qui, après le voyage du capitaine PARAIRE à Kendégué, a envoyé un bœuf au poste de Fort- Archambault en signe de soumission. Les hommes de Dougui ont donc des bœufs ? Non, ils l’avaient acheté aux Arabes contre de l’ivoire. Les hauteurs de Dougui sont encore appelées Timan par les Arabes ; les Fagnias disent Mané.]
[Note 200 : Les Zanes sont des Goullas (renseignement recueilli à Timmé).]
[Note 201 : Ceux de Kendégué se livrent aussi à la pêche. Au commencement de la saison sèche, ils vont du côté du lac Iro barrer les firkis inondés et capturer, avec leurs paniers sans fond, les poissons attardés dans ces prairies momentanément recouvertes.]
[Note 202 : J’ai remarqué qu’à Timmé on entourait de cordes les champs de mil pour empêcher les antilopes d’y pénétrer. Dès cette époque, alors que le sorgho est encore tout jeune, les antilopes délaissent en effet les succulentes pousses d’_Andropogon_ sauvage pour celles du sorgho, probablement plus savoureuses encore. N’ayant point de fusils on ne peut faire la chasse à ces animaux : on se contente donc de les éloigner.]
[Note 203 : La végétation de ces rochers est d’une grande richesse, et présente un caractère méridional très prononcé. Dans les parties les plus ombragées, entre les fentes de la pierre croissent encore de charmants _Adianthum_ et leurs frondes gracieuses sont d’un ton vert clair qui s’harmonise avec les thalles des _Riccia_ et des jeunes mousses annuelles qui depuis l’arrivée des pluies tapissent les anfractuosités. Le _Cissus quadrangularis_ affectionne particulièrement ces rochers ; au contraire l’Euphorbe cactiforme fait défaut.]
[Note 204 : Boli serait à 4 jours de Kendégué. Il s’y trouve des Arabes indépendants du Ouadaï. A Boli on est à 6 ou 8 jours du cœur du pays Guéré. Les Arabes viennent souvent commercer à Kendégué. Ils remportent du mil, de la graisse et des volailles, en échange des toiles de coton du Ouadaï et de quelques perles. Rarement ils trouveraient un peu d’ivoire.]
[Note 205 : J’ai vu un cavalier à l’approche du village et appris que les Bouas riches possèdent des chevaux.]
[Note 206 : Gaourang, le sultan du Baguirmi, était à Korbol avec 2000 guerriers.]
[Note 207 : Dans le village s’observent des _Balanites_ atteignant 15 mètres de haut, sans fruits à cette époque.]
[Note 208 : Tout à côté se trouvait Mongolla qui fut anéanti par Rabah au début des hostilités contre Gaourang.]
[Note 209 : On donne l’hospitalité aux étrangers sous un refuge semblable construit à l’entrée du village.]
[Note 210 : Les Baguirmiens en mangent la gomme.]
[Note 211 : Ces terrains couverts de marais se nomment _Maouin_ en baguirmien ; les marais eux-mêmes sont appelés _Béda_ (baguirmien), _Koulo_ (Kotoko). La brousse boisée proprement dite s’appelle _Bangala_ (baguirmien) ; les places où le sol est légèrement bombé et sur lesquelles l’eau ne séjourne pas, forment des aires complètement dépourvues de végétation, à surface dure et jaunâtre nommées _Kébara_ en baguirmien. Les rares emplacements où la terre est cultivée constituent le _Tougouz_. En certains endroits, le lit du Bahr el Erguig déborde aux hautes crues. On nomme _Man Kéla_, le terrain qu’il couvre (Les Kotokos appellent _Hava_ les terres recouvertes par les crues du Chari).]
CHAPITRE XIII
LE NORD DU BAGUIRMI
I. Dans les steppes du Baguirmi. — II. Région de Moïto.
* * * * *
I. — DANS LES STEPPES DU BAGUIRMI
Le 25 août dans l’après-midi, je pris congé de mon excellent hôte, le capitaine JACQUIN. Une marche de 5 heures à travers la steppe difficilement praticable me conduisit aux ruines de Massénia, l’ancienne capitale du Baguirmi. Les pluies des jours précédents avaient transformé le pays en un immense marécage. Ces marais que j’allais parcourir pendant une quinzaine de jours ne ressemblaient pas à ceux où j’avais erré à l’O. du lac Iro, c’était plutôt une grande plaine sans horizon, toute semée d’arbustes épineux ou d’arbres rabougris parmi lesquels dominaient plusieurs espèces d’_Acacia_ aux épines traîtresses. Le sol, partout argileux et plat, était couvert de nombreuses espèces de Graminées et surtout de variétés fourragères de _Panicum_ formant un tapis discontinu, interrompu par les flaques d’eau et les buissons de Gommiers. Quel pays monotone ! Quelles heures de lassitude j’ai passées dans cette steppe, pays de la soif en saison sèche, en hivernage pays de bourbiers d’où surgissent le soir des myriades de moustiques, depuis les _Anophèles_ propagateurs du paludisme, jusqu’aux _Culex_ aux morsures douloureuses. Certes je ne souhaite point aux enthousiastes de la mise en valeur rapide de notre Afrique Centrale d’être condamnés à vivre dans ces steppes, plus tristes peut-être que le Sahara où l’on jouit au moins de grands horizons. Dans la steppe le naturaliste ne trouve même pas un dédommagement à ses peines : la flore est d’une uniformité désespérante. Il en est de même de la faune, rien n’est plus rare qu’un papillon ; très peu d’insectes visitent les boules de fleurs d’_Acacia_, malgré leur parfum pénétrant.
Dès le premier jour, je compris combien serait pénible cette marche à travers les marais coupés d’îlots d’_Acacias_. Les herbes nous cachaient souvent les flaques d’eau et il fallait prendre des peines infinies pour ne pas tomber dans la vase où les pieds s’enfonçaient profondément. Le sentier était souvent caché par l’inondation, de sorte que nous étions obligés d’avancer à l’aventure. Parfois il fallait revenir sur nos pas, les clairières suivies conduisant dans de profondes dépressions en cul- de-sac où l’eau s’était accumulée et où une couche de petites plantes flottantes, des lentilles d’eau et des _Wolfia_ cachaient une nappe profonde de plus d’un mètre. Alors avec des précautions infinies mes porteurs, qui toujours marchaient en avant, s’arrêtaient, revenaient en arrière me dire qu’il ne fallait plus avancer et nous changions de direction, à travers les Krebs et les riz sauvages.
Gaourang m’avait donné une vingtaine de porteurs. Deux ou trois s’enfuirent dès la première nuit, ils furent facilement remplacés par des volontaires engagés au petit village de Massénia. J’étais accompagné par un notable baguirmien que le sultan avait chargé de veiller à la marche du convoi et de recruter des porteurs le cas échéant.
Le soleil disparaissait dans la futaie épineuse lorsque j’arrivai au pied des murailles de Massénia. Depuis une heure je cherchais ces ruines qu’on m’avait décrites comme imposantes. Nous cheminions à travers les marais, dans les hautes herbes d’où émergeait à peine la tête de mes compagnons. Cette steppe marécageuse présentait ce soir-là un aspect encore plus triste que d’ordinaire. La traversée des flaques d’eau boueuse nous avait éreintés. Les pluies abondantes de la nuit dernière avaient élevé leur niveau, et, par place, les hommes avaient de l’eau jusqu’à la ceinture. C’est à travers ces fondrières qu’étaient passés dans la matinée les cavaliers du village d’Abougher, venus à Tcheckna saluer Gaourang, à l’occasion de son retour. Les pieds de leurs chevaux avaient rendu le chemin, déjà difficile en temps ordinaire, encore plus impraticable. Nous avancions très lentement. Soudain est apparue, à 50 pas devant le convoi, la muraille effritée de la ville morte. La steppe s’arrêtait là, brusquement. Pas une plante n’avait encore envahi ces ruines. En un clin d’œil je fus sur le sommet de l’enceinte. A la vue de ce qui avait été Massénia, je suis resté anéanti. Par ce soir d’hivernage, le paysage noyé dans la pourpre du couchant était d’une tristesse infinie. De la ville décrite avec tant de soin par BARTH, il ne reste rien, absolument rien. La trace même des mosquées, des palais des sultans, des caravansérails, de ces grands abreuvoirs où les caravaniers conduisaient leurs montures est totalement effacée. De hautes graminées, s’élevant à 1m,50, remplissent l’intérieur de l’enceinte. Par places, les indigènes des villages voisins ont retourné la terre et planté du sorgho qui végète à merveille sur ce sol imprégné de substances organiques. Ailleurs, l’herbe est couchée et piétinée par les fauves et les antilopes, car ce lieu est maintenant le repaire d’innombrables bêtes sauvages. Çà et là quelques _Balanites_ au feuillage glauque, aux rameaux retombants, profilent leur lugubre silhouette, tel un saule pleureur au milieu d’un cimetière. Ce n’est pas seulement la vue de cet arbre qui évoque l’impression d’une nécropole. Dans l’argile du mur ébréché on voit pêle-mêle des tibias humains, des morceaux de crânes, des débris de poteries. La pluie a creusé des fossés profonds, parfois de plus d’un mètre, à travers l’emplacement de la ville où s’élevèrent des demeures somptueuses. La vue de ces ruines m’a fait penser à celle de Ghasr Eggonio, l’ancienne capitale du Bornou, détruite par les Foulbés en 1809 et dont les débris imposants apparurent à BARTH en 1852 dans un cadre identique[212].
L’enceinte de Massénia mesurait 15 à 20 kilomètres de tour. Fort endommagée au siège de 1870, quand les Ouadaïens se rendirent maîtres de cette contrée, elle était encore très imposante, en 1897, lorsque M. GENTIL la visita. Cependant, les Baguirmiens, en pleine décadence depuis un siècle, n’avaient pas songé à réparer les brèches et la partie éboulée du mur. La ville d’ailleurs avait perdu une grande partie de ses habitants. Aussi, lorsqu’on apprit en 1898 que Rabah marchait sur Massénia, le sultan Gaourang, dans l’impossibilité de soutenir le siège, fit incendier sa capitale. Elle fut détruite de fond en comble et les habitants se dispersèrent le long du Bahr el Erguig et du Chari. Après la défaite du conquérant, le sultan, au lieu de s’établir en cet endroit qui lui rappelait de si lugubres souvenirs, vint camper à Tcheckna, jusqu’alors village sans importance. Il y fut bientôt rejoint par plusieurs milliers de sujets. A Massénia, comme nous l’avons dit, il ne reste plus rien. Les remparts, larges de 4 à 6 mètres à la base, éboulés, coupés de brèches en maints endroits, constituent encore, par places, un mur de 5 à 8 mètres de hauteur. Les faces tournées au S. et à l’E. ont été endommagées par la pluie. Les autres côtés, ainsi que l’intérieur du mur, ont beaucoup moins souffert ; du reste la crête du Tata est parfois de plain pied avec le sol de l’ancienne ville, celui-ci étant presque partout surélevé de 2 ou 3 mètres sur celui de la plaine environnante. En dehors de l’ancienne enceinte, et à 500 mètres au S.-E., quelques familles baguirmiennes ont formé un village gardant le nom de Massénia, et composé d’une quinzaine de cases bâties sur un petit coteau dominant de quelques mètres les marais environnants. C’est dans ce hameau que nous avons passé la nuit du 26 août. Le lendemain matin, dès 9 heures, nous le quittions, et après avoir traversé les marais qui l’entourent, marais remplis de sorgho et de petit mil, à demi noyé dans l’eau, nous pénétrions de nouveau dans l’intérieur des ruines. Il faut environ une demi-heure pour traverser le quartier E., du S. au N. Les grands _Andropogon_ soudanais, très rares depuis le 10e parallèle, forment ici des prairies très étendues, mais l’herbe qui domine sur les ruines de Massénia est le _Dactyloctenium_, dont les graines sont en ce moment parvenues à maturité. Cette charmante petite graminée, comme le mouron de nos pays tempérés, croît à l’état sauvage dans tous les terrains cultivés et le long des chemins, partout où l’homme a séjourné quelque temps. Son grain, encore plus fin que celui de l’_Eleusine_, constitue un aliment médiocre permettant aux indigents de subsister jusqu’à la récolte des céréales. Nous croisons une troupe de pauvres gens, femmes et enfants, qui ont bravé la rosée matinale très abondante pour venir disputer aux passereaux ces vivres de famine. Ils saisissent les épis d’une main et font tomber les grains mûrs dans la calebasse tenue de l’autre main. Malgré la hâte avec laquelle ils opèrent, ils n’ont encore recueilli que quelques poignées, et une grande partie de la journée va être passée dans ces ruines à glaner ainsi la nourriture quotidienne. N’est-ce pas un contraste lamentable que la vue de ces quelques misérables mourant de faim, les seuls occupants de la place où s’élevait il y a quelques années encore l’une des cités les plus fastueuses des empires soudanais.