L'Afrique centrale française

Part 36

Chapter 363,749 wordsPublic domain

Pendant ce temps Senoussi, dorénavant libre d’agir comme il l’entendrait à l’égard de CRAMPEL, dépêche vers lui son chef de guerre Allah Djabou, avec ordre de massacrer le blanc et de s’emparer de tout ce qu’il possède. Les Sénégalais sont en train de dormir ainsi que la femme de Crampel. Allah Djabou se glisse au milieu d’eux et leur raconte qu’il va tuer leur commandant, mais qu’il ne leur veut pas de mal, au contraire, ils deviendront des chefs avec les Arabes, recevront beaucoup de femmes et de captifs. Aucun d’eux ne proteste, pas même sa femme Niarinze. C’est alors que Allah Djabou se dirige vers CRAMPEL qui déjeunait sans défiance à l’ombre d’un arbre, il le surprend par derrière et lui tranche la tête d’un coup de sabre.

Senoussi envoya seulement 10 fusils et une partie des tirailleurs sénégalais à Rabi qui se trouvait à Ndamm. Rabi protesta en envoyant son lieutenant Hassan vers Senoussi pour lui faire de durs reproches et lui dire que s’il ne voulait pas encourir la disgrâce du maître, il n’avait qu’à bien se tenir et à lui remettre un nouveau lot des armes capturées. Senoussi capitula, mais il garda néanmoins la plus grande partie du butin.

Les hostilités avec le Baguirmi allaient commencer aussitôt. De Denzi, Rabi avait envoyé un moktoub à Gaourang, lui disant qu’il venait d’occuper des contrées voisines de ses états, mais qu’il désirait entretenir de bonnes relations avec lui et lui proposait des échanges commerciaux (c’est aussi la version MONTEIL). Gaourang ne répondit pas et se tint sur la défensive. Pendant que Rabi allait au tata qu’il s’était fait bâtir à Ndamm, Gaourang vint s’établir à Maïna ou Bargna, au S. de Nigué, sur le Chari chez les Sarrouas. Rabi quitte alors Ndamm et vient à Korbol d’où il chasse l’alifat. Puis il envoie une nouvelle lettre à Gaourang, lettre contenant cette fois des menaces. Il vient en effet peu de temps après attaquer Maïna qu’il abandonne après avoir essuyé quelques pertes. Il reconstitue ses forces à Korbol, puis lorsque Gaourang quitte Maïna pour s’établir à Mandjaffa, Rabi se fixe de nouveau à Ndamm et de là il fait des razzias chez les Somraïs. Il envoie en outre ses bazinguers sous la conduite de Hassan, piller et brûler les villages soumis au Baguirmi, mais les Baguirmiens les poursuivent. Hassan doit se réfugier à Ndamm. Il est fort mal accueilli par Rabi qui le renvoie à Bangalama établir un tata qu’il viendra habiter plus tard. Gaourang informé à temps quitte Mandjaffa pour marcher sur Bangalama. Rabi lui-même accourt. Un engagement sanglant a lieu entre les deux troupes. Les rabistes ont un grand nombre de fusils, Gaourang n’en possède qu’une centaine, mais sa cavalerie est très bonne et grâce à elle il force encore son adversaire à reculer.

Après cet engagement Gaourang revient à Mandjaffa où il se fortifie solidement dans un vaste tata construit à la hâte. Rabi vient en faire le siège. Las d’attendre, ses hommes tentent l’assaut. Une nuit à la faveur de l’obscurité, ils se glissent dans le fossé, le matin au petit jour ils essaient de franchir le mur. Les Baguirmiens se précipitent à temps sur eux et les anéantissent. 300 rabistes restent sur le terrain, le chef Hassan est tué. Rabi essaie alors du blocus pour réduire les assiégés. Il fait construire pour lui un tata près de celui de Gaourang, quatre autres pour ses principaux chefs Babeker, Gadem, Derfaga, Hide, Baldas. A plusieurs reprises les Baguirmiens effectuent des sorties heureuses. Mais, au bout de 4 mois de siège, la famine réduit Gaourang lui-même à manger du chien, du cheval, de l’âne. Ses soldats ne veulent point supporter ces souffrances plus longtemps et l’obligent à tenter une sortie. Un matin ils réussirent à quitter la ville, emmenant jusqu’aux femmes et aux enfants. A la vue de cette multitude les assiégeants se sauvent affolés. Rabi réussit à grand peine à les rassembler ; mais il était trop tard, Gaourang était déjà loin.

Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara. Peu de temps après le sultan du Logone, Salé serait venu engager Rabi à porter la guerre au Bornou et à poursuivre les Baguirmiens jusqu’à Massénia. « Ce sont des pays riches, aurait dit le sultan, d’ailleurs si tu ne viens pas, les Ouadaïens t’attendent à Bougoumassa ». Rabi, comptant sur l’alliance de Salé, vint à Koubou, près du Lagone ; mais il n’y rencontra personne et le sultan Salé s’abstint de le saluer. Rabi l’envoya prendre et, sous prétexte que Salé l’avait incité à une campagne désastreuse contre le Bornou, il ordonna à ses ascaris de faire main-basse sur les femmes, les enfants, les captifs du sultan.

Après ce coup de force, Rabi envahit le Bornou et vient construire un tata à Guilbé. Le cheik Hachem, apprenant cette invasion, envoie au- devant du conquérant Mamater soudanais, son chef de guerre. Mais il avait déjà été devancé par les arabes de Kouka, venus au-devant de Rabi pour l’inviter à partir au plus vite conquérir la célèbre ville de Tchad. Le combat eut lieu à Guilbé et Mamater, complètement défait, fut fait prisonnier. Une seconde bataille aurait été livrée à Hachem, d’après M. DUJARRIC.

Rabi est alors maître du Bornou dont presque tous les guerriers sont faits prisonniers. Il vient s’établir à Ngala. Les commerçants arabes, fezzanais djellabas, jouant toujours double jeu, invitent Hachem à se mettre en garde contre Rabi ; d’autre part, ils envoient plusieurs courriers à celui-ci pour lui dire qu’il est temps de venir conquérir Kouka et qu’ils seront avec lui. A son approche Hachem s’enfuit à Bahr el Khedir, sur le Komadougou, poursuivi par Bou Bakar.

Rabi s’installe alors à Kouka après avoir mis la ville au pillage, puis il occupe Dikoa. C’est alors qu’entre en scène Khiari, le fils d’Abou Boukar qui avait été dépossédé par Hachem. Il se recrute des partisans, relève le courage défaillant des Bornouans, disant que c’était une honte que leur malheureux pays ait été abandonné par celui même qui devait le défendre. Il s’empare du pouvoir et par représailles fait tuer le père d’Achem. Khiari va alors assiéger Dikoa devenu le quartier général de Rabi. Après un siège sanglant les Bornouans s’emparent de la citadelle et les rabistes fuient de toutes parts affolés, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs. C’est une débandade générale et le bruit court que Rabi a été tué ; mais au milieu de la nuit on entend sonner le rappel dans la brousse. Le chef s’est retrouvé entouré de quelques fidèles et rassemble tous les guerriers. A la faveur de l’obscurité, ils viennent se grouper sous les murs du tata occupé par Khiari et ses compagnons, puis ils lui donnent précipitamment l’assaut. Les Bornouans surpris s’enfuient. C’est en vain que Khiari cherche à les retenir. Lui du moins fait le serment de ne pas prendre part à cette fuite honteuse.

Il reste en effet seul et tombe entre les mains de Rabi. Au lieu de se soumettre, il nargue le conquérant : « Comment veux-tu, lui dit-il, que je reconnaisse ton autorité ? Tu n’es qu’un captif révolté, qui a soumis par la violence mon pays. Quels sont tes droits à la possession du Bornou ? Est-ce que ton père en était le Sultan ? Etait-il même originaire de mon malheureux pays ? »

Et sur un ton de plus en plus violent, il continue ses insultes. Rabi furieux lui fit trancher la tête le jour même. Le souvenir du courage de Khiari survivra longtemps dans les régions avoisinant le Tchad. Si Sliman me disait hier : « Il n’y a eu à notre époque dans tout le Soudan que trois hommes dignes d’être chefs : Gaourang, Cheik Khiari, et Rabi, ce dernier n’étant encore qu’un captif parvenu et un usurpateur ».

Pendant que ces événements s’accomplissaient au Bornou, Gaourang se croyait à l’abri désormais des incursions de Rabah qu’il croyait trop occupé au N.-O. du Tchad pour revenir dans le Baguirmi. Rencontrant à Bougoumassa, prête à marcher contre Rabi, l’armée du Ouadaï, munie de fusils Remington et en possession d’une excellente cavalerie, Gaourang avait dissuadé le djerma (chef de guerre) de s’engager dans cette aventure. Les Ouadaïens étaient donc repartis par le Kanem. Quant à lui, peu préoccupé des attaques toujours possibles de Rabi, il était allé lever l’impôt au Dékakiré, à Bolbol, puis à Birké, enfin à Mehaguéné près du lac Fittri d’où il allait rentrer à Massénia.

C’est alors (1898) qu’on vint l’avertir qu’un blanc était arrivé par le fleuve et désirait s’entretenir avec lui : c’était M. GENTIL, dont le vapeur, le _Léon Blot_, dans sa descente du Chari, s’était arrêté à Mondo. Les populations, occupées à la récolte du mil, s’étaient enfuies, effrayées, à travers la brousse et allaient raconter de village en village : « Une machine qui fait de la fumée et marche sur l’eau est venue par le fleuve. Des hommes blancs avec des soldats noirs sont dessus. Il est probable qu’ils viennent encore comme Rabi nous faire la guerre. » Cependant, un jeune homme était resté sur les berges du fleuve et considérait sans effroi la canonnière. C’était Souleym, fils de Si Sliman, homme de confiance de Gaourang. M. GENTIL l’appela et le fit monter à bord pour lui remettre un moktoub destiné au sultan, moktoub dans lequel il l’assurait de ses bonnes intentions et lui proposait même des relations commerciales et amicales. Le sultan se rendit compte de la gravité des circonstances. Il rassembla aussitôt, non seulement tous les notables de son entourage, mais encore tous les hommes de la ville en état de porter les armes. Un conseil fut tenu dans lequel Gaourang donna communication des propositions faites par M. GENTIL. La grande majorité des Baguirmiens était défavorable aux nouveaux arrivés et s’il ne fut jamais question de les attaquer, on proposa du moins de les empêcher de venir à Massénia et de se désintéresser complètement du voyage qu’ils disaient vouloir faire au Tchad. « Ces blancs disent qu’ils ne nous veulent que du bien et qu’ils nous apportent des paroles de paix, mais Rabi ne nous a-t-il pas tenu autrefois des propos semblables et pourtant cela ne l’a point empêché de nous faire la guerre et d’amoindrir notre pays. » Gaourang fut heureusement d’un avis tout contraire et répondit que les blancs ne devaient rien avoir de commun avec les Arabes et qu’on ne devait point, avant de les avoir vus, porter de la défiance ; que lui tenait en tout cas à leur parler, car il ne fallait point refuser, les yeux fermés, le secours que Dieu peut-être envoyait au Baguirmi. Il décidait donc d’envoyer son chef religieux Si Sliman et deux autres personnes de confiance au devant de M. GENTIL, afin de venir l’inviter à venir s’entretenir avec lui.

On sait la suite.

V. — NOTES DU Dr DECORSE

Le Dr DECORSE a recueilli de son côté des notes dont M. DEMOMBYNES a donné la traduction suivante[224] :

Au nom de Dieu clément miséricordieux. Sortie vénérable de Rabah hors du pays. D’abord sa résidence fut à Dem Mafiva pendant une année ; une année à Wachigoua et une saison à Dem Chakka, au Dar Four une année ; à Dem Er Rif une année. Il s’installe à Dem Gounda une année, guerre avec Bananan ; à Dem Karé une année ; à Dar Kouka une année ; il s’installe à Dem Masouna une année ; à Dem Boukka une année, guerre avec le Ouadaï ; à Dem Bahr Bala, une saison ; à Dem Kaga Chech, une saison ; à Dem M’Bangdaï, une année ; à Dar Korbol une année. Il s’installa à N’dam, où il fut une saison. Il marche sur Saoura ; guerre avec Gaourang. Il s’installe à Bousso une saison ; à Banlama guerre avec Gaourang. Il réside à Mandjafa trois mois. Ensuite ils se mettent en marche de Mandjafa et ils s’installent à Logone. De Logone, ils s’installent à Djilba. De Djilba ils s’installent à Hamdjé, guerre avec Mohamed Taher. Ils partent de Hamdjé et s’installent à Ngala. De Ngala ils s’installent à Am Habio. Guerre avec Hachem. Ils partent de Am Habio ; ils s’installent à Dikoa et y restent une saison. Ils s’en vont. Guerre avec Char. Ils s’installent à Gadjebo. De Gadjebo ils s’en vont, guerre avec Abou Kantour. L’émir revient : il s’installe à Dikoa et y reste sept saisons. Il part. Il installe à El Gamadj ; Fadel Allah fait la guerre avec Hayatou. Rabah part : il revient à Dikoa, il s’installe à Gawa. De Gawa, il s’établit à Kodégé ; de Kodégé il s’établit à Klessem ; de Klessem, il s’établit à Modobo ; de Modobo, il s’établit à Bougouman ; de Bougouman il s’établit à Mandjafa ; de Mandjafa il s’établit à Andjia ; de Andjia il s’établit à Balendjéré ; de Balendjéré il s’établit à Banlama ; de Banlama il s’établit à Mondo ; de Mondo il s’établit à Logone ; de Logone il s’établit à Bousso ; de Bousso, il s’établit à Saroua ; de Saroua, il s’établit à Miltou ; de Miltou il s’établit à Damter ; de Damter, il s’établit à Kouna ; de Kouna il s’établit dans la montagne. Combat avec Gaourang et les chrétiens. Il revient s’établir à Kouno. Combat avec le Commissaire. Après le combat avec le Commissaire, il revient et s’établit à Dikoa, où il passe un mois. Fadel Allah s’en va à Goulfeï ; combat de Çoun. De Goulfeï, il revient ; il s’installe à Logone. De Logone il va à Kousri : combat avec les Chrétiens ; il revient s’établir à Logone. Rabah arrive de Dikoa et campe à Kousri ; combat de Kousri ; Rabah est tué à Kousri.

Fadel Allah quitte Logone et s’établit à Dikoa. De Dikoa, il campe au Gamaghou, combat avec les chrétiens du Gamerghou, il campe à Ichchégué ; combat avec les Chrétiens. D’Ichchégué il campe à Dar Djébril ; de Dar Djébril, il campe à Kilba ; là un mois. De Kilba il campe à Chibak ; combat avec les gens de Chibak ; de Chibak, il campe à Marghi ; de Marghi, il campe à Bourgouma ; de Bourgouma il campe à Maïdougouri ; de Maïdougouri, il campe à Dikoa ; de Dikoa il campe à Ngala : combat avec Guerbaïe. Il laisse Guerbaïe et revient camper à Bourgouma, de Bourgouma il campe à Konézi. De Konézi, combat avec les Chrétiens de Berkedj. Il s’en va ; il campe à Bellaraba : de Bellaraba il campe sur le fleuve où est Md’allemzi. De Md’allemzi, il campe à Kouni ; guerre avec Kouni ; là quatre mois. Il part de Kouni et s’installe à Bourgouma ; il retourne à Dikoa et y campe un mois ; guerre avec les chrétiens. Fadel Allah commence à mourir ; il campe à Goudjba ; de Goudjba, combat avec les Chrétiens. Fadel Allah est tué ; la miséricorde soit sur lui ! Mohamed Niébé sort dans le pays Kirdi : combat.

[Note 217 : On en prend aussi quelques-uns chez les peuplades fétichistes de l’E. du Chari, Bouas, Noubas, Sokoros et Sarrouas.]

[Note 218 : Mercuriale du prix des captifs sur les marchés du Baguirmi et du Bornou (1903) :

_A_) MALES. — 1o Enfant de 1 à 3 ans. Ne se vend qu’avec la mère ; — 2o Enfant de 5 à 8 ans : 5 thalari ; — 3o Enfant de 8 à 13 ans : 10 thalari ; — 4o Adolescent à l’âge de puberté : 20 thalari ; — 5o Homme de 20 à 25 ans : 25 thalari. Un cheval vaut deux esclaves de cet âge ; — 6o Homme déjà âgé, 30 à 50 ans, est peu acheté. — Les Eunuques (Adim) sont très recherchés ; ils n’ont pas de prix et les sultans soudanais seuls en possèdent. Senoussi était très fier de nous montrer un de ses jeunes esclaves qui venait de subir l’opération.

_B_) FEMMES. — Une femme, à égalité d’âge, se vend moins cher que l’homme. Ainsi une jeune fille arrivée à l’âge de puberté se vendrait seulement 10 thalari.]

[Note 219 : On continue toujours à frapper le thaler de Marie-Thérèse, millésime de 1788. Sa beauté le fait rechercher par les femmes pour leur parure. Sa valeur varie selon qu’il est usé ou non ; il se déprécie si, sur l’épaule droite de l’impératrice, le noir ne reconnaît plus l’agrafe ou souna.]

[Note 220 : Nous avons été surpris de trouver au cœur de l’Afrique des étoffes d’Europe de qualité ordinaire, se vendant à un prix qui n’était pas plus élevé que celui auquel on pouvait les acquérir dans la boucle du Niger, en 1899.]

[Note 221 : Gaourang n’a point connu NACHTIGAL. Tout jeune alors il se trouvait au Ouadaï, lorsque le célèbre voyageur vint à Mandjaffa, mais plus tard il entendit dire que son frère Abbou Sekkim avait été accompagné par un chrétien pendant l’expédition qu’il fit vers Palem. Le souvenir de BARTH est totalement éteint. On sait très vaguement, pour avoir recueilli cette tradition des anciens qui n’y attachaient point d’importance, que d’autres blancs avaient précédé NACHTIGAL dans la région du grand lac. Le voyage de MAISTRE à Palem et Daï n’a pas laissé plus de souvenirs au Baguirmi. Par contre la réception de MONTEIL à Kouka par le sultan du Bornou (Hachera) en 1892 fut connue de Gaourang. Il est vrai qu’au dire même de MONTEIL il se trouvait à Kouka lors de son passage un fils de Mbang.]

[Note 222 : Le pagayage se fait sur des baleinières en acier (environ 15) appartenant au service local. Au début de l’occupation française il y avait sur le Chari une magnifique flottille de grandes pirogues et même des chalands indigènes. Réquisitionnées trop souvent par l’administration, la plus grande partie de ces embarcations sont aujourd’hui hors de service et les indigènes se sont abstenus d’en construire d’autres redoutant avec juste raison la main-mise trop fréquente de l’administration sur les barques de pêche.]

[Note 223 : Il nous a donné un gage de sa fidélité en envoyant à Brazzaville son fils que M. GENTIL a emmené en France en 1906.]

[Note 224 : _Du Congo au lac Tchad_, p. 122.]

CHAPITRE XV

LE BAHR EL GHAZAL

I. Généralités sur le Bahr el Ghazal. — II. Le Bahr el Ghazal à Massakori. — III. La région du Haut-Bahr el Ghazal. — IV. Les populations du Bahr el Ghazal.

* * * * *

I. — GÉNÉRALITÉS SUR LE BAHR EL GHAZAL

Le Bahr el Ghazal s’étend à plusieurs centaines de kilomètres vers le N.-E. où il reçoit des ouadi, originaires du Borkou et du Tibesti, ouadi temporaires qui s’emplissent d’eau à la saison des pluies dans la partie supérieure de leur cours mais qui ne coulent plus jusqu’au Bahr el Ghazal. Cette grande dépression fut à une époque relativement peu éloignée, il y a quelques siècles seulement, un golfe très allongé, semé d’une infinité d’îles et de presqu’îles[225]. Elle envoyait au loin un grand nombre de canaux plus ou moins anastomosés entre eux qui dans le N. pénétraient jusqu’au cœur du Kanem, jusqu’à Mondo, par exemple, et dans le S. allaient probablement s’aboucher avec les lacs Iro, Fittri, Baro, Ferch, Debaba, etc.

Aux temps néolithiques, il existait encore assez d’eau dans la vallée du Bahr el Ghazal pour qu’il y ait vécu des populations qui ont laissé des traces nombreuses de leur industrie. Elles allaient au loin à travers le Sahara qui jouissait alors d’un climat humide et tropical. Elles s’aventuraient dans les lagunes du S. pour y chasser les grands animaux. Des pierres polies se trouvent, en effet au Ouadaï, aux Monts Guérés, à Aouni, à Moito, au S. du Tchad, etc. Mais elles semblent toujours en petit nombre. Elles n’auraient point été fabriquées sur place, mais auraient été apportées par les chasseurs qui les perdaient sur leur route.

La vallée s’est asséchée aux temps historiques, comme les grandes lagunes des bassins du Chari et du Ba Laïri. La tradition, toutefois, n’a point toujours conservé le souvenir de l’ancien état hydrographique. J’avais recueilli dans la dépression de Rédéma des coquilles de Mélania et des fragments de grands Siluridés, déjà à demi fossilisés. Or les habitants, Ouadaïens et Gouranes, refusèrent de me croire quand je leur montrai des ossements de poissons en leur racontant que ces animaux avaient vécu autrefois au pied des rochers. Toutefois certaines inondations exceptionnelles, lorsque le niveau du lac est très haut, s’épandent dans cet affluent. En 1874, par une année de grande crue[226], telle que les vieillards n’en ont plus vu de semblable, les eaux du Tchad se sont encore répandues dans le lacis de canaux du Bahr el Ghazal. Elles montèrent vers le N.-E., sur environ 200 kilomètres à partir de l’archipel Kouri, s’arrêtant au lieu dit El Léan, à quelques heures à l’E. de Haroup. Les hippopotames du Tchad se répandirent jusqu’à ce point où on prit aussi des poissons en grand nombre. On en captura aussi à Douggoul (el Dougguel), à Cheddera, au moment de l’assèchement[227]. Aujourd’hui, les mares voisines du Bahr ne sont plus remplies que par les pluies d’hivernage ; presque toutes se tarissent à la saison sèche et c’est seulement près du Fittri et de Dagana qu’il se trouve encore des rahat où il reste un peu d’eau d’un hivernage à l’autre. Aucun poisson n’y vit plus, pas même ce protoptère du Tchad et du Fittri (Amkourou en arabe) qui peut se terrer dans la vase asséchée, ayant un appareil respiratoire qui lui permet de vivre pendant plusieurs mois de la saison sèche.

Le Bahr el Ghazal ne constitue point une vallée proprement dite ; il n’a pas de thalweg, c’est une immense dépression, large de 30 kilomètres au moins, à fond sablonneux ; les arbres y sont rares et n’apparaissent que par certains monticules peu apparents qui étaient sans doute des îles autrefois. Des bras diversement anastomosés s’en vont au loin dans l’intérieur, mais il est impossible d’en suivre longtemps la trace tant leur lit est effacé. Ces sillons ne sont plus marqués que par des lignes de boudas plus ou moins allongés et nus, plus rarement par des traînées boisées formées d’une végétation arborescente plus dense où parfois les Palmiers Doums croissent les uns contre les autres, à la manière des dattiers plantés dans les oasis du Sahara.

La partie médiane du Bahr el Ghazal se distingue à peine des parties latérales. Les espaces dépourvus d’arbres y sont peut-être plus nombreux ; encore les _Calotropis_ seuls y profilent leur silhouette d’un blanc glauque. De petites cuvettes sont disséminées de tous les côtés. Des fossés ayant parfois la largeur d’un fleuve, avec des berges hautes de plusieurs mètres, s’alignent, les uns suivant l’axe même du Bahr, les autres perpendiculairement ou dans des directions intermédiaires. Parfois rien dans leur voisinage ne les fait prévoir. Le plus souvent ils n’ont que quelques centaines de mètres de longueur et leur lit se termine brusquement. Au moment de la saison des pluies ces dépressions recueillent les eaux tombées dans le voisinage et pendant plusieurs mois des mares s’allongent quelquefois sur plusieurs kilomètres jusqu’au moment où l’eau est évaporée par le soleil ou peu à peu infiltrée dans le sable. La nappe souterraine du Bahr est peu profonde, du moins dans toute la partie actuellement explorée, c’est-à- dire jusqu’à 150 kilomètres de l’archipel Kouri. En toute saison, c’est à une profondeur de 6 à 12 mètres de la surface qu’on la rencontre. Parfois, même en saison sèche, on la trouve à moins de 1 mètre de profondeur, en creusant au fond de certaines cuvettes qui ont contenu de l’eau à la saison des pluies[228]. Il est bien certain que les eaux de l’hivernage accumulées dans ces cuvettes ne suffisent plus à notre époque à alimenter pour toute l’année la nappe des puits. Comme il existe une couche profonde de sable très perméable, à un niveau inférieur à la surface du Tchad, l’eau du lac s’épand au loin sous terre, de la même façon qu’elle s’étend à la surface partout où elle trouve des trouées, au moment des grands hivernages.

II. — LE BAHR EL GHAZAL A MASSAKORI