Part 30
Malgré les ravages de la guerre, l’agriculture est encore prospère. Bien que l’année soit avancée, il reste encore du mil pour fabriquer le pipi. En outre les cultures sont superbes. En certains points le mil a déjà 2m,50 de haut[202], les arachides sont de belle venue. Les principales cultures sont le gros et le petit mil, l’arachide, le catjang, un peu de maïs, mais beaucoup moins que chez les Goullas. Le tabac est ensemencé partout, les graines commencent à sortir de terre. On les entoure de branches pour que les volailles n’y commettent point de dégâts. Je n’ai vu ni patates, ni tomates, ni _Voandzeia_. En revanche, quelques pieds d’igname, de piment, le Pourghère, le ricin, l’oseille de Guinée et deux espèces de cotonnier (_Gossypium_). Le Jute et le pourpier sont naturalisés. Toutes ces cultures sont ombragées par des _Ficus_ et des _Celtis_ qui se font remarquer par leur taille et leur vigueur et quelques-uns de ces arbres, les _Ficus_ surtout, dont les fruits jonchent actuellement le sol, montent jusqu’à la cime des rochers[203].
Comme tous les peuples qui vivent exclusivement de la culture de la terre, les Fagnias mènent une vie extrêmement simple. Ils n’ont point de captifs et prétendent n’en avoir jamais eu. Ils disent aussi n’avoir jamais fait la guerre à personne. Enfin les plus riches se contentent de deux femmes et la presque totalité n’en a qu’une. Très affables et extrêmement hospitaliers, ils hébergent nombre d’Arabes (la plupart appartenant aux groupes des Ouled Rachid et venus des trois villes de Kourtali, Boli[204] et Bougail). Les mœurs y sont douces. Le premier moment d’effroi passé, presque tous les habitants de Kendégué sont venus me voir au campement. J’avais été intéressé par la vue d’un cristal de roche que les femmes portent comme ornement dans la lèvre inférieure. J’avais demandé à la belle propriétaire de le sortir pour me le montrer. Je le lui avais rendu avec une poignée de perles. Toutes les femmes du village ne se sont-elles pas imaginées que j’avais un faible pour cet objet ? Dès qu’elles sont près de la tente, elles retirent leur Madé et me le tendent dans la main tout plein de salive !
De vieilles femmes au visage parcheminé, des matrones dont l’embonpoint accuse une grossesse avancée, ont ainsi défilé devant moi pendant que je gravissais le pic Timmé. Le soir à une seconde excursion au rocher de Kendégué, les enfants se sont enhardis. Au lieu de s’enfermer dans les cases, ils font maintenant cercle autour de nous, se laissent disposer devant l’appareil photographique. Les hommes viennent et se laissent faire aussi. Lorsque je veux recueillir les éléments d’un vocabulaire, tout le monde répond à la fois. Un tout petit enfant que le chef de village m’avait présenté et auquel j’avais donné un collier de perles m’apporte un pot de graisse de Karité qu’il a préparé à mon intention. Je rapporte ces menus détails pour montrer la douceur de cette peuplade qui sera bientôt anéantie si nous ne la protégeons pas. Ces gens ont droit à toute notre sympathie ; ils sont prêts à reconnaître partout notre autorité et plusieurs chefs me l’ont affirmé. Ils ont arboré le pavillon tricolore, et pendant mon séjour ici il flottait en deux points du rocher.
_10 et 11 juillet._ — La bonne impression que j’avais des Noubas a failli s’effacer par suite des ennuis que quelques-uns m’ont causés. Hier matin, la société nombreuse qui avait entouré le camp toute la journée précédente était disparue. J’attribuai d’abord ce vide à une violente tornade qui avait tout détrempé dans la nuit. Les noirs sont frileux et n’aiment guère circuler dans l’herbe mouillée même pour aller voir un ami. Cependant il régnait une grande agitation dans les rochers, on s’appelait, on courait d’une case à l’autre. Les femmes étaient rentrées chez elles et n’étaient point allées, comme la veille, faire leur provision d’eau. Mon brave hôte, le forgeron Taliba arrive bientôt et tout en colère, il m’explique que ses compatriotes sont des propres à rien. Après avoir promis la veille de venir de bonne heure pour porter mes bagages, ils refusent aujourd’hui de marcher. Il les a interpellés durement et presque tous se sont enfuis ou sont grimpés sur les rochers inaccessibles. Le chef Bougaï lui-même qui nous avait promis toute son aide la veille a cru prudent de disparaître. Taliba n’a pu trouver que trois porteurs parmi ses amis et encore ces derniers ne veulent aller qu’à Timmé. C’est déjà quelque chose, car le chef de Timmé a promis hier soir de nous transporter jusqu’à Ouarga. Comme je ne veux pas employer la violence je réussis par la persuasion et surtout par des promesses de perles à en faire descendre sept ou huit de leurs perchoirs, un à un, à de longs intervalles. Pour éviter toute confusion, je les fais partir par petits groupes, et je me mets moi-même en route à 9 heures.
Une grande partie des hommes du village, armés de leurs lances, au moment de mon départ, apparaissent à la cîme même de leur rocher et semblent rire de la mésaventure qu’ils nous ont causée par leur mauvais vouloir.
A Timmé le recrutement des porteurs a été encore plus laborieux. A mon arrivée Mali est venu dire que tous les hommes refusaient de m’accompagner et qu’il n’avait pu décider un seul de ses sujets à m’attendre avec lui sous le Figuier des palabres. J’ai compris le lendemain que cela n’avait rien d’étonnant, son autorité étant absolument nulle. Ce n’est qu’à midi et avec le chef même qui s’était offert comme porteur pour compléter le convoi que nous pouvons enfin partir pour Ouarga.
Je pouvais croire après cela que toutes nos tribulations étaient finies, mais elles ne faisaient que commencer. A 6 heures 1/2 du soir les porteurs se sont arrêtés au bord d’une flaque d’eau si boueuse que quand je l’ai eu filtrée il y avait un dépôt de terre presque aussi volumineux que le volume de liquide décanté. Il nous fallait passer la nuit en cet endroit, les indigènes m’assurant qu’on ne pouvait aller plus loin même par un clair de lune, le sentier étant très mauvais. Ayant l’intention de repartir avant le lever du jour on n’a point monté ma tente, le lit a été dressé à la hâte et toute la nuit j’ai été harcelé par les moustiques dont le bourdonnement énervant est aussi désagréable que la piqûre. Enfin à 5 heures du matin, nous sommes debout et nous allions partir lorsqu’un domestique me fait remarquer que mon déplantoir a disparu. Il y a certainement un voleur, cela m’importerait d’ailleurs peu si je ne tenais absolument à retrouver le petit outil indispensable pour la récolte des plantes bulbeuses que je recherche avec passion depuis quelques semaines. Après de minutieuses perquisitions et une laborieuse enquête nous finissons par trouver l’outil qui avait été caché dans une touffe de Grewia et par découvrir le voleur qui est le chef Mali lui-même. Il avoue d’ailleurs très naturellement son larcin en me disant qu’il a perdu la tête.
A 8 heures 1/2 nous entrions à Ouarga et le bon accueil que nous y avons trouvé ainsi qu’à Kérem, a vite fait oublier les difficultés passées.
II. — LE DEKAKIRÉ
_11 juillet, Villages de Kérem et de Ouarga._ — La végétation sahélienne que j’avais vu apparaître aux environs du lac Iro, vers 10° lat. N., manque sur les coteaux et aux environs des pitons granitiques du pays habité par les Noubas. De Kendégué à Ouarga, l’aspect de la brousse ne change guère. Les petits _Gardenia_, les _Anogeissus_, _Terminalia_, _Prosopis oblonga_, _Bauhinia_ finissent par irriter la vue ; ce sont avec les Ditah et les _Grewia_ les essences dominantes. A Ouarga et Kérem, quelques grands Tamariniers, des _Ficus_ (leurs espèces sont moins nombreuses qu’en pays Sara ; le _F. Rokko_ notamment a disparu) décorent la plaine cultivée. Quelques _Parkia_ et des Karités chargés de fruits encore verts existent aussi sur les coteaux et autour du village. Le _Parkia_ appartient, comme dans tout le Chari, à l’espèce _P. filicifolia_.
L’apparition de la région sahélienne se révèle seulement par quelques pieds de _Calotropis_ disséminés à travers les champs et par les touffes nombreuses de Kramkram dont les épis commencent à s’attacher au pantalon. Le _Borassus_ à petits fruits et l’_Hyphæne_ rameux, dont il existait de beaux pieds à Kendégué, paraissent manquer ici.
Le fait géographique le plus important que nous ayons constaté hier et aujourd’hui a été la rencontre d’une Minia (la Minia Foya) assez importante.
Dans cette région, nous commençons à reconnaître un paysage de kagas analogue à ceux du Dar Banda. Des blocs de granite surgissent brusquement de la plaine sans que rien les annonce aux alentours. Du sommet de l’un de ces rochers, on aperçoit à l’horizon un grand nombre de hauteurs. Ces massifs sont tantôt arrondis à la base et isolés, tantôt bordés de falaises longues de 3 à 5 kilomètres dont les directions sont très variables. Le massif Kérem-Ouarga est S. 30° E.-N., 30° O., celui de Kara sensiblement N.-S.
Tous les _rocs_ sont habités ou l’ont été, le reste de la plaine est désert : les cultures elles-mêmes sont groupées autour des mamelons sur l’arène granitique rougie qui les entoure. La forme de ces monticules vient d’ailleurs de la décomposition du granite. Chaque rocher semble ainsi porté sur un piédestal sablonneux, qui constitue un sol très fertile, mais très sensible à la sécheresse.
Les principaux groupes rocheux de cette nature que j’ai aperçus à distance ou traversés sont Kendégué-Timmé, Ouarga-Kérem, Kara, Sisi, Koubé, Ouaral, Manièré, Bouré, Modi, plus loin vers le N. les pics de Boli habités par les Ouled-Rachid.
_12 juillet, Kara._ — Situé à 25 kilomètres à l’O.-N.O. de Kérem, Kara est habité par les Bouas Karas qui obéissent à l’alifat Korbol. Les Bouas Karas sont comme les Noubas des troglodytes, vivant dans les rochers granitiques qui parsèment le pays. Des traces de leurs anciennes cases se voient encore au pied des kagas, mais actuellement ce terrain est exclusivement occupé par les cultures. Elles sont extrêmement soignées, mieux entretenues peut-être que la majorité des cultures de céréales en Normandie. Le mil, actuellement haut de 0m,50, a déjà été sarclé trois fois et à la suite des dernières pluies on a repiqué des plants de même âge partout où la semence a manqué. J’ai vu aujourd’hui travailler la terre pour faire de nouveaux semis. Le sol est remué à 0m,40 de profondeur (c’est une terre noire, mêlée de sable, d’apparence très fertile) et creusée en sillons dont la régularité ne laisse pas trop à désirer. Pas une parcelle de terrain n’est perdue au pied du roc. La terre a même été débarrassée des éclats de granite, afin d’utiliser jusqu’aux vides qui existent entre les blocs éboulés.
On a ensemencé dans la matinée du petit mil. Les autres cultures importantes sont l’Arachide et le _Vigna_ dont les gousses ont déjà pris un grand développement. A travers le Sorgho on voit des cultures intercalaires, le _Sabdariffa_, la Courgette à huile, le _Vigna_. Les ignames manquent totalement chez les Bouas, ainsi que les Patates, les _Coleus_ et les _Plectranthus_, les _Voandzeia_, les oignons et le Gombo. A travers les champs, tout autour du rocher, mais là seulement, vivent de très vieux _Acacia albida_, au tronc couleur d’argile, aux rameaux en parasols blanchâtres, entièrement dépouillés de feuilles à cette époque. Dans le nombre se rencontrent quelques Rôniers, des Tamariniers, une seule espèce de _Ficus_ (le Kobo), enfin le Karité et le Parkia qui sont là près de leur limite septentrionale.
Les cases des Bouas Karas sont de petite dimension, elles diffèrent de celles des Noubas en ce qu’elles sont construites entièrement en paille. Hommes et femmes ne sont couverts que d’une étroite bande de toile qui passe entre les jambes. Quelques femmes ont des boucles d’oreilles faites de toutes petites perles rapprochées. Certains hommes ont des bagues en cuivre mais pas de bracelets.
Les hommes sont robustes, leur teint noir est assez foncé. Exceptionnellement on rencontre quelques individus dont la peau tire sur le rouge. En somme le facies de ces Bouas ressemble beaucoup à celui des Fagnias[205].
_25 juillet, De Korbol à Djember (Diamar)._ — Le pays traversé est plat, assez surélevé cependant pour ne pas être inondé à l’hivernage. Le sol est constitué, d’ailleurs, par une arène granitique très perméable. On coupe bien encore quelques petits firkis que recouvrent actuellement des touffes de graminées hautes de 1m,50 à 2 mètres. En conduisant le cheval, il faut éviter d’une part ces grosses touffes qui forment de véritables barrières imprégnées de rosée presque chaque matin et d’autre part, les petites excavations creusées par les pluies. Mal tassée, la terre s’affaisse profondément sous nos pas. Heureusement ces accidents, qui ralentissent la marche, sont plus rares dans cette région que du côté du lac Iro. Un seul de ces firkis, le Corsili, a quelque importance et présente quelques mares dirigées N.O.-S.E. Je présume que c’est une Minia faisant communiquer le Ba Modobo avec les firkis de la région de Korbol.
Les villages situés aux alentours de Korbol dans la plaine et non sur les pitons granitiques, sont assez nombreux. Toutes les cases sont complètement vides, tant est grande la crainte qu’inspirent les Baguirmiens[206]. On a négligé d’entretenir les cultures, les mauvaises herbes dépassent en hauteur le mil et l’aspect de ces vastes champs abandonnés aussitôt après l’ensemencement est vraiment lamentable. Les villages Bouas rappellent ceux des Saras, les cases sont construites de la même manière, le mil est également planté en sillons. Le terrain est déboisé sur un rayon de 1 à 3 kilomètres. A la place des beaux _Ficus_ au feuillage si fourni et à l’ombrage épais, ornement des campagnes Saras, on trouve ici autour de chaque agglomération quantité de _Borassus_ et d’_Hyphæne_, mais l’essence qui domine est incontestablement l’_Acacia albida_ dont les branches et les troncs d’un blanc terne sans une seule feuille font croire que l’arbre est mort. Il est en réalité à la période de repos et à l’encontre de presque tous les végétaux du Soudan qui vivent surtout à l’hivernage, l’_Acacia albida_ n’épanouit ses feuilles et ses jeunes pousses qu’au commencement de la saison sèche. Dans le pays des Bouas cet _Acacia_ et le _Borassus_ se rencontrent exclusivement dans les lieux habités. En quelques points les indigènes utilisent, pour couvrir leurs cases, les grandes feuilles flabelliformes du Palmier, ce qui leur donne un aspect des plus pittoresques.
Les rochers granitiques disséminés sans ordre, dont les crêtes violettes et toutes dentelées se détachent à de grandes distances sur la brousse plate et verdoyante, sont véritablement la caractéristique de ce pays. Les principaux, aperçus durant la marche, sont ceux de Dar du côté de Kara, ceux de Kérama aux environs de Gamkoul, enfin le massif de Diamar où je suis campé. Extrêmement pittoresques, s’élevant jusqu’à 150 et même 200 mètres au-dessus de la plaine, ces rochers se résolvent souvent en plusieurs pitons séparés par des cols, alignés en chaînes qui atteignent au plus 4 kilomètres de long. Les rochers de Djember, comme tous ceux du Dekakiré, ont été habités ou le sont fréquemment encore par des Bouas troglodytes qui accomplissent, pour circuler dans leurs villages aériens, des prodiges de souplesse, comme les Noubas. Au moment des pluies, ils aménagent des citernes naturelles pour conserver l’eau. Cette eau, qui a ruisselé seulement sur le granite, ne contient aucun sel dissous ; elle est fade et indigeste et j’en arrive à lui préférer l’eau boueuse de mares qui pourtant, quand on a le temps de la filtrer, laisse un tiers de son poids de terre en dépôt. Lorsque la saison sèche arrive ou même qu’il y a eu un trop long intervalle entre deux pluies, plusieurs fois par jour, les femmes descendent et remontent avec la plus grande difficulté une cruche d’eau sur la tête. La Perrette de La Fontaine serait mal venue dans ce pays. Si d’aventure une fille nubile culbute avec sa cruche elle est la risée du village et ne trouvera point d’acquéreur. Toute la vie de ces Bouas se passe dans les rochers ; l’on voit les plus jeunes enfants sauter d’un bloc sur l’autre et jouer sur des rocs larges à peine de quelques mètres carrés qui surplombent le vide.
_28 juillet, Komi (Kome de Nachtigal), Les « Arabes » pasteurs du Dekakiré._ — Grands et sveltes, ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards. Vêtus de la grande toge baguirmienne, ils ne conservent point de grisgris ; leur seule arme est le couteau retenu au bras à l’aide d’un bracelet en cuir. La femme occupe une situation sociale élevée. Elle sort de la tente pour vaquer aux occupations du ménage ; elle est assez libre et hardie pour venir à notre camp sans appréhension. Les deux sexes font le salam : ces Arabes sont de fervents musulmans, mais non des fanatiques.
Cette population n’est qu’à demi sédentaire. Fixés dans un canton, ils se déplacent à chaque saison pour conduire leurs troupeaux dans les pacages favorables. Ils n’ont en somme point de villages permanents. Ces Arabes vivent en bonne intelligence avec tout le monde. Leurs campements installés souvent près des rochers Kirdis n’y provoquent point de conflit. Les Baguirmiens y lèvent sans difficultés l’impôt.
Les émigrants fellatas viennent souvent s’établir avec eux et sont bien reçus. Les Blancs ont toujours reçu très bon accueil. A peine arrivé à Komi, j’avais 50 litres de lait.
L’élevage du bétail est leur seule occupation, mais ils s’y livrent avec une science véritable. Les troupeaux sont gardés en commun par des enfants et même des adultes. J’évalue à 1.000 animaux d’espèce bovine, les troupeaux campés dans les environs de Komi. Dans la même région il n’y aurait pas plus de 200 à 300 Arabes, dont 50 chefs de famille seulement. C’est dire que chacun possède une certaine fortune. Il n’y a point de moutons dans la contrée, par contre j’ai remarqué une dizaine de chevaux. Les animaux pâturent dans la prairie avoisinant le village ; ils se rendent librement par bandes aux abreuvoirs qui sont de petites mares aménagées à cet effet. En saison sèche on les conduit paître le long des Minia demeurées verdoyantes et où l’on trouve encore de l’eau en creusant des puits au milieu du lit. Quelques chiens accompagnent souvent les troupeaux et possèdent quelques-unes des qualités de nos chiens de bergers. A proximité des villages sont de vastes cases sans parois latérales. C’est là que viennent s’abriter les animaux par les temps de pluie. La femme ne s’occupe pas du bétail, c’est l’homme lui- même qui prend soin de traire les vaches. Il s’en acquitte très soigneusement et le lait est conservé dans des ustensiles fort propres.
Les Pasteurs du Dékakiré se disent Arabes ; les Baguirmiens les appellent Chouas, nom donné par eux à tous les Musulmans, dont la langue usuelle est l’arabe. Cependant la description que nous venons de donner ne convient guère à de vrais Arabes ; au contraire, nous retrouvons chez eux les traits, les mœurs, et jusqu’aux détails de toilette des Foulbés du Soudan. Comme ces derniers, les femmes divisent leurs cheveux en nombreuses petites nattes qui tombent de chaque côté et portent près de chaque oreille deux tresses plus longues ; elles se suspendent au cou de nombreuses amulettes attachées par des cordelettes ou des lanières de cuir. Je suis donc porté à croire que les Pasteurs du Dékakiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas moins leur genre de vie typique.
III. — LA RÉGION DU BAHR EL ERGUIG
Le 31 juillet, nous passons à Moudou, village sarroua, situé sur la rive gauche du fleuve, composé de 15 cases, simples paillottes, dont les habitants se sont enfuis dans la brousse. Il est entouré de belles cultures du Sorgho. Plus loin, toujours sur la rive gauche, nous traversons un autre village sarroua : Boullaï (à côté se trouve encore le Djo de la carte NACHTIGAL), environné de toutes parts de magnifiques _Borassus_ qui forment une véritable forêt clairsemée. Quelques _Hyphæne_, de grands _Acacia albida_ ombragent aussi les terres cultivées. Boullaï a 40 cases. A 200 mètres de l’enceinte en chaume du groupement sarroua, existe une petite agglomération d’Arabes, composée de 15 cases, couvertes en feuilles de _Borassus_ ; c’est le village de Soua, longé par une dépression marécageuse qui est peut-être un bras du Bahr el Erguig, nommée Ndougouô.
Le 1er août, nous passons à Djémour (Djomel de NACHTIGAL) à 12 kilomètres à l’O. de Boullaï. Autour des 40 cases sarrouas s’élèvent des Cailcédrats et des _Celtis integrifolia_, quelques _Hyphæne_, mais les _Borassus_ s’arrêtent à 8 kilomètres du village qui est entouré de magnifiques cultures de Sorgho avec du _Cucumis_ oléagineux dans les intervalles. On repique en ce moment le _Penicillaria_. L’Eleusine existe dans tous les villages Sarrouas traversés. Barnja (Mbaranga de NACHTIGAL) est à 5 kilomètres de Djémour. Ses 60 cases sont réparties en plusieurs groupes. Les cultures sont parfaitement entretenues ; le mil est planté partout sur des sillons très réguliers espacés de 0m,40. Outre l’agriculture, les habitants pratiquent la pêche. J’ai observé une fort belle nasse double. Le _Borassus_ est à peu près complètement disparu. Les arbres caractéristiques des environs sont : _Khaya_, _Celtis integrifolia_, _Kigelia africana_, _Daniella thurifera_, _Combretum glutinosum_, _Tamarindus indica_, _Ficus_ (deux espèces, celle à grandes feuilles et celle à petites feuilles étroites), _Anogeissus_, _Balanites_, _Acacia albida_.
De Barnja à Nigué (15 kilomètres au N.-O.), on longe le Chari. Sur tout le trajet le _Sclerocarya birrœa_ est très commun ; c’est un grand arbre qui s’élève jusqu’à 20 mètres de haut. Les fruits sont tombés depuis la fin de mai et il n’en reste même plus trace. A 5 kilomètres avant d’atteindre Nigué on traverse un emplacement de village reconnaissable aux débris de cendres et de poteries. Des jachères actuellement couvertes de Graminées et de Légumineuses en fleurs remplacent les champs. Çà et là dans la brousse on trouve des _Hyphæne_ ramifiés à branches très grêles. La région que nous traversons depuis Boullaï est toujours très marécageuse, très boisée autour de grandes termitières occupant les endroits exondés. Des branches d’arbres descendent les longues draperies formées par les _Cissus quadrangularis_.
Nigué est un village baguirmien de 50 cases, situé sur un emplacement défriché depuis peu de temps. Il n’y a dans les champs ni _Acacia albida_, ni _Borassus_[207]. Précédemment cette bourgade était située à l’E. au bord du Bahr el Erguig. Bien que le défrichement soit récent, les cultures mil, haricots, cucurbitacées sont très belles : quelques pieds d’_Hibiscus cannabinus_ sont plantés autour des cases ; leurs fibres servent à fabriquer des filets de pêche. On vient de semer ce textile et il n’est pas encore repiqué. Dans cette contrée presque toutes les plantes se repiquent. Les semis de Sorgho et de _Penicillaria_ se font sous les arbres, sur les sols les plus fertiles. On repique à la fin de juillet quand la tige n’est point encore sortie ; on coupe l’extrémité des feuilles et on met en terre en foulant le sol avec le pied. Les plantules reprennent à condition qu’il survienne une pluie.