L'Afrique centrale française

Part 29

Chapter 293,775 wordsPublic domain

Entre Dabo et le pied de l’ondulation où habitent les Saras, nous circulons dans un immense Firki au sol crevassé et rempli de fondrières. Dans ce Firki on ne trouve pas de _Crinum_, mais par contre les _Acrospira_ abondent. A mi-chemin nous commençons à apercevoir la ligne bleuâtre du plateau habité par les Saras, et en nous retournant nous distinguons encore les sommets des mamelons rocheux de Bagolo.

Le Firki cesse enfin, nos chevaux marchent maintenant sur un terrain plus sûr, nous atteignons le pied du plateau et par un sentier en pente très douce nous arrivons au village de Biro chez les Saras Ngakés.

La dénomination de Saras Ngakés veut dire ici les Saras du chef Ngaké qui, lorsqu’il est mort a été remplacé par Mando, mort également victime de la dernière razzia.

Le village se compose aujourd’hui de 60 cases, il a été cruellement ravagé par Adem, lequel a opéré avec une cruauté et une sauvagerie qui sont un véritable défi à l’œuvre civilisatrice que nous voulons accomplir en Afrique centrale.

Adem, Ould Banda et Allah Djabou ne sont restés qu’un jour à Biro, quarante-huit hommes ont été placés sous un gros tas de paille, les bazinguers ont formé le cercle autour de ce bûcher improvisé et Adem a donné l’ordre d’y mettre le feu. Cinquante-cinq hommes ont été tués à coups de fusil. Le chef Mando a été attaché à un poteau avec de la paille et a été également brûlé vif. Quant aux femmes et aux enfants tués ou disparus on n’en connaît pas encore le nombre. Nous étions là au milieu d’une population véritablement affolée et ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à calmer l’émotion provoquée par notre arrivée et à décider les gens à nous accompagner jusqu’au village de Mangadéleb, le dernier du plateau.

Nous avons rencontré à Biro des Koudias que nous avions vus à Koudoumi et qui venaient acheter du mil, et une petite caravane d’Arabes Ouled Rachid venant aussi dans le même but et apportant en échange des fers de lance, des vêtements en bandes d’étoffe, des bandes d’étoffe, de la verroterie et quelques autres objets divers.

Les hommes sont robustes, mais de taille non exagérée, leur système pileux est assez développé et ils se tatouent le front et le bras droit. Ils portent les tabliers de peau en avant et en arrière, quelquefois, mais rarement en arrière seulement. Beaucoup ont un vêtement confectionné avec des bandes d’étoffe. La principale culture est celle du _Sorgho_ et du _Penicillaria_.

_4 juillet._ — Le plateau sur lequel nous circulons est élevé de 30 à 60 mètres au-dessus du niveau de la plaine environnante, il est couvert de beaux arbres, parmi lesquels on remarque le Karité et le _Parkia_. Nous passons aux villages de Mata, 60 cases, Gouroukoro, 35 cases, pour arriver à Mangadéleb 30 cases, où nous devions changer de porteurs. Ces trois villages ont également été ravagés par les gens de Senoussi. Après Mangadéleb, par une pente toujours insensible, nous descendons dans un nouveau Firki dans lequel nous vîmes un troupeau de 5 girafes, dont 3 adultes et 2 poulains s’éloignant au petit trot.

Avant d’arriver chez les Saras Mbanga nous fîmes halte à la Mindja Mbanga qui, d’après les indigènes, aboutit d’un côté au Boungoul (Aouk) et de l’autre au Bahr Salamat par les marais des Goulfés. En cet endroit de la Mindja une grande mare, profonde de 1m,50 environ, garde de l’eau toute l’année et ce point est bien connu des caravaniers.

A 2 h. 1/2, nous arrivons au village de Gania, 20 cases, chef Gata. Quelques hommes se lèvent et s’avancent de quelques pas en levant la main, la paume tournée vers COURTET qui était en tête, les autres assis sur un tronc d’arbre ou accroupis auprès des cases ne se dérangent même pas et le convoi s’arrête auprès du puits où nous installons notre campement. Là, survint une difficulté, personne ne voulait comprendre ni l’arabe ni le kaba ; enfin après trois quarts d’heure de gestes et d’exclamations, les gens se décident à aller chercher un jeune homme, captif évadé du Ouadaï, qui parlait l’arabe, et avec lui arrivèrent plus de deux cents personnes des villages voisins.

Le grand chef des Saras Mbanga, Ko, avait tellement bu de bière de mil, que, craignant de compromettre son équilibre et en même temps sa dignité, il crut devoir marcher au moins la distance de 10 pas sur les genoux et les coudes avant d’arriver auprès de moi.

Les villages des Saras Mbangas ont également été ravagés par les gens de Senoussi, et ils nous ont déclaré 16 hommes tués, 40 personnes emmenées en captivité. Sept hommes et deux femmes se sont évadés et sont revenus. On nous a présenté une jeune femme parée de magnifiques soundous qui a marché cinq jours après s’être évadée pour rejoindre Gania.

Comme l’orage menace, nous demandons une case pour abriter notre matériel et les habitants ne font aucune difficulté pour nous la donner.

Les Saras Mbanga paraissent avoir moins souffert que les Goulfés et les Saras Ngaké, ils n’ont vraisemblablement été touchés que par des bandes volantes de bazinguers.

_5 juillet._ — De Gania à Ganga (15 kilomètres à vol d’oiseau) ce n’est plus le Firki, mais une plaine fertile, avec de beaux arbres, de belles cultures et de nombreux villages. Dans l’un d’eux une brasserie est installée en plein vent sous un hangar et dans les grandes marmites mijote doucement la bière. C’est d’abord le village d’Ogno, 30 cases ; Kourouma, 70 cases ; Bio, deux groupes, 35 et 50 cases ; Ganga, chef Ngabo, trois groupes, 30 cases, 44 cases et 11 cases. A Ganga nous sommes de nouveau sur le plateau jusqu’au delà de Taba, deux groupes, 16 et 20 cases.

Par suite d’un malentendu au sujet d’un village que COURTET croyait trouver au pied de l’ondulation, mais dont il n’existait plus que l’emplacement, il part de Taba et ne trouvant pas le village en question, se lance dans le grand Firki qui sépare les Saras des Goulfés. Toujours à la recherche du fameux village, il arrive finalement d’une seule traite chez les Goulfés, dans un des villages du chef Temba, nous faisant faire ainsi une étape de 44 kilomètres sans manger. Je suis sa piste et j’arrive à mon tour trois quarts d’heure plus tard.

_6 juillet._ — Un très fort orage avec pluie abondante a éclaté cette nuit, aussi est-ce avec de grandes difficultés que nous franchissons les 10 kilomètres de chemin qui séparent le village où nous avons couché du village de Moula (Koulfé) où nous arrivons à 8 h. 1/2.

_Les Koulfés (ou Goulfés)._ — Le sénégalais Moussa Tankara que j’avais laissé à la garde des bagages a fait pendant notre tournée d’importantes récoltes de plantes. De plus, à son contact les indigènes se sont familiarisés, et à peine installés nous sommes entourés par un large cercle d’hommes, de femmes, d’enfants. A notre premier séjour les guerriers seulement au nombre de 200 étaient venus nous voir armés de leurs lances. Ils formaient un grand cercle à une distance respectable, et je n’avais pu en décider aucun à se rapprocher plus près pour l’examiner. Dès que je faisais un pas vers eux, les mains pleines de perles ils reculaient de deux. Hier la situation était bien changée. Les plus jeunes enfants même n’ont cessé d’assister aux moindres actes de notre installation, et ce matin, 7 juillet, quand il a fallu nous mettre en route, COURTET retournant à Fort-Archambault, moi-même me rendant à Korbol, nous avons eu plus de porteurs qu’il n’en fallait.

Au cours de mon passage chez les Koulfés j’ai pu recueillir quelques notes sur cette peuplade.

La plaine marécageuse qu’ils habitent s’étend sur une vingtaine de kilomètres de longueur. J’y ai compté une vingtaine d’agglomérations. Si l’on compte 25 cases en moyenne par agglomération (ce chiffre étant plutôt faible) on trouve 500 cases, soit environ 2.000 habitants. D’autres agglomérations nous ont certainement échappé et le nombre de 3.000 habitants pour tout le pays Koulfé doit se rapprocher de la vérité. L’expédition des Smoussous en a fait certainement disparaître ou fuir un millier.

Certains villages ont échappé à la razzia, dans d’autres les habitants se sont enfuis, mais leur village a été totalement incendié. Après la razzia beaucoup se sont réfugiés à Moula.

Les plantes cultivées par les Koulfés sont : le Maïs, très commun dans les marais, le Sorgho, le _Penicillaria_, le Catjang, le _Voandzeia_ (_Ouili_), l’Arachide, le Tabac (on l’ensemence en ce moment sur l’emplacement des cases en recouvrant le terrain de branchages), le Cotonnier (employé seulement pour faire du fil), l’_Hibiscus sabdariffa_, le Gombo. On trouve naturalisés, le Pourpier, le Jute et les _Gynandropsis_ qui forment parfois le fond de la végétation. Trois ou quatre espèces de _Ficus_ sont plantés autour des cases, à l’ombre desquels on se repose pendant les heures chaudes de la journée. Une grande Euphorbe cactiforme vit sur quelques termitières et l’on se sert de cette plante pour narcotiser le poisson. Comme animaux domestiques, les chiens dont une grande variété ressemble de loin à notre lévrier. Quelques volailles là où les Smouss ne les ont point prises. On récolte un peu de miel sauvage, mais c’est surtout la pêche qui fournit à l’alimentation. On ne la pratique cependant qu’à la fin des pluies quand l’inondation se retire. On fait de grands barrages dans les plaines inondées, l’eau ne pouvant plus s’écouler vers la ligne de plus grande pente, s’évapore peu à peu. Le poisson reste captif et on le prend dans les flaques vaseuses où il s’est retiré. Pour cela on se sert d’un panier sans fond. On pêche aussi au filet dans le Bahr Salamat mais seulement à la fin des pluies quand l’eau est encore assez haute. La chasse à l’hippopotame semble être inconnue, du moins je n’ai vu nulle part de viande boucanée ni de débris ; par contre on voit dans les villages des débris de crocodiles.

On peut qualifier les Goulfés d’hommes amphibies, car ils passent la moitié de l’année dans l’eau ; d’août à décembre leur pays n’est qu’un vaste marécage dans lequel ils circulent avec aisance. La vase et les hautes herbes aquatiques leur importent peu. On comprend que les Arabes qui n’ont vu cette contrée que très rapidement les aient entourés de toutes sortes de légendes, les faisant vivre sur pilotis et circuler constamment sur des pirogues disséminées dans les roseaux. En réalité les Goulfés n’ont point d’habitations lacustres et s’ils circulent parfois en pirogue ce n’est que pour se livrer à la pêche.

Leurs villages sont construits sur des îlots émergeant seulement de quelques décimètres au-dessus des marais aux hautes eaux.

Leurs cases sont en terre, à toit conique, et ont une porte très étroite. On retrouve chez eux les grands vases des Kabas, et les grandes marmites à faire la bière. Dès les premières pluies ils plantent le Maïs qui forme la base de leur alimentation dans les parties les plus fertiles de la grande plaine alors presque asséchée. Le sol des plantations est noir, humide et mou. La semence y pourrit souvent avant de germer, les jeunes plantes restent longtemps avec des feuilles jaunâtres (chlorose) par suite de stagnation de l’eau, mais dès que la plante est assez robuste elle acquiert une vigueur très remarquable.

Pour réduire l’action de l’humidité au minimum, on creuse entre chaque bande de culture de profonds sillons faisant l’office de drains dans lesquels l’eau s’accumule. Le Maïs ainsi planté est récolté avant l’inondation.

En résumé, depuis le village de Balbédja, toutes les peuplades que nous avons rencontrées dans la plaine du Bahr Salamat, du Ba Moufa (Koulfés, Koudias, Malis, Goufés, Moufas) et au lac Iro, sont des Goullas et parlent un dialecte commun. Mais ne sont réellement dénommés Goullas que les gens habitant le pourtour du lac.

[Note 181 : _Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï_, p. 46 et 47 (édition du Comité de l’Afrique française).]

[Note 182 : _Du Congo au lac Tchad_.]

[Note 183 : Bô, village situé à 9 kilomètres environ O.-N.O. de Mara Kouio.]

[Note 184 : _Du Congo au lac Tchad_, p. 161.]

[Note 185 : Aux environs de Simmé et de Tolo-Kaba on rencontre quelques blocs de roche ferrugineuse et, en deux ou trois places, de véritables tables de cette roche, creusée de cuvettes où s’est amassée l’eau tombée dans la nuit. Je ne signalerais point ces gisements s’ils n’étaient exceptionnels dans une province où les plateaux sablonneux perméables alternent presque sans discontinuité avec les dépressions argileuses transformées en marais à la saison des pluies.]

[Note 186 : Mali fonda il y a plusieurs siècles un important empire dans la boucle du Niger.]

[Note 187 : Le chef de Balbidjia est Miliboa que nous avons entendu prononcer aussi Méléboua.]

[Note 188 : Sauvages païens.]

[Note 189 : Comme on l’a vu plus haut Adem, est le fils aîné de Senoussi.]

[Note 190 : Chez les Goulfés quand nous avons demandé pourquoi l’entrée des cases était si petite il nous a été répondu que c’était pour se protéger contre les fauves assez abondants dans la région. La nuit cette ouverture est facilement et soigneusement close et les Goulfés ne sortent jamais de leur case.]

[Note 191 : Ces ornements sont aussi très en honneur chez les Goulfés.]

[Note 192 : Les gens de Souka nomment Dar Arab le pays situé à l’E.-N.E. du lac Iro et qui est traversé par le Bahr Salamat.]

[Note 193 : Il y a lieu de faire remarquer ici la coïncidence qui existe entre le nom de l’enceinte épineuse Ngara et le nom du village de Ngara, situé dans la plaine du Bangoran, qui est aussi défendu par une enceinte épineuse.]

[Note 194 : Goulla est une appellation arabe qui désigne toutes les peuplades vivant au bord de l’eau.]

CHAPITRE XII

LE SUD DU BAGUIRMI

I. Le pays des Noubas ou Fagnias. — II. Le Dékakiré. — III. La région du Bahr el Erguig. — IV. Le climat de Tcheckna. — V. Les cours d’eau. — VI. Les marais entre Massénia et le Ba Laïri.

* * * * *

I. — LE PAYS DES NOUBAS OU FAGNIAS

_8 et 9 juillet, Kendégué et Timmé._ — A 12 kilomètres de Moula, en suivant un sentier orienté N.N.O., on atteint une Minia nommée Minia Lomé par les Koulfés. En certains endroits elle est large de 25 à 30 mètres, entre des berges profondes de 1 mètre à 1m,50, entaillées dans un terrain argilo-sablonneux. Son lit, occupé çà et là par de grandes mares, est rempli de _bourgou_ et d’autres herbes aquatiques. Ce canal qui file vers le N.-O. irait vers le S.-E., au dire des indigènes, tomber dans le Bahr Salamat, vers Mali. Dans la région où je l’ai vu il serait relié par des firkis aux marais de Moula et de Balbédja. C’est vraisemblablement cette dépression qui a été signalée par le capitaine PARAIRE, à 16 kilomètres environ au S. de Kendégué[195] et qu’il nomme Rivière des hippopotames. Les poissons du lac Iro ou du Chari y affluent à l’hivernage, car il est coupé en divers endroits de barrages de pêche. Près de notre campement du 7 juillet, un fossé profond de 1 mètre, large de 5 à 8 mètres, qui met en rapport la Minia Lomé et le Bahr Salamat, s’en va dans la direction de Balbédja. Il est environné d’un firki, creusé de dépressions dans lesquelles se répandent les poissons à la saison des pluies, comme le montrent de petites levées en terre, destinées à l’arrêter.

Ces barrages, hauts de 0m,30, aux angles alternativement rentrants et sortants, aux créneaux évidés pour l’écoulement du trop plein, font penser à une grande muraille... de pygmées.

Quand à la Minia Lomé, elle a par places l’importance du Bahr Salamat. Les Noubas m’ont confirmé ses rapports avec cette artère dans la direction de Mali. Le Bahr Salamat, après avoir reçu le déversoir du lac Iro (Bassa petit bras), se diviserait en deux branches. L’une est le Ba Koulfé. C’est la plus importante, bien que l’eau n’y coule que très lentement à la saison des pluies[196]. La seconde serait la Minia Lomé qui se dirige vers le pays de Korbol. Quoique aussi large que le Ba Koulfé, le diverticule est moins profondément entaillé dans l’alluvion. Cependant il renferme des mares permanentes profondes et à quelques kilomètres au S. de Timmé les Noubas me signalent des fosses où s’ébattent en tous temps les hippopotames.

De la Minia Lomé à Kendégué on coupe un coteau bien boisé dont l’arène sablonneuse révèle le voisinage du granite. La végétation aussi décèle un changement de terrain ; elle a un aspect plus méridional. Les Acacias et autres arbustes épineux du Tchad manquent presque complètement ; au contraire, les Karités, _Parkia_, _Ormosia_, _Afzelia africana_, _Daniella_ sont communs et sous leur frais ombrage vivent des liliacées en grand nombre, un charmant petit glaïeul, une Orchidée terrestre aux fleurs d’un jaune rutilant. Quelques rares lianes s’élèvent encore dans les arbres, mais c’est en vain que je cherche le _Landolphia_ à caoutchouc. Décidément cette plante ne dépasse point 9° à l’E. du Chari ; et à l’O., elle s’arrête vers 9°,30, non loin de Goundi.

C’est au milieu d’un fouillis d’arbres que l’on voit surgir brusquement les rochers granitiques[197] sur lesquels les Noubas ou Fagnias vivent en troglodytes. Il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus étrange que l’aspect de ces paillottes perchées au sommet des rochers ou sises comme des nids d’aigle au milieu des blocs éboulés qui tiennent en un équilibre invraisemblable. On les prendrait de loin pour des ruches d’abeilles, tant leur forme est gracile et tant leur emplacement est bizarre. Il semble en effet que des êtres ailés peuvent seuls y accéder. Pour visiter les moins escarpés, j’ai dû me faire hisser par deux indigènes le long d’un sentier (?) où il faut grimper d’un roc sur l’autre. Cette gymnastique semble toute naturelle et comme instinctive chez les Fagnias qui, par nécessité, sont devenus les hommes de la pierre comme les Goullas sont les hommes du marais. Toute la journée, on aperçoit des désœuvrés perchés comme des cigognes sur les blocs les plus inaccessibles, dormant dans la quiétude la plus profonde ou considérant l’horizon. Les enfants même courent sur les tables granitiques souvent inclinées à 70° avec l’agilité du chamois. Dans leurs jeux ils sautent d’un bloc sur l’autre, grimpent, descendent, courent au milieu de ce chaos. Il n’est pas jusqu’aux femmes qui n’exécutent chaque jour une acrobatie des plus compliquée pour se rendre avec leurs vastes amphores au puits situé au N. du village. Elles rapportent sur la tête leurs vases, remplis de liquide et se mettent à grimper d’une roche sur l’autre le plus naturellement du monde, s’élevant de 50 mètres en quelques minutes.

Dans les rochers, vu leur faible étendue, pas un pouce de terrain n’est perdu. Les gros blocs qui dominent toutes les cases servent de lieu de réunion pour les jeunes gens. C’est là qu’on s’assemble comme sous l’arbre à palabre au Soudan. Les moindres anfractuosités du rocher où il y a un peu de terre végétale sont utilisées. En certains endroits, on a même empilé des petits blocs de roche pour aplanir le sol et avoir un plus grand espace à cultiver. Les cases sont installées là où se trouve une surface à peu près plane. Il ne faut pas d’ailleurs une grande place : 3 mètres de diamètre suffisent amplement pour bâtir une de ces huttes en terre, dont le toit en paille, extrêmement pointu, s’élève jusqu’à 4 mètres de haut, où l’on se glisse avec peine par une ouverture de 0m,40. C’est un grand luxe de disposer d’une plus grande étendue, et si l’on a 20 mètres carrés à sa disposition on peut édifier un palais, communs et même kiosque pour les palabres et la sieste. La cour qui précède ces cases est d’ailleurs une terrasse suspendue, une sorte de belvédère puisque de son bord on contemple toute la plaine jusqu’à l’horizon lointain où se profilent les crêtes d’une cinquantaine de rochers habités par des populations analogues. Au plus haut des rochers, dans des fentes ou sur des roches inaccessibles, sont parfois perchés des greniers à mil, mais on m’a assuré qu’on les mettait surtout dans la brousse, en des lieux sûrs et peu connus. Il existe aussi dans la colline des réduits qui servent de refuge en cas de guerre[198].

Au dire des indigènes que j’ai interrogés, les Fagnias ne furent point toujours troglodytes. Comme les Saras ils vivaient sur les coteaux fertiles qui s’étendent à l’O. du lac Iro et des monts Guérés jusqu’au Chari. Ils avaient de beaux champs, des volailles, des moutons, des cabris. Ils s’adonnaient avec passion à l’élevage du bétail et des chevaux, et leurs troupeaux étaient renommés au loin. Les pères de ceux qui me parlent ont connu cette époque de prospérité. Puis le Ouadaï en fut jaloux. Les Arabes vinrent en grandes troupes ravager le pays. Ils emmenèrent la plupart des bœufs et des chevaux ainsi qu’un grand nombre d’esclaves. Les Fagnias dépossédés, très affaiblis et disséminés à travers une grande contrée, n’eurent plus la cohésion qu’il leur fallait pour reconstituer un empire. L’alifat Korbol vint ensuite les razzier et acheva leur ruine, emmenant encore des captifs et ce qui restait de troupeaux. C’est à ce moment que les quelques familles survivantes se réfugièrent dans les rochers. Lorsque Rabah arriva chez les Fagnias il y a une quinzaine d’années, il ne trouva plus de troupeaux ni à Kendégué ni à Timmé. Il ravagea le pays à son tour, s’établit deux mois au pied du pic de Timmé et s’éloigna pour guerroyer contre l’alifat. Depuis les Fagnias ont encore été razziés à diverses reprises par Korbol. Dans les villages de Bouré, Kani, Télé-Kombalo, Bakiré, il ne reste plus d’habitants. Les seuls pics visibles du haut de Kendégué où il y ait des agglomérations importantes sont ceux de Timmé, Maméné (ou Dougui), Oing, Kérem, Ouarga, Koubé, Ouaral, Méré, Modi. En certains points les habitants sont restés indépendants ; c’est le cas des villages du pic Dougui qui, attaqués par les Ouled Rachid, ont su leur résister[199].

D’autres sont devenus vassaux de Korbol, comme à Timmé, Ouarga, Kérem. Enfin il existe plus au N. et surtout au N.-E. de nombreuses agglomérations sous la dépendance du Ouadaï. Telle est celle de Singuil, qui, au N. du lac Iro, confine au pays des Zanes (Zouny)[200]. Enfin, au moins au N. des monts Guéré, les Fagnias sont restés païens, payant tribut aux Arabes et vivant parmi eux.

Les Noubas sont devenus un peuple d’agriculteurs[201]. Ils furent autrefois éleveurs, mais les razzias les ont privés de tous les troupeaux qu’ils possédaient. Une circonstance curieuse m’a permis de constater qu’ils ont eu en effet des chevaux autrefois. L’usage voulait qu’on fichât debout en terre les os des jambes des chevaux qui mouraient. Le propriétaire piquait ces os dans le sol à l’entrée de sa case, sans doute pour montrer que s’il n’avait plus de monture il en avait eu autrefois. Or, près de Timmé, sur l’emplacement d’un ancien village, j’ai trouvé un grand nombre de ces tibias plantés en terre. Seuls les villages placés sous la suzeraineté du Ouadaï ont encore du bétail. A l’O., le mouton et le bœuf ont disparu lors des incursions arabes.