L'Afrique centrale française

Part 27

Chapter 273,855 wordsPublic domain

La distance de Balbidjia, à l’agglomération où nous campons le 24 juin chez les Goulfés, est de 15 kilomètres environ. Comme hier nous traversons une succession de plaines basses, de firkis couverts de mares contenant déjà une eau boueuse, de fossés parfois larges de 10 à 15 mètres, remplis de grandes graminées dont le pied baigne déjà dans l’eau. Les bords de ces fossés sont parfois bordés par des arbustes en touffes épaisses constituant de fausses galeries.

Une herbe rare saupoudrée de _Crinum_ et d’_Acrospira_ recouvre en ce moment toutes ces plaines. Parfois cependant le sol est presque nu, formé d’une vase brune, épaisse, asséchée, mais sur laquelle l’eau a séjourné peu de temps avant notre passage. Le pied des chevaux enfonce profondément dans cette vase. Les vieilles coquilles d’ampullaires à demi enterrées abondent à la surface, les coquilles d’Anodonte et d’Unio manquent.

Comme partout les grands tumuli construits par les termites limitent les firkis de tous les côtés. Sur leurs pourtours on trouve toujours une flore très variée. La végétation s’est cependant modifiée et rappelle la zone sahelienne signalée au Soudan. L’_Acacia_ voisin de l’_Acacia arabica_, signalé hier au bord du Bahr Salamat, est devenu commun et il est accompagné de l’_Acacia pennata_, de divers _Capparis_, du _Balanites ægyptiaca_, d’un Zyzyphus, du _Caillea dichrostachys_, d’une nouvelle espèce de _Commiphora_. Comme on le voit les plantes épineuses prennent une grande importance. Nous n’avons pas vu pendant toute la marche un seul pied de _Butyrospermum_ ni de _Parkia_. En revanche les combrétacées (_Combretum glutinosum_, _Terminalia macroptera_, _Anogeissus_ abondent.

Après avoir franchi un fossé large d’une dizaine de mètres, où l’eau non courante atteint déjà 0m,30 de haut, nous arrivons sur un vaste emplacement déboisé, herbeux, couvert de _Gynandropsis_ en fleurs et diverses autres plantes. Des poteaux disséminés çà et là et des murs circulaires de cases, hauts de 1 mètre, indiquent que nous nous trouvons encore sur l’emplacement d’un ancien village. C’est là en effet qu’a vécu une tribu importante et qu’est mort en défendant son pays le chef Soua qui commandait les Miliboas, les Ngnibas et les Balouas. Le chef qui lui succéda Kaha est mort, lui aussi, en défendant son village. Miliboa, le chef actuel, a groupé sous son commandement tous les survivants.

Miliboa et Nagué me conduisent à l’emplacement où sont enterrés les combattants. De grosses perches fourchues, hautes de 3 à 4 mètres, surmontées parfois d’un vase renversé, marquent la place où reposent les grands chefs. Il y en a ainsi une cinquantaine. Des piquets beaucoup plus modestes et très nombreux indiquent le chiffre des simples guerriers enterrés pêle-mêle sur un terrain de 300 mètres carrés. Le massacre se rapporterait à une razzia venant du Salamat qui remonterait à 5 ans environ. « Des Ouadaïens, me dit Miliboa, vinrent en grand nombre avec des chevaux et des fusils. Ils tuèrent presque tous les hommes de la contrée et emmenèrent tout ce qu’ils purent trouver de femmes et d’enfants. » De mémoire d’homme, des combats se sont livrés chaque année dans cette région. Les assaillants ont été tour à tour les Bouas de Korbol, les Salamats du Ouadaï, les gens de Rabah et souvent les villages voisins eux-mêmes. Cette année ce sont les hommes de Senoussi qui sont venus ravager le Dar Goulfé et le Dar Djengué. Comment le pays pourrait-il être prospère dans ces conditions ? Comment les indigènes pourraient-ils s’y constituer des ressources durables ? On se demande même comment après tant de razzias, tant de massacres, il peut encore rester des habitants. Ces gens acceptent leur sort sans trop de récriminations, souvent même ils l’ont provoqué. Par leur cohésion ils arriveraient à résister aux Arabes, mais les moindres incidents créent des haines profondes, et il n’est pas rare de voir un village servir volontairement l’envahisseur contre un autre village de sa tribu. C’est sur la dénonciation d’un village djingué, affirmant à Adem que les Koulfés de Tanako avaient de l’ivoire, que Allah-Djabou est venu les piller. C’est au bord d’une grande dépression longue de 5 à 6 kilomètres qu’est installée la première agglomération des Goulfés que nous avons vue, le village de Molo. Ce n’est qu’un amas de ruines accumulées par les hommes de Senoussi. Des paillottes brûlées, des cases éventrées, des monceaux d’amphores brisées, tels sont les résultats apparents de la guerre ; 3 ou 4 cases sont encore habitées mais les habitants sont aux champs. Tout le reste (sans doute plusieurs centaines si l’on juge par le nombre des cases abandonnées), est dispersé, tué ou emmené en captivité. Les paniers à pêche prêts à fonctionner sont là, délaissés ; les grandes jarres à eau encore en place à la porte des cases, montrent combien a été rapide et imprévue l’attaque et tout ce qu’elle a eu de barbare de la part de ces Arabes qui ne jurent que par Dieu. Joli Dieu en vérité que celui qui a promis son paradis à Senoussi et à tous ses semblables à condition qu’ils massacrent sans pitié les païens qui ne le révèrent point. Si encore le Baguirmien ou l’Arabe apportait sa religion aux païens qu’il subjugue ou razzie, ainsi que cela s’est fait et que cela se pratique encore dans d’autres contrées musulmanes, cet état fâcheux n’aurait en somme qu’une durée limitée, car la deuxième génération les Kirdis[188] seraient islamisés et élevés au niveau moral du conquérant. L’infidèle deviendrait le serviteur de Dieu et par conséquent ne serait plus l’esclave. Le Barguirmien pas plus que l’Arabe n’a jamais tenté cette conversion car il sait qu’il anéantirait ainsi le bien être de sa vie qui s’appuie sur l’exploitation du faible, du Kirdi, c’est-à-dire du païen.

Avec les ruines du village contraste singulièrement la grande plaine verdoyante que nous avons devant nous. Le Bourgou et les grands _Polygonum_ qui couvrent des centaines d’hectares forment de vastes prairies hautes de plus de 2 mètres, ondulant mollement au gré du vent. Le sénégalais Moussa Tankara les prend pour des champs de maïs et de fonio. Ce ne sont que des herbes sauvages et les habitants ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent. Encore 2 kilomètres de marche et nous arrivons à l’agglomération principale Moula (Goulfé) où résidait le chef Tanako, mort depuis quelques mois et remplacé par son frère presque aveugle.

Tous les villages placés sous l’autorité de Tanako ont été ravagés par Senoussi et il y aurait eu 70 hommes tués, 50 hommes et femmes disparus que l’on suppose captifs ; Senoussi aurait perdu 15 hommes. Il ne restait plus que deux coqs et une poule ayant échappé à la rapacité des bazinguers.

Après avoir demandé des renseignements sur le lac Iro, nous nous décidons à partir le lendemain matin avec le minimum de bagages, et de laisser là un sénégalais pour garder le reste de notre matériel et faire des récoltes d’échantillons botaniques.

_25 juin._ — De 8 heures du matin à midi nous avons marché dans un pays très marécageux. L’eau tombée la nuit dernière pendant un violent orage a détrempé le sol noirâtre et fangeux, vase mêlée d’argile, dans lequel nos chevaux enfoncent parfois jusqu’aux jarrets. Ce sol est en outre crevassé et les effondrements de la couche superficielle sont fréquents. Nous coupons de nombreuses mares.

La flore est peu variée, son caractère septentrional s’accentue, les Acacias et les Ziziphus prédominent. Nous rencontrons pour la première fois l’_Acacia tortilis_ (en fleurs et en graines). L’Hyphæne est assez commun, mais en pieds nains.

Temba, chef de Goulfé réfugié en un point de brousse nommé Djogadia où nous nous arrêtons, habitait sur la route que nous avons suivie, à 8 kilomètres environ de Tanako. Il s’est enfui à l’arrivée des gens de Senoussi et a constitué là un village provisoire. 50 individus assistent au palabre, mais nous ne voyons que 2 femmes et peu d’enfants, tout a été tué ou emmené. Les Smous ont pris chez Temba 84 captifs et tué 13 individus ; ils ont perdu 2 hommes.

Les hommes de Temba se plaignent que les Djingués viennent constamment les razzier. Si des Goulfés s’écartent trop pour aller chercher du bois ou faire leurs champs on les tue, car on ne les fait pas captifs. Les Djingués habitent au S.-S.O. d’ici.

_De Djogadia à Koudoumi (25 juin)._ — Marche de 5 heures E.-S.E., puis au S.-E. à travers un pays en grande partie couvert d’eau sur une profondeur de 0m,05 à 0m,10. Le sol est une vase noire dans laquelle les pieds des porteurs enfoncent, aussi la marche est fort lente. Les _Crinum_ et les _Acrospira_ sont nombreux et en fleurs, quelques graminées peu développées encore tapissent ces terrains inondés.

L’eau provient évidemment des pluies récentes et s’écoule lentement par infiltration. A la surface nul indice de ruissellement. Quand on quitte les terrains inondés on entre dans d’autres plaines également basses au sol dépourvu d’eau à la surface, mais sans consistance et souvent sans végétation. Il se présente sous forme de croûtes superficielles noirâtres séparées par des fissures profondes. On y remarque souvent en outre des trous, sortes d’entonnoirs où l’eau s’engouffre. Les grandes termitières presque toujours boisées sont les seuls points saillants de ces plaines. A proximité des villages les monticules sont défrichés et utilisés pour la culture. Ce sont quelquefois les seuls terrains que l’on puisse ensemencer en sorgho. A deux reprises différentes nous approchons des bords du Bahr Salamat réduit à des chapelets de mares.

Enfin vers 6 heures je suis rejoint par Mahmadou que j’avais envoyé en avant pour annoncer notre passage, qui arrive tout haletant me raconter qu’il a été très mal reçu à Koudoumi. Les habitants ont refusé, disait- il, de prendre son _Moktoub_ et ont dit que si les blancs venaient dans leur village on les tuerait, menacé lui-même d’être enchaîné, il a réussi de s’échapper. Après avoir battu la brousse plusieurs heures pour dépister ses adversaires il a pu rejoindre le chemin par où nous devions passer et s’aperçut alors que les sabots de nos chevaux l’avaient foulé et accéléra son allure pour nous prévenir des menaces qui avaient été faites. Il était grand temps car nous étions à 4 kilomètres environ du village et COURTET était au moins à un kilomètre en avant. La nuit tombait et comme je ne pouvais forcer l’allure de mon cheval qui à chaque instant s’enfonçait dans les fondrières, j’envoie mon petit boy Kiki pour le prévenir. COURTET s’arrête aussitôt, mais il était trop tard car quelques hommes du convoi arrivaient aux approches du village avec Nagué. Ceux-ci effrayés par l’attitude hostile des gens s’enfuirent en abandonnant sur le sentier nos deux tables et nos deux pliants et nous rejoignent passablement affolés. Nous campons donc sur place à 2 kilomètres environ du village.

Pendant la préparation du dîner COURTET envoie son tirailleur sénégalais Omar en reconnaissance, celui-ci revint une heure environ après en disant qu’il avait pu s’approcher grâce aux buissons et s’embusquer à 50 mètres des premières cases. Il raconta ensuite que les gens _tous ils étaient saouls et buvaient Pipi_. La chose s’expliquait et d’après COURTET il était vraisemblable que Mahmadou avait bu avec eux et s’était ensuite querellé, mais comme Mahmadou resta d’un mutisme absolu nous ne fûmes jamais fixés d’une façon certaine à ce sujet.

Le lendemain matin, 26 juin, au petit jour, le camp était levé, COURTET et Omar partent en tête du convoi et en 20 minutes nous atteignons enfin Koudoumi que nous trouvons abandonné. Les cases étaient ouvertes, les provisions étalées, un chien qui déambulait tranquillement n’a même pas aboyé, et le Pipi cuisait dans les grandes marmites ; les habitants n’étaient évidemment pas loin, et conscients de ce qu’ils avaient fait la veille s’étaient éloignés par crainte de représailles.

Ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à empêcher nos deux rabbistes (Mahmadou et son camarade), nos boys et la bande de Koulfés qui nous suivaient et portaient nos bagages, de piller les cases, et il y eut pendant quelques secondes un véritable mouvement d’assaut, mais tout rentra aussitôt dans l’ordre et quand les habitants revinrent une heure environ après, leur plus grand étonnement fut de trouver leur village intact et leurs cases dans lesquelles rien n’avait été dérangé.

Les habitants de Koudoumi se disent Koudias ou Goudias. Ils parlent le même dialecte que les Koulfés. Les villages de cette tribu sont : Gouri ou Gourou, Koudoumi ou Goudoumi (quelquefois prononcé Kidimi), Rô, Dinguéré, Barédiaka ou Barédjaka (quelquefois Bardiaka). Tous ces villages ont été ravagés et presque anéantis par Allah Djabou, principal chef de l’expédition d’Adem[189].

Koudoumi comprenait deux villages, Koudoumi-Singa et Koudoumi-Koro. Après la razzia, ils ont été réunis en un seul qui est évidemment très pauvre. C’est par surprise que Allah Djabou s’est emparé de Koudoumi. Il envoya un courrier au chef Tamoura pour lui annoncer qu’il venait en ami, on lui fit donc bon accueil et on donna des vivres à ses hommes. Il partit ensuite chez les Koulfés qu’il razzia et revint à Koudoumi où l’on donna encore, avec la plus entière confiance, des vivres à ses hommes. Mais toutes ses dispositions étaient prises et quand le moment fut venu, il annonça aux habitants rassemblés comme pour un palabre qu’il allait tout prendre. Aussitôt les bazinguers se précipitent, le chef Tamoura est immédiatement décapité, les hommes qui n’ont pu s’enfuir massacrés, les femmes et les enfants faits captifs. Les deux villages ont eu 22 hommes tués et les bazinguers ont emmené 101 captifs. Les gens de Koudoumi, ainsi surpris, n’ont pu se défendre et Senoussi n’a perdu personne. Après le départ des bazinguers, Tamoura a été remplacé comme chef par son fils Taguira.

_27 juin, Rô (Koudias)-Mali (Malé ou Mélé)._ — Nous quittons le campement à 6 heures du matin, ayant eu des porteurs dès le petit jour sans difficultés. Après une demi-heure de marche, nous arrivons à un village presque anéanti par les Smous : Grands _Ficus_, Cotonniers, hauts tas de cendres, tout annonce un village ancien. C’est en effet le véritable emplacement de Koudoumi-Koro. Quelques minutes plus tard, nous sommes au second groupement Koudoumi-Singa également anéanti. Comme dans le premier les cases sont ombragées par de très beaux _Ficus Rokko_. Après avoir coupé un petit marais nous arrivons à un village de 40 cases totalement anéanti. C’est le village de Rô qui appartenait à des Koudias. Pas une demeure n’a été épargnée par le feu. Ces malheureuses cases au toit consumé, avec les débris d’amphores, les ustensiles de ménage brisés, ont un aspect lugubre dans cette belle plaine que les pluies ont reverdie. Je constate qu’il ne reste pas un ossement humain sur le sol. D’ailleurs depuis que nous sommes entrés dans le pays des razzias on n’en trouve nulle part. Les survivants enterrent ceux des leurs tombés en défendant le village et leur élèvent même des monuments. Les abords du village sont ensemencés en mil par des Koudias des villages voisins. Ce mil a seulement 10 centimètres de haut.

Je puis examiner à loisir, en raison de leur abandon, l’architecture des cases, situées de plain pied avec le sol. Un mur circulaire en terre, haut de 1 mètre, épais de 20 à 30 centimètres, consolidé par des piquets cachés à l’intérieur du mur, limite une aire de 4 mètres de diamètre. Le sol de la case et celui qui avoisine la porte est formé par une terre battue polie à la surface, simulant l’asphalte des boulevards.

Pour obtenir ce macadam on emploie une sorte de latérite tendre rougeâtre, passant à l’argile. On en fabrique un mortier dont on enduit le fond de la case et à mesure qu’il se dessèche on le tasse et on le polit en le frottant avec un petit bloc de granite tenu à la main. Ce bloc prend bientôt lui-même une forme parfaitement régulière si l’on a eu soin de frotter toutes les faces de la pierre. Lorsque COURTET rencontra un de ces frottoirs, je crus un instant que nous nous trouvions en présence d’un objet précieux de l’époque néolithique.

La porte des cases est très étroite[190] et a la forme d’une grossière ogive. Aucune trace d’ornementation n’existe ni à l’intérieur, ni à l’extérieur des murs. En dedans du mur, face à la porte, se trouve toujours le grenier, sorte de niche de 0m,60 de haut, fermée en dessus, constituée par une paroi intérieure en arc de cercle venant s’appliquer sur un segment de ce mur. Deux petites ouvertures où l’on peut passer la main permettent d’y puiser. Sur le pourtour intérieur existe souvent un cordon de petites élévations portées sur un mur minuscule de 0m,10 à 0m,20 de haut, élévations concaves au sommet, destinées à recevoir les amphores et les calebasses dont le fond peut se maintenir ainsi en équilibre. Un toit conique ou campanuliforme couvre le tout et se termine au sommet par une pointe de 0m,30 à 0m,50 de haut. Comme dans tous les villages depuis Simmé, de gigantesques vases en terre hauts de près d’un mètre et d’une capacité de 150 litres environnent les cases ou plutôt jonchent le sol de leurs débris.

Au nouveau village de Rô situé à une demi-heure du premier nous avons surpris les habitants. Le premier affolement passé les femmes ont regagné leurs demeures quoique mal rassurées. En moins de 20 minutes nous trouvons sans aucune contrainte les porteurs qu’il nous faut pour continuer.

Le village où nous sommes est un simple campement de cultures où sont venus se réfugier les Rô que Adem n’a pas pu capturer. Je vois avec plaisir que ces habitants ont soustrait à la razzia la plus grande partie de leur récolte. Plusieurs greniers du village sont encore pleins de mil et une abondante provision de mil germé sèche dans la cour et doit servir à la fabrication de la bière. Le sorgho est mis à germer dans les cases sous des claies humides. Lorsque la plantule atteint 15 millimètres de long et que les radicelles se sont enchevêtrées de manière à former des masses compactes, on expose ces masses au soleil en les renversant de manière que la tigelle soit en dessous à l’abri de la lumière et continue de s’accroître encore quelque temps. Après le séchage on broie ces masses et on les met dans de l’eau qui est soumise à l’ébullition. La fermentation commence à la fin du premier jour et la bière peut être bue à la fin du deuxième jour.

De Rô à Mali, la distance est de 13 kilomètres environ. Toute la contrée n’est qu’un immense marais (Béda) déjà fortement inondé, à cette époque. Les chevaux avancent difficilement. Les indigènes, qui passent la moitié de leur vie à barboter dans ces marais, n’éprouvent aucune difficulté à maintenir nos caisses en équilibre sur leurs têtes, même quand ils mettent les pieds dans les trous produits par les pas d’éléphants. Une végétation herbeuse composée surtout de _Crinum_ et d’_Andropogon_ couvre les eaux de toutes parts, les bouquets d’arbres croissant sur les termitières accidentent ces marais étranges et en rendent la monotonie moins grande. On marche ainsi pendant 5 minutes dans l’eau puis 2 minutes sur la terre ferme et on recommence à marcher dans l’eau, parfois le cheval s’enlise jusqu’aux genoux et c’est miracle s’il ne tombe pas.

Pendant une certaine partie du chemin nous avons longé un barrage de pêche, sorte de mur en terre, haut de 0m,40 et allant d’une termitière à l’autre, des rigoles ménagées dans ce mur de distance en distance permettent au trop-plein de s’écouler, mais leur niveau n’est pas encore prêt d’être atteint.

Il n’est pas douteux que cet immense marais est la queue du lac Iro. D’ailleurs en arrivant à 1 kilomètre du village de culture de Mali j’aperçois vers l’E. une vaste trouée, sans aucun arbre, se prolongeant jusqu’à la limite de l’horizon. Dans cette trouée, au bout de laquelle est l’Iro, serpente le Bahr Salamat, au lit large de 12 à 18 mètres, aux berges de 3 à 4 mètres de haut et environné de faux lits à sec ou remplis de Bourgou ou de mil sauvage.

Dans le lit proprement dit il y a partout de l’eau sur une largeur de 8 à 10 mètres et une profondeur de 0m,30 avec un très faible courant d’ailleurs entravé par les tiges de Bourgou qui abondent.

Nous nous arrêtons dans un village de cultures à simples cases en paille et dépendant du village de Mali. Les habitants, nullement effrayés, nous invitent à établir notre camp sous un gros _Karité_ qui se trouve à proximité. Les femmes continuent à vaquer à leurs occupations et quelques hommes vont à Mali annoncer notre arrivée. Puis les visites et les palabres commencent. Les hommes sont presque tous vêtus d’un grand manteau fait de bandes de coton indigène que leur apportent les Salamats en échange de leur mil. Beaucoup parlent arabe et leurs rapports avec les musulmans semblent fréquents. En passant à Rô nous avions déjà vu des traces fraîches laissées par des chevaux ou des ânes indiquant la présence d’étrangers, et constaté que plusieurs jeunes gens avaient les traits bien plus fins et la peau beaucoup plus claire que les noirs de la contrée. C’étaient certainement des métis d’arabes. Les hommes n’ont d’autre ornement qu’un petit collier en lanière de cuir tressée autour du cou.

Les femmes portent un petit soundou à la lèvre supérieure et une billette en bois à la lèvre inférieure[191]. Quelques-uns des soundous sont en ivoire d’hippopotame, les autres en bois (parfois très noir d’acacia) ornés ou non de clous en cuivre. Femmes et enfants portent parfois des colliers en perles.

La bière de mil est faite avec le grain pilé non germé comme cela se pratique chez les Bandas.

Les Malis parlent le même dialecte que les Koudias et les Koulfés.

_28 juin, Mali, Goufé ou Koufé, Moufa._ — Départ dès 6 heures, le chef nous accompagne.

Après une heure de marche à travers une brousse bien boisée à sol rougeâtre et sablonneux, parsemé de petits blocs et plaques de roche ferrugineuse, nous arrivons à un groupe de rocs granitiques dont le plus élevé domine la plaine de 20 mètres au plus. Ces rochers sont formés d’entassements de blocs ou de gigantesques monolithes taillés verticalement. Ils sont groupés sur un espace rectangulaire de 200 mètres de long et 500 mètres de large, leur surface est complètement nue et c’est dans les anfractuosités seulement que croissent quelques gros ficus.

Le village de Mali, presque anéanti par une razzia récente de Korbol, est situé à une centaine de mètres de ces rochers. Pour la première fois, depuis Ngara dans la plaine du Bangoran, je constate que le pourtour limitant l’ensemble des cases est formé de perches fichées en terre, très rapprochées les unes des autres et entre lesquelles se pressent quantité de lianes diverses et d’arbustes épineux. On entre par trois ouvertures encadrées de gros pieux si rapprochés que le cheval dessellé a grand peine à passer. C’est un procédé de fortification très primitif, mais il n’en constitue pas moins un moyen de défense contre une agression nocturne ou contre la pénétration d’un fauve. Les ouvertures sont en effet soigneusement entravées chaque soir par des monceaux de pieux et des branchages épineux.

De la plupart des cases il ne reste plus que les murs. Elles sont construites sur le type des Koudias, les abords de la case et l’intérieur sont recouverts d’un macadam poli qui persiste plusieurs années après la destruction de la case.

Le village est ombragé par quelques beaux arbres : Tamariniers, _Ficus_ et surtout le _Ficus Rokko_ très commun. J’observe aussi pour la première fois auprès de quelques cases l’_Acacia arabica_ en fleurs, certainement planté sous cette latitude.

Un peu de mil est cultivé à l’intérieur même du village. Les plants ont 0m,15 de haut et sont l’objet de beaucoup moins de soins que chez les Kabas. Sur de hauts piquets plantés auprès des cases grimpent quelques tiges d’ignames.