L'Afrique centrale française

Part 26

Chapter 263,691 wordsPublic domain

Le Firki est dominé vers le N. par un plateau élevé de 30 à 60 mètres au plus au-dessus de la plaine, il vient mourir en pente insensible au bord de la dépression et c’est sur cette pente qu’est établi le village habité par des Kabas Maras et je retrouve chez eux, comme à Solo, de belles plantations.

Ici la culture est plus avancée. Le _sorgho_ atteint déjà 1 mètre de hauteur en moyenne. J’ai même vu exceptionnellement quelques épis sur le point de sortir. Au contraire le _Penicellaria_ est encore au ras du sol, cette céréale talle énormément avant de monter et une seule touffe peut présenter, dans des conditions favorables, une vingtaine de chaumes.

Les femmes ont fait l’ensemencement de leurs jardins situés aux alentours des cases ; sur les tapades grimpent déjà des _Lagenaria_, des _Dioscorea alata_ hauts de plus de 2 mètres. Auprès de beaucoup de cases quelques pieds de Ricin, de Pourghère et de Cotonnier (espèce du Sénégal).

Dans les coins favorables on a ensemencé du Tabac qui commence à lever, du Gombo, de l’oseille de Guinée. Les arachides et les Voandzeia sont en fleurs, le _Gynandropsis pentaphylla_ vient sans culture, de même que l’_Amarantus caudatus_ (la forme vulgaire), et ces plantes sont recueillies par les femmes pour préparer la sauce avec laquelle on mange le mil.

Le village est ombragé par de magnifiques Ficus et surtout par le _Ficus rokko_ nommé goulla par les Kabas. Les gros troncs entourés de racines adventives ont parfois 1 mètre de diamètre et l’écorce n’en a jamais été enlevée. Des paquets de racines pendent souvent en longs écheveaux bruns des branches horizontales. C’est un arbre fort remarquable que je n’ai encore jamais trouvé en Afrique à l’état sauvage.

Fort curieux, il n’y a de ce côté aucun palmier (ni _Hyphæne_ ni _Borassus_), pas de Fromagers, pas d’_Acacia albida_, les Karités sont rares ainsi que les _Daniella_ et le Tamarinier. Point de chevaux non plus, et où la culture au mil est faite avec grand soin, l’élevage est au contraire à peine pratiqué. Seulement quelques cabris et des volailles. J’ai eu quelques renseignements intéressants par Mahmadou et le chef du village.

Les gens de Senoussi ne sont jamais venus razzier dans le pays. Au contraire ils sont venus récemment chez les Goulfés et ont emmené beaucoup de captifs. L’administration française n’est point intervenue pour les protéger. Le chef des Goulfés Tanako était allé librement faire sa soumission à Fort-Archambault et avait fourni du mil comme impôt. Il est mort depuis quelques mois et a été remplacé par un frère presque aveugle.

J’apprends aussi que les femmes de la région située au N. du Boungoul ou Ba Keïta qui portent dans les lèvres de grands disques de bois appartiennent à une tribu nommée Saras Dinguès par les arabes.

_Pays des Kabas Simmés (Mara Kouio-Simmé-Kinda), 20, 21 et 22 juin 1903._ — Il est à peine 4 heures du matin quand le chef de village fait retentir sa trompe. C’est aussitôt un concert assourdissant : de chaque groupe de cases partent de nouveaux coups de trompe et des appels retentissants qui se répètent jusqu’aux points les plus extrêmes du village. Les chiens mêlent leurs voix à ce concert diabolique et leurs hurlements durent sans discontinuer jusqu’au matin. Les porteurs arrivent peu à peu avec leurs armes. Ils sont bientôt en nombre double de ce qu’il nous faut. Ils prennent leurs charges de bonne humeur. Les caisses les moins volumineuses sont naturellement prises les premières, bien que ce soient souvent les plus lourdes. Les moins pressés à se munir d’un colis finissent par n’avoir rien à porter. Ils nous accompagneront néanmoins avec leurs armes et celles de leurs camarades. De Mara Kouio à Simmé nous traversons le grand plateau que nous avions vu de la plaine. Le sol est un sable très rouge propre à la culture. Aussi toute la contrée aujourd’hui abandonnée paraît avoir été autrefois cultivée ; il est parsemé de fragments de poteries. L’_Andropogon hirtum_ spécial aux jachères abonde. Dans la brousse encore naine on voit çà et là de nombreux et gros troncs d’arbres brûlés qui furent autrefois détruits pour aérer les cultures.

Au premier groupe de case Simmés que nous atteignons les hommes s’enfuient en armes avec leurs boucliers en observant nos allures.

Postés à quelques centaines de mètres, ils constatent bientôt que nos intentions sont toutes pacifiques et ne tardent pas à venir au devant de nous. Les « Lafia, lafia, lafia », les battements de mains, les claquements de langue annoncent que nous sommes les bienvenus.

Les cultures du village sont installées dans un terrain défriché depuis peu de temps, les troncs d’arbres secs et à demi carbonisés sont encore en place et presque partout je constate qu’on ensemence le mil pour la première fois.

Le terrain semble d’ailleurs convenir médiocrement. Il est en contrebas de quelques mètres au-dessous du plateau et le sable rouge est remplacé par une terre argilo-sablonneuse blanchâtre, utilisée par les termites pour faire de gigantesques tumulus. Au pied de ces monticules l’argile est plus compacte, aussi on y pratique des trous pour y recueillir l’eau au moment des pluies. Un puits creusé récemment dans une légère dépression atteint une quinzaine de mètres et l’eau manque actuellement. On a retiré du fond un sable blanchâtre mêlé d’argile et renfermant de nombreux fragments quartzeux. La roche compacte doit être très proche. Quoi qu’il en soit le niveau d’eau n’est pas encore atteint, et les habitants sont obligés d’aller chercher le précieux liquide à une grande distance ; ils le conservent ensuite dans d’immenses vases, de 1 mètre de haut, atteignant jusqu’à 150 litres de capacité.

Le village de Simmé produit l’impression d’un campement provisoire, mal situé, mal entretenu (le mil est à peine ensemencé) et il semble que les Kabas se soient installés là (depuis 2 ou 3 ans) pour se soustraire aux incursions de l’Alifat de Korbol, mais qu’ils n’ont nullement l’intention d’y rester. Korbol est venu jusqu’à cet endroit les attaquer il y a 2 ans et près de ma tente on nous montre les tombes d’un homme et d’une femme qui furent tués à cette époque. Le chef des Simmés est Nagué, un robuste vieillard d’une soixantaine d’années, aux cheveux grisonnants. L’aménité de sa réception ne dément point l’opinion qu’a pu donner son air accueillant. Bientôt le pavillon tricolore que lui a remis l’administration de Fort-Archambault est hissé au haut du mât en l’honneur de notre arrivée, et tous les notables apportant, les uns des volailles, les autres du mil, forment un large cercle autour de nous. Les palabres commencent, il est malheureusement difficile d’obtenir des renseignements géographiques, les Kabas connaissant à peine les alentours de leurs villages à quelques kilomètres de distance. Nous nous réjouissons de la bonne humeur de ces gens que la moindre facétie met en gaîté. Pendant qu’ils nous entourent ils passent le plus clair de leur temps à se faire des farces. On amène au camp comme curiosité une femme Dingué ou Djingué, ancienne captive de Rabah dont la lèvre supérieure est ornée d’un immense _Soundou_ large de 13cm,5. Elle serait assez jolie sans cette étrange déformation qui la rend hideuse. Je lui remets une petite glace circulaire, en lui disant que sa beauté deviendra incomparable si elle remplace le disque de bois qu’elle porte au-dessus de sa bouche par cette petite glace. Un bruyant éclat de rire accueille cette plaisanterie qui n’est point trouvée de mauvais goût puisque la vénus Djingué s’en retourne enchantée du miroir. Le Dr DECORSE[184] donne au sujet du Soundou les détails suivants :

J’ai demandé qu’on m’amène celles qui sont ici. C’est invraisemblable ! Ces ornements s’appellent « soundou ». Pour s’en faire une idée, il faut se représenter une femme adulte portant, enchassés dans la lèvre inférieure un disque de bois large comme une assiette à dessert, et dans la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café. Normalement, le poids entraîne ces appendices, il les fait pendre sur le devant du menton et du cou. Aussi la femme penche-t-elle un peu la tête pour s’éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos, elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n’ai pas pu savoir d’une façon positive si ces malheureuses s’en débarrassent pour dormir. En tout cas, je les ai vues boire et manger sans les ôter. Pour s’introduire les aliments dans la bouche, elles sont obligées de soulever le soundou supérieur, et la mastication s’accompagne d’un bruit très drôle de castagnettes. Pour boire, c’est plus simple : la femme relève son soundou inférieur jusqu’à l’amener à une obliquité suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe, qu’elles s’introduisent sur le côté à la place des commissures, car celles-ci n’existent plus guère qu’à l’état de souvenirs. Le poids des disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une forme pyramidale par suite de l’aplatissement des joues et des arcades mâchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugal est un fossé profond. La voix prend une résonnance spéciale, on dirait une voix de ventriloque ! plus de labiales, plus d’explosives, la parole n’est plus qu’un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C’est la perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre à cause de l’écoulement constant de la salive qui ne trouve plus d’obstacle et découle du soundou. Si la femme enlève ses appendices, elle devient hideuse. A la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est épidermisée. La bouche n’est plus qu’un trou entre les maxillaires étendus par l’usure, aplatis par la pression, et n’offrant presque plus traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.

Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes l’abandonneraient. Mais, dans le principe, me dit-on, un homme se respectant n’aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans soundou. Impossible de savoir pourquoi.

A Mantagoadé, les Kabas me disent que les Roûna et les Arabes, lorsqu’ils viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les lèvres les femmes qu’ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis si elles sont jeunes ils pratiquent un avivement des parties charnues pour que la marchandise ne soit pas invendable. C’est possible, en somme, car cette grande plasticité des lèvres est probablement la cause de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir l’orifice, qui s’agrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à porter des soundous de plus en plus grands, pour qu’ils puissent se maintenir en place. C’est un véritable cercle vicieux. De la pièce de cent sous, on passe à la soucoupe puis à l’assiette et les Dendjé en arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour ou l’autre un terme à de pareilles excentricités. Avec des perles rouges, j’achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces dames ne se servent plus ; ils sont en bois de ficus très léger. La vue des perles excite des convoitises et, si j’en avais les moyens, je trouverais toutes sortes de choses à échanger.

Les soundous de grande taille se portent aussi chez les Saras Ngaké et les Saras Mbanga.

Depuis deux jours le temps était à l’orage. Au départ il y avait une rosée abondante qui ne disparut qu’à 10 heures du matin et en quittant Mara Kouio, le lendemain le ciel resta complètement couvert jusqu’à 9 heures, mais il n’y eut point de rosée. Toute la journée il a fait un temps extrêmement lourd. Au coucher du soleil les éclairs ont fait leur apparition. Vers 9 heures du soir, une tornade a éclaté brusquement, et pendant plus d’une heure l’eau s’est déversée à torrents, accompagnée de vent et d’éclairs, mais point de tonnerre. Pendant que la pluie et le vent déferlaient, j’avais grand peine à maintenir ma tente. Après minuit le ciel a repris son calme habituel, mais au matin une humidité pénétrante envahit l’atmosphère. Nous marchons dans une direction générale N.-E. ; Nagué nous accompagne et a promis de venir jusqu’à Moufa. Le pays que nous traversons est toujours un terrain bas, à végétation fournie, mais peu élevée (_Acridocarpus_, _Detarium_ et surtout les _Afzelia_ qui dominent, quelques _Daniella_, Karités rares). En beaucoup d’endroits très éloignés des villages on a pratiqué cette année des défrichements de plusieurs centaines d’hectares. La culture s’étend dans la contrée, mais il est possible que ce soient des familles chassées de leur pays natal par les incursions d’Adem et de Korbol qui sont venues se fixer chez Nagué, chef réellement considéré dans toute la région. J’ai constaté que dans tous les champs récemment défrichés on ensemence l’arachide et surtout le niébé (haricot). Des champs entiers sont pleins de cette légumineuse dont les cotylédons commencent à sortir de terre. A 8 kilomètres environ de marche du village de Nagué, nous arrivons à celui du petit chef Kaba, Tolo-Kaba[185].

Quatre kilomètres plus loin nous atteignons le pays des Kindas et passons d’abord par la demeure du chef Shongo, puis nous installons notre campement chez Tolo, au village même de Kinda. Le chef nous souhaite la bienvenue comme d’ordinaire. Le bruit s’est répandu que nous avions donné hier des perles en échange de volailles, d’œufs et de mil, aussi un véritable marché s’installe bientôt dans le camp. Après avoir baissé le prix des poulets à deux cuillères de perles mélangées nous sommes obligés de cesser tout achat, car si nous acceptions toutes les offres nous aurions bientôt une véritable basse-cour avec nous.

Les perles de toute nature sont extrêmement prisées dans le pays Kaba et Kinda. Les femmes n’en portent point ou presque point. Quelques hommes en ont plusieurs de diverses tailles et diverses couleurs provenant du Ouadaï et du Baguirmi. La petite perle rouge est très recherchée et n’a pour ainsi dire point encore été introduite dans le pays à l’O. du lac Iro.

A peine avions-nous terminé le palabre avec Tolo que nous avons eu la visite d’un petit chef nommé Gouna, installé depuis peu à côté de Nagué. Il raconte qu’il était chef d’un village nommé Douki (ou Dougui), installé au pied d’une roche à un jour de Kendégué. Il s’est brouillé avec le chef de ce village parce que ce dernier possède deux pointes d’ivoire qu’il destine à Korbol. Gouna lui a conseillé de les donner plutôt au commandant de Fort-Archambault, mais le chef de Kendégué s’est fâché et a menacé Gouna d’une dénonciation à Korbol ; par crainte, Gouna s’est enfui. Ce sont de ces petites querelles, dénonciations, vengeances, de village à village que les administrateurs futurs auront à régler. D’un village à l’autre, les habitants se défient les uns des autres et se connaissent à peine. C’est ce qui a laissé croire aux premiers Européens qu’il y avait une multitude de peuplades distinctes, alors que ce sont partout les mêmes hommes parlant la même langue, ou des dialectes à peine différents. Les Kindas se disent distincts des Kabas Simmés, par exemple, alors qu’ils parlent la même langue et ont les mêmes habitudes et les mêmes habitations.

Les _Kabas Simmés et les Kindas._ — Les observations que j’ai pu faire jusqu’à ce jour chez les Niellims, les Ndamms, les Toummoks, les Goulleï, les Saras de l’O., les Tounias, les Kabas des bords du Chari entre le Bangoran et le Bahr el Azreg, les Kabas Solos, Kabas Maras, K. Simmés, Kindas m’ont persuadé que ces groupes ne forment qu’un seul peuple divisé à l’infini, chaque village constituant presque toujours un groupement complet sans rapport avec les villages voisins, ayant parfois ses habitudes spéciales et son dialecte, mais avant aussi un grand nombre de caractères communs : Villages construits de la même manière, agriculture partout très avancée, mêmes armes (surtout le bouclier et le couteau de jet) (courbache), même langue (dans ses grandes lignes), dérivée du bagrimma, même numération, même costume (le tablier de peau chez les hommes), tatouages disposés de la même façon (avec cependant des variantes), mêmes ustensiles et mêmes ornements (anneaux, bagues, billettes de bois dans les oreilles des femmes) et vraisemblablement mêmes caractères anthropologiques.

On peut déjà mettre en relief la haute stature, la robustesse du corps, les membres bien proportionnés, le nez large, les lèvres épaisses, le teint noir légèrement cuivré. Ce n’est pas la première fois qu’on voit en Afrique un seul peuple disloqué en une infinité de tribus qui semblent au premier abord n’avoir aucune connexion entre elles. Qu’il suffise de citer toutes les divisions de la grande famille Mandé au Soudan, les Diolas et tous leurs parents dans la Casamance, les Bandas en Afrique centrale, etc.

Je crois que toutes ces sous-tribus tirent leurs noms de diverses origines, parfois le nom a été donné à l’insu souvent de la tribu auquel il est dévolu par les Arabes ou les Baguirmiens. Ce serait par exemple l’origine de l’appellation Saras. Remarquons à ce propos que les Saras de l’O. et les Saras de l’E. s’ignorent complètement les uns les autres. Fréquemment le nom a pu venir d’un chef important qui aura réussi à grouper autour de lui d’importantes agglomérations. Qu’il suffise de citer au Soudan les _Malinkés_, hommes de Mali[186].

Les Smous ou Smoussous sont les sujets et surtout les guerriers de Senoussi. Ils sont connus sous ce nom, non seulement dans leur pays, mais dans toutes les contrées situées en dehors des états du Sultan. Les Rabi étaient les guerriers de Rabah, etc. Il est donc probable que Simmé, Mara, etc., sont aussi des noms de chefs. Les Kabas Solos tirent leur nom d’un chef actuellement vivant.

Ce qui suit se rapporte plus particulièrement à ce que j’ai vu chez les Kabas Simmés et les Kindas.

Chaque village est formé de groupes de cases nommés Soukalas, disséminés dans les cultures souvent sur une aire très étendue, certains peuvent avoir quelques kilomètres de long tout en ayant un nombre restreint d’habitants. Chaque Soukala est composée de plusieurs familles. La demeure d’une famille est entourée d’une tapade haute de 2 à 3 mètres formée par des paillons tressés appliqués sur des poteaux. Dans cette enceinte se trouvent la maison d’habitation, les cases accessoires, les réserves de bois, les fétiches, les mortiers, les récipients à eau, et les quelques autres objets nécessaires à la vie des noirs. Devant l’habitation on voit souvent une grande fourche en bois dur plantée en terre sur laquelle on place les armes et on appuie les sagaies ou lances en rentrant.

_23 juin. De Kinda à Balbidjia (Balbédja)._ — La distance entre les deux agglomérations est de 12 kilomètres environ dans la direction N.-E. Sur ce parcours les deux tiers au moins s’effectuent dans une vaste plaine nue, constituant l’un des plus beaux Firkis rencontrés jusqu’à ce jour. Un gazon épais, haut de 30 centimètres environ, recouvre toute la plaine. On dirait vraiment une de ces prairies naturelles qui, en France, environnent les abords des cours d’eau et en général les pays bas. Nos prairies de France seraient des Firkis modifiés par l’homme et dont la végétation de zone tempérée forme un tapis à peine distinct comme aspect de celui qui recouvre les Firkis de l’Afrique centrale. En cette saison on rencontre dans les Firkis soudanais la même variété de tons qu’on observe dans les prés d’Europe peu de temps avant la récolte des foins.

Les graminées courtes, à feuilles ténues, constituent l’élément dominant. Une espèce à panicules violets et à épilets très petits est surtout abondante et on la prendrait à distance pour l’_Agrostis vulgaris_. D’autres graminées ressemblent à des _Poa_ ou à des Brizes. Dans les parties plus humides et à demi marécageuses à cette époque de l’année croissent des herbes plus robustes et spécialement des Cypéracées. Enfin çà et là, la prairie présente de grandes places couvertes d’Orchidées, de Liliacées et d’Amaryllidées en fleurs. En certains endroits le sol se relève de 1 ou 2 mètres et ces places n’étant point inondées sont couvertes d’arbustes et d’arbres. La prairie proprement dite est dépourvue de toute végétation ligneuse, sauf sur ses pourtours envahis de hautes termitières boisées, tapissées de _Cadalvena spectabilis_, _Kaempferia æthiopica_ et _Kaempferia rosea_, dont les brillantes fleurs jaunes, violet-lilas et rose-carné s’épanouissent à cette époque.

En un endroit sur le bord du Firki nous franchissons un escarpement boisé, haut de quelques mètres et formé de roche ferrugineuse, puis nous retombons dans la plaine. C’est dans cette plaine à mi-distance de Kinda et de Balbidjia que le Bahr Salamat décrit ses sinuosités. Ses rives ordinairement verticales sont en contre-bas de 3 mètres environ. Le lit proprement dit est large de 15 à 20 mètres, mais en certains endroits il s’élargit jusqu’à avoir 40 à 50 mètres. Il est à sec, ou plutôt il reste de l’eau dans des mares souvent très rapprochées, mais point encore réunies entre elles par le moindre filet d’eau. La profondeur dans les mares est environ de 3 à 5 mètres et dans l’une d’elles, ayant à peine 35 mètres de diamètre, vit un troupeau de quelques hippopotames. Nos tirailleurs font feu sur eux mais en vain. La rapidité avec laquelle ces animaux sortent et rentrent leur groin pour respirer est telle que le temps d’agir sur la détente du fusil, ils ont déjà disparu.

Les berges présentent quelques arbustes entremêlés et surtout des _Mimosa asperata_ et des _Sesbania ægyptiaca_. Dans le lit de la rivière sur les bancs de sables et dans les mares peu profondes croissent de hautes herbes. Sur la rive septentrionale le Firki est coupé de lits secondaires où doit circuler l’eau à la fin de l’hivernage. Le sol, entièrement nu par places, est formé par une argile sèche et fendillée couverte de toutes parts par les pistes d’hippopotames dont l’empreinte des pieds est restée dans la glaise. Certaines mares commencent à se remplir, mais l’eau qu’elles contiennent est venue par ruissellement, et non du cours supérieur de la rivière. Dans les environs paissent tranquillement des troupeaux de plusieurs espèces d’antilopes. Par contre, les traces d’éléphants manquent totalement.

A 2 kilomètres avant d’arriver à la première agglomération Balbidjia[187], le sol se relève très légèrement et présente sans transition de beaux groupes d’arbres rassemblés surtout sur les grandes termitières. On doit noter dans ces bosquets voisins des Firkis la prédominance du Tamarinier, du _Diospyros_, des Capparidées. Je vois aussi apparaître un _Acacia_ voisin de l’_Acacia arabica_ qui se trouve là au point le plus méridional de son aire. Sous ces arbres la terre est couverte d’un frais tapis de graminées nouvelles élevées de 15 centimètres et dont les premières feuilles sont seules épanouies. Notons l’abondance d’un _Andropogon_ très recherché par nos chevaux.

III. — PAYS DES GOULFÉS OU KOULFÉS.