Part 25
_Le Ba Illi près de Saada[176]._ — A 4 kilomètres environ de Saada, le sol meuble devient plus compact ; il est formé d’une argile jaune, mêlée et surmontée de cailloutis ferrugineux. Par une pente faible on descend de 3 mètres environ et on se trouve dans une dépression (peuplée d’arbres et d’arbustes) alignée N.-S., et large de 50 mètres environ. Au milieu, le fond, large de 30 mètres environ, est sablonneux, sans végétation aquatique et je doute qu’il y ait jamais eu là un cours d’eau permanent. Le bord de la dépression, du côté E., est surélevé d’une façon presque abrupte de 7 à 8 mètres et c’est en montant ensuite insensiblement qu’on arrive au sommet du plateau boisé qui, vu de Saada, donne l’illusion d’une colline, dont les crêtes bleues semblent assez élevées. En fait elles ne dominent le pays environnant que de 15 à 20 mètres à peine.
_Le Ba Bo._ — Le Ba Bo (Ba Baï ou Bahr Nam) ferait communiquer le Bahr Sara et le Logone ; les indigènes affirment qu’à la saison des pluies il est possible d’aller en pirogue de l’une à l’autre rivière[177]. Je l’ai atteint à 4 kilomètres au S. de Daï. Il se trouve au milieu d’une plaine nue, large de 1 à 2 kilomètres ; à 100 ou 150 mètres du bord commence la végétation arbustive que signalent quelques _Hyphæne_. Là où je le vis, il décrit une courbe très accentuée, allant de S. 30° O. à E. 15° S.[178]. Au point où les gens de Daï viennent pêcher, il a 50 mètres de large, mais en aval et en amont, il n’en a pas plus d’une trentaine. Sa profondeur actuelle (7 juin) est de 0m,50 à 1m,50, on nous dit qu’il y a des profondeurs de 1m,50 au milieu. On y circule en pirogues. Le courant est absolument insensible, et je me demande si ce ne serait pas un simple diverticule du Bahr Sara.
_Le Bahr Sara._ — Nous l’avons traversé à 12 kilomètres à l’E. de Daï et à 2 kilomètres de Balmane. Le plateau de limon rouge, qui s’aperçoit des Niellims, le domine de 8 à 12 mètres. En haut, il y a encore des _Hyphæne_ et des _Acacia albida_ qui sont là à leur limite S. Le fleuve vient sensiblement du S.-O. et file N.-E. en décrivant une courbe très prononcée. Sur la rive gauche, la plus basse, est installé le village pêcheur Hora de Gadia ; fort pauvre, il ne comprend qu’une trentaine de cases, pour une population d’une vingtaine d’adultes. Le lit mesure à cet endroit, 200 mètres de large ; un peu en amont, il n’a que 150 mètres. De ce côté, il est bordé de bancs de sable sur une largeur de 800 mètres à 1 kilomètre, que séparent des dépressions marécageuses, des canaux à Bourgou. Dans le chenal principal, l’eau est profonde de plusieurs mètres ; nous la passons en pirogue, les chevaux nagent, tenus en laisse à l’arrière. Le courant a une vitesse modérée. Au delà de la berge escarpée de la rive droite, entaillée de 6 à 8 mètres dans une argile mêlée de sable, s’étend une grande plaine nue, bordée de termitières sur sa lisière. Sur quelques-unes de ces termitières éboulées se trouve le _Landolphia florida_ dont les fruits sont actuellement mûrs (8 juin). Il est ici à sa limite septentrionale.
Les termitières constituent une station végétale très spéciale. Habiles architectes, les termites ont élevé dans toutes les plaines basses et le long de toutes les dépressions des constructions en dôme ayant parfois 10 à 12 mètres de diamètre et 2 à 8 mètres de hauteur. Beaucoup ne sont plus habitées, depuis des siècles sans doute, si on en juge par la vétusté des arbres qui ont poussé à leur sommet, mais leur solidité est telle qu’elles ont résisté et résisteront presque indéfiniment à la désagrégation. Ces monticules ne sont pas seulement un refuge pour les insectes, plusieurs petits mammifères s’y établissent à demeure, mais c’est la végétation surtout qui s’est adaptée à ce genre de station. Une trentaine d’espèces végétales, en particulier le Tamarinier, le _Diospyros_, les _Sanseviera_, 4 ou 5 espèces de Capparidées qui, sur les plateaux, évitent les sols humides, sont cependant descendues dans la plaine marécageuse, mais elles vivent exclusivement sur les termitières, hors des atteintes de l’inondation.
La flore de la plaine marécageuse est excessivement pauvre ; elle se compose exclusivement de deux ou trois _Andropogon_, deux _Panicum_, quelques Cypéracées disséminés à travers des Graminées, enfin le _Nauclea inermis_ constitue à peu près la seule espèce ligneuse venant dans ces savanes ; encore ses touffes sont-elles fort espacées.
_Bahr el Azreg._ — On le passe en pirogues près du village de Balimba. Entre des rives très boisées, à demi marécageuses, son lit, large de 30 à 45 mètres, a plusieurs mètres de profondeur[179]. Au delà, presque jusqu’à Fort-Archambault, s’étend une plaine basse, coupée de canaux, à Bourgou. A certaines époques, l’eau du Bahr el Abiod y pénètre et le remplit, elle s’accumule ainsi dans des séries de marais ; quand il y a trop plein, elle se déverse dans l’Abiod et établit ainsi un faux courant[180].
[Note 161 : Parfois, comme à Kérem, ces roches sont situées au bord même d’un ancien grand fleuve. Le courant a poli la pierre, creusé des godets et fait disparaître toutes les saillies qu’il a arrondies.]
[Note 162 : Il est cependant parfois recouvert de sables ferrugineux stériles.]
[Note 163 : NACHTIGAL, II, p. 738.]
[Note 164 : G. BRUEL, _Renseignements coloniaux_, 1905, p. 372. Voir p. 373 le graphique des crues du Logone et du Chari, qui ne résume, il est vrai, que les données de quelques mois d’observations en 1903 et 1904.]
[Note 165 : Tanako, chef des Goulfés récemment décédé lors du passage de la mission. La traduction de Ba Tanako est Rivière de Tanako (rivière qui passe chez Tanako).]
[Note 166 : Ba Karé signifie rivière de Karé ou rivière qui passe à Karé. Le Boungoul se nomme aussi Ba Keita.]
[Note 167 : Les Kabas ont des villages le long du Bamingui en amont de Fort-Archambault.]
[Note 168 : Ce massif a été nommé « Monts de Niellim ».]
[Note 169 : _Du Congo au Lac Tchad_, pp. 95 à 98.]
[Note 170 : On emploie d’ailleurs chez les Saras, d’après M. DECORSE, de petits couteaux inutilisables qui constituent une véritable monnaie d’échange. Une monnaie semblable existe dans la région de Beyla, au Soudan (Guerzès).]
[Note 171 : On commence seulement à récolter les gousses de _Parkia_ et les fruits du Karité sont loin d’être mûrs.]
[Note 172 : La chenille qui dévaste les plaines du Bangoran n’apparaît pas dans cette région.]
[Note 173 : G. NACHTIGAL, II, ch. VI, p. 646 et suivantes.]
[Note 174 : Ce palmier est probablement ici à sa limite S. ainsi que les _Balanites_ et _Acacia albida_ dont il existe quelques pieds. Le Fromager (_Eriodendron_) est au contraire à sa limite N.]
[Note 175 : Les Bambaras nomment _dingas_ ces sortes de puits dans le sable et les grandes trouées marécageuses sans arbres se nomment _dalas_ (_mar_ en ouolof).]
[Note 176 : Saada est situé à 8 kilomètres environ à l’O. de Daï.]
[Note 177 : C’est aussi l’opinion qu’adopte comme vraisemblable M. BRUEL après une discussion très serrée des témoignages de MAISTRE, LŒFLER et FAURE. (BRUEL, _Renseignements coloniaux_, 1905, no 10, p. 370-372.)]
[Note 178 : Il est accompagné sur la rive voisine de Daï d’un marigot large de 15 mètres, plein d’herbes aquatiques et contenant déjà une assez grande quantité d’eau.]
[Note 179 : D’après le capitaine PARAIRE, il aurait 5 mètres de profondeur (18 juillet 1901).]
[Note 180 : M. ANTONY a remonté cette rivière qui se termine en cul-de- sac, jusqu’à une quarantaine de kilomètres.]
CHAPITRE XI
LE LAC IRO
I. Généralités. — II. En route pour le lac. — III. Pays des Goulfés ou Koulfés. — IV. Autour du lac. — V. Chez les Saras de l’E. et retour chez les Koulfés.
* * * * *
I. — GÉNÉRALITÉS
Dans la zone des grandes plaines du Chari central comprises entre la 9e et la 11e parallèle, la sécheresse sévit pendant des mois ; on ne trouve plus d’eau à partir de février jusqu’en juin que dans le Boungoul ou Aouk et le Bangoran.
Le lit du Bahr Salamat est presque partout à sec et conserve de l’eau en permanence seulement en certains endroits parfois assez profonds pour que les hippopotames y demeurent toute l’année.
Des flaques d’eau plus ou moins analogues, et plus ou moins étendues existent aussi çà et là en dehors des lits fluviaux. Ce sont des dépressions naturelles, sortes de cuvettes largement évasées sans bord et sans lit précis. Les Djellabah et les Baguirmiens les nomment _rahat_ (_rouhout_, au pluriel) quand elles sont de dimensions modestes, et _Bahr_, appellation appliquée aussi aux grands cours d’eau, quand elles contiennent toute l’année une réserve d’eau importante.
Ces _Bahr_ et ces _Rouhout_ sont connus de tous les trafiquants du Baguirmi, du Ouadaï et du Kouti. Pendant plusieurs mois les caravanes doivent s’astreindre à passer à proximité de ces points d’eau où des villages sédentaires sont souvent établis, les peuples pasteurs errants conduisent là leurs troupeaux, lorsque la sécheresse a fait disparaître toute trace de végétation dans les plaines et tari les mares et les ruisseaux des plateaux. Les abords des _Bahr_ et des _Rouhout_ sont encore verdoyants en pleine saison sèche. Au fur et à mesure que la dent des herbivores tond l’herbe, elle repousse. Elles sont fréquentées non seulement par les animaux domestiques, mais encore par un grand nombre de bêtes sauvages. Plusieurs espèces d’antilopes y foisonnent. Le bord de ces cuvettes a un peu l’aspect de nos prairies normandes vues en août et septembre, lorsqu’après la récolte des foins le _regain_ a poussé et couvre les prés, un peu humides, d’un court tapis vert-jaunâtre sans fleurs et sans graminées fructifiées. Le nombre de ces dépressions existant au S. du Baguirmi, du Ouadaï et du Dar Four est très grand.
Situées le plus souvent dans de grandes plaines au sol argileux imperméable, presque sans pente, elles recueillent, à la saison des pluies, l’eau tombée dans tous les environs, aucune rivière avec des berges nettes ne draine ces pays. Après chaque pluie, l’eau les recouvre et les transforme en vastes marais ; entre chaque touffe d’herbe, le sol est fangeux et cède sous les pieds. En quelques jours cependant les plaines s’assèchent, soit que l’eau s’écoule suivant les lignes de plus grande pente mais sans cheminer dans un lit vers la dépression principale, soit qu’elle s’évapore de ces multiples petites mares où elle forme des flaques dormantes, ou bien elle se perd en terre. Dans les endroits où la terre est un peu sablonneuse, il s’est creusé un grand nombre de petits entonnoirs larges de quelques décimètres et profonds d’un pied à peine. Mais le sol est souvent miné en dessous et manque de solidité. Rien n’est plus laborieux que d’avancer à cheval sur ces plaines après la pluie. Dans les endroits où la terre est franchement argileuse et couverte d’une mince nappe d’eau, le cheval glisse constamment et risque en tombant de déposer le cavalier dans le bourbier. S’il avance au contraire sur un sol perméable, il s’affaisse presque à chaque pas et risque de s’enliser dans les innombrables fondrières où l’eau s’est engouffrée. Il n’est du reste pas possible de voir le terrain sur lequel on avance, puisque des herbes drues croissent partout en cette saison, qu’il y ait de l’eau ou qu’il n’y en ait pas. C’est encore dans les dépressions où l’eau demeure plusieurs semaines consécutives qu’il est le plus facile d’avancer. L’eau vient souvent jusqu’au poitrail du cheval, mais on marche avec beaucoup plus de sûreté, car le fond est solide. Aux graminées émergeant de l’eau, ont fait place de petites plantes aquatiques flottantes dans lesquelles les pieds de la monture ne risquent pas de s’embarrasser. Il faut cependant avancer avec prudence, car ces marais peuvent conduire à quelque rahat profond de plusieurs mètres.
NACHTIGAL a narré les difficultés et le danger de la marche en hivernage dans ces plaines avoisinant le Bahr Salamat (nommé Bahr Korté au S. du Ouadaï) : « Ce ne sont que flaques d’eau et bouillie sans fond... on patauge dans la boue jusqu’aux genoux... les bêtes enfoncent dans le bourbier jusqu’au ventre »[181].
On suit la piste des hippopotames, croyant suivre celle des hommes et on ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand bourbier caché par l’eau. Cependant, à la saison sèche, le sol est dur et très praticable, surtout dans les endroits qui n’ont pas été piétinés par les éléphants ou les hippopotames. Les pieds de ces animaux en enfonçant dans la boue y ont laissé des empreintes profondes qui entravent la marche même dans la saison où la terre est devenue ferme.
C’est dans une contrée semblable à ce pays Mangara dont les mares avaient mis un terme à la tentative d’exploration de NACHTIGAL vers le Kouti que COURTET et moi dûmes cheminer en pleine saison des pluies pour atteindre le fameux lac Iro qui n’était alors connu que par les vagues renseignements recueillis par l’illustre explorateur du Ouadaï. Où NACHTIGAL n’avait pu pénétrer, nous nous obstinâmes à aller.
II. — EN ROUTE POUR LE LAC
_19 juin._ — Partis fort tard du poste de Fort-Archambault nous passons immédiatement l’Abiod dans une pirogue. Le fleuve est actuellement large de 100 mètres environ et profond de 80 centimètres, la rive gauche escarpée domine le niveau de l’eau de 10 mètres, sur la rive droite au contraire de grands bancs de sables coupés de chenaux s’étendent à perte de vue. L’eau commence à couler dans quelques-uns de ces chenaux et j’observe par places de véritables amas d’_Azolla pinnata_ aux corolles rouges en ce moment et charriées par le fleuve.
Un village Horo est installé à proximité de l’Abiod et de ces chenaux, les habitants raccommodent des filets ou se livrent activement à la fabrication d’autres engins de pêche. Les Horos en effet ne cultivent pas ; mais vivent presque exclusivement de la pêche.
Les Horo, les Tounia et les Kaba, dit le Dr DECORSE[182], ont quelques engins de pêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent en outre de la sagaie ordinaire une espèce de foène appelée « onoufo », faite de trois branches de fer, fixées en triangle au bout d’une perche très longue et très légère ; chaque pointe est munie d’une encoche en hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des résultats remarquables. L’indigène jette son arme de la main droite et rattrape de la main gauche l’extrémité de la hampe, sans jamais laisser s’échapper l’instrument, s’il y a beaucoup de fond.
Quand les marais s’assèchent ou que les bras de la rivière s’isolent, les indigènes s’en vont par bandes de cinquante ou plus, battre les flaques d’eau laissées sans communication avec le fleuve, dans lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde entre dans l’eau et barbote. Les uns sont armés du panier conique à deux ouvertures, d’autres ont des épuisettes à manche, les hommes manient des troublettes dont la monture en arc de cercle est sous-tendue par une cordelle : ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l’eau avec leurs pieds ; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir si un poisson ne s’est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire. Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début, la chose accessoire : ce qu’il faut, c’est remuer la vase. Chacun s’y applique à plaisir. Aussi bientôt l’eau n’est-elle plus qu’une dilution de boue dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface et se laisse capturer facilement.
Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum. Un tégahoum n’est, en somme, qu’une nasse immense, barrant presque tout un cours d’eau, se compose de petites chambres circulaires, limitées par des claies, accolées deux par deux en ne laissant entre elles qu’un étroit couloir ; leur convexité regarde en amont du courant. En aval, elles ont une porte dont les deux battants tenus ouverts vont presque jusqu’à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie entoure les deux logettes complètement, sauf au niveau du couloir qui les sépare ; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant, et sa convexité vers l’aval ; de ce côté, elle ménage entre elle et les logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s’introduit dans ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d’eau à barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres qu’on réunit par une claie transversale.
Les riverains utilisent encore une espèce de tramail qu’ils traînent sans que le bas du filet touche le fond. En somme tous ces engins sont multiples et très bien appropriés à la nature des cours d’eau. Il faut bien remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n’est ni un sport ni un plaisir ; c’est au contraire un moyen d’existence quelquefois le principal. Aussi dédaigne-t-on toute prise qui n’est pas d’importance. C’est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont confectionnés avec des matériaux très forts. Malgré tout, on trouve de gros poissons assez forts pour les détériorer, sans compter parfois les crocodiles qui se font prendre.
Nous avons marché pendant près de 6 kilomètres dans une grande plaine boisée où dominent comme essences le _Trichilia_ et les _Terminalia_. Le sol est argilo-sablonneux souvent coupé de ravins déboisés à fond sablonneux. Dans les dépressions les plus profondes quelques petites mares commencent à se constituer, ailleurs le sol est fendillé ou encore il est miné en dessous et présente de nombreux entonnoirs où s’engouffre l’eau des pluies. Il est certain que nous nous trouvons sur un sol alluvionnaire encore mal fixé, à sol fortement perméable par places, mal tassé et susceptible d’emmagasiner de grandes quantités d’eau pouvant creuser de petits canaux souterrains et déterminant par places des affaissements du sol.
Les arbres ont à cette époque leur plus belle parure, la végétation qui a commencé dès mars a donné des pousses couvertes de feuilles en plein développement. Les graminées commencent à reverdir. Les fleurs souvent éclatantes des monocotylédones bulbeuses, _Kaempferia_, _Amorphophallus_, _Lissochilus_, _Hæmanthus_, _Crinum_, _Chlorophytum_, _Anthericum_, émaillent la plaine. Mais le long de l’Abiod et du Boungoul domine surtout l’_Acrospira_ dont les beaux épis de fleurs d’un blanc nivéal couvrent parfois de grands espaces là où le sol devient plus humide, et est formé par une argile blanchâtre.
Le Boungoul (ou Ba Keïta), contrairement à ce qu’on pouvait attendre sous cette latitude, est environné d’une _fausse galerie_ épaisse, large de près de 500 mètres sur la rive gauche. Quelques essences d’arbres seulement aux troncs tortueux constituent le fond de la végétation.
La Ba Keïta où nous la passons, a un lit large de près de 500 mètres, mais le lit actuel réel où coule l’eau mesure 15 à 20 mètres. La profondeur est de 70 centimètres. Les berges ont à peine, en ce moment, 2 mètres de surélévation.
C’est en le côtoyant pendant plus d’une heure que nous sommes parvenus à Solo. Le fleuve a un cours incertain et décrit des méandres très variés comme l’Abiod dans une grande plaine basse que ses eaux — ce n’est pas douteux — ont entièrement recouvert. D’ailleurs de nombreux bras herbeux, ordinairement ensablés à leur entrée, mais libres du côté aval, forment des séries de mares latérales le long de la rivière et emmagasinent certainement de grandes quantités d’eau au moment des crues.
Beaucoup de ces mares sont remplies de Bourgou, de nénuphars, de _Jussiæa_, de _Ceratophyllum_. La nappe est en certains endroits recouverte d’un plankton d’un rouge sang.
Solo doit son nom au chef de village actuel. C’est un village prospère dont les cases sont disséminées sur un cercle de 2 à 3 kilo mètres de diamètre, et dont les cultures s’étendent bien au-delà de cette zone. Actuellement les ensemencements sont achevés et le _Sorgho_ en certains endroits a 0m,80 de haut. Mélangé au _Sorgho_, se trouvent des courgettes à huile, des niébés (haricots), des arachides, des _Voandzeia_.
Toutes ces plantes ont déjà acquis un magnifique développement et le village a pris un aspect riant qui s’harmonise bien avec sa prospérité. Il n’y a pas de pauvre chez les Kabas. La récolte du premier mil se fera dans deux mois et cependant on a encore assez de grain pour faire de la bière. Les habitants nous font un excellent accueil et le chef nous comble de cadeaux. Nous nous acquittons par des perles, divers bibelots et surtout la viande de deux antilopes tuées par Omar. Cette aubaine remplit de joie les Kabas. Un concert nous est bientôt donné, le balafon du pays donne des accents fort harmonieux malheureusement souvent masqués par les tamtams. En même temps des danses d’un pas léger à mouvements fort élégants s’organisent. C’est la première fois que j’entends chez les noirs une semblable musique et que je vois une danse qui n’a rien de grotesque.
Le Ba Keïta coule à 100 mètres de notre campement, sa berge de droite est escarpée de 4 mètres et entaillée çà et là de coupures, sortes de couloirs s’ouvrant brusquement et permettant à l’eau des tornades tombée sur le plateau de se déverser immédiatement dans la rivière.
Au départ j’ai constaté que toutes les grandes termitières qui avoisinent le village sont utilisées pour la culture. Elles sont constituées par un sol argilo-sablonneux blanchâtre et ont parfois plus de 15 mètres de diamètre et 6 à 8 mètres de haut.
_20 juin._ — Mara Kouio, village de Kabas. Marche de 15 à 18 kilomètres sensiblement dans la direction du N. depuis Solo. Nous avons traversé presque constamment une brousse peu épaisse où dominent les _Trichilia_, les _Terminalia_, et le _Combretum glutinosum_. Très peu de _Parkia_ et seulement quelques pieds très rares de Karité. Aucun palmier. Cette brousse est fréquemment coupée par de grands espaces nus (Firki) au sol argileux fendillé impropre à la culture ou par de grandes prairies dépourvues d’arbres, transformées en marais à la saison des pluies, si l’on en juge par l’abondance des coquilles d’ampullaires qui recouvrent le sol.
La plus vaste de ces prairies est située au S. du village de Mara Kouio, on l’appelle _Oulagui_. Ce Firki présente du côté de Solo des bas-fonds dans lesquels on observe encore des barrages de pêche. Au dire du rabiste Mahmadou, l’eau atteindrait à la fin de l’hivernage 1m,20 de haut dans les plus grands fonds et à l’approche du village de Mara Kouio il y aurait seulement 0m,70. D’après les indigènes ce Firki aurait son origine du côté de Mara Bei et se dirigerait vers l’E. se rendant au Chari en passant par Bô[183]. Ce renseignement est toutefois donné d’une façon très dubitative, les indigènes faisant remarquer qu’ils ne l’ont jamais suivi, ce qu’ils savent, c’est qu’il vient de Mara Bei et qu’il va à Bô.
On me donne le nom d’autres Firkis voisins : Manga, Kéniéré, Danga, Méré, Kagna, Katja, etc.
Le Firki Oulagui a environ 2 kilomètres de large, c’est une grande plaine herbeuse remplie de _Panicum_ et d’_Andropogon_, les chenaux à Bourgou font défaut, en revanche on trouve de nombreuses mares contenant déjà un peu d’eau et bordées de cypéracées. Sur le sol argileux bordant ces mares, on trouve presque toujours le _Crinum pauciflorum_ dont les grandes fleurs blanches veinées de pourpre sont actuellement épanouies ; ailleurs se mêle aux graminées un _Polygala_ à racèmes élevés de plus d’un mètre et à grandes fleurs bleues ou roses. Quelques antilopes pâturent tranquillement dans cette prairie.