L'Afrique centrale française

Part 2

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J’ai visité plus tard une partie de ces escales, j’ai appris à me défier des impressions notées en passant sur ces villes dont plusieurs ont un passé séculaire et dont les autres comme Conakry, Grand-Bassam, Cotonou, Libreville, Loango, bien que plus récentes, sont cependant très connues par suite de l’importance qu’elles ont acquise dans ces dernières années.

COURTET et DECORSE s’embarquèrent à Bordeaux sur la _Ville de Maceio_, le 15 juin 1902. J’étais parti le mois précédent emmenant avec moi MARTRET et nous nous étions arrêtés au Sénégal pour recueillir dans les principaux jardins les plantes utiles que nous voulions transporter au centre de l’Afrique pour les y acclimater. Je n’oublierai point ni l’extrême bienveillance avec laquelle M. le Gouverneur-Général ROUME facilita nos recherches ni les encouragements que nous reçûmes de la part de tous les fonctionnaires qui le secondèrent dans la réorganisation de l’Afrique Occidentale Française qui venait d’être constituée sur de nouvelles bases.

Le 21 juin _la Ville de Macéio_ passait en rade de Dakar. Nous nous rejoignîmes à bord tous les quatre. J’emmenais pour tout personnel indigène deux Sénégalais : l’un, Moussa Ndiaye, comme préparateur, l’autre comme cuisinier. Nous emportions deux tonnes de bagages. Plus de la moitié de nos caisses renfermaient exclusivement du matériel scientifique, des récipients pour les collections, un énorme stock de papier destiné à sécher les plantes, de la papeterie.

Une de nos caisses était entièrement remplie de livres les plus importants, relatifs aux régions que nous allions visiter : SCHWEINFURTH, _Au cœur de l’Afrique_ ; BARTH (l’édition allemande et la traduction française) ; C. MAISTRE, _A travers l’Afrique centrale_ ; GENTIL, _La Chute de l’empire de Rabah_ ; FOUREAU, _D’Alger au Congo par le Tchad_ ; BENTHAM, _Flora nigritana_ ; OLIVER et THYSELTON-DYER, _Flora of tropical Africa_ (les 6 volumes alors publiés), etc. Deux ans plus tard j’ai eu la joie de les rapporter presque tous intacts. Ils furent pendant toute notre chevauchée d’agréables compagnons, auxquels je sais gré de m’avoir délivré l’esprit des préoccupations irritantes qui conduisent parfois à la « Soudanite ». Plus d’une fois, le corps brisé et les nerfs tendus, j’ai retrouvé le calme en faisant, aidé de ces livres, la détermination d’une plante. Le naturaliste a ainsi, dans la brousse, des moyens de se reposer l’âme qui ne sont pas à la portée des autres mortels.

Sur le paquebot qui nous emportait voyageaient aussi une quinzaine d’officiers allant relever des camarades au territoire militaire du Tchad. Tous se rendaient en Afrique centrale pour la première fois, à l’exception du Dr ALLAIN dont la courageuse intrépidité à l’attaque de Kouno comme à la bataille de Koussri n’est ignorée que de lui. Le Dr ALLAIN évite toute allusion à ces événements, où il a joué un si noble rôle, mais quand on le questionne sur la vie de brousse, il ne s’arrête plus ; il parle du Chari avec l’enthousiasme d’un apôtre, il l’aime passionnément et ses avis nous furent particulièrement précieux.

Le 14 juillet de grand matin nous entrions dans le fleuve Congo. On n’en découvre point d’abord les rives tant l’embouchure est large. A Banane tout près de la mer il mesure 28 kilomètres de large et on a calculé que son débit était de 50.000 à 70.000 mètres cubes à la seconde, soit 140 fois plus important que celui du Rhône.

Peu à peu, au fur et à mesure que nous remontons, la terre ferme se précise : on aperçoit d’abord la ligne sombre des palétuviers, un peu plus loin de véritables berges apparaissent, et la grande savane sans fin avec de hautes graminées, et çà et là un palmier de Guinée _Hyphæne guineensis_ étale son uniformité.

Enfin des reliefs font leur apparition, des croupes arrondies et toutes dénudées ou semées de rares baobabs surgissent à l’horizon. Ces mamelons, élevés parfois d’une centaine de mètres sur le pays environnant, sont coupés de ravins profonds dont la présence est révélée par des lignes verdoyantes descendant le long des thalwegs. Nous passons sans nous arrêter devant Boma, poste de l’Etat indépendant du Congo. Ses larges avenues, ses promenades plantées d’arbres, donnent l’impression d’une ville européenne. Le paquebot continue à s’enfoncer dans l’intérieur, le pays prend un aspect très montagneux, extrêmement pittoresque. Quelques bancs de rochers commencent à encombrer le lit du fleuve. Enfin de véritables rapides arrêtent la navigation. Nous sommes à Matadi et nous y débarquons le 15 juillet au matin. La seule raison d’être de cette ville est sa position au point terminus de la navigation et à la tête de ligne du chemin de fer. Construite en toute hâte, au milieu des rochers, dans des conditions aussi peu hygiéniques que possible, elle laisse la plus détestable impression à tous les Français qui sont obligés d’y séjourner, malgré l’obligeance des fonctionnaires du chemin de fer belge.

« Ce chemin de fer est l’œuvre maîtresse du Congo indépendant, celle qui a demandé le plus de volonté, de ténacité, où fut dépensé le maximum d’efforts personnels. C’est grâce à elle que l’État a pu se développer au lieu de crever des richesses accumulées impossibles à exporter. On peut affirmer qu’en dotant l’État de ce merveilleux moyen de transport, le colonel THYS fut un des fondateurs de la colonie. Il n’est que juste de lui rendre cet hommage, car c’est à sa patience inlassable, à son énergie et à sa foi prévoyante que l’on doit la réussite de l’entreprise[2]. » La voie ferrée, qui se continue pendant 400 kilomètres à travers une véritable Suisse africaine, a exigé un grand nombre de travaux d’art et a coûté environ 70 millions. Elle est entièrement l’œuvre du colonel THYS qui en présenta le projet dès 1887. Les premiers travaux de terrassement furent commencés en mars 1890, mais ce n’est que 8 ans plus tard, en mars 1898, que la locomotive arriva au Stanley-Pool. Actuellement la Compagnie fait plus de un million de recettes par mois. Non seulement elle draine tous les produits de l’intérieur du Congo belge, mais elle est aussi l’unique voie d’accès actuellement pratiquable pour accéder dans le moyen Congo, dans la Sangha, dans l’Oubangui et dans les territoires du Tchad.

Autrefois les Français, pour se rendre à Brazzaville, étaient obligés de s’arrêter à Loango où le transbordement et le débarquement des bagages étaient souvent très pénibles. Les charges étaient alors prises par des porteurs loangos et transportées en suivant des sentiers de brousse coupant la grande forêt du Mayombe, jusqu’au poste créé par DE BRAZZA au bord du Stanley-Pool et qui est devenu la capitale du Congo français. Ce voyage durait environ un mois ; il était très pénible pour les Européens et surtout pour les porteurs indigènes dont un grand nombre mouraient à la tâche. Aujourd’hui on accède à Brazzaville par la voie du Congo belge ; la traversée de Loango à Matadi dure trois jours et le voyage en chemin de fer de Matadi à Kinshassa deux jours. On se rend ensuite sur la rive française du Pool en moins d’une heure. La construction de la voie ferrée belge a donc permis de réaliser, même pour nous Français, de grandes économies, de temps, d’argent et surtout de vies humaines. La construction en territoire français d’un railway joignant la côte du Gabon au Congo navigable, soit par l’Ogôoué et l’Alima, soit par le Kouilou-Niari, eût été sans doute moins pénible et moins coûteuse, mais malheureusement nos financiers et nos hommes d’État n’écoutèrent point le cri d’alarme jeté par DE BRAZZA dès 1886, ou bien ils ne surent s’entendre. Si cette voie avait été construite avant la réussite de l’œuvre du colonel THYS, c’est en traversant nos possessions que les richesses de l’Afrique centrale déboucheraient aujourd’hui à la mer, et depuis longtemps notre Congo serait sorti du marasme économique où il est malheureusement encore plongé.

Le 17 août au matin, la mission Chari-Tchad au complet montait en wagon. Le voyage que l’on effectue ainsi est délicieux même pour les touristes les plus exigeants. Le train marche assez lentement pour qu’on puisse admirer les paysages qui sont parmi les plus beaux que je connaisse en Afrique : il franchit des torrents mugissants ; suspendu parfois en corniche il côtoie des précipices ; il contourne des montagnes dénudées en cette saison ou crevassées par des ravins remplis d’arbres enlacés de lianes. Parfois les quartzites blanchâtres miroitent au soleil ; parfois aussi à proximité des rivières la voie passe entre des dômes de verdure et des avalanches de plantes volubiles fleuries dégringolent en longs festons du haut des arbres et pendent jusqu’au ras du sol. Mais, en général, quel pays pauvre ! Presque partout des pierres, des rochers, un sol ingrat. En cette saison sèche, les herbes sont brûlées ; les chèvres même trouveraient difficilement à vivre. Presque pas d’habitants ; les villages indigènes sont excessivement rares.

En contemplant ces montagnes que les ingénieurs ont dû en mainte place attaquer à la mine, on comprend que cette œuvre a été un travail d’Hercule. Les nombreuses tombes d’Européens disséminées çà et là le long de la voie attestent encore les sacrifices qu’il a fallu faire. Les cadavres des indigènes morts à la tâche n’ont pas laissé de traces, mais c’est par milliers que des existences ont été sacrifiées. Nos sujets de l’Afrique occidentale ont joué un grand rôle comme surveillants, contre- maîtres, ouvriers d’art ou simples manœuvres. Beaucoup d’engagés à Dakar ont perdu la vie à cette besogne, c’est grâce à l’endurance au travail des autres, qu’enfin la construction a pu être achevée. « Sans les Sénégalais le chemin de fer du Congo belge n’aurait jamais été construit ! » ai-je entendu répéter bien des fois par d’anciens chefs de chantiers, meilleurs juges que personne.

Un coup de sifflet prolongé : nous arrivons à Toumba (kilomètre 187). On doit passer la nuit dans ce misérable campement, sorte de caravansérail où les voyageurs s’entassent dans d’affreuses cases en planches décorées du nom d’hôtels. Dans la soirée nous avons le temps de faire une excursion dans la brousse. Je suis un peu surpris de retrouver là vers 4° S. des paysages, des aspects de végétation presque identiques à ceux du Soudan. Parmi les arbustes rabougris qui caractérisent la flore de la brousse, beaucoup sont les mêmes dans l’une et l’autre région : _Gardenia Thunbergia_, _Sarcocephalus esculentus_, _Crossopteryx febrifuga_, _Anona senegalensis_. Dans un pli de terrain nous rencontrons l’épaisse et haute végétation des galeries avec des arbres de plus de 40 mètres tout enlacés de lianes.

Parmi ces lianes notons l’existence du _Landolphia Klainii_ Pierre portant à cette époque de gros fruits ronds, quelques-uns de la grosseur d’une tête d’enfant. Certaines de ces lianes ont été entaillées et exploitées avec tant d’acharnement que les branches sont mortes. L’écorce se détache sous la pression des doigts et en la brisant on constate qu’elle renferme une grande quantité de caoutchouc qui s’étire en longs fils élastiques. Généralement de nouvelles repousses sont nées sur les souches mutilées, mais il est impossible de fixer l’époque à laquelle ces nouvelles tiges seront en état d’être exploitées. — Pendant que COURTET recueille des fruits pour les dessiner, je suis amené à constater le procédé curieux par lequel cette plante effectue sa dissémination.

A maturité, le fruit de cette liane, comme celui de tous les _Eulandolphia_, est constitué par un exocarpe formé de sclérites très résistantes serrées les unes contre les autres et enveloppant hermétiquement les parties parenchymateuses internes et les graines au nombre de 20 à 70. Cette carapace indéhiscente est seulement interrompue dans la partie qui correspond à l’insertion du pédoncule et délimite une aire circulaire de 1 centimètre de diamètre environ. Lorsque le fruit, arrivé à maturité dans la saison sèche (ordinairement dans le courant de juillet au Bas-Congo), se détache par suite de son propre poids et tombe sur le sol de la forêt, la petite zone circulaire est vite attaquée par les insectes. Les larves des termites (ou fourmis blanches), qui n’ont pu attaquer le sclérenchyme trop résistant, pénètrent à l’intérieur du fruit par l’ouverture. Elles dévorent toutes les parties parenchymateuses et notamment la pulpe acidulée qui entoure chaque graine. En même temps elles transportent de la terre humide à l’intérieur du fruit. Les graines qui n’ont pas été attaquées à cause de leur albumen corné qui protège l’embryon se trouvent ainsi environnées d’une espèce de boue dans laquelle elles germent en quelques jours. Les jeunes plantes enfermées dans une chambre close s’étiolent et leur tigelle s’allongeant démesurément se recourbe plusieurs fois sur elle- même à l’intérieur de la cavité. Parfois l’extrémité d’une jeune tige parvient à sortir par l’ouverture correspondant à l’insertion du pédoncule, mais le plus souvent les plantules demeurent enfermées dans la cavité exocarpique jusqu’à ce que les agents atmosphériques ou les animaux aient brisé la carapace scléreuse. Alors seulement les racines pénètrent en terre, les tigelles se redressent et développent des feuilles et les termites vont chercher abri ailleurs. Chaque buisson de _Landolphia Klainii_ est ainsi environné de nombreuses plantes jeunes groupées par paquets, chacun de ces paquets correspondant à un fruit dont les graines ont germé sur place. La plupart de ces plantes meurent étouffées sous l’ombrage épais de la forêt. Seuls les pieds les plus robustes allongent démesurément leurs entre-nœuds, accrochent leurs premières vrilles et c’est seulement quand elles sont parvenues à s’étaler à la grande lumière sur l’extrémité des rameaux des arbres- supports qu’elles se développent normalement.

Nous reprenons le train le lendemain matin. Nous revoyons des paysages analogues à ceux de la veille, mais les terres cultivables et les galeries forestières se font plus fréquentes. En quelques gares des sacs d’arachides récoltées à proximité de la ligne sont entassés pour être chargés sur un prochain train descendant vers Matadi. Puis nous passons devant la mission de Kisentou créée par les Jésuites. De très vastes cultures s’étendent aux environs. Enfin le pays cesse d’être accidenté, de grandes plaines sablonneuses semées de beaux arbres dès que le sol renferme de l’humidité annoncent l’approche du Pool.

A 3 heures nous stoppons en gare de Kinshassa. C’est là que nous devons descendre du train qui atteint lui-même son point terminus, Léopoldville, situé à 12 kilomètres plus loin. A Kinshassa passent tout le ravitaillement et toutes les marchandises destinées au Congo français et au Tchad, ainsi que tous les produits d’exportation qui en proviennent. C’est dire que le mouvement commercial est assez développé. Il eût donc été naturel de construire une petite voie Decauville joignant la gare à l’embarcadère sur le Pool. Rien de semblable n’existait ni en 1902 ni à notre retour en 1904 : à la descente du train tout voyageur devait aussitôt engager des manœuvres pour faire porter ses bagages à bord d’un vapeur appartenant à l’administration ou loué par des particuliers. Le gouvernement de l’Etat indépendant a entretenu longtemps à Kinshassa un important corps de troupes indigènes, dont une belle plantation de caféiers de Libéria, déjà en plein rapport en 1902, rappelle le séjour. Une usine pour la préparation du café fonctionnait aussi à la même époque et on y traitait le café récolté dans tous les districts de l’intérieur.

Le 17 juillet 1902, nous débarquions à Brazzaville après avoir traversé le Pool. D’abord simple camp de brousse fondé par DE BRAZZA en 1880 et laissé à la garde du sergent sénégalais MALAMINE jusqu’en 1882, Brazzaville, grâce à sa situation sur le Stanley-Pool, juste en amont du point où le Congo cesse d’être navigable, a acquis une importance de tout premier ordre. Pourtant la capitale du Congo français nous réservait une vive déception. Qu’on imagine une vaste étendue de brousse montueuse, mal défrichée, occupée çà et là par des maisons dont la plupart, d’aspect minable, sont reliées entre elles par des sentiers grimpants, les uns encombrés de hautes herbes sur les bords, les autres transformés en profonds ravins. Le sol est très sablonneux et le ruissellement entraîne peu à peu vers le bas le sol des plateaux. A la suite d’une pluie abondante on voit apparaître de larges et profonds fossés à travers la ville. Une seule installation paraît conçue avec esprit de suite et porte l’empreinte d’une volonté intelligente. C’est la mission catholique établie assez loin du fleuve, sur le plateau qui domine la ville. Elle est entièrement l’œuvre de Mgr AUGOUARD dont l’activité n’a pas eu de cesse depuis le jour de son arrivée (1884). De grands bâtiments bien aménagés, de vastes champs cultivés en bananiers, en manioc et en patates, pour les indigènes, un vaste potager européen, de magnifiques vergers remplis de manguiers, d’avocatiers et d’orangers, des plates-bandes d’ananas le long de toutes les allées, des bordures de vétiver ou d’_andropogon_ citronnelle au bord des sentiers, un beau troupeau de bovins et un grand nombre de moutons dont l’acclimatation a été très laborieuse, tels sont les principaux résultats matériels obtenus par l’effort des missionnaires et des indigènes dont ils se sont entourés. Le reste du chef-lieu présentait, en 1902, l’aspect d’un camp abandonné, comme si quelque épidémie avait forcé les habitants à fuir au loin. Nous logions près du Pool, dans une malheureuse masure sans portes, au toit délabré, l’herbe poussait jusqu’à l’entrée, les chauves- souris avaient élu domicile à l’intérieur.

Quel contraste avec la ville belge de Léopoldville dont on aperçoit la silhouette blanche de l’autre côté du Pool ! J’ai visité ce centre en décembre 1903 à mon retour. On y sent une organisation, on y voit de larges boulevards, des squares, des maisons en pierre comme en Europe. C’est une installation durable, sans cette apparence de provisoire ou d’abandonné de Brazzaville. Léopoldville n’est qu’un ensemble d’ateliers et de chantiers où du matin au soir Européens et noirs travaillent à des besognes précises, conçues, étudiées et surveillées par des hommes compétents. « On y sent ce qui fait la force de nos voisins, une discipline énergique complétant un remarquable esprit de suite. »

II. — ÉTUDES BOTANIQUES AUTOUR DE BRAZZAVILLE.

LE CAOUTCHOUC DES HERBES

Nous aurions voulu quitter au plus tôt Brazzaville, alors foyer de fièvre et nid de discorde entre Européens désœuvrés (c’est là que dut naître autrefois la « congolite »). Malheureusement le vapeur _Albert Dolisie_ qui devait nous transporter jusqu’à Bangui n’était point revenu de la Sangha où il avait transporté M. ALBERT GRODET, commissaire général du Congo. Du reste la plus grande partie de notre matériel, que nous avions laissé à Matadi, ne nous était pas encore parvenu.

Je résolus d’employer cette période d’arrêt à des recherches d’histoire naturelle et elles furent extrêmement fructueuses, car peu de régions africaines présentent une flore et une faune plus riches que les environs du Pool. Le relief est formé de plateaux sablonneux faiblement ondulés, recouverts d’une brousse peu compacte qui est soumise chaque année aux incendies des herbes.

Le caoutchouc, qui est aujourd’hui la plus grande richesse forestière du Congo, n’était guère exploité autour de Brazzaville. L’arbre à caoutchouc, _Funtumia elastica_, ou Iré n’existe que beaucoup plus au Nord dans la grande forêt équatoriale. Quant aux lianes donnant du caoutchouc de valeur (_Landolphia owariensis_ et _L. Klainii_) on ne les rencontre que dans quelques rares plis de terrain et en très petite quantité. Les incendies dévastateurs les ont fait disparaître des plateaux ou en ont amené au moins la transformation.

Depuis quelques années, plusieurs explorateurs avaient parlé du _caoutchouc des racines_, nommé encore _caoutchouc des herbes_, parce que la plante qui le fournissait était, disait-on, une herbe vivant au milieu des prairies de l’Angola et de l’Afrique centrale. Aucun observateur n’avait encore précisé la véritable origine botanique de ce caoutchouc, ni fait connaître le mode de vie et de végétation de cette plante vaguement signalée autour de Brazzaville. Un jeune et actif agent de culture, M. LUC, me montra un jour la plante que l’on considérait comme donnant le caoutchouc des racines. C’était le _Carpodinus lanceolatus_ décrit quelques années plus tôt par le botaniste allemand K. SCHUMANN. La plante avait des tiges grêles, presque herbacées, très pauvres en latex. Mais quand on brisait la racine il s’en écoulait un peu de lait. Nous recueillîmes une petite quantité de ce latex et nous pûmes nous assurer qu’il ne donnait aucune trace de caoutchouc, mais laissait déposer une résine sans valeur. Il fallait donc chercher autre chose.

Sur les plateaux déboisés de l’Afrique intérieure, brûlés périodiquement par les feux de brousse, on rencontre des Landolphiées présentant comme le _Carpodinus lanceolatus_ un mode de vie très différent de celui des lianes de forêts. Leur système souterrain acquiert un très grand développement ; ces plantes, et notamment le _Carpodinus lanceolatus_, ont des rhizomes vivaces enfoncés profondément en terre. Au contraire leur tige aérienne, brûlée périodiquement, qui est devenue annuelle ou bisannuelle, reste naine, souvent herbacée et dépourvue de vrilles, n’ayant pas besoin de s’accrocher aux arbres. A la fin de la saison sèche, elles portent souvent à l’extrémité d’une tige très grêle un ou deux gros fruits qui à maturité font courber la tige pour venir toucher le sol. Au moment des incendies la cendre des herbes et les débris végétaux les recouvrent et les protègent contre le feu. Les graines ainsi enterrées se trouvent dans d’excellentes conditions pour germer lorsqu’arrivent les premières pluies. Et quand bien même la chaleur aurait détruit l’embryon, l’espèce ne serait pas pour cela menacée de disparaître, car bientôt des jeunes pousses groupées en faisceaux, après avoir pris naissance sur les rhizomes souterrains, viennent s’épanouir au-dessus du sol et continuent à s’allonger jusqu’au jour où elles ont le sort des premières. Ce phénomène se répétant chaque année a marqué d’une profonde empreinte la végétation des plateaux. Les seules espèces végétales qui se soient multipliées sont celles qui ont de longs et puissants rhizomes comme les _Aframomum_, plusieurs graminées de la tribu des _Andropogonées_, une salsepareille (_Smilax Kraussiana_), enfin la vulgaire fougère Grand-Aigle (_Pteris aquilina_ L.) de nos landes d’Europe, extrêmement abondante en Afrique au S. de l’Équateur.

Si le _Carpodinus lanceolatus_ ne donnait pas de caoutchouc il n’en était pas de même de deux autres Landolphiées qui n’avaient point encore attiré l’attention parce qu’elles étaient plus clairsemées. L’une est le _Landolphia Tholloni_ décrit par A. DEWÈVRE en 1895 et dédié au voyageur THOLLON, l’un des compagnons de JACQUES DE BRAZZA (frère cadet du grand explorateur)[3]. Le _Landolphia Tholloni_ est un petit arbuste très rameux, haut de 0m,15 à 0m,30, ayant la taille et le port de l’_Avielle myrtille_ des bois d’Europe. Le fruit presque sphérique à maturité, ayant 0m,05 de diamètre, renferme quelques graines entourées d’une pulpe comestible.