Part 3
Les rameaux aériens ne mesurent que 1 ou 2 millimètres de diamètre et sont dépourvus de caoutchouc ; au contraire les parties souterraines âgées en contiennent en abondance. Elles se composent de longs rhizomes, enfoncés obliquement jusqu’à 0m,40 ou 0m,60 de profondeur et émettant des ramifications qui courent horizontalement et à une plus faible profondeur en produisant dans le sol sablonneux de distance en distance des paquets de tiges dressées. Ces rhizomes mesurent de 6 à 10 mètres de long et ont un diamètre moyen compris entre 4 et 10 millimètres. Lorsqu’ils sont secs ils contiennent jusqu’à 4 à 5 p. 100 de caoutchouc de toute première qualité. On peut le recueillir en broyant l’écorce qu’on pulvérise et qu’on débarrasse, dans un courant d’eau, des matières autres que le caoutchouc. L’abondance de cette plante dans la région de Brazzaville, et aussi probablement dans presque tout le pays batéké est telle que les rhizomes forment en certains endroits un lacis inextricable dans le sol. Nous avons recueilli jusqu’à 4 kilogrammes de racines fraîches sur une surface de 6 mètres carrés, bien qu’une partie des racines brisées fussent restées en terre.
Une autre Landolphiée de la région produisant aussi du caoutchouc dans ses racines est le _Landolphia humilis_ K. Schum. ; simple forme dérivée par mutation du _Landolphia owariensis_ Pal. Beauv. Tandis que le _Landolphia Tholloni_ est constamment dépourvu de vrilles et a perdu la faculté de devenir une liane, puisque la tige aérienne se dessèche tous les ans, même si le feu de brousse ne l’atteint pas, le _Landolphia humilis_ est moins profondément adapté. Il peut aussi, comme son congénère, fleurir presque au ras du sol et même donner des fruits, mais si plusieurs années de suite, l’incendie annuel cesse de se produire, certaines pousses de la plante s’élèvent plus haut et au dessous de l’inflorescence terminale naîtront des rameaux portant des vrilles qui s’accrocheront aux herbes. Si des arbustes se trouvent à portée, la plante s’élèvera encore davantage de manière à former une plante sarmenteuse. A la fin de la saison sèche, loin de se dessécher la pousse du _Landolphia humilis_ épargnée par le feu continuera à s’allonger et si elle n’est pas atteinte par l’incendie pendant plusieurs années de suite, elle deviendra une véritable liane qu’aucun caractère botanique important ne distinguera plus du _Landolphia owariensis_[4]. Les rhizomes desséchés du _Landolphia humilis_ ne contiennent que 2 à 3 p. 100 de caoutchouc et c’est la raison pour laquelle on ne les a pas encore exploités. On commence à tirer parti de l’autre espèce.
Pendant notre séjour à Brazzaville nous avons envoyé des notes à l’Académie des Sciences pour faire connaître le résultat de nos investigations, nous avons en outre adressé à plusieurs laboratoires scientifiques des échantillons de racines destinés à l’étude chimique pour déterminer la richesse caoutchoutifère de ces racines. Le résultat de toutes ces recherches fut d’attirer l’attention du commerce sur le caoutchouc des herbes, et, à notre retour, le 25 décembre 1903, nous eûmes la satisfaction d’apprendre qu’une usine s’était installée à Brazzaville pour exploiter les rhizomes du _Landolphia Tholloni_ dont personne n’avait encore tiré parti au Congo français.
Le Commissaire-Général rentra à Brazzaville à la fin de juillet. M. GRODET s’était imposé un très pénible voyage pour aller enquêter lui- même sur les troubles survenus quelques mois plus tôt dans la région d’Ouesso. Malgré ses fatigues et la hâte qu’il avait de rentrer à Libreville, il m’accorda de longues audiences, et il donna aussitôt les ordres nécessaires pour que le vapeur de l’administration pût transporter au plus tôt vers Bangui le personnel et le matériel de la mission, ainsi que tous les militaires de la relève du Tchad. Nous allions parcourir ainsi les 1400 kilomètres qui, par le fleuve Congo et son affluent l’Oubangui, séparent Brazzaville du poste de Bangui.
III. — DE BRAZZAVILLE A BANGUI
_5 août, sur la Dolisie._ — Nous avons quitté Brazzaville le 3 août à 9 heures du matin sur l’_Albert Dolisie_[5], vapeur appartenant au Service administratif du Chari, qui l’a fait construire pour effectuer le transport de son matériel et de ses troupes jusqu’à Bangui. Assez confortablement installé pour recevoir quelques passagers blancs, il est manifestement insuffisant dans le cas présent où nous allons être une trentaine d’Européens à bord, littéralement empilés les uns sur les autres. MM. CASTAING, chef du service administratif du Chari, BOUTEILLER, agent général de plusieurs sociétés concessionnaires, et correspondant du _Temps_, LUC, directeur du jardin d’essai de Brazzaville, dont nous avons mis chaque jour l’obligeance à contribution, le lieutenant DELAUNAY, un vieil ami du Soudan retrouvé ici, sont à l’embarcadère, ainsi d’ailleurs que la plupart des fonctionnaires et commerçants de la localité et nous serrent une dernière fois la main.
Après avoir dépassé la pointe de l’île de Mafou nous sortons du Stanley- Pool, immense nappe d’eau où le Congo s’élargit avant la barrière des Stanley-Falls. Le Pool mesure en certains endroits 28 kilomètres de largeur et lorsqu’on le voit, par un ciel pur, encadré de toutes les hauteurs qui l’environnent il a un aspect véritablement grandiose. Au loin, on perçoit le bruit formidable des chutes.
A la sortie du lac, notre bateau remonte pendant trois jours, la région que les Belges ont nommée depuis longtemps Le Couloir. Le fleuve, resserré entre des collines escarpées, mesure seulement 1.000 à 1.500 mètres de large. C’est un chenal allant du N. au S., qui a mis en communication la mer intérieure avec la région.
_6 août, dans la région des îles du Congo après la Léfini._ — Le fleuve, large de 8 à 15 kilomètres, est rempli d’îles basses, inhabitées, couvertes d’une végétation arborescente. De grands arbres émergent seuls çà et là des fourrés inextricables de Palmiers, d’arbustes, de roseaux[6]. Les rives sont bordées d’une Urticacée, dont les racines adventives s’enfoncent dans l’eau et la vase et dont la partie aérienne, haute de 3 à 4 mètres, présente des rameaux s’étalant et se ramifiant de toutes parts. Comme c’est l’aspect habituel des rideaux de Palétuviers qu’on rencontre à l’embouchure des fleuves africains, la plupart des voyageurs ont pris cet arbuste pour un palétuvier. Il entoure presque complètement les îles, excluant tout autre végétal si ce n’est un _Calamus_ ou rotang très épineux, dont la base, qui baigne également dans l’eau, forme des fourrés impénétrables.
Dans la traversée de cette immense nappe qui s’élargit en certains endroits jusqu’à 30 kilomètres d’une rive à l’autre, on jouit de ce grand calme de la nature africaine qui avait tant frappé Stanley. Le ciel, d’un gris de plomb, se confond à l’horizon avec l’eau boueuse aux reflets d’un vert sombre ; un étroit liseré violet en masque la limite au loin. Pas une ride n’agite, le soir, cette nappe infinie ; pas un bruit ne s’élève ni du fleuve ni de la rive que nous côtoyons. Seul le _Dolisie_, qui file librement dans cette mer intérieure, trouble la sérénité de la soirée. La vie animale est très rare, contraste frappant avec le fourmillement des êtres qui s’agitent le long des fleuves soudanais, tels que le Sénégal et le Niger. Pas un poisson ne révèle sa présence par un saut à la surface ; point de bandes d’oiseaux de rivage sur les sables découverts. Les troupeaux d’antilopes venant boire au fleuve, si communs dans le moyen Niger, sont inconnus ici. A peine si, deux ou trois fois par jour, on aperçoit un groupe d’hippopotames hors d’atteinte. Il semble que dans ces contrées toute la richesse de la nature se soit concentrée dans la végétation.
A 6 h. et demie le bateau mouille dans une île pour faire du bois. Les laptots sont débarqués et toute la nuit en entend résonner leurs cognées dans la forêt. De temps en temps un arbre s’abat avec des craquements formidables. Le chant des cigales, des grillons, des coassements de grenouilles, tous les bruits de la forêt et du fleuve qui ont succédé, dès la nuit close, au silence de la journée, sont couverts par le fracas de ces chutes et jusqu’à l’aurore toute l’île est en émoi.
_7 août, Likouba ou Likounda, après le confluent de l’Alima._ — La région que traverse le fleuve est encore une grande plaine basse sans aucune ondulation, mais le sol, au lieu d’être à fleur d’eau, émerge de quelques mètres au-dessus du niveau. Il en résulte une végétation toute différente : la forêt offre de larges éclaircies, et les grandes prairies d’_Andropogon_[7] complètement dépourvues d’arbres et d’arbustes, viennent finir à la rive. Ces éclaircies au milieu des bois et des marais sont toujours favorables à la culture. Aussi le village de Likouba contraste-t-il agréablement avec les misérables groupes de huttes que nous avons aperçus de très loin en très loin depuis notre départ de Brazzaville, sur la rive française. Des cases spacieuses d’indigènes, déjà peu vêtus, de belles plantations vivrières bordent le rivage. Les Bananiers et les _Elæis_ ombragent ces cultures. C’est la première fois que le Palmier à huile se présente en si grande quantité dans l’intérieur du Congo, mais ici, contrairement à ce qui existe à la Guinée, au Dahomey et au Bas-Niger, il est surtout exploité pour le vin de palme et non pour l’huile. Ce dernier produit se vendait depuis le confluent de la Léfini 0 fr. 75 le litre. Il valait à Brazzaville 1 franc.
_7 août, entre Bonga et Loukoléla, après le confluent de la Sangha._ — A mesure que nous remontons, le pays devient plus varié : forêts, prairies, bois inondés, bancs de sable, alternent.
Vers 1 h. et demie nous avons fait du bois à Likouala-Mossaka où est installée une petite factorerie française. De grands Rôniers marquent l’emplacement du village ; au Congo nous avons toujours vu ce palmier à proximité des habitations ou sur l’emplacement des groupements détruits. C’est le caoutchouc qui forme l’article principal du commerce de cette factorerie. La liane à gros fruits (_Landolphia Klainii_) croît d’ailleurs à proximité du village et ses fruits pyriformes d’un beau jaune, atteignant la grosseur de la tête d’un enfant, sont arrivés à parfaite maturité.
Depuis le confluent de l’Alima nous rencontrons de véritables forêts de Copaliers, surtout dans les îles et sur la rive belge. Leurs troncs d’un blanc cendré, ne se ramifiant qu’à une grande hauteur, leur donnent l’aspect de nos hêtres, mais les rameaux s’étalent en parasol au lieu de dessiner un dôme arrondi. Les bois qu’ils forment ressemblent, vus du fleuve, à de grandes futaies de France. Ces arbres donnent le Copal dont on retrouve les concrétions après l’inondation, le long du fleuve, jusqu’aux Stanley-Falls. La gomme copal découle des arbres en grosses larmes qui jonchent la terre ; le sol contient parfois aussi des blocs de cette résine, déposés au cours des siècles à mesure que les arbres disparaissaient et que la forêt se reconstituait d’elle-même. Le Copalier du Haut-Congo appartient au _Copaiba Mopane_ Otto Kuntze, plante voisine du _Trachylobium hornemannianum_ qui fournit le copal de la Zambésie et de Madagascar. Sur les rives du fleuve le _Copaiba_ est presque toujours mélangé au _Berlinia_, autre Légumineuse arborescente dont les belles fleurs blanches, très parfumées le soir, avaient frappé d’admiration SCHWEINFURTH.
En approchant de l’équateur, la végétation devient plus épaisse, les lianes montent à la cîme des plus hauts arbres ; parvenues aux sommets, elles s’étalent sur les branches ou retombent en longues guirlandes aux tons d’émeraude les plus divers, aux fleurs d’une variété de coloris infinie. Un _Combretum_, aux longs épis de fruits roses ou mordorés, se mêle en ce moment aux grandes fleurs des _Berlinia_. Le fleuve est tout bordé d’un arbuste qu’on distingue mal à distance, mais qui ressemble à s’y méprendre à des touffes de lilas couvertes de gerbes de fleurs blanches. Bientôt va commencer la luxuriante végétation équatoriale. Dans les forêts impénétrables, constituées par d’innombrables essences, les troncs séculaires pourrissent sur place, étouffés par les jeunes arbres de plus belle venue ou par les avalanches d’épiphytes : Fougères, Orchidées, lianes, _Ficus_ descendant au ras du sol après avoir enlacé l’écorce. Par endroits la forêt finit brusquement et de hautes herbes, dont les chaumes s’élèvent à plus de 3 mètres de hauteur (_Andropogon_, _Vossia_, riz sauvage) forment des prairies ininterrompues où viennent pâturer les hippopotames. A la hauteur du confluent de la Sangha nous en rencontrons de nombreux troupeaux, après surtout qu’une légère pluie, survenue dans l’après-midi, eut rafraîchi l’atmosphère.
_8 août, avant d’entrer dans l’Oubangui._ — La forêt s’étend partout et recouvre même les îles innombrables qui remplissent le fleuve, large par endroits de 20 kilomètres. Le matin à 8 heures nous nous arrêtons un moment au village mangala de Kassa, situé en aval de Liranga. Il est abandonné depuis les troubles de la Sangha et beaucoup d’autres sont, paraît-il, dans le même cas. Les habitants, craignant notre intervention et nos répressions, ont fui dans la forêt où ils sont hors d’atteinte. Rien ne peut traduire l’impression lamentable que l’on ressent, à la vue des paillotes éventrées par les orages, des arbres fruitiers que les gens du bateau dépouillent sans raison avant la maturité, des champs de manioc négligés, où viennent se repaître les singes et les phacochères. Et pourtant tout cela représentait un effort considérable pour ces peuples que l’on dit apathiques. Il avait fallu conquérir sur la forêt ces quelques hectares de terres cultivées, lutter longtemps contre elle pour l’empêcher de reprendre sa place et maintenant elle va redevenir, pour des siècles sans doute, maîtresse du sol. Déjà les graines d’arbres ont germé dans les champs et les hautes herbes poussent sur les sentiers abandonnés.
Ce village avait eu des cultures variées dont on retrouvait encore les traces. Outre le manioc doux et le manioc amer, formant la base de l’alimentation, on rencontre quelques belles plantations de grands bananiers, deux espèces de patates, deux espèces de tabac et le chanvre que l’on fume aussi, une tomate très amère employée pour assaisonner les mets indigènes ; le piment enragé (_Capsicum frutescens_) croissant jusque sous la forêt et complètement naturalisé, le _Tephrosia Vogelii_ cultivé par les pêcheurs[8].
Comme arbres fruitiers on ne rencontre que le papayer dont les graines se ressèment d’elles-mêmes autour des habitations et le citronnier à petits fruits qui atteint ici les proportions d’un arbre.
Mais au milieu de toutes ces plantes alimentaires, ce que nous ne nous attendions guère à rencontrer et que nous avons pourtant vu en fruits, c’est une forte touffe de bananiers de Chine (_Musa sinensis_). Ce bananier, originaire d’Extrême-Orient, est, depuis quelques années surtout, cultivé dans presque toutes les colonies. C’est lui qui fournit « la banane des Canaries », la seule vendue sur les marchés de Paris et de Hambourg. Sa taille naine, ses feuilles petites, mais larges, d’un vert-glauque le font facilement reconnaître. Un rejeton mis en terre peut porter des fruits mûrs six mois plus tard. Ces fruits viennent par régimes très fournis portant jusqu’à 200 bananes qui mûrissent successivement et restent adhérentes à leur pédoncule. C’est un avantage incontestable, car les fruits de toutes les autres variétés, s’ils ont parfois plus de saveur, mûrissent souvent en une nuit après que le régime a été cueilli et se détachent aussitôt de leur pédoncule. Il paraît que c’est Mgr LE ROY qui a apporté le premier bananier de Chine au Congo français, et qui l’a fait cultiver au jardin de la mission de Libreville. Les Européens l’ont vite répandu dans tous les postes, et, à Brazzaville, en particulier, il en existe en plusieurs endroits de la ville. J’étais cependant loin de penser qu’il eût dépassé ce point et surtout qu’il fût entré dans la culture indigène.
La forêt environnant le village est insondable ; sous la voûte des arbres et des lianes, on parvient à s’enfoncer de quelques centaines de mètres, mais bientôt le chemin est barré par des branches enlacées formant des obstacles infranchissables. Le botaniste maudit ces obstacles ainsi que la hauteur des arbres où les fleurs s’épanouissent hors de toute atteinte. Les géants de la forêt dans cette région sont des Légumineuses et principalement des Cæsalpiniées.
Le Copalier à lui seul forme des futaies ininterrompues, le Fromager (_Eriodendron_) est aussi assez fréquent, mais il n’atteint pas les proportions de celui qui vit au Soudan nigérien. Ses feuilles sont actuellement tombées, ses capsules, d’à peine 5 centimètres de longueur, ne sont pas encore mûres. C’est très probablement une espèce nouvelle. Les Elæis assez communs, leurs panaches dégarnis de feuilles, indiquent qu’ils sont utilisés pour retirer du vin de palme ; l’huile produite par les fruits est également d’un usage courant dans le pays.
_8 août (9 heures soir), Djoundou, à l’entrée de l’Oubangui._ — Nous avons pénétré sans transition dans la seconde grande artère fluviale du Congo, l’Oubangui, qui a, comme le fleuve où il se jette, plusieurs kilomètres de largeur. Il est comme lui semé d’îles basses, toutes boisées, et environné de forêts de Copaliers. A cette époque de l’année, ses eaux toutes jaunes sont très boueuses. Il draîne en effet une région où la saison des pluies bat son plein.
A 8 heures du soir nous nous sommes arrêtés au village de Djoundou. Un sénégalais avec quelques miliciens bangalas garde seul le petit poste. L’Européen, chef de milice, est décédé quelques mois plus tôt et sa tombe modeste se dresse sur les bords escarpés du fleuve. Les croix funéraires sont généralement les premiers monuments qui frappent la vue, quelle que soit la région où on pénètre en Afrique, partout où l’Européen est déjà passé. Deux morceaux de bois, inhabilement cloués, à inscription effacée, marquent partout les traces de la pénétration de la race blanche, et le long de la ligne du chemin de fer belge, par exemple, ils indiquent, mieux que les maisons européennes, les points où ont dû se déployer les plus grands efforts. La mort d’un Européen installé dans le fond de la brousse, et même l’abandon du poste qu’il a fondé laissent heureusement quelque chose de plus durable. Longtemps après qu’il a disparu les arbres fruitiers qu’il a plantés persistent au milieu de la nature sauvage et attestent que son séjour a été bon à quelque chose. A Djoundou, les cases croûlantes, derniers restes du poste, sont environnées des vestiges d’un jardin potager, dans lequel se trouvent de beaux Manguiers, ainsi que des Citronniers et des Papayers déjà chargés de fruits. Nous en faisons le tour à la lueur d’une torche. Les quelques rares habitants qui n’ont pas abandonné le village sont misérables. N’ayant pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe autour des reins, ils vivent de racines de manioc et de poisson fumé assaisonné avec l’huile d’_Elæis_. A cette heure de la nuit ils sont réunis par groupes de 4 ou 5 autour d’un flambeau brûlant des morceaux de la gomme copal de la forêt. Quelques-uns fument du tabac dans des cornes d’antilope en guise de pipe.
_9 août (10 heures matin), Bokola, à proximité de l’Équateur._ — La forêt épaisse et sans clairières environne toujours le fleuve ; les troncs blancs des Copaliers et la couronne de palmes des _Elæis_ tranchent seuls sur la masse vert sombre uniforme. La forêt équatoriale couvre les plus petits îlots et sur les berges les guirlandes de lianes pendent jusqu’au ras de l’onde. De nouvelles espèces sont apparues. Les Cæsalpiniées dominent dans les bois comme arbres[9] ; ce sont au contraire les Landolphiées et les Combrétacées qui fournissent les lianes les plus fréquentes. Un nouveau _Landolphia_, à grandes fleurs blanches analogues à celles du _L. florida_, forme maintenant de véritables corbeilles de roses tout le long de l’Oubangui.
_9 août (9 heures soir), Youmba._ — Nous avons dépassé l’Equateur et le village où nous nous arrêtons dans la soirée est environ par 0° 30′ N. Une factorerie européenne, dépendance d’une des concessions du Congo, est établie sur le fleuve. Son approvisionnement en objets de traite est à peu près nul et comme produits du pays elle n’a réussi à drainer en plusieurs mois que quelques centaines de kilogrammes de caoutchouc et encore moins d’ivoire.
La plupart des habitants, effrayés par les répressions de la Sangha, se sont réfugiés dans la forêt. Ceux qui restent permettent de se faire une idée favorable de ces indigènes. Bien que très différents des Bangalas vus précédemment, ils feraient partie de la même peuplade ; tous ces groupements sont d’ailleurs sans aucune cohésion. Les hommes sont forts et d’une taille supérieure à la moyenne. Le corps cuivré est couvert de tatouages variés ; un lambeau d’étoffe européenne constitue, en général, le seul vêtement. Quelques femmes portent autour du cou des colliers massifs de cuivre ; pas de verroterie. La monnaie du pays est la barrette de cuivre ; on accepte aussi les bouteilles vides et les boîtes en fer blanc ayant contenu des conserves. Les cases couvertes en paille sont spacieuses, propres ; les indigènes ont des escabeaux, qui, chez les plus riches, sont ornés de clous en cuivre jaune. Comme animaux domestiques, ils possèdent des chiens, des cabris, des chats, des poules. Leurs cultures sont fort bien entretenues. Le manioc est peu répandu ; en revanche les bananiers sont représentés par plusieurs espèces et les papayers abondent. En fait de légumes on trouve des colocases, du piment, des tomates indigènes, des gourdes (_Lagenaria_), des courges et des ignames à tubercules amers. Nous avons remarqué surtout une variété d’aubergine violette absolument semblable à celle que donnent les graines de la maison Vilmorin semées au Congo. Cette plante provient certainement de cultures européennes. N’est-il pas intéressant de constater que ce peuple est capable de progrès puisqu’il a déjà pris au blanc deux plantes de culture, la banane de Chine et l’aubergine violette ? On remarque encore du tabac, du chanvre et du ricin.
Sur les confins du village, à proximité de cases abritées par de grands arbres, j’ai rencontré un petit monticule de terre recouvert de tessons de poterie, de vases encore entiers, d’ossements d’éléphants et d’hippopotames. C’était sans doute une tombe. Mais ce qui m’a intéressé davantage, c’est de rencontrer, plantés sur ce tertre, deux arbres fétiches. L’un était une grande Euphorbe cactiforme qui ne paraît pas exister dans le pays à l’état spontané, l’autre était un jeune Kolatier couvert de fleurs. Il semble être là à sa limite méridionale, car nous ne l’avons pas rencontré plus bas. Ce Kolatier a été découvert au Gabon par M. BALLAY, alors compagnon de P. SAVORGNAN DE BRAZZA. Ses noix roses sont constituées par 4 à 6 cotylédons enveloppés dans une pulpe blanchâtre qui entoure le tégument. La saveur est moins amère que celle du Kola de la Guinée.
De nombreux _Elæis_ entourent le village : ils sont exploités pour le vin de palme et les indigènes vont attacher leurs vases au haut en s’aidant d’un cercle comme les Diolas de la Casamance. Certains de ces _Elæis_ contiennent à l’extrémité de chaque feuille un nid de tisserins. Les oiseaux, pour recueillir les fibres nécessaires à leurs nids, ont littéralement dépouillé de leurs pennes les feuilles voisines, dont les rachis des feuilles pendent complètement nus, ne portant qu’un nid vers l’extrémité.