L'Afrique centrale française

Part 1

Chapter 13,559 wordsPublic domain

=L’Afrique Centrale Française=

=Mission Chari-Lac Tchad=

1902-1904

* * * * *

=L’Afrique Centrale Française=

RÉCIT DU VOYAGE DE LA MISSION

PAR

=AUGUSTE CHEVALIER= DOCTEUR ÈS-SCIENCES CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR

* * * * *

APPENDICE PAR

MM. PELLEGRIN, GERMAIN, COURTET, PETIT BOUVIER, LESNES, DU BUYSSON, SURCOUF

[Décoration]

PARIS AUGUSTIN CHALLAMEL, ÉDITEUR 17, RUE JACOB, 17 Librairie Maritime et Coloniale * * * * * 1907

INTRODUCTION

* * * * *

Lorsque, au commencement de 1901, je préparais une expédition scientifique pour aller au cœur de l’Afrique après d’illustres devanciers tels que BARTH, NACHTIGAL, SCHWEINFURTH, glaner des documents et recueillir des observations relatives à la géographie et aux sciences naturelles, j’étais déjà un Africain.

Trois années plus tôt, simple étudiant au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, préparant mon doctorat es-sciences, des circonstances tout à fait imprévues et aussi une passion profonde pour la recherche et l’étude des plantes nouvelles que les années n’ont point ralentie, m’avaient amené au centre du Soudan français.

En 1898, le général DE TRENTINIAN qui, à ses fonctions de Commandant des troupes de l’Afrique Occidentale, joignait celle de Lieutenant gouverneur du Soudan français, avait voulu faire succéder à la période de conquête et d’occupation militaire stérile, une ère de paix féconde. Avant d’attirer les commerçants dans l’immense bassin du Niger français et de substituer l’administration civile à l’administration militaire provisoire, DE TRENTINIAN avait tenu à faire inventorier par des spécialistes les ressources naturelles de la colonie, déterminer la nature du sol et même faire connaître en France, par des écrivains et des artistes, les beautés et les richesses du pays afin d’y attirer des hommes et des capitaux.

J’eus le bonheur de faire partie de cette mission, chargé surtout du recensement de la flore, de l’inventaire des produits de l’agriculture et des forêts. Parti sans enthousiasme et après avoir obtenu la promesse formelle du général que je ne resterais pas plus de 3 ou 4 mois au Soudan, je sollicitai dès que je fus sur les lieux la faveur de voir prolonger ma mission et de poursuivre dans toute l’étendue de nos possessions de l’Afrique Occidentale des recherches qui m’avaient enthousiasmé dès le jour de mon débarquement. Non seulement l’étude de la flore africaine allait me passionner désormais, mais tout ce qui pouvait jeter quelque lumière dans mon esprit sur la vie des peuples primitifs que je voyais pour la première fois, sur leur histoire, sur leur organisation sociale, tout ce qui pouvait m’éclairer sur les productions naturelles de ces pays si différents des nôtres, sur les quelques rares problèmes géographiques qui restaient encore à résoudre, en un mot tout ce qui pouvait aider à soulever quelque coin du voile des ténèbres de l’Afrique fut désormais l’unique ambition de ma vie. Sur un itinéraire de plus de 8000 kilomètres, je parcourus pendant 17 mois, de Novembre 1898 à Mars 1900, les régions très diverses de notre empire Sénégal-Soudan.

L’année 1899, que je passai tout entière au Soudan à travers la brousse, m’arrêtant seulement dans les rares postes éparpillés sur les routes de caravanes, ou dans les camps de tirailleurs où je trouvais toujours l’hospitalité la plus cordiale et l’aide la plus dévouée, restera dans mes souvenirs l’époque la plus heureuse de ma vie.

J’ai eu pendant cette période la bonne fortune de faire l’apprentissage de la vie coloniale à la première école d’exploration du monde, parmi ces corps d’élite de l’Artillerie et de l’Infanterie de marine qui ont formé plus tard les troupes coloniales.

Le Soudan était alors leur principal champ d’action. Il était la pépinière où se sont formés la plupart des hommes de volonté auxquels la France doit son Empire colonial. En vivant pendant des mois au milieu d’eux j’ai appris à vouloir et à savoir aller de l’avant, et cela a été tout le secret de la réussite de la mission que j’ai dirigée plus tard. Les documents scientifiques que j’ai recueillis au cours de cette longue chevauchée ne firent qu’exalter ma passion pour les études africaines.

En novembre 1899, je rentrais du Sénégal en suivant la pénible route d’étapes, aujourd’hui remplacée par le chemin de fer du Niger à Kayes. Je voyageais en compagnie de quelques officiers qui revenaient en France au terme de leur séjour colonial. A Billy sur le Haut-Sénégal une cruelle nouvelle nous fut annoncée. Un laconique télégramme Havas apprenait le massacre récent de la mission BRETONNET dans le Moyen- Chari. La plupart de mes compagnons avaient des camarades dans cette expédition. Le premier moment de tristesse passé, tous décidèrent que dès leur retour en France, ils feraient des démarches pour se faire envoyer en Afrique centrale venger leurs amis. Aussi bien le vieux Soudan militaire venait d’être disloqué. Ils rentraient la mort dans l’âme croyant n’avoir plus rien à faire.

« Vous viendrez avec nous au Tchad, me dit l’un d’eux ? — Pourquoi pas, lui répondis-je. » Et dès cet instant toutes mes pensées se concentrèrent vers ce projet qu’à la vérité je croyais encore devoir être d’une lointaine exécution.

Mon séjour en Afrique se prolongea encore de quelques mois par un voyage à travers les régions les moins connues du Sénégal en vue de réunir des collections pour l’Exposition Universelle de 1900.

De retour en France je me mis aussitôt à l’étude rapide des matériaux que j’avais rapportés, de manière à avoir ma liberté d’action le plus tôt possible. Les recherches dans la brousse étaient devenues pour moi d’un attrait irrésistible. La vie calme au fond d’un laboratoire devant un microscope que j’avais rêvée autrefois me pesait désormais. Je suivais avec anxiété les événements qui s’accomplissaient au centre de l’Afrique, ils se succédèrent avec rapidité. Nous apprîmes successivement la concentration au sud du Tchad des trois missions, GENTIL, FOUREAU, JOALLAND-MEYNIER après de tragiques aventures ; la bataille de Koussri qui anéantissait l’empire de Rabah et plaçait sous la domination française le bassin du Tchad. Puis FOUREAU rentra en France après avoir accompli le très long et pénible voyage qui reliait Alger au Congo par Zinder et le Tchad. Enfin le 25 février 1901, GENTIL lui-même était de retour. Je songeai d’abord à me faire présenter par un ami, mais à quoi bon. Il serait toujours temps de le faire intervenir. J’écrivis donc à GENTIL sans me recommander de personne en lui disant que j’étais prêt à continuer, sous ses ordres, la besogne que j’avais commencée au Soudan avec le général DE TRENTINIAN, et en réponse je reçus la lettre suivante :

Paris, le 26 mars 1901.

MONSIEUR,

Je pense comme vous qu’à l’œuvre de conquête et d’organisation d’un pays doit succéder l’étude des ressources naturelles du pays, base d’une exploitation rationnelle.

J’ai déjà demandé au Ministre l’envoi d’un spécialiste chargé de se rendre compte sur place de produits divers qui pourront faire l’objet d’un commerce rémunérateur, en particulier les gommes et les caoutchoucs. Je serais donc très heureux de m’entretenir avec vous sur ce point et sur votre envoi dans le territoire militaire du Tchad.

Veuillez, etc....

C’était tout ce que je désirais et dès lors j’eus l’espoir que l’œuvre dont j’avais conçu le projet depuis plus d’une année allait s’accomplir.

Cependant plus d’une année devait encore s’écouler avant qu’elle pût être mise à exécution. Désireux de m’entourer de quelques collaborateurs pour embrasser un champ d’études plus vaste, la principale difficulté était de trouver la somme relativement élevée permettant d’équiper la mission et d’assurer sa marche pendant deux années.

Durant ce laps de temps, je fis, en normand obstiné, appel à l’appui de tous ceux qui pouvaient me soutenir. Je dois dire que ce ne fut point en vain. Je n’oublierai jamais les précieux encouragements que je reçus des plus hautes personnalités du monde scientifique et colonial pour lesquels j’étais alors un inconnu et qui ont bien voulu m’honorer par la suite de leur amitié.

En même temps que M. E. GENTIL, M. BINGER, directeur de l’Afrique au Ministère des Colonies, nous avait assuré de tout son bienveillant concours. Il en fut de même de M. GUY, chef du bureau des Missions au Ministère des Colonies. A l’Instruction publique le même accueil bienveillant nous fut fait de la part de M. LIARD, alors directeur de l’Enseignement supérieur et M. DE SAINT-ARROMAN, chef du bureau des Missions. De leur côté M. EDMOND PERRIER, directeur du Muséum et M. le Dr HAMY, professeur au même Établissement et membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, voulurent bien nous assurer de leur haut patronage.

La plupart de nos compatriotes dont le nom est lié à la pénétration africaine : SAVORGNAN DE BRAZZA, F. FOUREAU, C. MAISTRE et quantité d’autres explorateurs nous guidèrent aussi de leurs conseils avec une sollicitude que je n’oublierai point.

A l’étranger, G. SCHWEINFURTH, le vénérable doyen des explorateurs africains, qui avait parcouru 38 ans plus tôt la région du Bahr el Ghazal, confinant au Dar Banda où je devais me rendre, eut l’extrême amabilité de m’inviter à aller passer plusieurs jours à Berlin pour me montrer les riches collections qu’il avait rapportées de son voyage au cœur de l’Afrique et me donner des indications qui m’ont été par la suite de la plus grande utilité.

Tant de précieux appuis devaient enfin permettre de constituer la mission au commencement de 1902, successivement la Commission et le Bureau des Missions du Ministère de l’Instruction publique, le Bureau du Ministère des Colonies, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le Muséum d’Histoire naturelle accueillirent favorablement la demande de mission que je leur avais adressée. La Société de Géographie de son côté nous appuya de toute son autorité.

Enfin le 12 avril 1902, M. GEORGE LEYGUES, ministre de l’Instruction publique, signait l’arrêté constituant la mission scientifique Chari- Lac-Tchad et quelques semaines plus tard, M. DOUMERGUE, ministre des Colonies, donnait aussi son approbation à la mission et en acceptait la surveillance.

Le programme que nous avions à remplir était très vaste : Nous devions étudier les productions agricoles et forestières de l’Afrique centrale, la faune, la flore, la constitution géologique, puis l’état social des indigènes que des traités ont placés sous le protectorat de la France, enfin explorer des contrées nouvelles comprises dans la sphère d’influence française au bassin du Tchad. Le Ministère des Colonies nous chargeait spécialement d’étudier tous les problèmes intéressant l’agriculture et le commerce de notre nouvelle colonie. Sur ce sujet, les instructions suivantes me furent remises avant mon départ :

En ce qui concerne les études d’ordre économique qui font partie de votre programme et qui intéressent plus particulièrement mon Département, vous aurez en premier lieu à vous préoccuper de la création d’un jardin d’essais sur l’emplacement où cet établissement vous paraîtra devoir rendre le plus de services. Je vous signale en particulier, les points de Fort-de-Possel, de Fort-Sibut et de Fort- Crampel, comme répondant le mieux d’après l’avis de M. GENTIL aux conditions exigées par cette création.

Vous aurez également à examiner les cultures principales auxquelles le nouveau jardin d’essais devra dès l’abord apporter tous ses soins. La culture des diverses plantes à caoutchouc que produit la région, l’acclimatement des légumes et des fruits d’Europe, la culture des fruits tropicaux présentent à ce point de vue une importance primordiale.

Vos recherches devront ensuite porter sur l’étude générale des plantes à caoutchouc et s’étendre aux essences d’arbres divers produits dans la région comprise entre Fort-de-Possel, Fort-Crampel et Bahr-Sara. Il est important que vous vous rendiez compte des procédés à employer pour l’exploitation et la coagulation du latex. Il y aura lieu de remettre un certain nombre de plants aux indigènes (chefs) et de leur enseigner la façon la plus pratique de récolter le caoutchouc. Quelques essais ont été faits dans ce sens par l’administration locale, ils ont été suivis d’un certain succès, mais j’ai pensé que des procédés plus scientifiques et plus spéciaux à la culture et à la récolte du caoutchouc pourraient être indiqués avec fruit aux indigènes de la région. Il vous appartiendra de procéder à cette nouvelle tentative.

En troisième lieu il importe de déterminer la composition du sol au point de vue minier et minéralogique :

_a_) de la région montagneuse comprise entre le Haut-Chari ou Bamingui et le pays de Senoussi ainsi que les massifs des M’Bras ;

_b_) de la région montagneuse des Niellims ;

_c_) de la région comprise entre les Monts de Gamkoul et les monts de Guéré à la frontière du Ouadaï.

En dehors de ces points spéciaux vous devrez vous attacher d’une manière générale à reconnaître toutes _les ressources économiques_ de la région du Chari et du Tchad. C’est en vue du _développement commercial_ et _industriel_ de nos nouvelles possessions que M. le commissaire du Gouvernement au Chari a insisté sur l’importance de la mission que vous allez accomplir, c’est dans le même but que le Département a pris sa part des dépenses qui doivent vous incomber.

Les crédits, grâce auxquels la marche de la mission fut assurée et qui ont permis au retour de l’expédition d’entreprendre les premiers travaux et les premières publications, avaient des provenances différentes :

1o Chapitre des Missions scientifiques du Ministère de l’Instruction publique ;

2o Chapitre des Missions du Ministère des Colonies ;

3o Budget local du Congo français ;

4o Subvention du Muséum d’Histoire Naturelle, prélevée sur les fonds destinés aux voyageurs naturalistes ;

5o Subvention de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Fondation Benoit-Garnier) ;

6o Concours du Ministère de la Guerre prenant à sa charge à notre retour la solde des officiers attachés à la mission pendant l’élaboration des rapports qu’ils ont fournis.

La Société de Géographie de Paris nous a, d’un autre côté, apporté son généreux concours. Le 30 mars 1905 elle nous décernait le prix JEAN DUCHESNE-FOURNET[1] composé d’une somme de 6.000 francs utilisée pour la présente publication.

En possession des fonds qui devaient assurer la marche de la mission, il me restait à y attacher des collaborateurs pour coopérer à la réalisation du programme que j’avais offert de remplir au Gouvernement, au Muséum d’Histoire Naturelle et à l’Institut.

A la vérité, ces collaborateurs étaient trouvés depuis longtemps ; je les avais rencontrés soit sur les routes d’Afrique, soit au Laboratoire Colonial du Muséum créé depuis peu par M. EDMOND PERRIER et à l’installation duquel j’avais coopéré dès le début.

Le second de la mission, M. HENRI COURTET, officier d’administration de 1re classe d’artillerie coloniale, joignait à ses connaissances techniques une expérience des contrées tropicales de près de quinze années passées dans presque toutes nos colonies. Partout où il avait séjourné, il s’était intéressé aux problèmes économiques et avait acquis sur ces questions un jugement d’une sûreté et d’une précision remarquables. Comme dessinateur et comme topographe il devait rendre en outre de très grands services à la mission.

Je demandai ensuite la collaboration du Dr J. DECORSE, aide-major de 1re classe de l’armée coloniale, correspondant du Muséum, qui devait plus spécialement réunir des collections et des documents relatifs à la faune, à l’anthropologie et à l’ethnographie. DECORSE venait de séjourner près de trois années consécutives à Madagascar, principalement dans la partie si intéressante du Sud de l’île où il avait recueilli de très belles collections entomologiques. Il en était revenu avec une ardente vocation d’explorateur.

Il nous fallait encore la collaboration d’un praticien expérimenté très au courant des cultures tropicales et ayant déjà donné des preuves de son zèle en introduisant ailleurs des plantes utiles. Nous avions vu à l’œuvre au Soudan VINCENT MARTRET qui remplissait ces conditions. Il était en congé en France au moment où la mission s’organisait ; je lui proposai de le prendre comme chef de culture et il accepta avec enthousiasme. Le travail qu’il a fourni pendant la mission a été considérable et il a malheureusement payé de sa vie, dès son retour en France, les efforts qu’il avait dépensés pour l’accomplissement de la tâche qui lui avait été confiée.

Le 18 juillet 1902, la mission arrivait à Brazzaville. Son séjour en cette région fut consacré à l’étude des plantes fournissant le caoutchouc du Congo français. Le résultat le plus important consigné dans trois notes publiées aux _Comptes-rendus de l’Académie des sciences_ fut la découverte de deux espèces de _Landolphia_ nains fournissant par leurs racines le _caoutchouc des herbes_ jusqu’alors inexploité. A son retour à Brazzaville, un an et demi après, la mission eut la satisfaction de constater qu’une usine s’était installée pour l’exploitation de cette richesse nouvelle.

Au cours de la montée du vapeur se rendant dans le Haut-Oubangui, les divers arrêts furent consacrés à l’étude de la flore et de la faune de la grande forêt vierge de l’Afrique équatoriale. Dans l’Afrique intérieure, cette forêt est plus étroite qu’on ne l’avait pensé : au Sud elle commence vers le deuxième degré de latitude sud et au Nord elle s’arrête par 3° 45′ près du confluent de l’Oubangui et de la Lobaï. Sous un dôme imposant croissent en grand nombre des richesses végétales inexploitées : grandes lianes à caoutchouc du genre _Landolphia_ et surtout le _Kickxia_ ou _Funtumia elastica_, l’arbre à caoutchouc africain par excellence, des caféiers sauvages, des copaliers, des kolatiers, des arbres à teintures, etc...

Le 2 septembre, en plein hivernage, nous parvenions à Fort-de-Possel à l’entrée du territoire du Tchad et presque aussitôt MARTRET installait un Jardin d’essais à Fort-Sibut. Ce Jardin a ensemencé ou multiplié environ 460 espèces de plantes utiles, la plupart offertes gracieusement par la maison VILMORIN-ANDRIEUX, le MUSÉUM, le JARDIN COLONIAL DE NOGENT, etc... Si les essais n’ont pas tous réussi, en revanche on peut considérer comme acclimatés le Mandarinier, le Bananier de Chine, le Papayer à gros fruits du Mexique, diverses variétés améliorées de Manguiers, un certain nombre de plantes ornementales, le Céara, pour ne citer que ceux-là.

Aussitôt les pluies terminées, commencèrent nos voyages à travers les territoires du Tchad. Ils se sont déroulés pendant quinze mois. Environ 500 lieues des sentiers parcourus étaient pour la première fois foulés par des blancs.

Les études les plus intéressantes furent faites dans les trois contrées suivantes :

1o Les Etats du Sultan Senoussi où je séjournai en compagnie de COURTET afin de rayonner dans la région du Dar Fertit à la limite des trois bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil, dans les marais du Mamoum considérés à tort par les caravaniers Arabes comme un grand lac comparable au Tchad, enfin dans une partie du Dar Rounga et du Dar Kouti où CRAMPEL fut assassiné en 1891 sur les bords du Djangara.

2o La région du lac Iro, que nous fûmes les premiers à approcher et à contourner, ce qui nous permit de constater que le Bahr Salamat ne s’y jette pas comme l’avait affirmé NACHTIGAL, mais passe quelques kilomètres plus au sud.

Dans cette région après être entrés en rapport avec la peuplade lacustre des Goullas je découvris une nation Sara orientale différente des Saras de l’ouest que CASIMIR MAISTRE avait le premier signalés. COURTET retourne à Fort Archambault et je poursuis un itinéraire en zig-zags à travers le sud du Dékakiré dans un pays couvert de pics granitiques sur lesquels vit une peuplade de troglodytes (Noubas) qui m’amena dans la capitale de l’Alifa Korbol, chez lequel se trouvait en expédition Gouarang, le sultan du Baguirmi qui m’invita, comme l’avait fait précédemment Senoussi, à parcourir ses Etats.

3o Je continuai mon chemin vers le Dar-el-Hadjer (pays des rochers) ou pays des Koukas situé à l’est du Tchad.

Grâce à l’appui du sultan Gaourang, à celui de Bayour, l’ancien chef de guerre du sultan Acyl, ex-prétendant au trône du Ouadaï et à l’aide des moyens fournis amicalement par le capitaine JACQUIN, commandant la batterie du Tchad, et le lieutenant LEBAS, chef du poste de spahis de la frontière du Ouadaï, je pus étudier la région peu connue située entre le lac Fittri et le sillon du Bahr-el-Ghazal. Dans cette région, la présence de nombreuses pierres polies révéla que l’homme néolithique avait vécu près des pics rocheux à l’époque où le Chari, au lieu de se jeter dans le Tchad actuel, s’en allait par le Bahr-el-Ghazal au cœur du Sahara et peut-être à la Méditerranée. Les dépôts lacustres remontant probablement au tertiaire, ont en certains endroits plus de 50 mètres d’épaisseur. D’autre part des blocs de « Sedd » contenant des débris fossiles de roseaux et d’épais dépôts de coquilles lacustres trouvés à l’est du Kanem, en pleine zone désertique, confirment l’hypothèse émise par NACHTIGAL sur la grande extension ancienne du lac Tchad. Le grand lac était le point terminus de notre expédition, je dus revenir en hâte vers le sud en remontant tout le cours du Chari, et à Fort-Lamy je retrouvai DECORSE.

A Fort-Sibut je retrouvai MARTRET, il avait transformé en un vaste jardin la brousse inculte.

COURTET nous attendait déjà sur l’Oubangui avec la majeure partie des collections. Enfin peu de temps après mon arrivée à Brazzaville avec COURTET et MARTRET arrivait aussi DECORSE et la mission se retrouvait au complet.

Elle rentrait en France le 21 février 1904.

Cette introduction est encore incomplète car il me reste à parler d’un autre collaborateur M. SION, agrégé de Géographie. M. SION a bien voulu me prêter son concours dévoué et désintéressé pour la coordination des divers éléments de ce livre et la rédaction de certaines parties ; je lui adresse à ce sujet mes sincères remerciements.

[Note 1 : La donation faite à la Société de Géographie par M. DUCHESNE- FOURNET et ses deux enfants date du 29 juin 1904. Elle alimente un prix de 6.000 fr. décerné tous les deux ans à un explorateur français ayant le plus contribué soit à notre expansion coloniale ou au développement de l’influence française, soit à la mise en valeur du domaine colonial au point de vue économique ou au point de vue du développement de nos relations commerciales. Il y aurait lieu alors d’utiliser ces fonds soit par une bourse de voyage, soit pour la publication des résultats d’une exploration répondant aux conditions ci-dessus énumérées.]

=L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE= * * * * *

CHAPITRE I

LA ROUTE DE L’AFRIQUE CENTRALE

I. De Bordeaux à Brazzaville. — II. Etudes botaniques autour de Brazzaville. Le caoutchouc des herbes — III. De Brazzaville à Bangui.

* * * * *

I. — DE BORDEAUX A BRAZZAVILLE

A l’encontre de la plupart des explorateurs je n’allongerai point cette relation du récit détaillé de notre traversée et de la description des points de la côte où notre paquebot fit escale.